Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking

Chapter 9

Chapter 93,943 wordsPublic domain

Néanmoins, ce personnage ne s'éloigna pas tout de suite. Les Irlandais se pressaient autour de lui et quelques femmes déguenillées, portant leurs enfants demi nus, lui tendirent la main. Le gentleman fit un signe, et son groom se mit à distribuer des shillings et des demi-couronnes. Un vieillard s'approcha à son tour: c'était un vieux soldat de marine, qui avait perdu un bras. Le gentleman lui mit une guinée dans sa main unique et lui dit, en lui désignant le prêtre irlandais qui s'était arrêté à quelques pas.

--Mon ami, vous voyez ce digne homme? c'est l'abbé Samuel.

--Oh! je le connais bien, dit le vieillard. Et quel est le malheureux, à Londres, qui ne le connaît pas?

--Eh bien! veuillez aller à lui et priez-le de s'approcher de moi.

Mais le prêtre avait compris le geste, le regard, et il s'empressa de venir au gentleman.

--Monsieur l'abbé, lui dit-il, voulez-vous accepter une modeste offrande pour votre église?

Et il tendit au prêtre stupéfait un petit portefeuille en cuir de Russie, qui renfermait sans doute une poignée de bank-notes.

Mais l'étonnement de l'abbé Samuel ne provenait plus de la générosité du gentleman; il avait une tout autre cause. Le prêtre avait reconnu cette voix, la seule chose qui restât de l'homme gris, dans ce parfait et respectable gentleman. La foule se tenait respectueusement à distance, et ne pouvait entendre ce qu'ils disaient.

--Eh bien! fit le gentleman en souriant, puisque vous ne me reconnaissez pas, pourquoi voulez-vous que les hommes de Scotland-yard me reconnaissent?

Et s'il me prenait fantaisie de me présenter chez vous demain en mendiant, et le front couvert de cheveux blancs, vous me feriez l'aumône. Ainsi donc, rassurez-vous, et à demain...

Sur ces derniers mots, il salua le prêtre avec respect, jeta une dernière poignée de shillings et de couronnes autour de lui, et rendit la main à sa monture, qui partit à ce trot magistral auquel on reconnaît les steppeurs de premier ordre.

La foule s'était écoulée peu à peu dans les petites rues avoisinantes, l'homme gris avait disparu depuis longtemps, que l'abbé Samuel était encore là, auprès de la grille du cimetière, plongé dans une rêverie profonde.

Alors le jeune clergyman chargé d'exécuter les ordres du révérend Peters Town s'approcha. Il y avait plus d'une heure qu'il attendait.

Prêtres catholiques ou clergymen, c'est-à-dire ministres du culte anglican, ont à peu près le même costume, qui consiste en un pantalon noir, une longue redingote boutonnée, un chapeau rond. Un étranger s'y trompe, mais le peuple anglais ne s'y trompe pas. Le clergyman a un cravate blanche. Le prêtre catholique porte un col noir assez haut, duquel s'échappe un mince liseré blanc formé par la chemise. Toute la nuance est là. Les deux cultes n'ont aucun rapport entre eux, et les prêtres des deux églises s'évitent soigneusement.

Les anglicans, les dominateurs qui font observer et respecter la religion de l'État et touchent de grosses prébendes, ont un profond mépris pour ce pauvre homme, apôtre d'une foi tolérée et à peine respectée, qui ne touche, lui, aucun traitement somptueux, et qui en est réduit pour vivre aux aumônes des fidèles, presque aussi pauvres que lui. Le prêtre catholique, évite aussi soigneusement tout contact avec les clergymen.

Ce n'est point par dédain, mais par humilité, et peut-être aussi par crainte, tant la persécution séculaire l'a accoutumé à passer la tête inclinée. L'abbé Samuel fit donc un pas en arrière et eut même un mouvement de surprise inquiète et craintive, en se trouvant face à face avec un ministre de la foi inventée par le roi Henri VIII.

Mais le clergyman était jeune, il avait un visage sympathique, une voix pleine de douceur, et il salua le prêtre catholique avec respect.

--Monsieur l'abbé, lui dit-il, il est un terrain neutre sur lequel nos deux églises peuvent se rencontrer, c'est le terrain de la charité.

--Vous avez raison, monsieur, répondit l'abbé Samuel en rendant son salut au clergyman.

Celui-ci continua:--Je me suis d'abord rendu à Saint-Gilles, mais, ne vous ayant point trouvé, je suis venu ici.

Il vous est arrivé souvent, nous le savons, de prodiguer vos soins et vos aumônes à des malheureux appartenant à notre communion.

--Tous les hommes sont mes frères, répondit simplement l'abbé Samuel.

--Nous aussi, reprit le clergyman, nous pratiquons votre maxime, et c'est ce qui fait qu'un malheureux catholique est entre mes mains et va mourir, en dépit de nos efforts et de nos soins. A la dernière heure, le pauvre homme réclame vos consolations; les lui refuserez-vous?

--Je suis prêt à vous suivre, dit l'abbé.

--Eh bien! venez...

Et le clergyman héla un cab qui passait vide, au coin de la place.

XXXI

Le cab monta rapidement vers le pont de Londres. L'abbé Samuel était tellement absorbé qu'il n'avait pas entendu les indications données au cabman par le clergyman. Le pont de Londres est peut-être le plus encombré du monde. Des milliers de voitures s'y croisent en tous sens et à toute heure, et souvent la circulation s'y trouve momentanément interrompue. Quand le cab fut au milieu, il fut contraint de s'arrêter. Alors l'abbé Samuel put embrasser d'un regard cet immense panorama de la Tamise, et cet horizon, sans limite, de toits, de chapelles et de clochers qu'on appelle Londres. Le clergyman, étendant la main, lui montra la coupole étincelante de Saint-Paul, qui resplendissait sous un pâle rayon de soleil, à travers le brouillard. Regardez, lui dit-il, c'est là que nous allons.

--A Saint-Paul? fit l'abbé Samuel en tressaillant.

--Comment donc un catholique se trouve-t-il dans votre église?

--Je ne sais pas, répondit le clergyman, je ne sais, en ce moment, qu'obéir aux ordres que j'ai reçus, car c'est le révérend Péters Town qui m'a envoyé vers vous.

--Ah! fit l'abbé qui se prit à songer à cet homme qui avait servi les fenians, dans la nuit qui avait précédé l'enlèvement de John Colden.

Au bout du pont de Londres, le cab se reprit à rouler avec rapidité, et il monta au grand trot la large voie de Cannon street. Un quart d'heure après, le prêtre catholique et le ministre anglican entraient à Saint-Paul. L'office du matin était fini et l'église était déserte. Un bedeau éteignait les cierges du choeur. Saint-Paul a plutôt l'air d'un panthéon que d'une église. Avec ses statues de généraux et d'amiraux, ses murs blancs, ses boiseries froides et d'un effet monotone, ses dorures d'un goût médiocre, ça et là, ce temple fait regretter la plus modeste des églises catholiques, avec ses vieux vitraux, ses tableaux de sainteté, et cette atmosphère chargée d'encens qui éveille dans l'âme la moins croyante de mystérieuses aspirations. Le clergyman conduisit l'abbé Samuel qui, pour la première fois, entrait dans Saint-Paul.

--Le moribond est là haut dans la lanterne. Et il le mena à la porte de cet escalier de plusieurs centaines de marches qui monte à l'intérieur de la coupole.--En haut, lui dit-il, vous trouverez le révérend Peters Town et le malheureux qui vous attend. Et le clergyman resta dans l'église, tandis que l'abbé Samuel commençait cette pénible ascension. En montant, l'abbé se posait cette question qui lui paraissait insoluble:

--Comment un catholique se trouvait-il dans la lanterne de Saint-Paul, l'église métropole du culte anglican? Tout en haut de l'escalier, l'abbé Samuel leva la tête et vit l'austère révérend Peters Town debout sur les dernières marches, qui le salua de la main et lui dit:--Venez, monsieur, suivez-moi. Et il le conduisit dans une chambre ménagée dans la coupole, où le prêtre catholique vit un homme couché dans un lit et qui paraissait prêt à rendre l'âme. Il s'approcha de lui et prit sa main. Le prétendu moribond leva sur lui un oeil plein de gratitude. Puis son regard alla chercher le révérend Peters Town et devint suppliant.

--Monsieur l'abbé, dit ce dernier, je vous laisse seul avec ce malheureux. Vous me retrouverez sur la terrasse de la coupole.

L'abbé Samuel s'inclina. Puis, le révérend parti, il ferma la porte et revint auprès de cet homme qui réclamait son ministère.

--Vous êtes donc bien malade, mon ami?

--Non, répondit cet homme tout bas; mais il y va de ma vie, et c'est pour cela que j'ai consenti à vous faire demander. Et le prétendu moribond, qui était Irlandais, se mit à parler dans ce patois des côtes de la verte Érin qui est incompréhensible pour les Anglais.

--Je suis un misérable, lui dit-il. Catholique, je me suis mis au service des ennemis de notre foi et je suis sacristain ici depuis près de dix ans, mais le repentir m'a touché et j'ai servi nos frères une heure. C'est moi qui ai allumé le feu électrique.

--Je le sais, dit l'abbé Samuel. Mais ne vous a-t-on pas mis en prison?

--Oui d'abord, mais on m'a relâché, faute de preuves.

--Alors on vous a chassé d'ici. Comment y êtes-vous revenu?

--C'est le révérend Peters Town qui est venu me chercher et m'a dit que mon emploi me serait rendu si je consentais à jouer le rôle d'un homme qui va mourir et si je vous appelais à mon chevet.

Pourquoi? je ne sais pas. Que veulent-ils? je l'ignore...

--Mais défiez-vous... On m'a fait avaler je ne sais quelle médecine qui m'a donné la fièvre et m'a mis en cet état; mais j'ai conservé toute ma raison, et c'est pour cela que je vous préviens. Je ne veux plus trahir mes frères... défiez-vous.

Et pendant que cet homme parlait, le révérend attendait derrière la porte, et il crut que le prêtre catholique recevait la confession du sacristain.

Au bout d'une demi-heure, l'abbé Samuel rouvrit la porte. Le révérend feignit d'accourir.

L'abbé Samuel était pâle, mais la sérénité régnait sur son visage, et quelque piége qu'on lui eût tendu, il paraissait résolu à braver ses ennemis. Le révérend Peters Town le prit par la main et le conduisit sur cette étroite terrasse qui fait le tour du dôme, lui disant:

--Venez, monsieur, il faut que je vous parle!... Le jeune prêtre le suivit.

Saint-Paul est bâti au point culminant de la colline qui domine les deux rives de la Tamise.

Du haut de cette terrasse, pour peu que le temps soit clair, pour peu que le brouillard se déchire, la ville immense apparaît toute entière aux regards fascinés.

Comme Jésus, emporté par Satan sur la montagne, l'abbé Samuel avait été conduit là par le ministre anglican, qui voulait éblouir l'humble apôtre, en déroulant sous ses pieds les splendeurs titanesques de la cité colossale.--Regardez! lui dit-il.

--Pourquoi me montrez-vous cela?

--Londres est la reine du monde, et cette église où nous sommes, la reine de Londres, dit le révérend d'une voix solennelle et inspirée.

Vous êtes jeune, vous êtes éloquent, pourquoi ne vous laisseriez-vous point devenir grand?

--Je ne vous comprends pas?

--Regardez, non plus à vos pieds, dit le révérend, mais là-bas, à l'ouest, au bord du fleuve, voyez-vous ce palais dont le brouillard en lambeaux estompe les tourelles et les clochetons?

--Oui, dit l'abbé Samuel; c'est Lambeth palace.

--C'est la demeure du chef de notre religion à nous, fit le révérend avec orgueil; c'est un palais aux lambris dorés, aux escaliers de marbre, et ce palais, je vous l'offre.

--A moi? dit l'abbé Samuel.

Et l'abbé fit un pas en arrière, et, il regarda cet homme, comme Jésus dut regarder Satan lorsque celui-ci lui offrit l'empire du monde!...

XXXII

Le révérend Peters Town sembla vouloir profiter de la stupeur de l'abbé pour continuer:

--Voyez-vous cette ville immense? C'est Londres, la capitale des trois royaumes et du monde entier, car où que vous alliez, au fond des déserts, sur le moindre rescif perdu au milieu de l'océan, flotte le drapeau britannique.

Londres est la maîtresse du monde, et deux pouvoirs se partagent cette royauté, la noblesse et le clergé.

Le lord chancelier commande à l'un, l'archevêque de Canterbury est le chef de l'autre.

Voulez-vous être un jour celui qui gouverne sous les lambris de Lambeth palace? Vous avez le front vaste des hommes que Dieu fait rois par la pensée, vous devez être ambitieux, continua le révérend Peters Town. Abandonnez ce culte suranné, cette église vermoulue que vous avez condamnée chez nous à l'obscurité et au silence; nous vous tendons la main, venez avec nous.

La stupeur du jeune prêtre avait fait place à l'indignation, mais cette indignation était muette et contenue à ce point que le révérend Peters Town put croire que la tentation le mordait au coeur.

--Jusqu'à présent, poursuivit-il, quel a été votre lot? vous avez vécu pauvrement, obscurément, prêchant votre foi à des mendiants, servant une cause perdue d'avance.

Venez à nous et nous vous ferons grand et fort, vous serez riche et puissant, et vous deviendrez un de ces deux maîtres du monde dont je vous parlais tout à l'heure.

Enfin la voix de l'abbé Samuel se fit jour à travers sa gorge crispée.--Mais c'est une apostasie que vous me demandez! s'écria-t-il.

--Non point une apostasie, mais une conviction, dit le prêtre anglican avec audace.

Soudain l'abbé Samuel, qui d'abord avait reculé, fit un pas vers lui. A son tour, il prit la main du prêtre anglican et lui dit:

--Je vous ai écouté, écoutez-moi à votre tour.

Il était transfiguré en parlant ainsi.

Ce jeune homme, pâle et chétif en apparence, avait grandi tout à coup; son oeil bleu, si doux et si triste d'ordinaire, lançait des éclairs, sa voix était devenue sonore et vibrante, et le révérend Peters Town, ce grand dominateur de consciences, courba la tête sous ce regard plein d'éclairs.

--Écoutez-moi, répéta l'abbé, écoutez-moi!

Et, lui aussi, il s'avança vers la balustrade et il promena un long regard sur la ville colossale accroupie comme un monstre aux millions d'yeux et de têtes sur les deux rives de la Tamise.

--Oui, dit-il alors, vous avez raison: à vous les palais aux dômes d'or, à vous le fleuve sur lequel passent les grands navires aux opulentes cargaisons, à vous la puissance commerciale du monde et les biens de la terre. Vous m'avez montré Lambeth palace, et le Parlement, et Westminster...

Eh bien! regardez plus loin encore, sur la gauche, au milieu de ces pauvres maisons enfumées du Southwark? Voyez-vous cette humble église? Voyez-vous ce clocher qui monte dans le ciel brumeux, c'est Saint-George.

Saint-George est notre temple à nous, et il est l'égal de Saint-Pierre de Rome, la vieille basilique, et l'autel où nous montons est le même que celui où montaient les premiers prêtres chrétiens, il y a dix-huit cents ans.

La doctrine que vous prêchez est d'hier, et pourtant vous êtes aussi divisés que des frères ennemis, et chacun de vous a une foi nouvelle, et chacun veut être pontife et avoir ses disciples.

Nous, nous n'avons qu'un autel, comme nous n'avons qu'un chef.

Vous placez dans vos temples tout neufs les statues de vos grands hommes, mais nous, à travers les siècles, à travers les âges barbares, nous avons conservé les oeuvres des maîtres, qui étaient grands surtout parce qu'ils croyaient.

Que notre église soit la cathédrale orgueilleuse ou l'humble chapelle irlandaise, elle restera debout au milieu des orages, car la foi est éternelle.

Ah! vous me montrez Londres, la ville immense, et vous me dites: Voilà notre empire! Je vous montre, moi, ces pauvres maisons qui entourent une misérable église, et je vous dis: Nous sommes plus riches que vous!

La parole de l'abbé Samuel était devenue sonore comme les sons graves de l'orgue; à son tour il tenait courbé sous son regard cet homme qui avait méprisé sa jeunesse et sa foi.

Et, quand il eût fait un geste pour que le révérend Peters Town lui livrât passage, celui-ci s'écarta tout frémissant.

Et l'abbé Samuel, la tête haute, calme, sublime, quitta cette terrasse de la tentation, gagna l'escalier du dôme et descendit.

Le jeune clergyman était en bas, auprès de la chaire, attendant les ordres de son supérieur.

Le prêtre catholique passa près de lui sans le voir, et sortit de Saint-Paul. Alors le clergyman, frappé de cette démarche, de ce visage plein de sérénité, comprit qu'il avait dû se passer en haut quelque chose d'extraordinaire, et il monta.

Le révérend Peters Town, pâle, l'oeil en feu, les lèvres crispées, était toujours appuyé à la balustrade du dôme. Tel Satan devait être lorsque le Christ eut repoussé ses offres. Le clergyman s'approcha: le révérend ne le vit point. Pendant quelques minutes, le jeune homme se tint à l'écart, n'osant faire un pas, n'osant prononcer un mot. Enfin le révérend se retourna; il vit le clergyman et lui dit:

--Que peuvent-ils donc avoir au coeur ces hommes qui ont fait voeu de pauvreté et dont la vie est un combat perpétuel? J'ai parlé à son ambition, et son ambition est restée muette. Ah! ce jeune homme est notre ennemi le plus terrible, croyez-le... mais je le terrasserai...

Et le révérend, du haut de Saint-Paul, montra le poing à l'humble église de Saint-George.

--L'abbé Samuel m'a terrassé, murmura-t-il, mais j'aurai ma revanche, et elle sera terrible!...

Et il eut un accent de haine et une expression de fureur dans le visage et le regard qui firent frissonner le jeune clergyman.

XXXIII

Laissons l'abbé Samuel quitter, le front haut, la cathédrale de Saint-Paul, et l'homme gris, s'en allant caracoler à Hyde-Park avec l'espoir d'y rencontrer miss Ellen.

Retournons à Rotherithe, où nous allons retrouver nos connaissances de la nuit précédente, John le rough et Nichols. Paddy avait passé une partie de la nuit avec eux, on s'en souvient, puis il les avait quittés en leur disant:--J'ai idée, moi, que le condamné John Colden n'est pas à Rotherithe.

--Et où crois-tu qu'il est? avait demandé Nichols, fortement découragé par l'évasion de Shoking et la disparition de l'écossais Macferson.

--C'est mon secret.

--Comment ton secret? Tu ne dois pas avoir de secret pour nous, puisque nous sommes associés, avait dit Nichols.

--Ne te fâche pas, répondit Paddy, et écoute-moi: Quand je vous ai rencontrés, j'étais moi-même à la recherche de John Colden. Mais je n'agissais pas pour mon compte.

--Et pour qui donc travaillais-tu?

--Pour une personne puissante qui triplera, au besoin, la prime offerte par la police. Et je vous l'ai dit, tout à l'heure, je crois bien que je sais où est le condamné?

--Pourquoi donc, alors, ne veux-tu pas nous le dire?

--Je vous le dirai, mais quand la personne pour qui je travaillais me l'aura permis, et elle me le permettra, allez; et il y a mieux, je stipulerai avec elle pour vous, des conditions de salaire magnifiques. Paddy parlait avec un accent de franchise qui convainquit Nichols.--Et quand verras-tu cette personne?

--Cette nuit même, je vais y aller.

--Où te retrouvons-nous?

--Où vous voudrez, dit Paddy, qui ne prévoyait pas la besogne et les instructions que lui donnerait miss Ellen.

--Eh bien? dit Nichols, ici même, au bord de l'eau. Nous coucherons dans la péniche.

--Soit, dit Paddy. Et il s'en alla.

On sait ce qui s'était passé. Paddy avait fait partie de l'expédition souterraine accomplie par miss Ellen et lord Palmure.

On se souvient qu'il avait fait part de ses soupçons à miss Ellen, touchant cette lumière qui brillait toute la nuit dans le clocher de Saint-George, et que miss Ellen, devinant que ce n'était point de John Colden, mais de l'homme gris qu'il s'agissait, lui avait enjoint d'avertir l'abbé Samuel. Miss Ellen, qui avait un plan en donnant cet ordre, avait donc congédié Paddy, modifiant ainsi du tout au tout la conduite de cet homme vis-à-vis de ses associés de la nuit.

Donc, Nichols et John le rough qui, le bateau de police éloigné, étaient retournés chercher un abri pour le reste de la nuit dans la péniche, constatèrent, après un long sommeil, que Paddy n'était pas revenu, bien qu'il leur eût donné rendez-vous. Alors John regarda Nichols.

--Veux-tu savoir ma pensée? Eh bien! j'ai idée que Paddy s'est moqué de nous, ou qu'il nous trahit.

--Au profit de qui?

--Des Irlandais, pardieu? Sais-tu où il demeure?

--Oui, dans le Southwark, et dans un passage qui donne dans Adam's street.

--Eh bien! allons chez lui, nous verrons bien.

Et quittant la péniche, Nichols et John se rendirent dans le Southwark. Là ils gagnèrent Adam's street.

Il était alors six heures du matin, et c'était précisément le moment où l'abbé Samuel se rendait, comme il le faisait tous les dimanches, chez la femme et les enfants de Paddy. Tout à coup John serra le bras à Nichols.--Regarde!

--Vois-tu ce jeune homme vêtu de noir? C'est l'abbé Samuel, celui-là même qui assistait John Colden sur l'échafaud. Et il sait bien certainement où est le condamné.

--Tu crois?

--Il n'est pas Irlandais pour rien.

--Suivons-le, au lieu d'aller chez Paddy?

Ils firent trois ou quatre pas derrière le prêtre; puis, soudain, Nichols s'arrêta bouche béante.

--Oh! par exemple! dit-il enfin. Il entre chez Paddy.

John fronça le sourcil et tous deux, qui ne s'aperçurent pas non plus que le clergyman s'effaçait sous une porte, après avoir suivi l'abbé Samuel, tous deux s'arrêtèrent et se regardèrent avec une expression de défiance croissante.

--Puisque l'abbé Samuel entre chez Paddy, fit John, c'est que Paddy nous trahit.

--C'est ce que nous allons voir, dit Nichols.

Peu après la femme et les enfants de Paddy sortirent.

Alors Nichols passa devant la maison, jeta un regard furtif à travers la fenêtre et aperçut l'abbé Samuel qui tenait les mains de Paddy et paraissait le remercier avec effusion.

--Regarde, dit-il. John s'approcha.

--Je te le disais bien, il nous trahit.

--Eh bien! dit Nichols, il sera puni. Et les deux roughs se donnèrent la main et jurèrent la mort de Paddy, l'homme acheté par miss Ellen. Puis ils disparurent, et Nichols dit à John:

--Nous reviendrons ce soir? Et il fera connaissance avec six pouces de la lame de mon couteau.

Pendant ce temps, Paddy et sa femme, qui était rentrée après le départ de l'abbé Samuel, parlaient tout bas de ce cottage et de ces terres que miss Ellen leur avait promis loin de Londres, la grande ville de la corruption!...

XXXIV

Suivons maintenant le gentleman qui quittait Saint-George à cheval et s'en allait à Hyde-Park, si merveilleusement transformé, que l'abbé Samuel ne l'avait reconnu qu'à la voix.

L'homme gris s'en alla au grand trot, gagna le pont de Westminster, traversa tout le quartier de Belgrave square et entra dans le jardin royal. Il était alors midi. En hiver, les quelques personnes de qualité qui restent à Londres et qui n'y sont retenues, du reste, que par les travaux du parlement, fréquentent Hyde-Park vers le milieu du jour.

Si un pâle rayon de soleil, vers midi, traverse le brouillard et s'ébat sur les gazons, aussitôt les équipages à deux et à quatre chevaux envahissent les allées; les cavaliers et les amazones se croisent en tous sens, échangeant des saluts et des poignées de main. Ce jour-là, il y avait foule quand l'homme gris arriva. La jument qu'il montait était une bête admirable, nous l'avons dit, et, bien que rien ne soit moins rare, en Angleterre, qu'un beau cheval, elle attira tous les regards.

Un groupe de jeunes gens, perchés sur les banquettes d'une mail-coach, engagèrent des paris. Était-ce un Anglais, un Français, un Américain? Nul ne le savait. Les uns parièrent que c'était un nabab, les autres qu'il pourrait bien appartenir à l'ambassade du Brésil nouvellement installée. Un tout jeune homme, le baronnet sir Edmund W..., dit à son tour:--Je sais qui c'est. C'est un Russe, le comte R... qui est amoureux fou de miss Ellen Palmure.

--Que nous chantez-vous là, Edmund?

--La vérité, messieurs. Vous savez que miss Ellen, la plus belle personne des trois Royaumes, a refusé la main des plus riches seigneurs de Londres, le fils de lord C... entre autres, qui a voulu se brûler la cervelle l'année dernière.

--Et la main du baronnet sir Williams P..., qui se l'est brûlée, ajouta un autre gentleman.

--A la suite de cet événement miss Ellen est allée en Italie, il y a deux ans, reprit sir Edmund, et c'est là que commence mon histoire.

--Contez-nous la donc, Edmund.