Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking

Chapter 8

Chapter 83,906 wordsPublic domain

Il remonta dedans, prit l'unique aviron qui s'embossait à la poupe dans une entaille et se mit à _godiller_, pour nous servir du terme consacré.

En moins d'un quart d'heure, l'homme gris eut traversé la Tamise. Il atteignit le Southwark, laissa la barque où il l'avait prise et s'enfonça dans le dédale de petites rues noires qui environnent Saint-George. Les abords de l'église étaient plongés dans le brouillard et le silence.

La lampe s'était éteinte en haut du clocher, et il ne passait personne au long du cimetière dont la grille, au lieu d'être fermée, avait été poussée tout contre, de façon que l'homme gris pût rentrer quand bon lui semblerait.

Cependant, comme il arrivait à cette grille, il lui sembla qu'il entendait une sorte de gémissement.

Il entra dans le cimetière et prit le sentier qui conduisait à la petite porte du choeur.

Alors il entendit plus distinctement les gémissements, et, ayant fait quelques pas encore, il vit une forme noire accroupie sur le seuil de la porte. Cette forme noire était un homme, et cet homme tenait son front dans ses mains.

Comme la nuit était sombre et le brouillard épais, il eût été difficile à l'homme gris de voir le visage de cet homme. Aussi s'arrêta-t-il brusquement et s'écria-t-il: Qui est là?

La forme noire se dressa et une voix lamentable répondit: C'est moi... moi, Shoking....

--Ah! c'est toi, dit l'homme gris, dont Shoking avait pareillement reconnu la voix.

--Qu'est-ce que tu as donc? on dirait que tu pleures. Que t'est-il donc arrivé?

--Un grand malheur. Tout à fait personnel, maître; cela ne regarde que moi.

L'homme gris tira une petite clé de sa poche, ouvrit la porte du choeur, et introduisit Shoking dans l'église.

L'obscurité était plus grande encore à l'intérieur qu'au dehors.

--Ne fais pas de bruit, dit l'homme gris en prenant Shoking par la main et en l'entraînant vers l'escalier du clocher, il ne faut pas réveiller le vieux sacristain.

Shoking monta, sans souffler mot de son malheur; mais il poussa des soupirs à fendre l'âme, et l'homme gris disait:

--Qu'est-ce qu'il peut donc bien avoir, l'ami Shoking.

Après être arrivé dans la chambrette qu'il habitait en reclus, l'homme gris, qui s'était procuré de la lumière, devina, sinon la vérité tout entière, au moins une partie de la vérité. L'homme qu'il avait devant lui avait bien la voix de Shoking, mais plus rien que la voix.

Ce n'étaient plus les cheveux roux de Shoking, la peau blanche de Shoking.

L'homme gris avait devant lui un vieux nègre à cheveux blancs, lequel pleurait comme s'il avait reçu des centaines de coup de fouet.

--Ah! mon Dieu! dit-il, qu'as-tu donc fait? est-ce que tu as bu, par hasard, la potion préparée pour John Colden?

--Hélas! oui, dit Shoking en levant au plafond des yeux pleins de larmes.

--Mais pourquoi?

--Pour sauver ma vie.

Et Shoking, appelant à lui tout son courage, raconta comment il était tombé dans les mains de John le rough et de ses associés et s'était trouvé dans la cruelle alternative de devenir nègre ou d'aller servir, au fond de la Tamise, de nourriture aux poissons.

Cependant il ne put s'empêcher de sourire à travers ses larmes, quand il fit le récit de son entrevue sur le pont de la péniche avec John, qui ne le reconnaissait pas et l'avait pris pour un véritable nègre.

--Eh! bien dit alors l'homme gris, pourquoi te désoles-tu. Parce que tu crains de rester nègre? Tu tenais donc bien à ton physique? As-tu donc une maîtresse? Es-tu amoureux?

--Ni l'un ni l'autre, je suis trop vieux.

--Eh bien! alors qu'est-ce que cela peut te faire d'être noir ou blanc?

--Mais, maître, comment, à présent, pourrai-je redevenir lord Wilmot?

L'homme gris partit d'un éclat de rire.

D'un mot, Shoking avait éclairé la situation.

Une fois hors de danger, le vaniteux mendiant s'était pris à songer que jamais on n'avait vu un nègre devenir lord, et il avait déjà joué le rôle de lord Wilmot assez souvent pour y tenir.

De là ce désespoir auquel il était en proie.

Ce que regrettait Shoking désormais, c'était la ruine de ses espérances vaniteuses. Mais l'homme gris se hâta de lui dire: Console-toi, tout peut s'arranger. Tu ne t'appelleras plus lord Wilmot, mais tu peux: devenir le marquis de Valdemar-y Mendoza-y-Perez.

--Qu'est-ce que cela? dit Shoking ébloui par un titre pompeux.

--Un Brésilien fort riche, un mulâtre héritier d'un seigneur portugais et qui remue des millions et des pierreries. Et puisque je t'avais crée lord, rien ne m'empêche de te faire marquis. Il y a mieux, tu seras d'autant plus sérieusement marquis que personne, désormais, ne pourra plus reconnaître le mendiant Shoking.

Et Shoking, qui ne pleurait plus, finit par sourire, et l'homme gris murmura:

--O vanité! tu seras donc toujours la reine de ce bétail méprisable qu'on appelle les hommes.

Shoking n'entendit point ces paroles. Shoking songeait que les Brésiliens sont bardés de décorations, et que le grand cordon d'un ordre de l'Éléphant blanc ou noir, lui irait à ravir. Shoking était consolé.

XXVII

Revenons à présent à un personnage de notre récit que nous avons un peu perdu de vue.

Nous voulons parler de l'abbé Samuel, ce jeune et ardent apôtre, que le peuple du Wapping, du Southwark et de Rotherithe adorait.

On était au dimanche matin. L'abbé Samuel avait célébré la messe dans la pauvre église de Saint-Gilles, devant une assistance de fidèles agenouillés sur les dalles, car les catholiques de Londres sont trop indigents pour payer des bancs et des chaises. Il était monté en chaire, et son sermon, d'une éloquente simplicité, avait eu pour thème: la charité. Il disait: Donnez, vous qui êtes pauvres, l'obole du publicain est plus agréable au Seigneur que les richesses du pharisien. Donnez la moitié du morceau de pain noir que vous avez à ceux qui ont faim, et Dieu tiendra cette aumône pour agréable.

Puis il avait parlé du peuple d'Israël, poursuivant à travers le désert sa marche vers la terre promise, et il avait comparé l'Église d'Irlande à ces antiques serviteurs de Dieu que les Égyptiens avaient bannis.

Et tandis qu'il parlait, ni lui, ni aucun des fidèles n'avait remarqué deux hommes vêtus de noir, qui se trouvaient derrière un pilier, écoutant attentivement ses paroles.

Quand il descendit de la tribune sacrée pour reprendre l'office, ces deux hommes se glissèrent hors de l'église, s'éloignèrent d'un pas rapide dans la direction de Soho square et ne s'arrêtèrent que sur la petite place de _Craven chapel_. Alors ces deux hommes, dont l'un était vieux et l'autre jeune encore se regardèrent.--Eh bien! dit le dernier, que pensez-vous de cet homme?

--Je pense, répondit le vieux, qui n'était autre que le clergyman Peters Town, je pense que si de tels hommes étaient nombreux dans le clergé catholique, la moitié du Royaume-Uni finirait par se convertir à leur foi.

--Heureusement qu'il est presque seul à Londres.

--Oui, mais il a su se créer de nombreux disciples. Il est un des deux hommes que nous redoutons. L'autre est ce personnage introuvable qui met la police sur les dents, et qu'on appelle du singulier nom de l'_homme gris_.

--N'avez-vous pas reçu un billet de miss Ellen Palmure, ce matin?

--Oui. Elle me dit que dans trois jours, cet homme sera en notre pouvoir. Mais c'est celui-là que je voudrais avoir, ajouta le révérend Peters Town, faisant allusion à l'abbé Samuel.

--Hélas! dit le jeune clergyman, c'est impossible. La liberté anglaise tolère le culte catholique, et aucune preuve n'existe de la complicité de l'abbé Samuel avec les rebelles Irlandais.

--Écoutez, mon jeune ami, reprit le révérend Peters Town, tandis qu'il débitait son sermon, j'ai beaucoup réfléchi. Cet homme est peut-être ambitieux... et peut-être pourrions-nous le gagner...

--Pas en lui offrant des richesses toujours; il a distribué son patrimoine en aumônes.

--Les honneurs le séduiraient peut-être, et je donnerais beaucoup à la seule fin de causer une heure avec lui.

--Quelle singulière idée!

--J'ai formé un projet.

--C'est d'avoir avec lui une entrevue.

--Et vous lui demanderiez cette entrevue?

--Non pas moi, mais vous.

Le jeune clergyman était stupéfait et regardait le révérend Peters Town d'un oeil effaré.

--Comment, seigneur, dit-il, vous le plus haut personnage occulte de notre Église, vous qui dictez secrètement des lois à l'archevêque de Cantorbéry, vous daigneriez?...

--Tous les moyens sont bons quand on veut atteindre son but, dit sévèrement Peters Town.

Écoutez mes instructions et suivez-les de point en point.

--Il y a dans le Southwark, auprès de Saint-George, une rue qui se nomme Adams' street.

--Je la connais.

--Dans cette rue, il y a un passage, et dans ce passage loge un homme du nom de Paddy. Il a une femme et deux enfants, et bien qu'ils soient de notre religion, ils sont si misérables qu'ils acceptent les aumônes de l'abbé Samuel.

Ce prêtre se rendra chez eux entre dix et onze heures, ce matin. Je suis renseigné.

--Bien, fit le jeune clergyman.

--Vous vous trouverez, comme par hasard, dans le passage, et lorsqu'il sortira de chez ses protégés, vous l'aborderez. Vous lui direz ceci: il y a un homme qui se meurt. Cet homme est catholique, bien qu'il ait toujours caché avec soin sa communion, afin de ne pas perdre son emploi de gardien de Saint-Paul. Cet homme, qui va mourir, réclame le secours de votre ministère.

--Et vous pensez qu'il me suivra?

--J'en suis sûr.

--Mais y a-t-il vraiment à Saint-Paul un homme en cet état?

--Oui: c'est lui qui a donné le signal, avec une gerbe de lumière électrique, aux fenians qui ont délivré le condamné John Colden.

--Mais cet homme a été chassé.

--Je lui ai rendu son emploi ce matin, et il a juré de me servir.

Le clergyman s'inclina et se sépara du révérend Peters Town pour aller exécuter ses ordres.

Une heure après, il était dans le Southwark, et quelques minutes plus tard, l'abbé Samuel arrivait à son tour dans Adam's street.

Il allait faire sa visite hebdomadaire à la femme et aux enfants de Paddy. L'abbé Samuel avait passé sans faire attention au clergyman effacé sous une porte.

XXVIII

L'abbé Samuel frappa doucement à la porte de ce misérable rez-de-chaussée où grouillait toute la famille.--Entrez! dit une voix d'homme.

Le jeune prêtre eut un battement de coeur. Cette voix était celle du malheureux prisonnier pour dettes? La porte ouverte, le prêtre aperçut Paddy.

--Comment! dit-il en allant à lui et lui tendant la main, c'est vous?

--Oui, mon révérend, dit Paddy qui baisa la main du prêtre avec une vive émotion.

--Et libre! Vous ne vous êtes pas échappé?

--Non, on a payé pour moi.

--Allons! dit l'abbé Samuel avec un soupir de satisfaction, il y a toujours de nobles coeurs; même dans cette nouvelle Babylone qu'on appelle Londres.

--Ne me félicitez point, mon révérend, dit Paddy en courbant la tête, si vous saviez de qui je tiens ma liberté. Et se tournant vers sa femme et ses enfants qui étaient venus baiser, eux aussi, les mains de leur bienfaiteur:--Allez vous-en, dit-il durement: toi, femme, va acheter du pain, et vous autres, allez jouer; il faut que je reste seul avec notre révérend.

La femme et les enfants sortirent sur-le-champ et sans faire la moindre observation.

L'abbé Samuel était étonné et inquiet de l'attitude morne et presque désolée de Paddy. Qu'était-il donc arrivé et qu'allait lui dire cet homme? Paddy baissait la tête.

Enfin, quand le bruit de la porte se refermant lui apprit qu'ils étaient seuls, il dit:

--Je suis Anglais et de la religion anglicane; mais sans les Irlandais et vous, qui êtes un prêtre catholique, ma femme et mes enfants seraient morts de faim. Je ne veux donc pas faire de tort à l'Irlande et à vous, mon révérend, qui êtes notre bienfaiteur.

J'étais donc en prison pour la somme de dix guinées. Ce n'est rien pour beaucoup de gens, mais pour des gens comme nous, cela équivaut à tous les trésors de l'Angleterre.

Hier soir, comme on allait fermer les portes de White-cross, nous entendons la cloche du dehors.

Les hommes ne sont pas bons naturellement, mais le malheur les rend tout à fait méchants. Il y avait autour de moi des prisonniers endurcis qui me raillaient d'un bout à l'autre du jour, parce que je pleurais en songeant à ma femme et à mes enfants.

--Tiens, dit l'un, voici ta femme qui vient payer ta rançon. Et tous de rire, et moi de me remettre à pleurer. Ce n'était pas ma femme qui venait, mais c'était bien pour moi qu'on avait sonné.

Le père Goldmish m'appelle; je me lève étonné.

--On vient de payer pour vous, me dit-il.

Je croyais qu'il se moquait de moi. Mais il a bien fallu me rendre à l'évidence, quand j'ai vu arriver Nichols.

--Qu'est-ce que Nichols? demanda l'abbé.

--Nichols, c'est un mauvais sujet, un homme d'affaires, un organisateur de chantage. Quand on est misérable, il faut vivre, et souvent j'ai accepté de la besogne que me donnait Nichols. D'abord je n'ai pensé qu'à la joie de revoir ma femme et mes enfants; et puis, quand j'ai été dehors, je lui ai dit:

--Tu es donc riche, et tu as donc bien besoin de moi, que tu viens de payer ma liberté au prix de dix guinées?

--On m'a avancé de l'argent pour une affaire, me répondit-il, et il y a un joli denier à toucher pour chacun si la chose réussit. Nous sommes quatre: toi, moi, Macferson et John le rough.

Ce dernier nom fit tressaillir l'abbé Samuel.

--Nichols ne voulut pas s'expliquer plus clairement. Il me quitta au pont de Waterloo en me disant: Va voir ta femme et tes enfants, et trouve-toi ici à minuit.

--Et vous y êtes allé? demanda l'abbé Samuel. De quoi s'agissait-il?

--De nous mettre à la recherche du condamné à mort que les Irlandais ont sauvé.

--Mon ami, dit l'abbé Samuel, je comprends vos scrupules; mais je crois que vous pouvez vous rassurer. Personne ne trouvera John Colden.

--Hélas! monsieur, répondit Paddy, si j'avais cette idée-là, je ne vous aurais parlé de rien, mais il faut bien vous dire que Nichols sait où il est. Et la nuit prochaine, nous devons nous introduire dans l'église Saint-George, garrotter le vieux gardien, monter dans le clocher et nous emparer de John.

L'abbé Samuel était devenu pâle tout à coup.

Ce n'était pas John, c'était l'homme gris qui était dans le clocher; mais mieux eût valu, peut-être, que ce fût John.

Paddy poursuivit:

--La police est prévenue. Elle attendra dans la rue, car elle ne veut pas entrer dans l'église.

Ici Paddy eut un profond soupir et il se jeta aux pieds de l'abbé Samuel.

--Mon révérend, dit-il, je ne trahirai pas ceux qui ont donné du pain à mes enfants. Je vous attendais... Vous avez tout le jour devant vous... sauvez John...

--Vous êtes un brave homme, Paddy, fit l'abbé Samuel, et vous serez récompensé. A combien se serait élevée votre part de prime?

--A cent livres.

--L'Irlande est pauvre, mais elle sait reconnaître les services rendus. Dimanche prochain, Paddy, je vous apporterai les cent livres.

En même temps le prêtre voulut poser une guinée sur la table. Mais Paddy refusa.

--Non, pas aujourd'hui, monsieur l'abbé, dit-il. Nous avons de l'argent. Nichols m'a donné deux couronnes. C'est de quoi vivre quinze jours, et il y a de plus malheureux que nous à qui ce que vous nous offrez fera grande joie.

L'abbé reprit la guinée, mais il tendit les bras à Paddy et l'embrassa avec effusion, en répétant:

--Vous êtes un brave homme, Paddy, et Dieu vous tiendra compte de ce que vous avez fait.

Et l'abbé sortit, visiblement ému.

* * * * *

Quand le prêtre fut parti, la femme de Paddy rentra. Paddy avait des larmes dans les yeux.

--Qu'as-tu donc? fit la mégère. Le prêtre a gobé ce que tu lui as dit? Miss Ellen sera contente, alors?

Paddy serra les poings!--Ah! misérable que je suis! Mais sa femme eut un éclat de rire.--Tu me fais pitié, dit-elle. Quand on est de pauvres gens comme nous, on sert qui nous paye!...

Paddy ne répondit point, mais il sortit et s'en alla du côté de la Tamise. Il avait besoin du grand air. Sa trahison lui remontait à la gorge et l'étouffait. Car évidemment cet avis charitable qu'il venait de donner à l'abbé Samuel était une trahison, puisque miss Ellen l'avait inspiré!

XXIX

Comme on le pense bien, l'abbé Samuel était sorti de chez Paddy en proie à une vive agitation. La retraite de l'homme gris était découverte. Il est vrai qu'on le prenait pour John Colden, mais il pouvait arriver que les misérables qui recherchaient le condamné à mort le prissent pour lui et le livrassent à la police, qui le reconnaîtrait et le déclarerait de bonne prise. L'abbé Samuel savait, du reste, une chose, c'est qu'en Angleterre l'industrie privée est toujours plus intelligente et plus hardie que les institutions publiques.

La police, rouage municipal, recherchait l'homme gris et John Colden. Le danger était réel, mais on pouvait le conjurer. Mais quatre hommes se réunissaient et, en vue de partager la prime offerte, entreprenaient la même besogne, le danger était mille fois plus grand. L'Anglais qui veut gagner de l'argent fait des prodiges. Donc l'abbé Samuel, en sortant de chez Paddy, n'hésita pas un moment; il prit le chemin de l'église Saint-George qui, d'ailleurs, était à deux pas.

Le jeune clergyman qui l'avait suivit et s'était effacé sous une porte pour le laisser entrer dans la maison de Paddy, s'apprêtait à l'aborder, mais il avait, pour cela, compté sur deux choses, la première, que le prêtre irlandais aurait, en sortant, le visage calme de tout à l'heure, la seconde, qu'il reprendrait le même chemin.

L'abbé était si agité que le clergyman hésita; puis, au lieu de revenir dans Adams street, il se dirigea vers l'autre bout du passage, gagnant Saint-George par un dédale de _courts_ et de ruelles.

Le clergyman avait peine à le suivre; mais il hâta le pas, hésitant toujours à l'aborder.

L'abbé, dans son trouble, ne remarqua point qu'un pas retentissait régulièrement derrière le sien et qu'un homme le suivait.

Le clergyman le voyant entrer dans l'église s'arrêta.--Il finira bien par sortir, pensa-t-il.

En effet, l'abbé Samuel n'avait nullement l'intention de rester longtemps à Saint-George; il se disait que très-certainement les misérables qui voulaient arrêter John Colden avaient établi une surveillance aux abords de l'église, et que par ce seul fait qu'il avait assisté le condamné sur l'échafaud, avant l'enlèvement, il était probable qu'ils le soupçonnaient de connaître la retraite de John Colden et que, par conséquent, entrer dans Saint-George, c'était le trahir.

Il est vrai que c'était dimanche, que les fidèles se pressaient dans l'église, et que cela expliquait jusqu'à un certain point la présence de l'abbé bien qu'il fût de la paroisse de Saint-Gilles.

Un prédicateur était en chaire et on l'écoutait avec attention, cela permit à l'abbé Samuel d'entrer sans attirer les regards et de se glisser jusqu'à la porte du clocher qui demeurait ouverte.

Alors il gravit rapidement l'escalier et arriva dans cette chambre du gardien où l'homme gris s'était constitué prisonnier volontaire. L'homme gris dormait. Il avait été sur pied une partie de la nuit et n'était rentré que fort tard. Il dormait d'un sommeil calme, régulier, qui laissait à sa physionomie son expression de douceur mélancolique. Le prêtre, en présence de cette tranquillité, sentit ses angoisses redoubler.

--Peut-être aurait-il dormi ainsi, la nuit prochaine, quand les misérables seraient venus. Et il le toucha du doigt à l'épaule. L'homme gris ouvrit les yeux. Il est certaines natures privilégiées qui passent du sommeil le plus profond au réveil, sans transition aucune et n'éprouvent, ni ces hésitations, ni ces absences de mémoire que subissent ordinairement ceux qu'on éveille en sursaut. L'homme gris était du nombre. Il ne se frotta pas même les yeux, et souriant à l'abbé Samuel, il lui dit:--Je ne m'attendais pas à votre visite ce matin. Pardonnez-moi donc de m'avoir trouvé endormi.

Le prêtre était fort pâle et son visage trahissait les perplexités de son âme.

--Qu'arrive-t-il donc, que je vous vois ainsi bouleversé? poursuivit-il, sans se départir de sa tranquillité.

--Votre retraite est découverte!...

--Cela devait arriver. Et l'homme gris se leva sans précipitation aucune.--Parlez, monsieur l'abbé, dit-il froidement.

L'abbé Samuel lui raconta alors ce qu'il avait appris de Paddy.

--Je le savais; Shoking est tombé cette nuit dans les mains de ces gens-là, et parmi eux il y avait ce Paddy dont vous me parlez.

Le prêtre eut un mouvement de surprise.

--Monsieur l'abbé, reprit l'homme gris, ne m'avez-vous pas dit tout à l'heure que cet homme était sorti de White-cross hier soir?

--Du moins c'est ce qu'il m'a dit.

--Eh bien! il vous a menti: voici deux jours qu'il est dehors. Quel est son but en vous disant cela? Pourquoi trahit-il ses associés à mon profit? Voilà ce que je ne sais pas aujourd'hui, mais ce que je saurai demain. Le calme de l'homme gris stupéfiait l'abbé.

--Mais, dit-il, vous n'allez pas rester ici?

--Je ne suis pas John Colden.

--Mais on vous cherche aussi.

--Oh! moi, c'est différent. Quand ils viendront, je leur prouverai que je ne suis pas plus l'homme gris que John Colden.

L'abbé Samuel leva les yeux au ciel:--Mon Dieu! dit-il, que va-t-il advenir de tout cela?

L'homme gris était devenu pensif tout à coup.

--Monsieur l'abbé, dit-il enfin, je vous ai dit que je resterais ici: je veux dire que je reviendrais ce soir; mais, pour le moment, je vais sortir. J'ai un rendez-vous à Hyde-Park.

--Un rendez-vous?

--C'est-à-dire, j'espère y rencontrer miss Ellen; ce qui est absolument la même chose.

--La fille de lord Palmure, votre implacable ennemie?

--J'en veux faire une servante fidèle de la cause irlandaise. Ayant ainsi parlé, il ouvrit une grande malle qui se trouvait dans un coin.

--Pour peu que vous demeuriez en bas, dans l'église, ajouta-t-il, vous me verrez sortir, et vous ne me reconnaîtrez pas. De cette façon vous serez rassuré sur mon compte.

La tranquillité parfaite de l'homme gris avait fini par gagner l'abbé Samuel. Il descendit dans l'église et s'agenouilla derrière un pilier, tout auprès de la porte du clocher. Pendant ce temps, l'homme gris procédait à sa toilette.

XXX

L'abbé Samuel tournait de temps en temps la tête vers l'escalier du clocher, tandis que le prédicateur continuait son sermon, mais l'homme gris ne reparaissait pas. Le sermon fini, le prêtre remonta à l'autel et comme l'office divin allait être terminé, un homme vint s'agenouiller auprès de l'abbé Samuel. Ce dernier leva la tête et regarda ce nouveau venu avec indifférence. C'était un personnage vêtu avec cette élégante simplicité que les Anglais de haut rang, fanatiques de l'habit noir pour la soirée, affectent le matin. Une grosse bague chevalière brillait à l'annulaire de la main gauche; il avait dans la main un stick à pomme d'argent sculpté, et son col droit et raide accusait l'origine britannique, bien qu'il eût les cheveux et les favoris d'un noir luisant. L'office fini, cet homme regarda l'abbé Samuel et le salua, au grand étonnement de ce dernier, qui croyait voir ce gentleman pour la première fois.

Puis, il se dirigea lentement vers la porte.

A Londres, la population catholique est pauvre, souffreteuse, presque entièrement composée d'Irlandais, et un gentleman paraissant favorisé des dons de la fortune était chose rare, sinon inouïe, dans l'humble église de Saint-George.

Aussi, l'abbé Samuel obéit-il en ce moment à une sorte de curiosité vague en suivant le gentleman de loin.

De l'autre côté de la grille du cimetière, un groom, monté sur un robuste poney d'Écosse, tenait en main une admirable jument de pur sang.

L'étonnement de l'abbé Samuel redoubla en voyant le gentleman se diriger vers la jument, dont le groom lui présenta respectueusement la bride, mettre le pied à l'étrier et sauter en selle.