Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking

Chapter 5

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--Non, dit Nichols; il est ici, j'en suis sûr.

Une seconde fois Nichols se dressa subitement et imposa silence de la main à ses deux compagnons.

--Un pas se faisait entendre de l'autre côté du mur du cimetière.

Mais un pas furtif, inégal, et qui trahissait sinon une hésitation, du moins une certaine prudence.

Nichols enjamba le mur et sauta hors du cimetière.

Il vit alors un homme qui cherchait à se dissimuler dans l'ombre de la porte d'une maison voisine.

Il courut à lui et le prit à la gorge.

Mais l'homme résista.

--Eh! dit-il, si vous êtes pick-pocket, mon camarade, vous en serez pour vos peines. Je n'ai pas un penny et je me mouche avec mes doigts, faute de mouchoir.

--John! exclama Nichols.

--Tiens, c'est Nichols! dit John le rough, car c'était bien lui que Shoking avait assommé la veille d'un coup d'aviron et que Sultan, le chien terre-neuve, obéissant à son instinct de sauvetage, avait tiré sur la berge de la Tamise, assez à temps pour l'empêcher de se noyer.

XV

Revenons maintenant à Shoking que nous avons vu, la veille de ce même jour où Paddy rejoignait Nicolas et l'Écossais Macferson, quitter l'homme gris qu'il laissait dans le clocher de Saint-George, et s'en aller, muni de cette ordonnance mystérieuse au moyen de laquelle John Colden devait changer de peau et de couleur.

Il était trop tard ce soir-là pour trouver un chemin ouvert.

D'ailleurs, d'après la conversation qu'il avait entendue, Shoking pensa qu'il n'y avait pas absolument péril en la demeure et qu'il pouvait attendre au lendemain.

Il s'éloigna donc de Saint-George, gagna la Tamise et le pont de Westminster, de l'autre côté duquel il était à peu près sûr de trouver, sinon une station de voitures, au moins quelque cab errant à vide.

En effet, il en vit un qui débouchait en ce moment devant l'église, par l'avenue Victoria.

Shoking héla le cocher, monta dans la voiture et se fit conduire à Hampsteadt.

Depuis que l'homme gris se cachait, c'est-à-dire depuis l'enlèvement de John Colden, Shoking seul prenait soin de la fille de Jefferies.

Parfaitement au courant du traitement imaginé par l'homme gris, Shoking faisait aspirer deux fois par jour à la jeune fille les émanations de phénol et de goudron mélangés qui devaient guérir ses poumons.

Jérémiah revenait promptement à la vie; elle commençait même à quitter son lit, et, sur l'ordre de Shoking, si vers midi un furtif rayon de soleil traversait le brouillard, les domestiques la portaient auprès de la fenêtre.

Chaque matin et chaque soir Jefferies venait; mais il ne venait plus seulement pour voir sa fille; il venait encore pour savoir si l'homme gris était toujours bien caché.

Shoking s'en retourna donc à Hampsteadt.

Au milieu de ses perplexités et de ses terreurs, Shoking n'avait pu rester cependant indifférent aux agréments et aux avantages de sa nouvelle position.

Les domestiques continuaient à l'appeler mylord; il était bien logé, bien nourri, et son valet de chambre ne le laissait jamais sortir sans mettre de l'or dans ses poches.

Enfin, ce soir-là, sa dernière inquiétude venait de disparaître. Il s'était débarrassé de John le rough.

Du moment où il était établi que Shoking était un lord excentrique, il était tout naturel qu'il changeât de costume et revînt souvent à ses premiers habits.

Chez la jolie fille du fripier Sam, il avait troqué ses vêtements mouillés contre un costume de matelot.

Le cocher du cab n'avait fait aucune difficulté de le prendre, car il savait que le marin qui a reçu sa paye est généreux et ne marchande pas.

Shoking ne le fit pas repentir de sa confiance, il lui donna une belle demi-couronne toute neuve et une autre pièce de six pence.

Puis il tira de sa poche la clef de la grille et entra dans le jardin.

Tout le monde était couché au cottage, à l'exception du valet de chambre qui avait ordre de toujours attendre mylord.

Shoking ne daigna pas donner à ce valet la moindre explication sur son changement de costume; il se borna à demander des nouvelles de Jérémiah auprès de qui Jefferies avait passé la soirée, et il gagna sa chambre et se coucha après avoir vidé un petit verre de sherry.

Puis il dormit huit heures de suite et ne s'éveilla que pour déjeuner.

Hampsteadt, nous l'avons déjà dit, est à peu près désert en hiver.

Cependant, au coin du Heath Mount, on trouve un pharmacien chimiste.

Comme c'était chez cet industriel patenté que Shoking avait déjà commandé plusieurs remèdes pour Jérémiah, ce fut dans cette officine qu'il porta la nouvelle ordonnance de l'homme gris.

Le chemist dispensary savait que lord Wilmot avait chez lui une jeune fille malade et que le médecin qui la soignait était un docteur français.

Plusieurs fois il avait témoigné quelque étonnement à la vue des ordonnances que Shoking lui apportait.

Mais en pharmacien qui a le plus grand respect du médecin, son chef direct dans l'échelle scientifique, il avait toujours préparé les drogues demandées.

Ce jour-là cependant il ne put s'empêcher de manifester une véritable surprise.

--Excentrique! murmura-t-il en relisant deux fois l'ordonnance, très-excentrique!

--Ah! vraiment? fit Shoking.

--Est-ce encore pour la jeune fille?

--Oui, répondit Shoking. Faut-il longtemps pour préparer cela?

--Quatre heures.

--Soit, dit Shoking. Je reviendrai ce soir.

Et il retourna au cottage.

La journée s'écoula, la nuit vint. Shoking retourna chez le chemist, qui lui remit une petit fiole de trois pouces de long sur un pouce de diamètre, et lui demanda en échange deux livres sterling.

--Ah ça, pensa le naïf lord Wilmot, c'est donc du diamant dissous qu'on me donne là?

Et il emporta la fiole.

Mais il était beaucoup trop tôt encore pour aller à Rotherithe.

Avec la nuit, la peur reprenait Shoking.

John le rough était mort, il en avait la conviction; mais les deux policemen qui l'avaient remis, lui Shoking, aux mains des matelots du _Royalist_, mais ces derniers aussi étaient peut-être de service, et Shoking ne voulait pas se trouver de nouveau face à face avec eux.

--Pourvu que j'aille à Rotherithe vers minuit, c'est tout ce qu'il faut, se dit-il.

Il retourna au cottage et y changea de nouveau de vêtements, reprenant ainsi la vareuse, le pantalon flottant et le chapeau ciré du matelot que la jolie fille du fripier Sam lui avait loué la veille. Shoking ne songea pas à prendre le bateau à vapeur. Il monta dans un cab et se fit conduire au pont de Londres, sur la rive gauche.

Il y a là, un public-house qui demeure ouvert toute la nuit et qui est fréquenté surtout par de gros marchands de poissons du quartier. Shoking y passa le reste de la soirée, avalant des verres de gin et des sandwiches. Ce ne fut que lorsque minuit sonna qu'il se décida à quitter l'établissement. Il traversa le pont de Londres, s'enfonça dans l'est de Borough et gagna Rotherithe, toujours silencieux et désert à pareille heure. Il arriva ainsi jusqu'auprès du cimetière, lorgnant du coin de l'oeil le public-house dans la cave duquel était caché John Colden.

Soudain quatre hommes qui paraissaient sortir de dessous terre surgirent autour de lui, l'un d'eux le prit à la gorge et s'écria:

--Ah! cette fois, tu ne m'échapperas pas!

Shoking sentit ses cheveux se hérisser, car dans cet homme il venait de reconnaître John le rough, qu'il croyait mort et la proie des poissons grands et petits qui grouillent dans les flots bourbeux de la Tamise.

XVI

Pour comprendre la scène qui allait suivre cette arrestation de Shoking il est nécessaire de nous reporter au moment où Nichols et John le rough s'étaient reconnus sous un bec de gaz. L'explication n'avait pas été longue.

--Tiens, avait dit Nichols, tu restes donc à Rotherithe maintenant?

--Non, mais j'y viens pour mes affaires.

Il n'y a pourtant pas grand'chose à faire à Rotherithe? C'est un pauvre quartier... Et les gens qui courent après six pence sont plus communs que ceux qui ont une guinée en poche.

--Je ne dis pas non, fit le rough. Mais s'il n'y a rien à faire pour moi ici, comment peut-il y avoir de la besogne pour toi?

--Oh! moi, c'est différent... Et je suis ici...

--Peut-être pour la même affaire que moi.

--Là-dessus les deux, roughs s'étaient regardés dans le blanc des yeux.

--Tu cherches quelque chose, hein! fit Nichols. Moi aussi. C'est une belle somme, hein?

--La prime.

--Bon! fit Nichols, nous y sommes; mais la place est déjà prise, mon garçon.

--Eh bien! part à deux.

--Ce n'est plus à deux, c'est à quatre.

--Oh! oh! pourquoi donc çà?

--Parce que nous sommes déjà trois, ce qui fait que c'est beaucoup trop.

--Bon! dit froidement le rough, alors cherchons chacun de notre côté. Seulement... Peut-être moi tout seul ferai-je de meilleure besogne que vous trois.

--Et pourquoi donc?

--Mais, parce que j'ai des renseignements.

--S'il en est ainsi, dit-il, cherchons ensemble. John parut réfléchir une minute. Écoute, dit-il enfin, hier je n'aurais pas accepté; mais, aujourd'hui ce n'est plus seulement l'appât de la prime qui me tient.

--Qu'est-ce donc?

--C'est le désir de me venger.

Et John raconta à Nichols ses aventures de la nuit précédente, jusques et y compris le coup d'aviron qu'il avait reçu sur la tête.

--A partir de ce moment, continua-t-il, je ne sais pas trop ce qui s'est passé. Je suis allé au fond de l'eau. Comment ne me suis-je pas noyé? Je n'en sais rien. J'étais évanoui. Quand je suis revenu à moi, je n'étais plus dans la Tamise. Je me trouvais couché sur le dos, étendu sur un lit de gravier. Quelque chose de chaud était auprès de moi et j'avais comme une haleine brûlante sur le visage. Le jour commençait à poindre et j'ai pu me rendre compte de ma situation. J'étais sur le sable au bord de l'eau. A demi courbé sur moi, un gros chien me réchauffait de son corps, et sa gueule ouverte au-dessus de mon visage laissait passer un souffle qui avait fini par me ranimer. Je me suis levé, j'ai caressé le chien, et je me suis mis à me promener un moment, cherchant à me souvenir de ce qui s'était passé. J'ai d'abord eu l'espoir que les matelots de la chaloupe avaient repris le prétendu lord Wilmot, et je me suis dit:

--Évidemment, quand ils me verront revenir, ils verront bien que j'étais un homme de la police et ils me laisseront emmener le prisonnier à Scotland yard. C'était logique, n'est-ce pas?

--Oui, fit Nichols, mais les matelots ne l'avaient pas rattrapé?

--Hélas! non. Seulement, je me suis fait un autre raisonnement que je t'engage à suivre bien attentivement.--Puisque tu es comme moi à la recherche du condamné John Colden, tu dois savoir comment il a été sauvé?

--On a coupé la corde avec un fusil à vent.

--Et celui qui l'a coupée est un homme que nous avons connu au Black horse et qu'on appelait l'homme gris.

--Shoking était son ami, donc Shoking, que j'ai trouvé hier ici, venait pour voir John Colden; donc John Colden est caché par ici.

--Tout cela s'enchaîne à merveille, dit Nichols.

--Quand on a flanqué un coup d'aviron sur la tête d'un homme et qu'on l'a vu couler à pic dans l'eau, on a toutes les raisons du monde de le croire mort, poursuivit John.

Donc Shoking me croit mort et il reviendra ici, s'il n'est déjà revenu.

--Alors nous le suivrons?

--Non pas: nous nous emparerons de lui, et nous le forcerons de parler.

--Comment?

--Cela me regarde. Qu'il te suffise de savoir que du _Royalist_ je suis allé à Scotland yard, où on m'a donné des pouvoirs plus étendus encore.

Voilà comment John le rough était entré dans l'association déjà formée entre Nichols, Macferson et Paddy pour gagner la prime offerte, et comment, s'étant blottis auprès du mur du cimetière, tous les quatre avaient arrêté Shoking qui s'en allait, sans défiance, porter à John Colden le moyen de changer de physionomie et presque de peau.

--Ah! s'était alors écrié John, je te tiens, cette fois, et nous sommes en nombre: tu ne nous échapperas pas.

Shoking était devenu pâle comme la mort.

Il n'essaya même pas de se défendre, il ne songea pas à crier. John lui donna un croc-en-jambe et le jeta par terre. En même temps Paddy prit son mouchoir et le bâillonna, tandis que Nichols et l'Écossais Macferson tiraient un paquet de cordes de leur poche et lui liaient les bras et les jambes.

--Maintenant, dit Nichols, qu'allons-nous en faire?

John regarda l'Écossais:--Tu es solide, toi, dit-il.

--Assez, fit modestement Macferson.

--Eh bien! charge-le sur ton épaule.

--C'est fait, dit l'Écossais, qui enleva Shoking de terre aussi facilement qu'un paquet de plumes.

--Et où allons-nous? demanda Nichols.

--A la Tamise, répondit John.

Shoking frissonna jusqu'à la moelle des os.

Évidemment on allait le jeter à l'eau tout garrotté, et cette fois Sultan, le bon terre-neuve, ne serait plus là pour l'empêcher de se noyer.

XVII

La Tamise, dans son trajet à travers Londres, ressemble bien plus à un port qu'à un fleuve.

Pendant le jour, on a peine à compter les bateaux à vapeur; la nuit, on aperçoit à gauche et à droite, en amont et en aval, des forêts de mâts et des quantités d'embarcations grandes et petites, à l'ancre.

En descendant de Rotherithe au bord de l'eau, si on tourne à gauche, au lieu de prendre à droite, pour aller rejoindre le ponton d'embarquement du penny-boat, on trouve amarrée tout au bord, une grosse barque pontée, à la proue arrondie, ressemblant à ces lourdes péniches hollandaises qui remontent les canaux à l'intérieur des terres, après avoir bravement tenu la mer.

Cette barque n'a pas de mâts. On dirait une maison plutôt qu'un navire. Que fait-elle là? Sert-elle de magasin ou d'arsenal? A sa première vue il serait difficile de le dire. Un nom est écrit en lettres blanches sur la proue: MANNING. Qu'est-ce que Manning?

Un marchand de chevaux célèbre par toute l'Angleterre, qui fait des explois considérables sur tout le continent. Une fois par mois, la grosse embarcation, remorquée par un petit bateau à vapeur, quitte Rotherithe et descend la Tamise jusqu'à la mer.

Elle a quelquefois cent chevaux à son bord.

A l'intérieur, elle est emménagée comme une immense écurie; et chaque cheval, soutenu par des sangles, a son box particulier.

Ce fut vers cette barque singulière que John, qui précédait ses trois compagnons, dont l'un portait Shoking sur ses épaules, dirigea la petite troupe nocturne.

Il n'est pas un vagabond sans feu ni lieu qui n'ait couché une fois dans Manning house, comme on appelle la barque pontée.

Il suffit de se hisser à bord et de descendre du pont à l'intérieur par le panneau, qu'on ne songe jamais à fermer, attendu qu'il n'y a absolument rien à voler.

M. Manning n'habite pas Londres; il a ses écuries à sept ou huit lieues, sur la route de Manchester, et sa barque, dont on ne saurait que faire, quand elle est revenue à Rotherithe, n'est gardée par personne.

--Ici, dit John qui grimpa le premier sur le pont, nous serons tout à fait chez nous, et nous pourrons causer avec Sa Seigneurie lord Wilmot.

Shoking, voyant qu'on ne le jetait pas à l'eau sur-le-champ, commençait à respirer un peu et rassemblait tout ce qu'il avait de courage et de présence d'esprit.

Les quatre roughs montèrent donc à bord du Manning house avec leur prisonnier. Puis ils descendirent à l'intérieur par l'échelle du grand panneau. La nuit était sombre, et le dedans de la péniche était plongé dans une obscurité profonde. John tira de sa poche un briquet phosphorique et alluma une petite mèche de cire jaune repliée sur elle-même comme un écheveau de fil.

Alors les reflets de la mèche éclairèrent l'intérieur de la barque, disposée, nous l'avons dit, comme une écurie. Mais il y avait une cale asez profonde au-dessous du plancher des chevaux et dans laquelle on pénétrait par une ouverture pratiquée au milieu même de l'écurie.

--C'est en bas que nous serons à l'aise, dit John, qui descendit encore le premier.

L'Écossais le suivit, portant toujours Shoking dans ses bras. Personne ne savait ce que voulait faire John; mais Shoking avait les plus affreux pressentiments. La calle était à peu près vide. Cependant quelques bribes de fumier et une brassée de paille se trouvaient dans un coin.

--Mes enfants, dit alors John le rough, nous sommes ici au-dessous du niveau de l'eau; d'ailleurs la calle n'a pas de sabords. Je vais fermer le grand panneau et nous serons chez nous. S'il plaît à Sa Seigneurie de crier, elle le fera tout à son aise; je ne pense pas que ses cris soient entendus.

--Les misérables! pensait Shoking, dont le coeur ne battait plus, ils vont peut-être m'écorcher vif.

John prit une poignée de paille, la porta au milieu de la calle et y mit le feu.

--Je ne comprends pas, dit Macferson qui avait déposé son fardeau sur le plancher.

Shoking non plus ne comprenait pas.

Mais il fut bientôt fixé, lorsqu'il vit John lui délier les jambes et lui ôter ses chaussures.

--Mylord, dit alors le rough avec un ton d'ironie parfaite, nous allons avoir l'honneur de vous interroger et nous aurons la douleur de nous porter à certaines extrémités, si vous n'êtes pas gentil. Et il lui ôta son bâillon.

--Misérables! dit Shoking qui retrouva alors l'usage de la parole, et à qui la peur donna du courage; vous serez tous pendus, un jour ou l'autre, si vous me faites le moindre mal.

--Cela dépend de Votre Seigneurie, dit John. Puis il ajouta après un moment de silence:

--Votre Seigneurie ne demeure pas à Rotherithe, je suppose?

--Non, dit Shoking.

--Cependant elle y est venue hier.

--Que vous importe!

--Elle y est revenue aujourd'hui... nous désirerions savoir pourquoi; vous le voyez, mylord, je suis un homme sans rancune, ricana John. Je ne vous demande nullement compte du coup d'aviron que vous m'avez flanqué sur la tête, hier.

Nous ne sommes ni des gens méchants, ni des malfaiteurs, mylord, poursuivit John; nous sommes d'honnêtes industriels, à la recherche d'un homme en échange duquel la police de Scotland yard nous comptera de belles guinées toutes neuves. Puisque vous venez à Rotherithe, c'est que vous savez bien certainement où se trouve John Colden.

--J'ignore ce que vous voulez dire, répondit Shoking d'une voix étranglée.

John se tourna vers Macferson l'Écossais.--As-tu compris maintenant? lui dit-il.

Eh bien, toi qui es fort...

L'Écossais prit dans ses robustes bras les deux bras de Shoking et les tira en arrière, ce qui fit casser la corde qui les liait.

En même temps John s'empara des jambes et, tirant à lui de son côté, il approcha la plante des pieds de la paille qui flambait. Shoking poussa un cri de douleur au contact de la flamme.

--Voilà qui délie singulièrement la langue la plus paresseuse, dit John en ricanant.

Shoking poussa un véritable hurlement. La flamme caressait toujours ses pieds nus.

Mais Shoking se disait, au milieu des souffrances inouïes qu'il endurait:

--Mieux vaut mourir mille fois que de trahir l'homme gris.

Cependant John le vit, une seconde après, faire de la main un signe désespéré.

--Ah! ah! fit-il.

--Retirez-moi du feu, s'écria Shoking et je parlerai!

--A la bonne heure? dit John.

Et il poussa du pied les débris de paille enflammée.

XVIII

Shoking n'était pourtant pas un traître; il fût mort au milieu des plus affreux supplices, plutôt que de vendre l'homme gris.

Comment donc pouvait-il consentir à parler?

Au milieu de ses souffrances, Shoking n'avait pas complétement perdu la tête.

Il lui était même venu une fort belle idée qu'il songeait à mettre à exécution; et s'il parlait de révéler la retraite de John Colden, c'est qu'il voulait à tout prix gagner du temps.

--Eh bien! Votre Seigneurie, dit John le rough, qui acheva d'éteindre la paille sous ses pieds, nous vous écoutons.

Shoking avait préparé son petit roman.

--Ah! mon pauvre John, c'est pourtant l'orgueil qui m'a perdu. J'ai consenti, pour le vain plaisir de faire quelques heures le rôle de lord, à un esclavage qui met ma vie en danger.

--Il est certain, dit John toujours railleur, que Votre Seigneurie aurait été rôtie à petit feu, si elle n'était redevenue raisonnable.

--Mon bon John, poursuivit Shoking, j'ai encore moins peur de toi et des tiens que d'_eux_.

Et il souligna ce mot d'un geste d'effroi. S'ils savent que je les ai trahis, ils me tueront; je crois même qu'ils me couperont par morceaux.

--Et nous, si tu ne parles pas, nous te mettrons une pierre au cou et nous t'enverrons au fond de la Tamise deviser avec les poissons.

--Je parlerai, dit Shoking.--Mais il faut que vous me fassiez la promesse, de me protéger, de me défendre. Oh! il me vient une idée, acheva Shoking en se frappant le front.

--Voyons? fit John.

--Veux-tu me conduire tout de suite à Scotland yard? tu toucheras la prime... et moi je serai bien tranquille en prison. Les autres ne pourront pas venir m'assassiner à Newgate ou à Mil-bank.

--Je te conduirai à Scotland yard quand tu nous auras conduits à la maison où est John Colden.

--C'est impossible! dit Shoking.

--Alors je vais rallumer la paille, dit froidement le rough.

--Mais attend donc, reprit Shoking, et tu vas voir que tu n'as pas besoin de moi. Je vais vous indiquer la rue, la maison, vous donner le mot de passe à l'aide duquel vous entrerez et serez considérés comme des amis.

--Et pendant que nous nous embarquerons avec les prétendues indications que tu nous donneras, tu prendras la fuite?

--Oh! non, dit John, nous ne sommes pas simples à ce point.

--Vous vous trompez, dit Shoking, et la preuve, c'est que je veux bien rester ici prisonnier, sous la surveillance de deux d'entre vous, pendant que les deux autres iront s'assurer que je vous ai dit la vérité.

--Mais pourquoi ne veux-tu pas venir avec nous?

--Parce que j'ai peur. D'_eux_, et, mourir pour mourir, j'aime autant que ce soit de votre main.

Shoking avait prononcé ces mots avec cet accent, d'entêtement auquel John ne se trompa point.

Les Anglais sont peut-être le peuple le plus têtu de la terre. Quand un fils de John Bull a dit une chose d'une certaine façon, rien ne saurait le faire changer d'avis.

--Eh bien! répondit John après un moment de silence, je veux bien consentir à ce que tu me demandes, mais à une condition: si tu nous as trompés, ce que nous saurons dans une heure, nous t'étranglerons, et tu iras passer la nuit au fond de la Tamise.

--Je n'ai pas l'intention de vous tromper, dit Shoking avec un accent de franchise dont John fut la dupe.

--Maintenant, parle.

Shoking avait son idée, car sans cela, il n'eût point menti avec tant de calme.

--Vous perdez votre temps à tourner autour de la chapelle de Rotherithe et à errer dans le cimetière, dit-il.

--C'est pourtant à Rotherithe que se cache John Colden, dit John.

--Oui, mais pas où vous croyez.

--Où est-il donc?

--Dans Love lane, au numéro dix-neuf. Vous verrez une maison noire à trois étages. Avec une porte basse et un judas percé dans le milieu.

--Vous frapperez au judas et vous direz à la personne qui viendra vous ouvrir: _La Mersey charrie ses glaçons!_

--Pourquoi ces paroles?

--C'est le mot de passe.

--Et on nous ouvrira?

--Oui, et on vous fera ce signe-ci.

Et Shoking eut un geste de fantaisie que John répéta sur-le-champ.

--Et que répondrons-nous?

--Vous répondrez par celui-là.

Et Shoking eut un autre geste.

--Alors, poursuivit-il, vous passerez pour des amis de l'Irlande et vous serez admis à voir John Colden, qui passe, parmi les Irlandais, pour avoir le don de guérir les malades, depuis qu'il a miraculeusement échappé à la corde de Calcraff.

Shoking avait su imprimer à sa voix un accent de sincérité, à son visage une expression de franchise telles que John en fut dupe.

--Eh bien! dit-il en se tournant vers Nichols et Paddy, qu'en pensez-vous?

--Je pense qu'il faut faire ainsi. Mais que deux de nous doivent rester ici et garder Shoking jusqu'à notre retour.

--Oh! fit l'Écossais Macferson, vous pouvez bien vous en aller tous les trois.

--Je suffirai bien, ajouta-t-il, à garder notre homme.

--Dans la calle?

--Oui, et tenez, dit Macferson, pour plus de sûreté, quand vous serez remontés, fermez le panneau.

--C'est ce que nous comptions faire, dit John.