Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking
Chapter 3
Il s'en alla, au contraire, au public-house qui se trouvait en face.
Le public-house ne renfermait que deux buveurs et le landlord.
Celui-ci cligna imperceptiblement de l'oeil en voyant Shoking s'attabler.
Puis il quitta son comptoir, puisa une chope de stout et la porta à Shoking, auquel il dit tout bas:
--Ces gens-là vont s'en aller. Attendez.
--Qui, fit Shoking d'un signe de tête.
Le landlord ne se trompait pas. Les deux hommes, qui étaient des ouvriers du port, achevèrent leur pinte d'ale, jetèrent six pence sur la table et s'en allèrent.
Alors Shoking s'approcha du comptoir:
--Comment va-t-il? dit-il tout bas.
--Assez bien ce soir, et la fièvre se dissipe.
--Peut-on le voir?
--Oui, mais attendez que je ferme. Depuis hier, il y a des figures sinistres dans le quartier, et je me méfie.
Shoking tressaillit.
--Serions-nous donc découverts? dit-il.
--Je ne sais pas... mais j'ai peur... murmura le landlord.
VIII
Le land lord alla donc poser les volets à la devanture du public-house, éteignit le bec de gaz qui brûlait au-dessus du comptoir et ne laissa allumée qu'une petite lampe à schiste.
Puis il revint s'asseoir auprès de Shoking:
--Oui, lui dit-il, j'ai peur... figurez-vous que depuis hier soir, on voit dans Rotherithe une foule de visages inconnus. Les uns font le tour de la chapelle et du cimetière, les autres viennent ici boire et regardent partout.
--Vous pensez donc, dit Shoking, que ce sont des gens de police?
--Je le crains; seulement, jusqu'à présent, une chose me rassure, reprit le landlord.
--Laquelle?
--Je crois bien qu'ils ont vent que le condamné enlevé sur l'échafaud par les fenians est dans Rotherithe, mais ils ne savent pas où.
--Ah! vous croyez?
--Oh! j'en suis sûr; je crois même que le dernier endroit qu'ils soupçonnent, c'est ma maison.
--Dieu vous entende! murmura Shoking avec émotion.
--Malheureusement, poursuivit le landlord, John est hors d'état de quitter le lit. Il a éprouvé une si grande émotion sur l'échafaud que, vous le savez, il a été fou pendant quarante-huit heures.
--Oui, certes, je le sais, dit Shoking.
--Maintenant, il a retrouvé sa raison, mais le médecin qui le voit, dit qu'il ne pourra pas quitter le lit avant huit jours; et d'ici là, je tremblerai à toute minute.
--Mais, dit Shoking, en admettant qu'il put s'en aller tout de suite, où irait-il?
--Je ne sais pas. Londres est si grand!...
--Enfin, reprit Shoking, l'essentiel est qu'il se rétablisse. Nous ne pouvons pas avoir fait pour rien un si grand effort. Puis-je le voir?
--Oui, nous allons descendre.
Le landlord s'en retourna vers la porte, et l'entre-bâilla.
Puis il jeta un regard furtif sur les abords du public-house.
--Personne! dit-il.
Il ferma la porte, revint auprès de Shoking et prit la petite lampe à schiste.
Après quoi, il souleva la trappe de la cave qui se trouvait auprès du comptoir.
On descendait dans la cave, non par un escalier, mais par une de ces échelles à degrés larges et plats qu'on appelle _échelles de meunier_.
Le landlord passa le premier et Shoking le suivit.
La cave du public-house ressemblait à toutes les caves.
Elle était carrée et ne paraissait pas avoir d'autre issue.
Des tonneaux de plusieurs dimensions étaient rangés tout à l'entour, et l'un de ces tonneaux était haut de près de deux mètres.
Le landlord s'en approcha, tourna le robinet placé au centre et tout aussitôt le fond s'ouvrit, tournant, comme une porte, sur des gonds invisibles.
Alors Shoking vit un passage dans lequel, en se baissant un peu, deux hommes pouvaient marcher de front.
C'était le chemin de la cachette où était John Colden, le condamné à mort.
Une fois entrés dans le tonneau, le landlord, qui avait toujours la petite lampe à la main, pressa un ressort, et le fond mobile reprit sa place accoutumée, de telle façon que si alors on était descendu dans la cave, on n'aurait pas remarqué cette futaille plus que les autres.
John Colden était, couché dans une sorte de salle basse à l'extrémité de ce corridor auquel le tonneau servait d'entrée.
Cette salle prenait de l'air par un trou percé dans une voûte au-dessus de laquelle passait un des nombreux égouts dont la ville de Londres est sillonnée; et elle n'était pas éclairée par la lumière du jour.
Auprès d'un lit de camp était une lampe qui brûlait sur une petite table.
Assis devant cette table, Shoking aperçut un homme de haute taille, au front basané, qui n'était autre que celui des quatre chefs fenians qui venait d'Amérique.
John n'avait plus ni la fièvre ni le délire, sa raison lui était revenue, et il reconnut Shoking.
--Comment vas-tu, mon pauvre ami? dit Shoking en lui prenant la main.
--Je ne souffre pas, dit John, mais je suis anéanti, je n'ai aucune force, et il me semble que je ne pourrais pas me tenir debout.
--La force te reviendra, dit Shoking.
John Colden eut un sourire mélancolique.
--Vous vous êtes tous donné bien du mal pour me sauver, dit-il.
--C'était notre devoir, dit Shoking, tous pour un, un pour tous.
--Il n'est arrivé malheur à personne? demanda encore John Colden.
--A personne, jusqu'à présent...
--L'homme gris?...
--Il est aussi bien caché que toi.
--L'enfant?...
--A l'abri de toute poursuite derrière les murs de Christ's hospital.
--Et toi?...
--Ah! moi, dit Shoking en souriant, je l'ai échappé belle cette nuit.
--Vraiment?
--Tu vas voir...
Et Shoking raconta à John Colden ses aventures de la soirée.
--Vois-tu, dit gravement John Colden, ce n'est ni la police ni les ennemis naturels de l'Irlande qu'il nous faut craindre, ce sont les traîtres!
--Oh! dans tous les cas, fit Shoking, ce n'est pas celui-là qui nous gênera désormais.
Il faisait allusion à John le rough.
--Tu es sûr de l'avoir tué?
--Dame! répondit naïvement Shoking, je l'ai étourdi suffisamment pour qu'il se noie, dans tous les cas.
John essaya de se soulever, mais les forces lui manquèrent.
--Voilà qui est bizarre, fit-il en souriant; je n'avais pas peur de la mort, je marchais à l'échafaud, résigné et d'un pas ferme... on me sauve et la peur me prend... à telle enseigne que j'ai manqué en mourir.
--L'homme gris, répondit Shoking, m'a expliqué cela; mais je ne suis pas un savant comme lui, et je ne me rappelle par les mots baroques dont il s'est servi.
En parlant ainsi, Shoking tira sa montre.
Car il avait une montre maintenant, le mendiant Shoking, dont le rêve, jadis, était d'être un _pauvre présenté_ à la Workhouse de _Mile end road_.
--Par saint George, dit-il, l'homme gris, qui ne m'a pas vu depuis deux jours, doit me croire mort ou prisonnier. Minuit! je file, et je vais lui porter de tes nouvelles.
Sur ces mots, Shoking serra la main du malade et reprit avec le landlord le chemin du tonneau.
Cinq minutes après, il quittait le public-house, dont les abords étaient toujours déserts.
Cependant comme il longeait le cimetière, un bruit confus et presque imperceptible arriva à son oreille.
La nuit était noire et le brouillard épais.
Shoking s'arrêta.
Alors le bruit lui parut plus distinct.
C'étaient deux voix d'hommes causant tout bas dans le cimetière.
A force de regarder, Shoking finit par distinguer deux ombres noires au-dessus d'une tombe, et il ne douta plus que ce ne fussent les deux personnes qu'il entendait causer.
Alors Shoking se coucha à plat-ventre et colla son oreille au sol.
La terre, comme on le sait, est toujours sonore, en hiver surtout, et le procédé qu'employait Shoking est connu de toute éternité.
L'Indien dans la savane, l'Arabe au désert, le chasseur au fond des bois, quand ils veulent entendre à une grande distance, se couchent et appliquent leur oreille sur le sol.
Shoking, demeuré debout, n'eût saisi que par lambeaux la conversation de ces hôtes nocturnes du cimetière.
Son oreille collée à terre, il entendit fort distinctement ce qu'ils disaient.
Et il se prit à écouter avec attention.
IX
Ce que ces hommes, dont la voix, était du reste parfaitement inconnue à Shoking, disaient entre eux, pouvait être tout à fait insignifiant pour lui et ne se rapporter ni à John Colden, ni à l'homme gris, ni même à lui, Shoking.
A Londres, il y a toujours une certaine quantité de vagabonds qui se trouvent sans gîte.
Comme on les traque dans les rues, et que les policemen les conduisent aux postes de police, les uns se réfugient dans les paras et couchent sur une branche d'arbre; les autres ne dédaignent pas d'enjamber la clôture d'un cimetière et d'aller chercher un asile parmi les morts.
Ces deux hommes qui causaient tout bas pouvaient donc appartenir à cette catégorie de gens sans aveu qui ne trouvent ni feu ni abri, la nuit venue.
Cependant, aux premiers mots qu'il entendit, Shoking, s'applaudit d'avoir prêté l'oreille.
L'un de ces deux hommes disait:
--Vois-tu, je suis sûr de ce que j'avance.
--Tu crois qu'on l'a caché dans Rotherithe?
--Oui.
--Mais comment peux-tu le savoir?
--J'étais devant Newgate la nuit même de l'exécution, et je vais te dire comment j'y étais...
--Voyons?
--Je n'ai jamais manqué d'aller voir pendre depuis dix ans.
Par conséquent, je m'étais mis en route dès six heures du soir.
Voilà que, dans Farringdon road, je trouve tant de monde, mais tant de monde, que je me doute qu'il y a quelque chose d'extraordinaire. Puis j'entends parler le patois des côtes d'Irlande, que je comprends et que je parle moi-même très-bien, attendu que lorsque j'étais matelot, je suis resté deux ans à Cork.
La foule marchait et je me laissais entraîner par elle; un homme m'adressa la parole en irlandais et me dit:
--A-t-on donné le signal?
Je réponds à tout hasard et dans la même langue:
--Pas encore.
Mon interlocuteur reprend:
--C'est du haut de Saint-Paul, n'est-ce pas?
--Je crois que oui.
Emporté par la foule, je me trouve dans Old Bailey.
--Ça fait que tu as tout vu?
--Tout, et j'ai suivi la foule quand elle s'est retirée, emportant le pendu qui avait perdu connaissance. Je crois bien qu'il n'y avait que moi d'Anglais dans tout ce monde.
--Mais comment sais-tu?...
--Attends donc! Les policemen bousculés, les Irlandais sont descendus au pas de course vers la Tamise; comme j'étais au milieu d'eux, j'ai été porté par le flot, et j'ai pu voir quatre grands gaillards sauter dans une barque, y coucher le pendu et pousser au large.
--Ça ne prouve encore rien.
--Mais si, car la barque a pris la dérive et je l'ai suivie des yeux.
--Dans la direction de Rotherithe?
--Oui.
--Mais qui te dit qu'elle s'y est arrêtée?
--Attends encore... Le lendemain, je descends à Charring cross et je prends le penny-boat pour m'en aller à Greenwich. Nous touchons à London-Bridge, et voilà que, parmi les passagers qui montent à bord, je reconnais un des quatre hommes qui avaient emporté le pendu dans la barque.
Quand le penny-boat a touché à Rotherithe, cet homme est descendu.
--Et tu n'a pas eu l'idée de le suivre?
--Non, parce que je n'avais pas encore lu dans les journaux qu'il y avait une prime de cent livres pour qui découvrirait l'endroit où on a caché le condamné.
Mais quand j'ai su cela, je me suis dit que le pendu devait être à Rotherithe et qu'un jour ou l'autre je retrouverais mon grand Irlandais, que je le suivrais alors... et que je finirais bien par découvrir la retraite de John Colden.
--Et c'est pour cela que nous passons ici les nuits et les jours?
--Oui.
--Jusqu'à présent nous n'avons rien vu... rien trouvé...
--Patience! cela viendra.
Shoking n'en entendit pas davantage: il était fixé.
Il se releva donc sans bruit et s'éloigna sur la pointe du pied.
--Voilà deux gaillards qu'il faudra surveiller, se dit-il; mais le mal n'est pas aussi grand que je le supposais. Ce n'est pas la police de Scotland Yard qui est sur nos trousses, c'est une police particulière, née de la spéculation privée. On assommera les deux drôles, et tout sera dit.
Cette réflexion faite, Shoking reprit le chemin du Borough, en prenant ses jambes à son cou.
Il y a plus d'une lieue de Rotherithe au Southwark, mais Shoking n'avait jamais été plus alerte et plus jeune.
Il regagna donc le Borough, puis le Southwark et arriva enfin dans la cathédrale des catholiques, Saint-George church.
Les alentours de l'église étaient déserts, et un silence profond régnait sur la place qui sert de ceinture au cimetière.
La flèche du clocher se perdait dans le brouillard. Cependant, tout en haut, on voyait une petite lumière, qui ressemblait à une étoile perdue dans ce ciel nuageux.
Shoking regarda cette lumière et il eut un battement de coeur.
--Allons, se dit-il, le maître a été sage, il n'est pas sorti ce matin.
Et Shoking se mit à suivre la grille qui entourait le cimetière et arriva à cette porte que le sacristain ouvrait au petit jour et par laquelle la malheureuse mère de Dick Harrisson s'introduisait dans le champ du repos, pour venir prier sur la tombe de son enfant.
Cette grille était entre-bâillée.
Shoking la poussa et pénétra dans le cimetière.
Maintenant il ne tremblait plus, comme cette nuit où il était venu, en compagnie de l'homme gris, déterrer la bière de Dick Harrisson.
Shoking n'avait plus peur des morts, Shoking était devenu philosophe et esprit-fort en la société de l'homme gris.
Ce fut donc d'un pas assuré qu'il s'achemina, au travers des tombes, vers cette petite porte qui se trouvait derrière l'église.
Puis il frappa doucement.
La porte s'ouvrit, mais aucune lumière n'apparut, et Shoking entra dans l'église, qui était plongée dans les ténèbres.
--Est-ce vous? dit une voix.
--C'est moi, répondit Shoking.
Alors une main prit la sienne et la voix, ajouta:
--Venez... il est là-haut... il vient de rentrer...
--Comment! dit Shoking, il a osé sortir ce soir encore!
--Oui.
--Quelle imprudence!
Le vieux sacristain, car c'était lui à qui avait affaire Shoking, le conduisit jusqu'à l'entrée du clocher et lui fit poser le pied sur la première marche.
--Maintenant, dit-il, vous savez le chemin?
--Oui. C'est tout en haut.
--Moi, je reste ici et je veille, dit le vieillard.
Shoking monta jusqu'à cette petite salle que nous connaissons et dans laquelle Jenny l'Irlandaise et son fils s'étaient cachés pendant deux jours et deux nuits.
Cette salle servait maintenant d'asile à l'homme gris qui avait, depuis le sauvetage de John Colden, toute la police de Londres à ses trousses. Shoking le trouva assis devant une petite table couverte de papiers et de livres.
Il lisait et fumait.
--Ah! te voilà, dit-il en regardant Shoking. D'où viens-tu donc?
Shoking raconta succinctement toutes ses aventures de la soirée.
L'homme gris fronça légèrement le sourcil quand Shoking en arriva à cette conversation qu'il avait entendue dans le cimetière de Rotherithe.
--Il est certain, dit-il enfin, que John ne peut rester éternellement à Rotherithe.
--Mais s'il sort et qu'on le prenne?... observa Shoking.
--Tu dis qu'il a retrouvé la raison?
--Oui.
--Qu'il n'a plus la fièvre?
--Non.
--Alors, je puis agir.
Et, comme Shoking paraissait ne pas comprendre, l'homme gris ajouta:
--J'ai le moyen de rendre John méconnaissable, et, de blanc et blond qu'il est, le faire mulâtre avec des cheveux noirs et crépus.
Alors, tu comprends que Calcraff lui-même ne le reconnaîtrait pas.
--Mais, dit Shoking, pourquoi n'avoir pas usé de ce moyen tout de suite?
--Parce que son état de fièvre ne le permettait pas, dit l'homme gris. Je l'aurais tué...
--Et... maintenant?
--S'il n'a plus la fièvre, je répondis de lui.
A ces dernières paroles, Shoking se gratta l'oreille, et l'homme gris se prit à sourire.
--Je gage que tu as quelque chose à me dire? fit-il.
--Oui, dit Shoking.
--Eh bien! va, je t'écoute...
Et l'homme gris roula avec flegme une cigarette entre ses doigts...
X
Shoking s'était gratté l'oreille; mais il ne faudrait pas en conclure qu'il fût excessivement embarrassé.
En Angleterre, l'art oratoire est un jeu; le peuple est convié aux meetings; il entend parler, il apprend à parler, il sait parler au besoin.
L'éducation politique est universelle; et par conséquent chacun sait exprimer sa pensée.
Les uns vont droit au but; les autres préfèrent le chemin fleuri des circonlocutions et savent tourner les difficultés.
Shoking appartenait à cette dernière école, la pensée de son discours n'était jamais que dans le post-scriptum.
--Maître, dit-il, jamais l'Irlande n'a eu si grand besoin d'être dirigée.
--Tu crois? fit l'homme gris.
--La lutte existait dans l'ombre, poursuivit Shoking. L'Angleterre savait bien que l'Irlande conspirait, mais elle méprisait l'Irlande.
--Ah! vraiment?
--Aujourd'hui, reprit Shoking, encouragé par cette petite phraséologie qui avait son mérite relatif, l'Irlande est sortie des ténèbres.
--Ah! ah!
--Elle a jeté le masque, elle a défié sa vieille ennemie, elle a amené la lutte au soleil.
--Après?
--L'Irlande a osé ravir un condamné à l'échafaud, poursuivit Shoking, qui le prenait de plus en plus au sérieux.
L'Irlande est forte et l'Angleterre a peur.
--Continue, continue, dit l'homme gris en souriant; tu parles comme feu O'Connell.
--Elle est forte et elle est faible, ajouta Shoking, usant des oppositions familières aux grands orateurs.
--Explique-toi.
--Elle était forte hier, car elle avait un chef qui la dirigeait, qui la conseillait, qui pouvait...
--Et ce chef, interrompit l'homme gris, où est-il donc maintenant?
--Il se cache, dit Shoking.
--Bon!
--Et c'était précisément à cela que j'en voulais venir. Pourquoi ce chef se cache-t-il?
--Parce que la police est à ses trousses, et que s'il était pris...
--Si John Colden était pris, se hâta de dire Shoking, on le pendrait de nouveau.
--Et si le chef dont tu parles était pris, dit l'homme gris, on le pendrait également.
C'était là que Shoking attendait l'homme gris, comme le chasseur attend le gibier au coin d'un bois.
--Mais John Colden ne sera pas pris, dit-il.
--Tu crois?
--Ou si on le prend, on ne le reconnaîtra pas.
-Eh bien?
--John Colden est donc plus heureux que ce chef dont je parle, et qui peut être reconnu au premier jour.
--Mon bon Shoking, dit l'homme gris en souriant, tu penses bien que je ne t'ai pas écouté si longtemps, sans deviner dès les premiers mots où tu voulais en venir?
A son tour, Shoking, qui jusque-là avait parlé les yeux baissés, regarda l'homme gris.
--Tu te dis, poursuivit ce dernier, que du moment où je puis rendre John Colden méconnaissable et le soustraire, par conséquent, à toute poursuite, je pourrais bien en faire autant pour moi-même.
--C'est la vérité pure, dit Shoking.
--Oui, et tu as raison en apparence, reprit l'homme gris.
--N'est-ce pas? fit naïvement Shoking.
--Mais tu as tort, en réalité.
--Ah!
--A ton tour, suis donc mon raisonnement.
--Voyons? dit Shoking.
--Qu'est-ce que John Colden? Un pauvre diable d'Irlandais, qui était cordonnier de son état, qui n'a jamais été beau et qui ne perdra pas grand'chose à troquer ses cheveux roux contre des cheveux crépus.
--Ça, c'est vrai, fit Shoking.
--Moi, dit l'homme gris, j'ai trente-huit ans, regarde-moi...
--Oh! vous êtes beau, fit naïvement le mendiant.
--Et j'ai besoin de mon physique, ajouta l'homme gris, car je veux être aimé.
Shoking tressaillit.
--Il y a par le monde une femme, une jeune fille, continua cet homme étrange, qui s'est déclarée ma mortelle ennemie.
--La fille de lord Palmure, n'est-ce pas?
--Oui.
--Eh bien? fit Shoking haletant.
--Eh bien! j'ai mis dans ma tête qu'elle m'aimerait, comprends-tu?
--Mais... pourquoi?...
Un nouveau sourire glissa sur les lèvres de l'homme gris.
--Vous l'aimez donc, vous? demanda naïvement Shoking.
--Pas encore.
--Alors...
--Quand elle m'aimera, dit-il encore, l'Irlande triomphera. Tu vois donc bien que j'ai besoin de mon physique.
--Mais, dit Shoking, qui, en bon Anglais qu'il était, ne désertait pas facilement la discussion, cette jeune fille est votre ennemie.
--Mortelle.
--Et comment donc pourrait-elle vous aimer?
--Elle m'aimera, dit froidement l'homme gris, parce que le chemin le plus sûr pour arriver à l'amour s'appelle la haine.
Shoking se courba ébloui.
--O maître! maître! dit-il, qui donc êtes-vous?
--Je suis un ange déchu, répondit-il, à qui Dieu a donné le repentir et laissé la force et la volonté.
Puis tout s'éteignit.
Cette auréole, qui avait un moment couronné ce front large et scintillant d'intelligence, disparut, et l'homme gris redevint cet homme triste et doux que Shoking avait rencontré pour la première fois dans la taverne du Blak horse.
--Donc, reprit-il après un silence, écoute-moi bien.
--Parlez, maître.
--Occupons-nous de John Colden.
--Il ne faut pas que Newgate le reprenne; il faut qu'il puisse aller et venir librement dans Londres; et qu'il continue à servir notre cause.
--Bon! fit Shoking, d'un signe de tête.
L'homme gris tira de sa poche un carnet dont il arracha un feuillet et, sur ce feuillet, il écrivit quelques mots au crayon.
--Demain matin, dit-il, tu iras chez un _chemist dispensary_.
--Oui, maître.
--Et tu le prieras de te composer la potion que j'indique là-dessus. Puis tu retourneras à Rotherithe, et tu feras avaler cette potion à John Colden, en deux fois à deux heures d'intervalle.
--Et il deviendra mulâtre?
--En une heure.
--Mais... les cheveux?
--Tu laisseras quelques gouttes de la potion au fond du vase, et tu les verseras ensuite sur ta main, après quoi tu en frotteras les cheveux de John, et de rouges qu'ils sont, ils deviendront noirs.
--Je le ferai, dit Shoking, qui ne douta pas un seul instant du résultat.
--Comment va la fille de Jefferies? demanda encore l'homme gris.
--Elle se lève et se promène dans le jardin.
--C'est bien: j'irai la voir demain.
--Vous oserez donc sortir?
--Oui.
--Mais s'il vous arrive malheur?
--Bah! fit l'homme gris, l'heure de ma mort est loin encore...
Adieu, Shoking; exécute fidèlement mes ordres et ne te mets plus martel en tête.
Et sur ces derniers mots, l'homme gris congédia Shoking d'un geste.
XI
Cependant la femme que Shoking avait rencontrée sur le penny-boat et qui, disait-elle, était allée quatre fois de suite à White cross sans pouvoir faire mettre son mari en liberté, bien qu'elle se présentât avec l'argent, cette femme avait dit la vérité.
Notre ancienne connaissance, sir Cooman, s'était entêté et Paddy avait dû coucher ce soir-là encore à White cross.
Il est vrai que la femme de Paddy était allée à Rotherithe, et qu'elle avait fini par trouver le créancier impitoyable qui avait fait mettre son mari en prison pour la misérable somme de dix livres.
Le créancier était dur, mais il était loyal; d'ailleurs il avait trop grande envie de toucher son argent pour hésiter à reconnaître que c'étaient dix livres et non pas cent qui lui étaient dues.
--Rentrez chez vous, ma chère, avait-il dit à la femme de Paddy, et venez demain à six heures à White cross. J'y serai et tout s'arrangera.
La femme de Paddy qui se nommait Lisbeth s'en était donc retournée dans le Southwark, en se disant:
--Miss Ellen attendra vainement Paddy cette nuit, mais je n'y puis rien.
Elle avait donné à souper à ses enfants, les avait couchés ensuite et s'était mise au lit à son tour; mais elle n'avait pas dormi, tant son impatience était grande.
Le lendemain tout était allé comme sur des roulettes.
Sir Cooman avait reconnu son erreur et gratifié Paddy d'une demi-couronne à titre de dommages-intérêts, et Paddy s'en était allé triomphant au bras de sa femme.
C'est un dur séjour pour un pauvre diable en guenilles que White cross; le créancier consigne le moins d'aliments possible, loge son débiteur en un taudis, et si pauvre que le prisonnier ait jamais été quand il était libre, il regrette ce temps-là.
Paddy avait donc éprouvé une si grande joie qu'il avait oublié de demander à sa femme quel était le bienfaiteur généreux qui lui rendait la liberté.
Ce ne fut que dans la rue qu'il lui fit cette question.
--Mais c'est miss Ellen, dit-elle.
Paddy fit un mouvement de surprise et presque de crainte.
--Ah! dit-il ensuite, elle a donc bien besoin de moi!