Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking
Chapter 2
--Mais je proteste! s'écria Shoking, je proteste, comme tout Anglais libre a le droit de le faire. On ne peut pas arrêter un gentleman sur la dénonciation de ce misérable.
--Protestez, dit John; si on vous a causé des dommages, vous le ferez valoir demain.
--Allons! en route! cria le matelot qui commandait la chaloupe.
Et il poussa Shoking qui, à son grand déplaisir, fut obligé de quitter le ponton et de s'embarquer.
--Je vous les confie, dit le policeman.
--Ils seront entre bonnes mains, répondit le matelot.
John s'était embarqué sans résistance.
--Bah! disait-il, je ferai valoir la mauvaise nuit que je vais passer. Son Honneur, sir Richardman, ajoutera bien cinq livres à la prime.
--Misérable! hurlait Shoking, tu seras puni de ton insolence!
La chaloupe vira de bord et remonta vers le pont Londres, tandis que les policemen regagnaient les ruelles étroites de Rotherithe.
Il y avait déjà deux prisonniers à bord; deux ravageurs qu'on avait surpris, volant du cordage dans un magasin, au bord de l'eau.
On leur avait mis les fers aux pieds et aux mains, et ils étaient couchés au fond de la barque, comme du bétail.
L'un leva les yeux sur Shoking qui continuait à se lamenter et à protester contre les violences dont il était l'objet.
--Tiens, dit-il, il me semble que je te connais, toi.
--Vous vous trompez, dit Shoking.
--C'est un lord, ricana John le rough, tu ne dois pas connaître des lords, toi.
--Bah! un lord! c'est Shoking... reprit le prisonnier.
--Du tout, fit Shoking... je me nomme lord Wilmot.
--La! dit John en s'adressant au commandant de la chaloupe, vous avec entendu, capitaine?
--Quoi donc?
--Que ce gentleman a dit qu'il se nommait lord Wilmot?
--Je l'ai entendu, en effet.
--Et vous en témoignerez au besoin?
--Sans doute.
Shoking se mordit les lèvres et s'adressa ce court monologue:
--Shoking, mon ami, vous êtes un parfait imbécile. Vous n'avez plus qu'une chose à faire pour compléter votre oeuvre, dénoncer la retraite de l'homme gris, votre bienfaiteur, et dire ce que vous alliez faire à Rotherithe.
S'étant ainsi admonesté, Shoking ne parla plus, ne réclama plus.
Seulement il n'eut désormais qu'une idée fixe, échapper à ses gardiens.
Et comme la chaloupe marchait bon train, et qu'on avait négligé d'attacher mons. Shoking, l'ex-mendiant eut une inspiration:
--L'eau est froide, se dit-il, mais je suis bon nageur... et si nous passions en certain endroit, je n'hésiterais pas à faire un plongeon.
Mais pour que Shoking mît à exécution son projet, il fallait que la chaloupe passât en _certain endroit_.
Et Shoking attendit, tout en s'asseyant sans affectation à l'avant de la chaloupe, qui soulevait, une écume blanche et remontait le courant.
V
L'endroit où Shoking aurait voulu passer était en effet admirablement propice à ses projets.
Auprès du pont de Londres, sous la troisième arche, se trouvent amarrés une dizaine de petits bateaux à divers propriétaires.
La Tamise, on le sait, n'a pas de quais. Les dernières maisons de la Cité plongent dans l'eau, et ceux qui passent au large, peuvent, du milieu du fleuve, apercevoir de grands magasins ouverts à fleur d'eau.
Les barques amarrées sous le pont de Londres, appartiennent donc à des marchands ou à des armateurs de la cité qui ont journellement affaire dans les docks, et trouvent plus commode de s'y rendre par eau que par terre.
Les arches du pont de Londres sont gigantesques; mais c'est sous la troisième que, par les temps de brouillard, il est le plus prudent de passer.
Le penny-boat, le steamer ou la simple chaloupe qui suivent le chemin en remontant, passent alors au milieu d'une véritable petite flottille. Le courant est moins dur à couper, et on n'y risque pas d'être rejeté contre une des piles du pont.
Shoking savait tout cela et Shoking s'était dit:
--John est plus fort que moi, et à la boxe c'est un homme dangereux; tout à l'heure il m'a renversé sous lui comme il eût fait d'un enfant; mais si nous étions à la nage tous les deux, je ne le craindrais plus... ni lui, ni les matelots de la chaloupe qui, parce que je suis un gentleman, ont négligé de me mettre les fers aux mains et aux pieds.
La chaloupe montait vers London-Bridge à toute vapeur.
Même en été, le brouillard pèse la nuit sur le fleuve jaune.
Par conséquent, par une nuit d'hiver comme celle-là, il était assez opaque pour ne permettre d'apercevoir le pont qu'à une faible distance.
A cent mètres à peine, les arches noires estompèrent la brume, et le matelot commandant cria:
--Nous gouvernons droit sur une des piles du pont: pare à virer.
Celui qui était à la barre donna un vigoureux coup de gouvernail, et Shoking, plongé jusque là dans l'anxiété, eut un battemement de coeur.
La chaloupe, changeant brusquement de direction, se dirigeait maintenant en droite ligne vers la troisième arche.
Or ce que voulait Shoking, c'était passer par là où il était à peu près sûr de son affaire, et voici comment:
En supposant que Shoking se fût brusquement jeté à l'eau en pleine Tamise, un cri se faisait entendre, on stoppait sur-le-champ, la chaloupe prenait la dérive et, gouvernée à l'aviron, donnait la chasse au fugitif, qui n'avait pas le temps de faire dix brasses et était repêché sur-le-champ.
Mais si, au contraire, la chaloupe passait au milieu de la flottille de petites barques, elle ne pouvait stopper que difficilement sur-le-champ, car elle courait risque de briser les embarcations à droite et à gauche, et pour peu que Shoking fût plongeur, il avait toutes les chances possibles de s'échapper.
Dès lors, Shoking eut donc un léger battement de coeur, en voyant la chaloupe gouverner droit sur la troisième arche du pont.
Shoking avait toujours passé, au Wapping et dans tous les public-houses où on le rencontrait autrefois, pour un homme doux, timide et pas du tout aventureux.
John le rough, assis à l'avant de la chaloupe, était si content de sa prise, que l'idée que cette prise pouvait lui échapper désormais ne lui vint même pas.
D'ailleurs, il faisait froid, l'eau de la Tamise devait être glacée, et John se fût lui-même traité de fou s'il eût supposé un seul instant que Shoking était homme à braver une pareille température.
Shoking, cependant, était résolu.
Shoking se disait:
--L'eau est froide; mais, outre qu'il ne fera, pas chaud, cette nuit à bord du _Royaliste_, demain matin je passerai très-certainement un fort vilain quart d'heure en comparaissant devant le chef de la police, qui ne manquera pas de m'envoyer à Cold-Bath fields, savoir si un lord comme moi ne peut pas tourner le moulin.
La chaloupe, nous l'avons dit, était montée par quatre hommes, un matelot commandant, un pilote, un mécanicien et un chauffeur, qui, la vapeur renversée, redevenaient de simples matelots et reprenaient l'aviron.
Les deux prisonniers étaient couchés sur le dos; le matelot commandant s'enveloppait le plus possible dans son manteau, et John le rough supputait le nombre de jours heureux, qu'il aurait à vivre sans rien faire, quand il aurait touché le prix de sa trahison.
Le pont se dessinait maintenant dans le brouillard avec une grande netteté, et, par un effet de mirage, il paraissait prêt à se renverser sur la chaloupe.
Shoking profita de l'obscurité complète qui se fit tout à coup pour se rapprocher du bord, et comme la chaloupe entrait à toute vapeur sous l'arche, le matelot commandant tressaillit tout à coup, car il entendit un bruit sourd et quelque chose comme un clapotement.
--Un homme à l'eau! cria-t-il.
Mais un nouveau bruit, identique au premier, se fit, suivi d'un juron.
C'était John le rough qui, lui aussi, s'était jeté dans la Tamise à la poursuite de son prisonnier.
--Stoppe! cria le matelot commandant.
Mais celui qui était à la barre répondit:
--C'est impossible ici; au delà du pont...
* * * * *
Et en effet, la chaloupe passa sous l'arche et pendant ce temps, Shoking plongeant sous la barque, nageait entre deux eaux, profitait de l'obscurité et faisait le moins de bruit possible.
Mais John le rough le suivait de près.
Lui aussi était bon nageur, et il tenait trop à son prisonnier pour renoncer ainsi à sa poursuite.
Alors, dans les ténèbres opaques qui régnaient sous l'arche, commença une lutte vraiment fantastique.
Shoking nageait rapidement, mais le rough le suivait de près.
Ils ne se voyaient ni l'un ni l'autre, mais ils se devinaient au clapotement de l'eau qu'ils soulevaient.
--Je finirai bien par t'atteindre! criait John: à moi de la chaloupe, à moi!
La chaloupe avait fini par s'arrêter.
Mais Shoking passait comme une anguille à travers les barques, et tout à coup John n'entendit plus rien.
C'est que Shoking était parvenu à se hisser dans un bateau et à s'y tenir immobile.
--Ah! brigand! ah! coquin de lord! hurlait John que le froid saisissait, je le rattraperai!...
La chaloupe avait allumé son fanal de poupe; elle manoeuvrait en arrière et redescendait maintenant vers le pont.
Soudain les rayons du fanal percèrent les ténèbres qui régnaient sous l'arche, et John jeta un cri.
Il avait aperçu Shoking debout dans une barque.
--Ah! je te tiens! s'écria-t-il.
Et, en deux brassées, il eut atteint le bateau et se cramponna au bordage.
Mais Shoking avait saisi un aviron qui se trouvait au fond de la barque et comme le rough se soulevait hors de l'eau, il jeta un cri terrible.
Shoking lui avait appliqué sur la tête un vigoureux coup d'aviron, et le flot noir de la Tamise s'était refermé aussitôt sur John le rough...
La chaloupe arrivait en ce moment.
Mais déjà Shoking avait disparu.
Il s'était rejeté à l'eau, et nageait vigoureusement vers le bord, que la chaloupe était encore engagée au milieu des petites barques qui gênaient de plus en plus la manoeuvre.
Shoking était sauvé!
VI
Shoking n'avait peur que d'un homme, le rough.
Or, le rough avait disparu sous l'eau, et il était probable que s'il n'était pas mort du coup d'aviron, du moins il s'était noyé.
Dès lors, Shoking n'avait plus peur.
Car le rough seul pouvait affirmer avec quelque autorité que Wilmot et Shoking ne faisaient qu'un, et, par conséquent, faire arrêter Shoking comme complice de l'homme gris, que la police recherchait.
Quant aux hommes de la chaloupe, Shoking s'en moquait.
Bien avant qu'elle ne se fût débrouillée au milieu des petits bateaux, Shoking avait touché le bord, et il s'était retrouvé dans les ténèbres.
La Tamise, nous l'avons dit, n'a pas de quais, et elle baigne le pied des maisons.
Celle auprès de laquelle Shoking aborda était un magasin d'huile de foi de morue, dont les portes, qui donnaient sur la rivière, demeuraient ouvertes, une température humide et basse convenant à cette sorte de marchandise.
Il n'y avait qu'un seul gardien dans ce magasin, où Shoking se glissa.
Mais ce gardien valait une patrouille entière.
C'était un de ces gros chiens de Terre-Neuve, chiches de voix, qui dédaignent d'aboyer, mais sautent à la gorge d'un homme et l'étranglent tout net.
Shoking entendit un sourd grognement, puis il vit luire dans l'obscurité deux points lumineux.
Mais il était dit que cette nuit-là Shoking se tirerait à son honneur des plus grands périls.
Il avait échappé au rough, il s'était sauvé des mains de ceux qui faisaient la police de la Tamise; sa mémoire devait lui rendre clémente la terrible mâchoire du chien.
Shoking était un enfant de la cité de Londres; il savait tout ou à peu près; il avait mendié, couché, travaillé même, à peu près partout.
On l'avait employé dans les docks à porter des fardeaux, et sur les navires à décharger des gueuses de lest.
Seulement, le plus beau temps de sa misère avait été aussi le plus bel âge de sa paresse, et quand Shoking avait touché le salaire de trois jours de travail, il avait huit jours de fainéantise sur la planche.
Or donc, le grognement et les deux points lumineux fixés sur lui firent surgir dans sa mémoire, avec la spontanéité de l'éclair, un double souvenir.
Il se rappela qu'au dock Sainte-Catherine, il avait travaillé pour le compte d'un marchand d'huiles, M. Simpson, et que ce M. Simpson, qui avait un magasin sur la Tamise, avait un chien du nom de Sultan.
Aussitôt, et comme les deux points lumineux s'agitaient dans l'espace, semblables à des étoiles filantes, et que le terrible gardien s'élançait sur lui, Shoking cria:
--Paix donc, Sultan!
Les deux points lumineux s'arrêtèrent et le grognement s'éteignit aussitôt.
--Hé! mon petit Sultan, dit Shoking d'une voix caressante, tu ne reconnais pas les amis?
Évidemment flatté de s'entendre appeler par son nom, le chien s'était calmé subitement.
--Mon petit Sultan! répéta Shoking avec câlinerie.
Alors le chien s'approcha, non plus menaçant et la gueule ouverte, mais en chien intelligent qui veut savoir à qui il a affaire.
Shoking étendit hardiment la main et se mit à caresser le terre-neuve.
Cependant celui-ci ne se fût pas laissé prendre peut-être à ces amabilités, si Shoking n'eût été ruisselant de cette eau noire, limoneuse et salée de la Tamise.
Or, la spécialité première d'un terre-neuve étant de sauver les gens qui se noient, il était évident que la sympathie de Sultan était acquise à Shoking, du moment où celui-ci sortait de l'eau.
Et comme si le chien eût su comprendre textuellement ses paroles, Shoking lui dit encore:
--Je ne suis pas un voleur, mon bon Sultan, et tu n'as rien à craindre pour ton huile, pouah! mais j'ai failli me noyer...
Le chien comprit-il? Nous n'oserions l'affirmer: mais il se frotta contre Shoking avec un grognement d'amitié, et dès lors, Shoking fut chez lui.
A l'abri dans le magasin, sûr que, si on le venait poursuivre jusque-là, le chien ferait son métier de gardien, Shoking attendit.
Il attendit que la chaloupe eût exploré la Tamise dans tous les sens, en amont et en aval du pont de Londres.
Comme le brouillard est sonore, il entendit même retentir au loin la voix du matelot commandant qui disait:
--Après ça, camarades, ça ne nous regarde qu'à moitié. Nous n'avons rien de commun avec les policemen, et il n'y a que la police de la Tamise qui nous regarde. On nous confie deux hommes, ils se sauvent... nous ne pouvons pas les rattraper... bonsoir!...
Et Shoking aperçut dans le brouillard le fanal de la chaloupe qui virait de bord et qui remontait vers le pont de Londres, sous lequel elle disparut de nouveau.
Alors il se dit:
--Je suis déjà bien mouillé, je ne risque pas grand' chose à me rejeter à l'eau, d'autant mieux que j'ai de l'argent dans ma poche et que je connais un fripier dans le Borough, de l'autre côté de la Tamise, qui me louera des habits secs pour une demi-couronne.
Sur cette réflexion, Shoking caressa une seconde fois le chien et lui dit:
--Adieu, Sultan... tu es un chien fidèle... et je le dirai à ton maître quand je le verrai...
Puis il piqua résolument une tête dans la Tamise.
Jamais un homme ne se jette impunément à l'eau, en présence d'un terre-neuve.
Sultan n'était peut-être pas fâché, du reste, d'avoir un prétexte pour quitter son poste.
A peine Shoking commençait-il à nager vigoureusement, qu'il entendit l'eau clapoter auprès de lui et qu'il sentit sur son visage la chaude haleine du chien.
Sultan nageait côte à côte avec Shoking.
--Oh! oh! fit celui-ci, pas de bêtises, mon ami, ne va pas t'imaginer que je me noie au moins. Tu me ferais boire plus qu'à ma soif, en croyant me sauver.
Mais Shoking avait mal jugé Sultan.
Sultan était un chien intelligent, qui avait tout aussitôt apprécié le mérite de Shoking, comme nageur, et c'était simplement pour lui faire la conduite qu'il s'était mis à l'eau.
Il se contenta donc de nager auprès de lui, comme un camarade, et il se paya le plaisir d'aborder de l'autre côté de la Tamise, à cent mètres au-dessous du pont de Londres, tout auprès de Shoking.
Shoking était haletant, néanmoins il crut poli de faire ses compliments à Sultan.
--Tu es un bon chien, répéta-t-il, je le dirai à ton maître. Adieu, Sultan.
Et il le caressa.
Le chien eut un grognement amical; puis il pensa que Shoking n'avait plus besoin de lui, et il se remit tranquillement à l'eau pour regagner le magasin d'huile, tandis que Shoking gagnait une des ruelles étroites du Borough.
Hélas! Shoking ne se doutait pas que Sultan, ami si intelligent jusque-là, allait commettre à son préjudice la plus déplorable des bévues.
En effet, comme il était déjà au milieu de la Tamise, le chien heurta son poitrail à quelque chose de mou et de flasque qui flottait sur l'eau.
Il flaira et reconnut un homme.
Cet homme n'était autre que John le rough, évanoui à la suite du coup d'aviron.
Et le chien, obéissant à son instinct de sauveteur, prit les haillons du rough à pleines dents, et se mit à tirer l'homme évanoui après lui, nageant vigoureusement dans la direction du magasin.
Apres s'être montré l'ami de Shoking, Sultan commettait la déplorable action de sauver son ennemi mortel.
Ah! si Shoking l'avait su, comme il eût retiré sur-le-champ son estime et son amitié au terre-neuve.
Mais Shoking, en ce moment, était à la recherche du fripier qui lui pourrait louer des habits secs et lui faire prendre un air de feu devant le poêle.
VII
Le Borough est le quartier situé sur la rive droite de la Tamise, qu'on trouve au bout du pont de Londres.
A l'ouest s'étend le Southwark; à l'est, toujours sur la même rive, Rotherithe.
Très-bruyant le jour, ce quartier est noir et silencieux la nuit.
Au delà des larges voies qui rayonnent à l'entour de la gare de London-Bridge, on trouve des ruelles étroites et sombres dans lesquelles vit une population industrieuse et interlope.
Il y a une rue, dont les maisons sont hautes et noires, qui est pleine de fripiers.
Le fripier ferme sa boutique fort tard; cela tient peut-être à ce que les gens qui ont recours à lui, et que retient une certaine honte, préfèrent s'aller affubler la nuit des habits d'occasion dont ils ont besoin.
Shoking, par exemple, n'avait pas de tels préjugés, et s'il eût eu besoin de se vêtir en gentleman, il serait tout aussi bien entré chez son ami Sam en plein jour et au grand soleil.
Donc, si Shoking entra dans la rue des fripiers à dix heures du soir et alla frapper à la porte de Sam, c'est que ses vêtements étaient ruisselants et qu'il avait absolument besoin d'en changer.
Sam est l'abréviation familière de Samuel.
Celui qui portait ce nom était un petit juif entre deux âges qui faisait plus d'un métier.
Il était fripier, prêteur d'argent, expert en matières d'or et d'argent, et il avait inventé un outil pour percer les perles.
Avec tout cela, il n'était pas riche, en dépit des commérages du quartier, qui le croyait millionnaire, et le plus clair de son bien était une jolie fille du nom de Katt, qui trônait dans sa boutique depuis le matin jusqu'au soir.
Katt était la fille unique de Sam, qui était veuf depuis longues années.
Elle savait attirer les chalands, retenir les indécis et les décider à acheter, pousser à la dépense ceux dont la bourse paraissait bien garnie, et le vieux juif avait coutume de dire que Katt était sa meilleure marchandise.
Ce fut donc à la porte de Sam que s'en alla frapper Shoking.
Sam était absent; il s'en était allé dans Hay-Markett acheter la défroque d'un gentleman qui partait pour les Indes.
Katt était seule.
Elle connaissait Shoking pour l'avoir vu, tout dernièrement, s'habiller des pieds à la tête avec l'argent de lord Palmure.
--Bonjour, gentleman, lui dit-elle.
Shoking fut évidemment flatté de l'appellation et il répondit:
--Bonsoir, miss Katt, vous êtes vraiment aussi jolie que la fille d'un lord de Belgrave square.
Puis il s'approcha du comptoir, sur lequel brûlait une petite lampe à esprit de vin, dont les rayons tombèrent sur ses habits ruisselants et couverts de boue en maint endroit.
--Ah! mon Dieu! fit la jeune fille, que vous arrive-t-il donc, monsieur Shoking?
--Hélas! un malheur, comme vous voyez. Je suis tombé dans la Tamise et j'ai failli me noyer.
--Vous êtes tombé dans la Tamise?
--Oui. J'avais peut-être trop bien dîné et je ne marchais pas très-droit en sortant de la taverne de la Tempérance, qui est bien celle de Londres où on se grise le plus facilement. J'ai traversé la Cité, je suis descendu par Sermon lane pour gagner le bateau-ponton et attendre le penny-boat. Il faisait très-noir et, dame! au lieu de mettre le pied sur le ponton...
--Vous l'avez mis à côté?
--Justement.
--Et vous êtes tombé à l'eau?
--Comme vous le dites, ma jolie Katt. C'est pourquoi vous me voyez ici à pareille heure. Vous pensez bien que je ne puis rester ainsi.
--Oh! certainement non.
Et, tout en écoutant Shoking, Katt jetait un coup d'oeil sur la coupe de ses habits et se disait:
--Voilà qui ne sort pas de notre boutique. Il parait qu'il a fait fortune, ce bon Shoking.
Puis tout haut et avec quelque embarras:
--Je ne sais vraiment, monsieur Shoking, si j'aurai des habits assez convenables pour vous.
Shoking sourit:
--Écoutez, ma petite Katt, dit-il, je puis bien me confier à vous. Je vais à Rotherithe voir des parents qui ne sont pas riches et que j'aime autant ne pas humilier, car il faut vous dire que j'ai fait un petit héritage et que je suis à mon aise.
--Ah! vraiment? fit Katt.
--Mon Dieu, oui, dit Shoking, j'ai quelque chose, à présent, comme trois cents livres de revenu.
--Un joli denier, murmura Katt.
--Par conséquent, je vais vous demander la permission de décrocher cette vareuse, ce chapeau goudronné et ce pantalon bleu, et d'aller passer le tout dans votre arrière-boutique.
Katt prit une perche munie d'un crochet et enleva au râtelier qui régnait tout le long des murs de la boutique, les objets que lui désignait Shoking.
Après quoi elle poussa une porte, qui laissa voir une chambre au milieu de laquelle ronflait un poêle de faïence.
--Voulez-vous une chemise? dit-elle encore.
--Une chemise et des bas, dit Shoking.
Et il passa dans cette seconde chambre, qui servait à l'essayage, comme on dit, et dans laquelle il y avait une grande glace qui permettait aux clients de se voir de la tête aux pieds.
Shoking referma la porte.
Puis, en un tour de main, il se fut débarrassé de ses habits mouillés, se roula ensuite dans une couverture de laine, afin de se sécher, et demeura quelques minutes auprès du poêle.
Après quoi il fit sa toilette nouvelle et posa crânement, en arrière de sa tête, le chapeau goudronné.
--J'ai l'air d'un vrai matelot de Sa Majesté, se dit-il alors, et, si je rencontre les deux policemen qui voulaient m'envoyer coucher sur le Royaliste, ils ne me reconnaîtront pas.
En effet, Shoking était tout à fait métamorphosé.
Il reprit sa bourse dans la poche du pantalon qu'il venait de quitter, et repassa dans la boutique.
--Vous devez être plus à votre aise ainsi? lui dit Katt en souriant.
--Ah! cela est vrai, fit-il.
En même temps il ouvrit sa bourse et posa une demi-guinée sur le comptoir.
--Mais pourquoi payez-vous maintenant? monsieur Shoking, dit Katt, puisque vous me laissez vos autres habits.
--C'est que je ne suis pas sur de revenir moi-même les chercher.
--Ah!
--J'enverrai peut-être mon domestique, ajouta le bon Shoking avec une naïve emphase.
Et comme Katt s'apprêtait à prendre sur la demi-guinée un modeste salaire et à lui rendre la monnaie, il lui dit:
--Gardez tout, ma chère.
Katt fut littéralement éblouie et son étonnement durait encore que Shoking était déjà loin.
Shoking avait besoin de rattraper le temps perdu.
--L'homme gris ne doit pas savoir ce que je suis devenu, pensait-il, et je dois pourtant lui porter des nouvelles de John Colden.
Ce disant, Shoking arpentait Troley street, arrivait dans Élisabeth street et s'engageait dans le dédale de petites ruelles qui séparent le Borough de Rotherithe.
Une demi-heure après, il arrivait en face de la chapelle dans le cimetière de laquelle, la veille de l'exécution de John Colden, s'étaient assemblés les chefs fenians, l'abbé Samuel et l'homme gris.
Mais Shoking n'entra point dans le cimetière.