Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking

Chapter 21

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--Tu es ombrageux, camarade. Sois bien persuadé que nous ne te voulons pas de mal, au contraire... et tu me parais homme à ne pas refuser cinquante shillings.--Cela dépend, dit froidement Harris.--Que faisais-tu ici?... demanda encore Robert. Harris avait les deux pieds sur le panneau de la cale, et il était par conséquent toujours maître de son prisonnier.--Et vous-même, répondit-il, qu'y venez-vous faire?...--Je suis le capitaine du bâtiment.--De cette péniche.--Oui.--Eh bien! dit Harris, excusez-moi, mais ne sachant où coucher...

--Je m'en doute bien, reprit le matelot. Seulement, il va falloir choisir, camarade.--Choisir quoi?--Ou aller finir ta nuit ailleurs, ou être des nôtres, car nous allons partir. Harris tressaillit.--Avec la péniche?...--Et un convoi de chevaux.--Diable! pensa l'Irlandais, le maître n'avait pas prévu ça. Comment vais-je tirer le révérend de la cale?

Robert ajouta:--Tu ne me parais pas riche.--Je suis pauvre comme tous les Irlandais, répondit fièrement Harris.--Mais tu ne refuses pas de gagner ta vie honnêtement.--Non, certes.

--J'ai besoin d'un quatrième matelot. Nous allons à Boulogne et nous revenons. Tu seras nourri et tu auras cinquante shillings.--Mais fit Harris qui tenait à gagner du temps, avant de m'embarquer comme matelot, il faudrait savoir si j'ai navigué. Cependant, rassurez-vous, j'ai dix ans de mer et j'ai été pilote-côtier.--Alors, tu tiendras la barre, fit Robert.

Harris eut un frisson de joie à ces derniers mots. Une inspiration, rapide comme un éclair, traversa son esprit. Il était peu probable qu'on eût affaire dans la cale avant le départ, et l'épaisseur du panneau avait dû empêcher le révérend Peters Town d'entendre ce qui se disait dans l'entre-pont.

Or, comme il pouvait tout aussi bien supposer que la péniche était pleine d'Irlandais, il était présumable qu'il continuerait à se tenir tranquille.

Donc, une fois en route, et lui tenant, la barre, Harris était sûr de son plan, c'est-à-dire de la réalisation de cette idée qui venait de lui passer par l'esprit. Cette idée, comme on va le voir, était fort simple. Harris s'était dit:--Je connais la Tamise comme le quartier de Drury lane, où j'habite depuis quinze ans. Je sais qu'à l'embouchure du fleuve il y a des rochers à fleur d'eau, que les pilotes évitent avec soin. Je passerai au travers avec mon habileté merveilleuse, et je me gagnerai ainsi la confiance de mes compagnons, qui ne se défieront plus de moi. Mais, un peu plus loin, à un quart de lieue des côtes, il y a un autre récif; je gouvernerai droit dessus, et la péniche sombrera. Je suis assez bon nageur pour gagner la côte à la nage, et probablement mes compagnons en feront autant. Il n'y aura que le prêtre qui, enfermé à fond de cale, se noiera. Le maître m'avait commandé de le garder prisonnier; mais, à l'impossible nul n'est tenu. Je le noie, c'est tout ce que je puis faire.

Et dès lors, Harris parut accepter avec empressement les offres du matelot Robert. Les mâts, couchés sur le pont, furent redressés et gréés; puis on attendit le convoi de chevaux. Le convoi arriva un peu après six heures, et fut embarqué immédiatement. Les premiers rayons du jour perçaient le brouillard, lorsque Robert prenant le commandement de la péniche, ordonna l'appareillage, et bientôt après, la péniche, toutes voiles dehors; quitta le mouillage de Rotherithe et s'élança sur les flots de la Tamise. Une heure plus tard, Robert disait à Nichols, en lui montrant Harris qui tenait la barre:--Je crois que nous avons fait là une fière rencontre. C'est un matelot fini.--Oui, mais il me déplaît, murmura Nichols. Le révérend Peters Town était toujours à fond de cale et personne n'avait songé à y descendre.

XXXI

Déjà la péniche avait passé devant Gravesend et approchait de l'embouchure de la Tamise; déjà Harris était sûr du triomphe, et le matelot Robert, embauché par M. Manning comme capitaine, s'extasiait sur son habileté à tenir la barre, lorsque Nichols, qui n'était pas un travailleur de premier ordre, se dit:--Je ne me suis pas encore reposé, je vais descendre dans l'entre-pont, et je dormirai un brin sur la paille, entre deux chevaux. Le hasard voulut que la place qu'il choisit pour son lit de repos fût tout auprès du panneau de la cale.--Hé! hé! dit-il, c'est pourtant là que j'avais enfermé Shoking, et que cet imbécile de Mac Ferson l'a laissé échapper.

Et faisant cette réflexion, il se souvint que dans la cale, il devait y avoir un amas de paille, et qu'il y serait mieux, et plus confortablement encore que dans l'entre-pont. Il ouvrit donc le panneau et se laissa glisser dans les ténèbres. Mais ses pieds, au lieu de toucher le sol, heurtèrent un corps mou, et, tout aussitôt, il entendit une sorte de gémissement.--Par Saint-George! s'écria-t-il, il y a quelqu'un ici!--Oui, répondit une voix, il y a quelqu'un qui fera la fortune de celui qui lui viendra en aide. Nichols était un homme de sang-froid. Il frotta une allumette sur son pantalon en guenilles; la flamme pétilla et il aperçut alors le révérend garrotté et couché sur le dos.--Un prêtre? murmura-t-il, aussi vrai que je me nomme Nichols.--Nichols! s'exclama le révérend, tu te nommes Nichols? Tu as connu John le rough?--C'était mon ami.--Alors, dit le révérend, c'est toi qui recherchais John Colden.--Oui, dit encore Nichols.

Peters Town comprit que le ciel ou plutôt l'enfer lui envoyait un secours.--Nichols, dit-il, si tu me délivres, tu auras deux cents livres demain.--Deux cents livres!--Oui, c'est l'homme gris et ces abominables Irlandais qui m'ont enfermé ici.

Nichols s'empressa de débarrasser le révérend de ses liens.--Oui, certes, dit-il, je veux vous délivrer, mais comment? Il y avait un homme qui vous gardait à bord de la péniche.--Oui, un Irlandais appelé Harris.--C'est lui qui tient la barre, dit Nichols, et certainement il aura assez d'ascendant sur les autres pour vous retenir ici.

Puis Nichols eut une inspiration:--Savez-vous nager? dit-il,--Un peu.--Alors je vous délivrerai et je vous sauverai. Ne bougez pas, tenez-vous tranquille et comptez sur moi.

Nichols regrimpa dans l'entre-pont et ferma le panneau. Une seconde après il était sur le pont. La péniche venait d'entrer dans cette partie de la Tamise qui, voisine de l'embouchure, est souvent, en hiver, chargée de brumes épaisses. Harris tenait toujours la barre.--Il ne quittera pas son poste en ce moment, pensa Nichols. Et il sonda du regard l'épaisseur de la brume qui masquait les côtes.

La péniche était à peu près en face de Stanford. Nichols redescendit dans l'entre-pont, souleva de nouveau le panneau de la cale et dit au révérend qu'il avait débarrassé de ses liens:--Vite! montez! Peters Town se hissa dans l'entre-pont.--Otez vos habits et vos souliers, dit encore Nichols. Le révérend obéit. Alors Nichols ouvrit un sabord.--Si les forces vous manquent, dit-il, je vous soutiendrai. Ne craignez rien, j'ai sauvé plus d'un homme qui se noyait. Et il poussa le révérend, qui sauta résolument à l'eau. Puis Nichols s'élança après lui dans la Tamise. La brume était si épaisse que ceux qui étaient sur le pont n'entendirent qu'un bruit sourd. Mais ils ne virent rien...

XXXII

Quinze jours s'étaient écoulés depuis le jour où l'homme gris stupéfait, constatait la disparition de la péniche et du révérend, et où celui-ci s'était sauvé à la nage en compagnie du rough Nichols. Pendant ces quinze jours bien des événements avaient eu lieu. D'abord Shoking était redevenu blanc; ensuite on avait instruit deux procès criminels, celui de John le rough, le meurtrier de Paddy et celui de mistress Fanoche, la nourrisseuse d'enfants. John avait été pendu la veille devant la prison de Horsemonger. L'exécution de mistress Fanoche était pour ce jour-là même où nous retrouvons Shoking et l'homme gris. Il était six heures du matin, nuit encore par conséquent; et une pluie fine se dégageait du brouillard.

Cependant grande était l'agitation dans la cité. Aux environs de Newgate street et d'Old Bailey, immense la foule, et il fallait jouer des coudes pour se frayer un passage au travers de ce monde avide de spectacles sanglants et d'émotions. Tous les public-houses étaient ouverts et pleins de buveurs. Il y en avait même un au coin d'Old-Bailey dont le publican avait loué toutes les fenêtres à des lords, à des gentlemen et à des ladies. Les fenêtres se louent, à Londres, pour une exécution, comme à Paris une stalle d'Opéra. Or, parmi les gens élégants qui venaient dans cette maison dont nous parlons, assister au supplice de mistress Fanoche se trouvait une élégante personne dont le visage était couvert d'un voile épais, mais dont la taille svelte annonçait la jeunesse, et les cheveux luxuriants, la beauté. Elle avait loué pour elle et sa femme de chambre, une croisée tout entière à l'étage au-dessus du public-house, et elle était arrivée à quatre heures du matin, alors que la foule encore clair-semée, permettait aux voitures d'approcher.

Le premier étage, dont le public-house proprement dit composait le rez-de-chaussée, était destiné à des meetings et des repas de corps. Aussi était-ce une longue et vaste salle percée de dix croisées donnant toutes sur Old Bailey; or, cette salle était pleine lorsque six heures sonnèrent.

La femme au voile épais et sa camérière étaient donc à leur fenêtre et assistaient avec un empressement et une curiosité dignes en tous points du peuple anglais, à la construction de l'échafaud. Toutes les fenêtres louées étaient occupées, sauf une seule. Il avait suffi cependant de placer dessus une pancarte annonçant qu'elle avait un locataire, pour que personne ne songeât à s'en emparer. Or, la femme au voile épais occupait précisément la croisée voisine. De temps en temps elle tournait à demi la tête vers la porte de la salle. On eût dit qu'elle était plus curieuse de savoir à qui cette fenêtre appartenait pour une heure, qu'elle n'était friande du sinistre spectacle qu'on préparait sur la petite place triangulaire d'Old-Bailey.

Enfin, nous l'avons dit, six heures sonnèrent. Presque aussitôt deux nouvelles personnes entrèrent dans la salle. Il y eut parmi celles qui s'y trouvaient déjà un moment d'étonnement et presque un mouvement de curiosité. Ces deux personnes étaient des gens du peuple, un homme encore jeune, un autre plus vieux, de véritables roughs en guenilles et qui venaient, de par la toute-puissance de la liberté anglaise, s'asseoir, pour leur argent, au milieu de ces gentlemen et de ces ladies. Quelques-unes de ces dernières laissèrent même échapper un geste de répugnance.

Une seule personne ne broncha point, c'était la femme au voile épais. Or, ces deux nouveaux venus qui avaient sans doute donné plus d'un coup de poing pour se frayer un passage à travers la foule qui encombrait les abords de Newgate, n'étaient autres que Shoking et l'homme gris. Ce dernier était venu, dans la journée précédente, vêtu en gentleman et avait loué sa fenêtre, puis il avait parcouru des yeux la liste que lui avait présentée le publican et qui contenait les noms des personnes qui avaient déjà loué des fenêtres. Un de ces noms l'avait fait tressaillir et il n'avait pu s'empêcher de murmurer:--Enfin, je vais donc la retrouver quelque part. Or donc, l'homme gris et Shoking, qui avaient eu leurs raisons sans doute pour se vêtir ainsi, venaient de faire leur apparition, au moment même où l'échafaud était dressé. Les aides de Calcraff allaient et venaient à l'entour, portant des torches, et sur la plate-forme on aurait pu voir le pauvre Jefferies plus pâle encore qu'à l'ordinaire. La femme au voile s'était penchée au dehors. L'homme gris en fit autant. Tout à coup la lueur d'une torche éclaira son visage une seconde et la femme au voile étouffa un cri de surprise: alors l'homme gris s'approcha et avec une courtoisie que ses haillons semblaient vouloir démentir.--Ne serait-ce pas à miss Ellen Palmure que j'aurais l'honneur de parler?

--Silence! murmura-t-elle d'une voix émue. En voyant le prétendu rough s'approcher de cette élégante personne, les ladies et les gentlemen croyaient deviner la vérité. Le rough n'était autre qu'un excentrique gentleman empruntant au peuple anglais ses haillons pour mieux voir à son aise pendre mistress Fanoche la nourrisseuse d'enfants. Et l'homme gris et miss Ellen causèrent dès lors familièrement et personne ne fit plus attention à eux.

XXXIII

Que disaient donc entre eux miss Ellen et l'homme gris? Dès les premiers mots, l'entretien avait pris une tournure tout à fait distinguée et même chevaleresque. Cet homme en guenilles s'était approché de la patricienne en lui disant:

--J'étais sûr, miss Ellen, de vous trouver ici. Miss Ellen eut un dernier éclair dans les yeux, puis elle tendit sa main à l'anglaise à son ennemi.

--Pouvez-vous douter, fit-elle, que je vinsse à votre triomphe?--Ah! c'est juste, dit-il en souriant.--Vous êtes la cause de la mort de cette pauvre nourrisseuse d'enfants, hein?--Mon Dieu! répliqua-t-il en souriant toujours, puisque j'ai usurpé un bout du rôle de la Providence, il faut bien que je le joue en conscience.--Voyons n'a-t-elle pas mérité la mort? et toutes les innocentes créatures qu'elle a martyrisées n'ont-elles par le droit d'être vengées?--Incontestablement.

--Il y a bien longtemps que je n'ai eu l'honneur de vous rencontrer, miss Ellen.--Quinze jours au moins, cher.--Me haïssez-vous toujours?--Plus que jamais.

L'homme gris tenait toujours dans sa main la main de miss Ellen, et il lui sembla que cette main tremblait légèrement.--Ah! vraiment, fit-il, vous me haïssez?--De toute mon âme.--Tant mieux!... l'heure approche.--L'heure où je vous aimerai?--Oui. Elle ne répondit pas; mais quelque chose comme un soupir souleva sa poitrine. Puis comme si elle eût voulut se donner une contenance, elle regarda l'heure à sa montre.

--Nous avons sept ou huit minutes encore, dit-elle, me permettez-vous une question?--Parlez, miss Ellen.--Vous avez donc mis mon cher petit cousin en sûreté?

--Oui certes, et je puis vous donner de ses nouvelles, il est en France, dans une pension où on l'élève et où on en fera un homme. Vous verrez, miss Ellen. Quand il en sera temps, l'Irlande aura en lui un chef digne d'elle. Il tenait toujours la main de miss Ellen et cette main continuait à trembler.--Monsieur, reprit-elle, puisque vous m'avez donné des nouvelles de Raph, pourriez-vous me dire ce que vous avez fait du révérend Peters Town!

L'homme gris tressaillit; son regard pesa sur miss Ellen comme s'il eût voulu descendre au fond de son âme, en scruter les pensées les plus secrètes et mettre sa sincérité à la torture.--Vous ne le savez donc pas! dit-il enfin, voyant que miss Ellen continuait à le regarder avec curiosité.

--Depuis le jour où vous m'êtes apparu sous le nom de M. Simouns, je ne l'ai plus revu, dit-elle. Pour la première fois, peut-être, cet homme qui savait lire au fond des coeurs, se trompa. Il crut que miss Ellen disait vrai. Miss Ellen dit-il, j'ai enlevé le révérend comme j'avais fait de l'enfant, et cela le même soir. Je l'ai enfermé à bord de la péniche _Manning_, sous la garde d'un géant appelé Harris. Malheureusement on a eu besoin de la péniche pour transporter des chevaux en France. Alors Harris n'a pas trouvé d'autre moyen de conserver son prisonnier que d'accepter à bord le rôle de pilote. Miss Ellen paraissait écouter l'homme gris avec avidité. Celui-ci continua.--La péniche a pris le large et descendu la Tamise. A Hampsteadt, un brouillard épais couvrait le fleuve, mais ce brouillard servait les projets d'Harris. Cependant, à un certain moment, il a entendu comme le bruit de deux corps qui tombent à l'eau, et il a soupçonné qu'un des hommes de l'équipage avait délivré le révérend qui était enfermé dans la cale et que tous deux s'étaient sauvés par un sabord. Mais, comme il ne pouvait quitter la barre, il lui a été impossible de vérifier le fait. Alors il a donné suite à son projet.--Ah! il avait un projet!--Oui. Une fois en pleine mer il a dirigé la péniche sur un écueil, et elle a sombré. La brune était si épaisse que Harris, qui s'est sauvé à la nage, n'a pu savoir si ses compagnons s'étaient tous noyés. Mais nous avons tout lieu d'espérer que le révérend...

L'homme gris fut interrompu par une immense clameur de la foule. Mistress Fanoche venait d'apparaître sur l'échafaud. Elle criait et pleurait, et se débattait aux mains des aides de Calcraff.

Ce fut rapide comme l'éclair. Le bonnet noir s'enfonça sur ses yeux, la trappe joua... Mistress Fanoche se balança dans l'espace.

Alors l'homme gris entraîna miss Ellen loin de la croisée.--Eh bien! dit-il.--Oh! fit-elle avec une émotion qui le fit tressaillir, vous êtes un homme terrible... je vous hais, mais je vous admire... Et elle voulut s'esquiver au milieu de cette foule de curieux qui avait envahi la salle du public-house. Mais il la retint.--Je voudrais vous voir, dit-il, donnez-moi un rendez-vous!--Oseriez-vous donc y venir!--Oui, car vous allez m'aimer, si vous ne m'aimez déjà.--Eh bien! fit-elle, avec une voix qui tremblait d'émotion, si vous l'osez, venez dans le souterrain qui vous a servi à pénétrer une fois chez moi.--Quand!--Demain.--A quelle heure!--Minuit.--J'y serai. Et l'homme gris la salua et fit signe à Shoking de le suivre.

Le lendemain, en effet, un peu avant minuit, une barque se détacha de la rive droite de la Tamise et glissa silencieusement dans le brouillard. Deux hommes la montaient: Shoking et l'homme gris. Shoking assis à l'avant, maniait les deux avirons. Debout, à l'arrière, l'homme gris, tête nue, enveloppé dans un manteau couleur de muraille, paraissait absorbé par une rêverie profonde. La barque descendait au fil de l'eau et le brouillard était si épais que les réverbères du pont de Westminster apparaissaient, dans l'éloignement, comme des charbons couverts de cendres. Shoking soupirait de temps à autre. Tout à coup, et comme ils approchaient du pont, il dit vivement:--Maître, c'est donc bien vrai? Vous allez à ce rendez-vous?

Cette question directe arracha l'homme gris à sa contemplation.--Sans doute, dit-il. Shoking eut un nouveau soupir.--A votre place, murmura-t-il, je sais bien ce que je ferais.--Que ferais-tu?--Je n'irais pas.--Ah! et pourquoi?

--Je craindrais un piége. Un sourire passa sur les lèvres de l'homme gris, mais il ne répondit pas. Shoking ne se tint pas pour battu.--Qu'est-ce que vous voulez! dit-il, on n'est pas maître de ses pressentiments.--Ah! tu as des pressentiments?--Oui, maître.--Quels sont-ils?--J'ai l'idée que si vous allez plus loin...--Eh bien?--Il vous arrivera malheur.

L'homme gris haussa les épaules; puis il tira sa montre, et en approcha son cigare, dont il se fit un flambeau pour voir l'heure.--Minuit moins un quart, dit-il. Au lieu de bavarder, ami Shoking, fais-moi le plaisir de nager plus vigoureusement. Il ne faut pas faire attendre miss Ellen.

--Vous croyez à donc l'amour de cette vipère?--Oui. Shoking leva les yeux aux ciel, et il eut un regard qui voulait dire:--Pardonnez-lui, mon Dieu! mais l'amour le rend aveugle. Ce n'est pas miss Ellen qui l'aime, c'est lui qui est fou.

--Hâte-toi! dit brusquement l'homme gris, comme s'il eût deviné les secrètes pensées de Shoking.

Shoking se mit alors à frapper l'eau de ses deux avirons avec une sorte de rage, et comme s'il eût eu hâte à quelque tragique dénoûment. L'homme gris était retombé dans sa rêverie. La barque rasa les murs du Parlement, passa sous la dernière arche du pont, du côté de la rive gauche, puis vint stopper à ce même endroit où elle s'était arrêtée déjà, cette nuit-là où l'homme gris avait pénétré dans l'hôtel Palmure par le souterrain. La Tamise avait grossi et l'homme gris fit cette remarque, qu'à la marée haute l'eau monterait jusqu'à l'orifice du souterrain. Shoking, désespérant d'arrêter son maître, avait saisi l'anneau de fer enfoncé dans une des pierres de la digue. Puis, au moyen d'une corde, il y avait fixé la barque de telle sorte que l'homme gris pouvait atteindre l'entrée du boyau en se haussant sur le banc où tout à l'heure il était assis avec Shoking.--Tu vas m'attendre, dit-il.--Ainsi, maître, dit Shoking, tentant un dernier effort, vous ne me croyez pas?--Non.--Vous croyez à l'amour de miss Ellen?--J'en serai sûr dans une heure.

Shoking leva un dernier regard vers le ciel nuageux, comme pour le prendre à témoin de la folie de son maître.--Avez-vous vos pistolets, au moins? dit-il encore.--Non.--Votre poignard.

--Pas davantage.--Mais c'est de la folie! s'écria Shoking au désespoir.--Imbécile! dit l'homme gris, où as-tu vu qu'on allait armé à un rendez-vous d'amour? En même temps, il saisit à deux mains la pierre qui servait d'entablement à l'orifice du souterrain, se hissa lestement dessus et dit:--Attends-moi! Puis, Shoking le vit disparaître et se trouva seul...--Oh! j'ai peur... j'ai peur... murmura-t-il alors.

XXXV

Shoking avait peur... Non pour lui, à cette heure, bien que nous ayons pu voir que Shoking tenait assez à la vie et n'en faisait nullement fi; mais il s'oubliait, en ce moment, pour ne songer qu'à l'homme gris. Or, cela tenait peut-être à ce que Shoking n'ayant jamais été ni beau ni riche, ne s'était pas par conséquent jamais trouvé l'enfant gâté du beau sexe, mais il ne croyait guère à l'amour et estimait que la femme n'a d'autre mission sérieuse en ce monde que de tromper l'homme du soir au matin. Et quand il fut seul dans la barque. Shoking soupira de plus belle et se dit:--Décidément, il n'y a pas d'homme complétement fort. Chacun a sa faiblesse, et mon pauvre maître, l'homme gris a la sienne. Il croit à l'amour! Moi j'ai dans l'idée qu'il va donner tête baissée dans un piége que lui a tendu ce diable en jupons qui nous a déjà joué tant de mauvais tours... Et je n'ai plus qu'un espoir, c'est qu'une fois dans le piége, il s'en tirera.

Ceci n'était pas, au demeurant, trop mal raisonné, attendu que si Shoking croyait au piége, il n'abandonnait pas sa foi robuste dans les ressources prodigieuses de l'homme gris. Il y avait bien un quart d'heure que celui-ci était entré dans le souterrain. Les suppositions les plus épouvantables s'étaient tout à coup présentées à l'esprit troublé de Shoking. D'abord il avait cru qu'on allait assassiner l'homme gris, et qu'il entendrait ses cris d'agonie; puis il s'était imaginé que le souterrain était plein de barils poudre et qu'on allait le faire sauter, puis encore une foule d'autres dénoûments tragiques. Mais rien de tout cela n'arrivait, et le plus grand calme paraissait régner dans le souterrain. Cependant tout à coup, un bruit frappa l'oreille inquiète de Shoking. Ce bruit ne venait pas du souterrain, mais bien du milieu de la Tamise, et c'était un bruit d'avirons frappant l'eau avec une cadence et une régularité parfaite. Shoking se dit:--Ce sont des mariniers ou des pêcheurs, ou peut-être même des agents de police du bateau le _Royalist_. Tenons-nous tranquille, ils ne me verront pas. Le bruit cependant, devenait plus distinct et la barque paraissait approcher de plus en plus, viendrait raser la berge au point de se trouver bord à bord avec celle de Shoking.

Cependant elle se rapprochait de minute en minute. Shoking ne la voyait pas encore, mais il entendait un murmure confus de voix se mêler au bruit des avirons. Enfin, tout à coup, elle déchira le brouillard et apparut aux yeux de Shoking. Alors celui-ci se coucha à plat ventre dans le canot. Mais la barque gouvernait droit sur lui. Une vague inquiétude s'empara alors de Shoking. Il y avait trois hommes dedans: un qui se tenait debout à l'arrière; deux autres qui nageaient. La nuit était noire, on le sait; mais si Shoking ne pouvait voir le visage de ces trois hommes, il entendit tout à coup une voix qui le fit tressaillir. Cette voix, il l'avait entendue déjà; et cependant, il ne pouvait dire encore quel était l'homme à qui elle appartenait.--Oui, disait-elle, c'est pour demain matin.