Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking
Chapter 6
Et tous trois remontèrent l'échelle, et quand ils furent dans l'entre-pont, John laissa retomber le panneau. Macferson l'entendit pousser la clavette qui servait de fermeture.
--Maintenant, dit-il, nous sommes prisonniers tous les deux.
--Prisonniers et dans les ténèbres, fit Shoking.
--Ça m'est égal, fit encore l'Écossais, je n'ai pas peur de la nuit.
La paille avait, en brûlant, dégagé une fumée épaisse qui était montée dans l'entre-pont et devait sortir par les écoutilles de la barque. Shoking avait fait cette réflexion, pleine de sagesse, que cette fumée serait peut-être signalée par la police de la Tamise, et qu'une chaloupe du _Royalist_, venant à passer par là, s'imaginerait que le feu était à bord et viendrait le délivrer avant le retour de John. Mais Shoking avait encore une autre corde à son arc.
--J'ai gardé l'ordonnance de l'homme gris, se dit-il, et il y a encore des pharmaciens dans Londres.
Sur ces mots, qu'il s'adressa _in petto_, Shoking, favorisé par l'obscurité, tira de sa poche le flacon destiné à convertir John Colden en nègre, le déboucha sans bruit et, le portant à ses lèvres, avala les deux tiers de son contenu.
XIX
A peine eut-il bu que Shoking éprouva une bizarre sensation de froid. On eût dit qu'on le prenait par les cheveux et qu'on le plongeait sous la glace. Puis à cette impression en succéda une autre tout à fait opposée. Après avoir eu froid, Shoking eut trop chaud. Cependant il ne perdit ni sa présence d'esprit, ni son sang-froid.
--C'est la drogue qui agit, pensa-t-il.
En ce moment, Shoking ne pensait qu'à une chose, devenir méconnaisable pour John, à ce point que le rough ne pût jamais le reconnaître.
Depuis une heure que cette merveilleuse idée lui était venue, de se servir pour lui-même de cette fiole qu'il portait à John Colden quand il était tombé aux mains de ses ennemis, Shoking n'avait nullement songé à son physique, lequel, si l'homme gris avait dit vrai, serait singulièrement modifié et probablement d'une façon peu avantageuse.
D'ailleurs Shoking était revenu des enthousiasmes de la jeunesse et de l'amour, et il estimait qu'un morceau de roastbeef, un pot de bière et une bonne pipe auprès d'un poèle bien chaud, valent mieux que toutes les femmes du monde. Donc, au premier abord, Shoking n'avait vu aucun inconvénient à devenir noir.
La sensation de chaleur ayant succédé à la sensation de froid, Shoking se rappela que l'homme gris lui avait dit qu'il suffirait à John Golden de frotter sa barbe et ses cheveux avec le reste de la mystérieuse liqueur pour en changer la couleur. Il versa donc dans le creux de sa main le reste du liquide contenu dans le flacon et se frotta la tête en tous sens. Shoking n'avait pas de barbe, en outre il commençait à devenir chauve.
Il avait accompli tout cela dans les ténèbres les plus profondes, n'entendant auprès de lui que le souffle bruyant de l'Écossais, son gardien.
De temps en temps ce dernier allongeait la main et touchait Shoking. Shoking n'avait rien dit tout d'abord, mais quand il pensa que sa métamorphose était opérée, il s'écria:
--Ah ça! qu'est-ce que tu me veux, camarade?
--Rien, dit Macferson. Je m'assure que tu es toujours là.
--Je suis là parce que ça me plaît, dit Shoking.
--Et que je te garde, dit Macferson.
Shoking partit d'un éclat de rire. Si je voulais m'en aller, dit-il, je m'en irais.
--Voilà ce que je voudrais voir pour le croire, dit l'Écossais.
--Sais-tu qui je suis? reprit Shoking.
--Oui, tu t'appelles Shoking et tu te fais passer pour lord.
--Aujourd'hui, je suis Shoking en effet, demain je serai lord, et après demain autre chose, si ça me plaît, attendu, fit gravement Shoking, que je ne suis pas un homme.
--Bah! ricana l'Écossais.
--Je suis le diable, ajouta Shoking.
Macferson, nous l'avons dit, n'était pas précisément un homme intelligent. C'était un de ces épais montagnards d'Écosse qui viennent à Londres, comme les Auvergnats viennent à Paris. L'Écossais est superstitieux, le diable joue un assez grand rôle dans ses récits d'hiver, sous le toit de sa chaumière. Les fées, les willis et les nains ne sont pas étrangers à son éducation. Macferson, dans son enfance, avait beaucoup entendu parler du diable. S'il ne l'avait pas vu réellement, il croyait néanmoins s'être trouvé avec lui, par une froide nuit de brouillard, dans un vallon des monts Cheviot, alors qu'il était berger.
Cependant Shoking, en disant être le diable, ne le convainquit point.
--Tu te moques de moi, lui dit il.
--Alors tu penses que je suis un homme?
--En chair et en os: la preuve en est que je te touche.
Sur ces mots, Macferson serra le bras de Shoking à le lui broyer. Shoking continuait à ricaner, et son rire avait quelque chose de diabolique qui ne laissait pas que d'émouvoir l'Écossais.
--As-tu des allumettes sur toi? dit Shoking.
--Toujours.
--Eh bien! je vais te prouver que je suis le diable.
--Et comment cela?
--Tout à l'heure, quand la paille flambait et que je me moquais de vous en poussant des cris, car le feu ne me fait pas peur, tu m'as bien regardé, n'est-ce pas?
--Sans doute.
--Comment suis-je? demanda Shoking.
--Mais tu es un homme comme un autre.
--Bon! et mes cheveux de quelle couleur sont-ils?
--Ils sont roux.
--Et ma peau?
--Elle est blanche.
--Tu te trompes, dit Shoking, ma peau est noire.
--Allons donc!
--Mes cheveux sont blancs.
L'Écossais serra les poings.
--Si tu continues à te moquer de moi, fit-il, je t'assomme.
--Je ne me moque pas, répondit Shoking. Puisque tu as des allumettes sur toi, frottes en une par terre, et tu vas voir si je n'ai pas changé de peau.
L'Écossais qu'une sorte de terreur superstitieuse commençait à envahir, prit dans sa poche un briquet qui renfermait de ces allumettes bougies qui éclairent près de deux minutes. La bougie frottée sur le briquet crépita et la flamme jaillit.
--Mais regarde donc! dit Shoking.
Il ne s'était pas vu encore mais il avait tellement foi dans la prédiction de l'homme gris, qu'il ne doutait pas un seul instant que la métamorphose annoncée ne se fût opérée.
Soudain l'Écossais jeta un cri. La clarté répandue par l'allumette s'était projetée sur son compagnon et l'Écossais épouvanté venait d'apercevoir un homme tout noir avec des cheveux blancs comme neige.
--Tu vois bien que je suis le diable, répéta Shoking avec un éclat de rire strident.
Mais le rustre en doutait maintenant si peu qu'il se mit à pousser des cris affreux et se réfugia tout en haut de l'échelle qui conduisait à l'entre-pont.
Alors Shoking s'écria:
--Je suis le diable! crains ma vengeance!
Et il se leva et posa un pied sur l'échelle.
L'allumette venait de s'éteindre et tout était rentré dans les ténèbres.
Mais Shoking, lui aussi, avait un briquet; et l'Écossais, qui faisait de vains efforts pour soulever le panneau de l'entre-pont, revit tout à coup la cale éclairée et Shoking, noir comme le plus noir démon, mettant le feu au reste de paille qui était dans un coin.
Alors l'épouvante de l'Écossais tripla ses forces. Il s'arc-bouta sur l'échelle, fit un levier de ses deux épaules et donna une si violente secousse que la clavette du panneau se brisa et que le panneau s'ouvrit. Et Macferson, éperdu, les cheveux hérissés, se sauva dans l'entre-pont d'abord, puis sur le pont. Shoking s'était fait un brandon avec de la paille enflammée et il poursuivait l'Écossais.
--Ah! tu as osé garder le diable! disait-il. Attends... tu vas voir!...
Et il monta sur le pont à son tour.
Alors Macferson se mit à courir en poussant des cris et, arrivé à la muraille du pont, sentant déjà sur lui la flamme que brandissait Shoking, il n'hésita plus et sauta dans la Tamise.
--Tu vas te noyer! lui cria encore Shoking; cela t'apprendra à braver le diable!
Et, tandis que l'Écossais, fou de terreur, fendait l'eau glacée, Shoking, libre et méconnaissable, s'assit sur le pont et se dit:--Maintenant, je ne serai pas fâché de voir revenir John le rough.
XX
_Love Lane_, c'est-à-dire la ruelle de l'Amour, dans Rotherithe est une petite rue assez triste, habitée par des gens paisibles et qui n'ont jamais connu les orages et les grandes passions.
Il ne s'y trouve pas non plus la moindre maison de nuit, le moindre public-house mal famé, et on y chercherait vainement un échantillon de ce fleuve de nudités qui se répand chaque soir, dans le beau quartier, sous les arcades de Regent street, et dans Hay-markett.
Love Lane, à neuf heures du soir, est désert; et le watchman évite d'y passer, de peur de réveiller les habitants, en criant les heures de la nuit.
Ce fut pourtant dans cette rue que John le rough, Nichols et Paddy arrivèrent un quart d'heure après avoir laissé Shoking dans la péniche, sous la garde de Macferson l'Écossais.
--Je ne sais pas, dit-il en entrant, pourquoi cet animal de Shoking a eu si grand'peur de venir avec nous. Les rues sont désertes, et je ne vois pas le moindre Irlandais sur pied.
--Moi, dit Nichols, je n'ai pas bonne idée. Je crois qu'il a été plus malin que nous, et que la maison qu'il nous indique pourrait bien être une souricière où nous tomberions tous les trois.
--Puisque nous avons le mot de passe...
Nichols haussa les épaules.
--Nous allons bien voir, dit John: si la figure qui viendra nous ouvrir ne nous revient qu'à moitié, nous n'entrerons pas.
--Il faut pourtant, observa Paddy, que nous retrouvions John Colden, mais moi j'ai une autre idée...--Je crois que ce Shoking s'est moqué de nous et que le condamné n'est pas à Rotherithe.
--Où serait-il donc, selon toi?
--Dans le Southwark.
--Allons donc!
--Enfin, nous verrons, dit Paddy. En attendant, frappons ici.
Et il s'arrêta devant la maison qui portait le numéro dix-neuf, et qui était bien celle désignée par Shoking. Une première déception les attendait. La porte n'avait pas de judas grillé. Néanmoins John sonna. Aucun bruit ne se fit à l'intérieur. John sonna une seconde fois, puis une troisième. Enfin une fenêtre s'ouvrit au premier étage et une voix chevrotante dit:
--Si vous venez chercher monsieur le curé, vous venez trop tard. Il est parti depuis une heure pour aller assister un malade auprès de la chapelle.
John et Paddy se regardèrent avec stupeur. La porte à laquelle ils sonnaient était celle d'un clergyman. Néanmoins John ne se tint pas pour battu. Il voulut faire usage du prétendu mot de passe que lui avait donné Shoking:
--La Mersey est prise, dit-il.
--Cela m'est bien égal, répondit la voix chevrotante. Et le sacristain referma la fenêtre.
--Eh bien! fit Nichols, me croirez-vous. Shoking s'est moqué de nous.
--Il nous le payera, dit John furieux, et tout de suite, encore.
Et John prit sa course, remonta Love Lane et ne voulut rien entendre. Nichols et Paddy prirent le parti de le suivre. La colère donnait à John des jambes et de la force; il ne mit pas dix minutes à regagner le bord de la Tamise. Ses deux compagnons avaient peine à le suivre. Cependant, au moment où il s'accrochait à la corde qui servait d'échelle pour monter sur le pont du bateau-écurie, Nichols l'arrêta.
--Voyons, dit-il, calme-toi et pas de bêtises. Que vas-tu faire?
--Étrangler Shoking.
--Ce à quoi je m'oppose, dit Nichols. La police ne t'a-t-elle pas promis une prime si tu lui, amenais le prétendu lord Wilmot?
--Oui, certes.
--Eh bien! nous voulons notre part de cette prime, comme tu auras celle de l'autre. Par conséquent, au lieu de noyer ou d'étrangler Shoking, il faut le conduire à Scotland yard.
John soupira; il lui en coûtait de ne pas se venger tout de suite. Néanmoins, comme il était Anglais, et que tout Anglais est un homme pratique, il se résigna, pensant que les guinées de sir Richardson valaient mieux que le stupide plaisir de tordre le cou à Shoking.
--Soit, dit-il, je ferai ce que vous voudrez.
Et il monta le premier. Paddy et Nichols le suivirent. La nuit était toujours noire, et John traversa tout l'avant de la péniche, sans rien voir d'extraordinaire, et sans apercevoir une ombre noire, immobile et adossée à la muraille du pont. Il arriva au panneau de l'entrepont, posa le pied sur l'échelle, tira un briquet de sa poche et se procura de la lumière. Mais soudain un cri d'étonnement lui échappa. Le panneau de la cale qui se trouvait au bas de l'échelle et qu'il avait pris soin de fermer eu s'en allant, était grand'ouvert...
--Par saint George! exclama-t-il, qu'est-ce que cela veut dire?
Il sauta à pieds joints dans la cale. La cale était vide. Macferson et Shoking avaient disparu. Paddy et Nichols répétèrent ce cri d'étonnement qu'avait poussé John.
--Macferson n'est pourtant pas un traître! disait Nichols.
John furieux remonta sur le pont et, tout à coup, il aperçut l'ombre noire. Il courut à elle et le rayonnement de la bougie qu'il portait tomba sur un homme entièrement noir et à demi-nu.
--Un nègre! exclama Nichols.
--Joli moricaud! dit Paddy.
Le nègre riait de ce rire moitié hébété et moitié craintif qui est familier aux fils du Congo. John le prit par le bras et le secoua:
--Où sont-ils? lui dit-il, faisant allusion à Macferson et à Shoking.
--Massa, pardon, li Neptune, bon nègre, aimé les blancs, répondit le noir avec un accent guttural et empreint d'un certain grasseyement.
--Je ne te demande pas si tu aimes les blancs, dit John. Je te demande où _ils_ sont.
--Massa, pardon, répondit encore le nègre. Neptune li pas savoir ce que mossié blanc veut dire. Neptune sauvé a bord d'un navire, parce que maître à li battait Neptune bien fort. Neptune venir en Angleterre, promener dans Londres... toujours... pas trouver d'ouvrage... avoir grand faim...
--Que le diable t'emporte! s'écria John, ce n'est pas là ce que je veux savoir. Il y avait deux hommes ici?
--Oh! non... Neptune les avoir pas vus... Neptune tout seul... pas savoir où li coucher. Li venir ici pour dormir... Massa, pardon... bon nègre, Neptune... aimé les blancs, si blancs pas maltraiter li....
--Mon cher, dit Nichols, tu n'obtiendras rien de cet homme. C'est un nègre à moitié idiot, tu le vois bien, et ce qu'il dit est vrai sans doute.... Il est venu ici et n'a vu personne....
--Et Macferson nous aura trahis, dit Paddy.
--Oh! répondit Nichols, c'est impossible.
--Bah! Shoking avait de l'argent, il le lui aura donné.
--C'est la vérité pure, cela! s'écria John, qui se souvint avoir vu le le prétendu lord Wilmot jeter des poignées de guinées. Nous sommes mystifiés comme des enfants.
--En ce moment, on entendit sur le fleuve le sifflement d'une machine à vapeur.
--Hé! dit Nichols, voici une des chaloupes du _Royalist_. Il ne fait pas bon ici, filons!
--Filons! répéta John qui, pour calmer sa fureur, donna un violent coup de pied au nègre.
--Blancs toujours méchants, massa, toujours maltraite Neptune... pauvre!...
Et Shoking, car c'était bien toujours lui, vit John et ses deux compagnons, gagner en toute hâte la corde de tribord et disparaître.
--Maintenant, murmura-t-il, je suis bien sûr que John ne me reconnaîtra jamais.
Il se coucha sur le pont et ne bougea.
La chaloupe du _Royalist_ passa auprès de la péniche et ne s'arrêta point. Alors Shoking monta sur la muraille du bord et piqua une tête dans la Tamise, préférant s'en aller par ce chemin, plutôt que de descendre une seconde fois à Rotherithe, théâtre de toutes ses mésaventures.
XXI
Il était plus de deux heures du matin, lorsque, cette même nuit, le révérend Peters Town avait quitté miss Ellen.
Quel plan ténébreux avaient-ils conçu tous deux, le clergyman haineux et fanatique et la patricienne orgueilleuse et cruelle?
Nul n'aurait pu le dire.
Mais, après le départ du révérend, miss Ellen quitta le pavillon du fond du jardin et regagna l'hôtel d'un pas leste, la tête fièrement rejetée en arrière, et les lèvres frémissantes d'une âpre joie.
Jamais peut-être elle ne s'était senti au coeur plus de haine que cette nuit-là; jamais la perspective d'une vengeance terrible et prochaine ne lui était apparue aussi nettement.
Les jeunes filles anglaises sont élevées avec une telle liberté que les domestiques eux-mêmes trouvent naturelles, de leur part, les démarches les plus excentriques.
Miss Ellen rentrait à toute heure du jour et de la nuit, et la valetaille ne s'en inquiétait pas.
Ses femmes de chambre l'avaient attendue jusqu'à minuit, puis elles s'étaient allées coucher, obéissant ainsi à miss Ellen, qui leur avait enjoint de ne pas demeurer, passé ce temp-là, dans son appartement.
Arrivée dans le vestibule, miss Ellen, qui avait traversé le jardin sans lumière, alluma une lampe qu'elle avait laissée en bas de l'escalier; puis elle s'apprêtait à monter chez elle lorsqu'elle aperçut une clarté dans la cour.
Cette clarté était la réverbération des croisées du premier étage sur le mur de clôture, et ces croisées-là étaient précisément celle du cabinet de travail de lord Palmure.
Le parlement, nous l'avons déjà dit, siége la nuit. A l'issue de chaque séance, lord Palmure avait coutume d'aller à son club et il en sortait rarement avant l'aube.
Miss Ellen fut donc peu étonnée de voir de la lumière dans son cabinet.
Le noble lord était-il déjà rentré?
Miss Ellen gagna son appartement, se déshabilla toute seule, comme une fille de bourgeois, s'enveloppa ensuite dans une robe de chambre, et ouvrit une porte qui, du fond de sa chambre, donnait sur une galerie qui séparait son appartement de l'appartement de son père.
Puis, un bougeoir à la main, elle traversa cette galerie et arriva à la porte du cabinet.
Elle frappa deux coup discrets. On ne lui répondit pas. Elle frappa une seconde fois, même silence. Pensant que son père s'était endormi en travaillant, elle appliqua son oeil au trou de la serrure.
La grande table chargée de journaux, de livres et de papiers était placée en face de la porte. Devant cette table, un homme était assis, tournant le dos à miss Ellen et paraissant absorbé dans une méditation profonde.
Miss Ellen reconnut la robe de chambre de velours gris et la calotte de soie qui constituaient le costume d'intérieur de lord Palmure.
Alors elle tourna la clef qui était dans la serrure, ouvrit la porte et entra. Le rêveur ne bougea point. Un sourire vint aux lèvres de miss Ellen.
--En ce moment, pensa-t-elle, mon père, qui se croit un grand politique, s'imagine qu'il tient dans ses mains les destinées du monde.
Et miss Ellen fit un pas encore.
Mais soudain la robe de chambre se dressa, l'homme se retourna et miss Ellen recula épouvantée et muette. L'homme qui était enveloppé dans la robe de chambre de lord Palmure et assis devant sa table, ce n'était pas lui!... C'était l'homme gris!... Et d'un bond, cet homme fut à la porte dont miss Ellen venait de franchir le seuil, et il la ferma.
Miss Ellen voulut crier, mais sa gorge aride ne rendit aucun son. Elle voulut fuir, mais ses jambes se trouvèrent rivées au parquet. L'homme gris souriait.
--Miss Ellen, dit-il, je vous avais promis une visite, je tiens ma promesse. Et il lui prit la main.
A ce contact, miss Ellen sentit le charme se briser; elle retrouva sa voix, elle retrouva son énergie physique.--Ah! misérable, dit-elle, vous ne sortirez pas d'ici! Et se dégageant, elle courut à la cheminée, aux deux côtés de laquelle pendaient des cordons de sonnette. Mais l'homme gris y arriva avant elle, et saisissant le cordon il le releva assez haut pour qu'elle ne put l'atteindre.
--Miss Ellen, dit-il tout bas, je ne veux ni vous assassiner, ni vous manquer de respect, et je vous jure que je n'opposerai aucune résistance à vos gens, que vous serez libre d'appeler, après m'avoir entendu.
--Vous! vous encore! disait miss Ellen avec un accent plein de fureur.
L'homme gris ne perdit rien de son calme.
--Écoutez-moi, dit-il, et puis vous ferez ce que vous voudrez.
Et, une fois encore, il laissa peser sur elle ce regard plein de mystérieux engourdissements qui l'avait déjà fascinée.
--Miss Ellen, votre père est au club, où il joue le whist avec deux de ses amis qui sont les miens. La partie durera jusqu'à quatre heures du matin.
Si, à ce moment-là, j'ai fait mon apparition au club, votre père aura échappé à un grand danger.
--Deux hommes sont apostés au coin de Chester street. Ils ont ordre de poignarder lord Palmure, si, quand il sortira du club, je ne les ai point relevés de leur faction. Comprenez-vous? Maintenant, acheva-t-il en laissant retomber le cordon de sonnette, appelez vos gens, si vous l'osez.
Miss Ellen, tandis qu'il parlait, avait eu le temps de maîtriser son épouvante et de reconquérir son sang-froid. A son tour elle le regarda et soutint l'éclat de ses yeux.
--Allons, dit l'homme gris, j'aime mieux cela; vous êtes une ennemie avec laquelle il faut compter. La nature de la femme n'est pas maîtresse d'un premier effroi, mais vous avez l'âme d'un homme, et cette âme a bientôt réagi. Causons donc, nous avons une heure devant nous.
Et il la prit de nouveau par la main. Cette fois elle ne se dégagea point et se laissa conduire vers le canapé qui faisait face à la cheminée. L'homme gris demeura debout devant elle.
--Miss Ellen, vous me haïssez, soyez franche.
--Oui, répondit-elle je vous hais... et je vous brave!
--Vous avez juré ma perte. Et ce sera un beau jour pour vous celui où je pendrai les pieds dans le vide, devant la porte de Newgate.
--Oh! oui! fit-elle en affrontant de nouveau son regard; et tenez, je veux être une ennemie loyale. Aujourd'hui encore, je suis en votre pouvoir et vous pouvez m'assassiner. Faites-le donc ou vous aurez tort.
--Non, dit-il en souriant.
--Ah! reprit-elle, je sais bien que vous possédez des lettres qui peuvent me déshonorer, et cette possession est, dans votre esprit, la meilleure des sauvegardes. Eh bien! vous vous trompez, une femme comme moi sacrifie, au besoin, sa réputation à sa haine.
L'homme gris ouvrit alors la robe de chambre qu'il avait croisée sur sa poitrine, et il apparut à miss Ellen en toilette de ville, frac noir et cravate blanche. Puis il tira un portefeuille de sa poche.
--Tenez, dit-il, vos lettres sont là, elles y sont toutes, comptez-les, vérifiez-les et jetez-les au feu.
Miss Ellen étouffa un cri.--Prenez garde! dit-elle en étendant vers le portefeuille une main frémissante... prenez garde!
--Je ne vous crains pas, répondit-il.
Miss Ellen était pâle de fureur:--Oh! dit-elle en saisissant le portefeuille, vous vous croyez donc bien fort?
--Assez, répondit-il. Et un nouveau sourire glissa sur ses lèvres.
XXII
Miss Ellen eut un élan de générosité, alors.
Elle avait pris le portefeuille dans ses mains convulsives. Au lieu de le jeter au feu, elle le posa sur la table.
--Non, dit-elle, vous vous méprenez sur moi, à votre tour, et je ne veux pas frapper un ennemi désarmé. Reprenez ces lettres, la lutte engagée entre nous n'en sera que plus ardente et plus acharnée.
L'homme gris souriait toujours.
--Écoutez-moi encore, dit-il. Tout à l'heure, je vous ai dit que si je ne reparaissais pas au club de votre père avant quatre heures du matin, lord Palmure, en sortant, serait poignardé.
--Oui, vous m'avez dit cela.
--Eh bien, je mentais. Je n'ai pas vu votre père, je ne sais pas s'il est au club, je n'ai donné aucun ordre et il ne court pas le moindre danger.
--Enfin, vous le voyez, je suis sans armes. Donc, vous avez vos lettres, vous ne craignez pas pour la vie de votre père, et rien ne vous empêche de sonner vos gens, de me faire arrêter par eux et d'avertir Scotland-yard que vous tenez enfin cet homme après qui toute la police de Londres court inutilement depuis huit jours.
Et toujours calme, toujours souriant, l'homme gris avait croisé ses bras sur sa poitrine et regardait miss Ellen.
Miss Ellen avait les narines frémissantes, l'oeil en feu, et tout son corps était agité d'un tremblement convulsif.
--Monsieur, lui dit-elle, vous êtes bien hardi ou bien imprudent de me parler ainsi.
--Vous trouvez?
--J'ai juré de vous livrer à la justice anglaise, vous le savez, et vous venez vous mettre à ma discrétion.
--Oui, fit-il d'un signe de tête.