Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking

Chapter 19

Chapter 193,818 wordsPublic domain

--J'ai l'honneur, dit-il, en me présentant moi-même, de vous présenter l'homme gris. Le révérend étouffa un cri et voulut reculer et fuir. Mais les deux hommes qui s'étaient accrochés au cab, à la porte du public-house, où le prétendu cabman avait bu un verre de gin, se placèrent résolument devant lui, et lui mirent la main sur l'épaule:--Vous êtes notre prisonnier, Votre Honneur, ricana l'homme gris. On entendait toujours le bruit des avirons qui battaient l'eau, et ce bruit devenait de plus en plus distinct, preuve qu'une barque approchait.

XXII

Si un abîme se fût entr'ouvert sous les pas du révérend Peters Town, il n'eut certes pas éprouvé une plus violente épouvante. Ces hommes austères, de moeurs ascétiques, fanatisés par leur ambition, et qui vont droit à leur but mystérieux sans jamais s'arrêter, sont sujets à ces terreurs soudaines. Le révérend qui avait juré la perte de l'homme gris et de tous ceux qui servaient l'Irlande, se fit sur-le-champ ce raisonnement:--De chasseur, je suis devenu gibier, de vainqueur, vaincu. Si j'avais tenu cet homme, en mon pouvoir, j'aurais été sans pitié. Il me tient et il va me tuer, c'est son droit. Le pont était désert, la nuit épaisse, le brouillard, noyait jusqu'à la clarté des réverbères, et le révérend Peters Town était entouré de trois hommes dont un seul eût suffi pour le réduire à l'impuissance. La peur rend muet. Le révérend ne prononça donc pas un mot, il ne fit pas un geste. Comme une victime, il attendit que ses bourreaux frappassent.

--Votre Honneur m'excusera, dit alors l'homme gris, si je prends quelques petites précautions. Et, avec une adresse de jongleur indien, il passa au cou du révérend un cordon de soie qu'il suffisait de serrer pour l'étrangler. En même temps, il dit à l'un des deux hommes recrutés dans le public house:--Mets à Son Honneur les gants que je t'ai donnés.

--Ils vont m'étrangler, puis me jeter dans la Tamise pensait le révérend, dont la gorge crispée n'aurait pas même pu laisser passer un gémissement ou un cri. Le complice de l'homme gris tira alors de sa poche non point des gants, mais un instrument des plus vulgaires, sans lequel le bon gendarme français voyage rarement, et qu'on appelle une paire de menottes. En dix secondes, le révérend eut un cordon au cou, les mains attachées, et, par excès de précaution, on lui passa une ficelle autour des chevilles, de façon à lui ôter le libre usage de ses jambes. Tous ces préparatifs, au lieu de compléter la sinistre épouvante qui s'était emparée du révérend, produisirent l'effet contraire. Dans son cerveau affolé, une lueur d'espoir brilla tout à coup.--S'ils voulaient me tuer, pensa-t-il, ils se seraient bornés à m'étrangler et à me jeter par dessus le parapet. Non, ils veulent me garder prisonnier. Ce qui semblait venir à l'appui de cette opinion, c'était le bruit d'avirons qui retentissaient sur le fleuve, et qui vint tout à coup mourir au-dessous du pont. Alors l'homme gris dit au révérend:--Votre Honneur sera plein d'indulgence, et comprendra que nous ne voulons pas qu'il nous échappe. Dès lors, le révérend fut fixé. On en voulait à sa liberté, non à sa vie.--Seulement, ajouta l'homme gris qui tira un poignard de dessous son carrick, Votre Honneur comprendra que si le moindre cri lui échappait, je serais contraint de lui enfoncer ce jouet dans la gorge. Peters Town eut enfin un geste de résignation. Du moment où on lui laissait la vie, rien n'était désespéré, ni même perdu. Les hommes comme lui ne renoncent jamais à prendre leur revanche tôt ou tard.

Alors l'homme gris se pencha sur le parapet et siffla de nouveau. Un coup de sifflet monta, en réponse au sien, des profondeurs de l'abîme perdu dans le brouillard.--Parfait! murmura celui que Shoking appelait le _maître_. Et il s'adressa encore au révérend:--Nous allons vous faire suivre un petit chemin qui va vous paraître périlleux, dit-il. Mais Harris est un robuste compère, et il ne vous lâchera pas. Ainsi ne craignez rien. Malgré l'obscurité, Peters Town, qui commençait à respirer, put voir alors un des deux hommes le plus grand et celui qui paraissait le plus robuste dérouler une corde à noeuds qu'il portait à la ceinture, puis fixer cette corde par un bout à la balustrade de fer du pont.--Nous vous avons ainsi ficelé, mon révérend, continua l'homme gris, moins dans la crainte que vous nous échappiez que dans celle que vous ne vous débattiez et, paralysant nos mouvements, nous empêchiez de descendre librement. Sur ces mots il fit un signe à celui qu'il venait d'appeler Harris. Celui-ci prit Peters Town dans ses bras, l'enleva de terre, le chargea sur son dos, enfourcha le parapet du pont, et, comme si son fardeau eût eu la légèreté d'un coussin de plumes, il se mit à descendre lestement le long de la corde à noeuds qu'il tenait d'une main, tandis que son autre bras soutenait le révérend, ivre de cette terreur que le vide procure.

Penché sur le parapet, l'homme gris suivit des yeux cette grappe humaine qui descendait et finit par se perdre dans le brouillard. Il avait la main sur la corde tendue par le poids, et ce ne fut que lorsque cette corde se détendit qu'il comprit que Harris et le révérend avaient touché la barque verticalement placée en dessous. Le second des deux hommes recrutés dans la taverne était demeuré auprès de lui.--Tu as été cocher? lui dit-il.--Oui, maître.--Alors tu vas reconduire le cab à la taverne de la Justice, auprès de Bath square. Ce disant, l'homme gris enjamba la parapet à son tour, et se laissa glisser le long de la corde. Deux minutes, après, il touchait, lui aussi, le fond d'un de ces longs bateaux plats qui circulent par centaines sur la Tamise. Harris et son prisonnier, ainsi que l'homme qui, au coup de sifflet, avait détaché l'embarcation du rivage, s'y trouvaient.

--Mon révérend, dit l'homme gris, vous devez avoir sur vous un ordre écrit et signé par le lord chief Justice, en vertu duquel il vous est possible de mettre en réquisition autant de policemen et de magistrats de police qu'il vous plaira. Peters Town ne répondit pas.--Fouille monsieur, ordonna l'homme gris à Harris. Celui-ci plongea ses mains dans les vastes poches de la longue redingote du prête anglican, et il en eut bientôt retiré un portefeuille qu'il remit à l'homme gris.--C'est bien, murmura celui-ci, nous vérifierons cela tout à l'heure. En route! Et, il fit un signe au batelier dont les avirons tombèrent aussitôt à l'eau.

XXIII

Où conduisait-on le révérend Peters Town? Voilà ce qu'il n'aurait pu dire, et ce que le marinier, qui était arrivé sous le pont avec la barque, ne sut que lorsque l'homme gris lui eût dit un mot à l'oreille. Mais comment le marinier était-il venu? Comment, enfin, l'homme gris, qui ne songeait nullement deux heures auparavant à s'emparer du révérend, avait-il trouvé dans une taverne deux Irlandais prêts à lui prêter main forte? C'est ce que nous allons expliquer d'un mot. Depuis qu'il était en relations avec l'abbé Samuel et les autres chefs Irlandais, l'homme gris s'était servi rarement de ce signe mystérieux qui disait qu'il était chef aussi. Il s'était presque toujours contenté de John Colden, de Shoking et de quelques autres pour auxiliaires. Mais il savait bien que les deux cent mille fenians qui sont répandus dans Londres, un peu partout, obéissent quand même, ensemble ou isolément, à quiconque leur prouve son autorité. L'homme gris, vêtu en cocher, laissant le cab dans la rue, était donc entré dans un public-house de Newport Street où il savait qu'il trouverait des Irlandais. Personne ne fit attention à lui, quand il s'approcha du comptoir. Mais lorsqu'il eut demandé du gin avec un fort accent irlandais, deux hommes qui se trouvaient dans un coin de la taverne levèrent aussitôt la tête. Alors l'homme gris leur fit ce signe de croix bizarre qui, trois mois auparavant, lui avait instantanément soumis l'homme en guenilles qui s'appelait John Colden.

Soudain, ces deux hommes jetèrent quelques pence sur la table et s'approchèrent du prétendu cocher. Celui-ci leur dit en patois irlandais:--Voulez-vous me suivre; j'ai besoin de deux frères?--Parle et ordonne, répondit l'un qui était une sorte de géant.--Comment te nommes-tu?--Harris.--Et toi?--Michaël.--C'est bien. Accrochez-vous au cab que je conduis. Dans le cab est un des ennemis les plus mortels de l'Irlande. C'était ainsi qu'il avait trouvé Harris et son compagnon prêts à faire tout ce qu'il ordonnerait. En route, Harris, juché sur le marche-pied, avait pu causer tout bas avec l'homme gris, qui lui avait donné de minutieuses instructions et remis une corde à noeuds, qu'il portait enroulée autour de son corps. Le pont sur lequel le cab s'était arrêté était le pont de Westminster. Or, il y avait chaque nuit, depuis que l'homme gris était allé chez miss Ellen par le souterrain percé à fleur d'eau, il y avait, disons-nous, une barque et un Irlandais qui attendaient sur la rive droite, tout auprès de la taverne de Queen's Elizabeth. L'Irlandais avait ordre de venir attendre sous le pont, si jamais il entendait le coup de sifflet convenu. On le voit, l'homme gris n'avait pas eu de grands préparatifs à faire pour s'emparer de Peters Town. Maintenant, où allait-il le conduire? C'est ce que le révérend ignorait. La nuit était si noire qu'il n'aurait pu dire, du reste, en quel endroit de Londres, et sous quel pont il avait été embarqué de cette façon singulière. Tout ce qu'il put comprendre, c'est que la barque descendait le fleuve, au lieu de le remonter, ce qui était facile, en prenant garde aux coups d'avirons très espacés et à la rapidité avec laquelle on marchait. L'enlèvement de Peters Town avait été, comme on le voit, tout à fait improvisé. L'homme gris n'avait donc pas, tout d'abord, songé à l'endroit où il le conduirait. Mais, tandis que Harris descendait le long de la corde à noeuds, ayant le révérend sur ses épaules, il lui était venu une idée. Il s'était souvenu de cette péniche où parfois les vagabonds se réfugiaient la nuit, et dont Shoking lui avait parlé.

La barque descendit donc rapidement, passa sous le pont de Waterloo, puis sous celui des Moines-Noirs, s'embarrassa un moment au milieu de la véritable petite flottille de canots qui obstrue une des arches du pont de Londres, et, toujours glissant au travers du brouillard, vint accoster, au bout de quelques minutes, la grosse péniche du marchand de chevaux, Manning. Shoking avait raconté à l'homme gris tous les détails de sa captivité dans la péniche; ce qui faisait que ce dernier, sans avoir jamais mis les pieds sur le ponton, en connaissait tout les aménagements intérieurs. Il savait que le ponton avait une cale qui se fermait extérieurement et que c'était dans cette cale que l'Écossais avait cru voir le diable, en voyant Shoking métamorphosé tout à coup en nègre. Pendant tout le trajet, le révérend n'avait pas dit un seul mot. Résigné en apparence, il couvait au fond de son âme tortueuse des tempêtes de fureur.

Mais, en revanche, l'homme gris lui avait conté une foule de choses, comme, par exemple, la comédie jouée par le prétendu M. Simouns qui, au lieu de reconduire Ralph en prison, l'avait mené à bord d'un navire qui, maintenant, était en pleine mer et hors de portée des canons anglais. Et le révérend, réduit à l'impuissance, se disait:--Cet homme qui, jusqu'à présent, s'est montré plus fort que nous, cet homme vient de commettre une faute impardonnable, la faute de ne pas me jeter à l'eau. Garrotté comme je le suis, je me serais noyé, et il aurait un ennemi implacable de moins. Je suis son prisonnier, j'ignore même ce qu'il veut faire de moi, mais il n'est prisonnier qui ne s'évade ou ne soit délivré, et alors...

En ce moment, le révérend Peters Town n'était plus dominé par sa haine religieuse: il ne jurait plus, in petto, la perte de l'homme gris, parce que celui-ci servait la cause de l'Irlande. Non, il haïssait l'homme gris parce que celui-ci l'avait humilié et joué. Donc la barque accosta la péniche.

Sur un signe de l'homme gris, Harris, qui était d'une force proportionnée à sa taille, prit le révérend dans ses bras et monta le premier sur le pont, en s'aidant d'un bout de corde qui pendait à babord. L'homme gris le suivit.--Écoute, lui dit-il alors, je vais te donner une haute mission.--Je suis prêt, dit Harris.--Tu vas être le gardien d'un homme plus dangereux pour l'Irlande que tous les beaux parleurs qui braillent au parlement. Et ils descendirent dans le faux pont, poussant devant eux le révérend.

XXIV

L'homme gris, une fois dans le faux-pont, jugea inutile de demeurer plus longtemps dans l'obscurité. Il tira de sa poche une boîte d'allumettes et un rat de cave, et soudain une clarté permit au révérend de voir enfin à l'aise le visage de cet homme avec qui il luttait dans l'ombre depuis longtemps, et au pouvoir de qui il se trouvait en ce moment. L'homme gris, on s'en souvient, avait dépouillé, chez miss Ellen, le front ridé et les cheveux blancs du prétendu M. Simouns. Il était redevenu l'homme jeune, élégant de tournure et beau de visage, qui avait juré que la fille de lord Palmure l'aimerait tôt ou tard. Aussi, le révérend le regarda-t-il avec avidité, comme pour graver à jamais ses traits dans son souvenir. Et il se disait, tandis que les préparatifs de sa captivité commençaient:--J'aurai ma revanche quelque jour, et je l'aurai terrible.

Ces préparatifs, dont nous parlons, étaient d'une extrême simplicité. Sur l'ordre de l'homme gris, l'Irlandais Harris fourra son mouchoir en guise de bâillon dans la bouche de Peters Town, qui n'opposa aucune résistance. Ensuite, il lui lia plus solidement les jambes. Après quoi, il le descendit dans la cale et l'y coucha sur le dos. Puis il remonta, après que l'homme gris se fût assuré que la cale n'avait aucune issue. Alors, ce dernier ferma le panneau, et dit à Harris:

--Tu vas rester ici. Je t'enverrai des vivres dans une heure. Sous aucun prétexte, ne quitte la péniche; au nom de l'Irlande, tu me réponds de ton prisonnier. Harris s'inclina.

--Cependant, dit-il, il faut tout prévoir.--Il y a souvent des vagabonds qui viennent coucher ici.

--Tu les assommeras, s'ils ne veulent pas s'en aller.

--Ce n'est pas cela, fit Harris. Il arrive que les policemen de la rivière viennent quelquefois visiter la péniche et emmènent à bord du _Royalist_ tout ce qu'ils trouvent. Si cela arrivait, que ferais-je?

--Tu étranglerais ton prisonnier avant qu'ils ne fussent montés à bord.--C'est bien, dit Harris, je ferai comme vous me l'ordonnez. Et il se coucha dans l'entrepont, juste au-dessus du panneau qui fermait la cale, devenue la prison du révérend Peters Town.

L'homme gris monta sur le pont, après avoir remis un rat-de-cave à Harris, et se laissa glisser ensuite, le long de la corde, dans la barque où l'autre Irlandais l'attendait.--Où allons-nous? demanda celui-ci en poussant au large.--Nous remontons au pont de Londres et ensuite à la gare de Cannons-street. L'Irlandais se mit à nager avec vigueur et la barque glissa de nouveau sur la Tamise.

Alors l'homme gris tira sa montre, une montre à répétition, et la fit sonner. Il était dix heures moins le quart. Or l'homme gris avait fait ce calcul: Le steamer le _Santa-Fé_ était parti à trois heures de l'après-midi. Il avait dû mettre, en chauffant à toute vapeur, quatre heures pour sortir de la Tamise, prendre la mer et doubler le cap de Douvres. Il avait dû rencontrer, une heure plus tard, le bateau-poste de Calais, et Shoking avait dû passer à bord de ce dernier. Il était donc probable que le faux nègre ramené à Douvres vers neuf heures du soir, y prendrait aussitôt le train de Londres. L'homme gris ne désespérait donc pas de le revoir cette nuit-là même.

La barque remonta la Tamise et vint accoster le ponton d'embarcation qui est auprès du pont sur lequel passe le South Easter railway, c'est-à-dire le chemin de fer du Sud-Est. L'homme gris enjoignit à son batelier de descendre dans une taverne, d'y acheter du pain, du jambon et un pot de bière, et de porter le tout à Harris. Puis il sauta sur le ponton, gagna la rive gauche et monta, par une ruelle, à Cannons-street. Le train qui part de Douvres à neuf heures quarante arrive à Londres à onze heures. L'homme gris avait donc une heure à attendre. Mais les gares anglaises ne sont point fermées au public comme en France. On y entre librement, et plus d'un pauvre diable qui ne sait où passer la nuit y trouve l'hospitalité sur les banquettes d'une salle d'attente.

L'homme gris entra donc dans la gare, s'enveloppa dans son manteau et attendit, couché sur un banc. A onze heures moins six minutes le train fut signalé et toucha à London-Bridge, de l'autre côté de la Tamise. A onze heures précises, il entra dans la gare de Cannons-street. Shoking en descendit. Comme il sortait, entraîné par la foule, l'homme gris lui frappa sur l'épaule:--Je t'attendais, dit-il, laissons passer tout ce monde, nous avons le temps.

Quand les voyageurs les plus pressés furent hors de la gare et que la foule commença à s'éclaircir, l'homme gris dit à Shoking:--Où as-tu rencontré le bateau-poste?--A moitié chemin de Calais.--As-tu remis des instructions au capitaine du _Santa-Fé_?--Oui, maître.

--Alors me voilà tranquille sur le sort de Jenny, de son enfant et de John Colden. Passons à mistress Fanoche, maintenant.--Ah! oui, dit Shoking, qu'allons-nous donc en faire?--En vertu d'un ordre du lord chief justice que voilà. Et l'homme gris tira de sa poche le portefeuille du révérend Peters Town, l'ouvrit et y prit le papier dont il parlait et qui portait le sceau de la justice anglaise.

--Seulement, dit-il, j'ai besoin de faire un peu de toilette: as-tu faim?--Je n'ai pas dîné, dit Shoking. Ils sortirent de la gare et l'homme gris lui montra une taverne en lui disant:--Attends-moi là, mange un morceau, ne te grise pas surtout, je reviens dans une demi-heure.--Mais où allez-vous, maître?--Tu sais que j'ai un logis dans chaque quartier: j'ai une chambre à deux pas d'ici, auprès de Saint-Paul.

Et l'homme gris laissa Shoking à la porte de la taverne. Celui-ci se fit servir de la bière brune, une tranche de roastbeef froid et du jambon, et se mit à manger avec l'appétit d'un homme qui a respiré l'atmosphère saline de la mer. Trois quarts d'heure après, l'homme gris revint. Seulement, ce n'était plus l'homme gris, c'était M. Simouns, l'agent de police aux cheveux blancs. Shoking avala en hâte sa dernière bouchée et son dernier verre de bière brune, et le suivit. Il y avait un cab à la porte. Tous deux y montèrent et l'homme gris dit au cabman:--A Elgin Crescent.--Chez le révérend? fit Shoking.--Oui, mais il n'y est pas, murmura l'homme gris en souriant.

XXV

Qu'était devenue mistress Fanoche pendant tout ce temps-là? L'intéressante nourrisseuse d'enfants avait, comme on l'a vu, cédant à une première épouvante, fait sa confession à un magistrat de police, lequel avait dicté à un secrétaire les aveux qu'elle faisait, au fur et à mesure qu'ils sortaient de sa bouche, puis lui avait donné le procès-verbal à signer. Alors, miss Ellen et le révérend Peters Town, en présence de qui tout cela avait eu lieu, l'avaient rassurée sur les conséquences que pourraient avoir ses déclarations, et le magistrat l'avait admise à fournir caution. Mistress Fanoche avait vu alors miss Ellen ouvrir un portefeuille et en tirer une poignée de bank-notes qu'elle avait remises au magistrat. En Angleterre, un magistrat de police est en même temps juge d'instruction. Il décide si le coupable peut demeurer provisoirement en possession de sa liberté, et s'il lui est permis de rester en tel ou tel lieu. Or donc, celui qui venait d'interroger mistress Fanoche était parti, laissant cette dernière en présence du révérend Peters Town.

Alors, celui-ci lui avait dit:--Ma chère, il ne faut pas vous dissimuler que vous êtes un grand coupable, et que sans la haute protection qui vous couvre et l'importance du service que vos aïeux ont rendu au gouvernement de Sa Majesté la reine, vous seriez allée coucher à Newgate, pour n'en sortir que le jour de votre mort. Si même vous étiez traduite devant la cour d'assises, vous seriez condamnée et nul, pas même moi, ne pourrait vous sauver. Mistress Fanoche avait écouté, en frémissant, cette petite harangue, et peut-être s'était-elle repentie de n'avoir pas osé braver la colère de l'homme gris. Mais le révérend avait continué:--Maintenant, si vous m'en croyez, vous resterez ici jusqu'à demain soir. A cette date, on ne se sera pas encore occupé de votre affaire et personne ne songera à vous avant trois ou quatre jours. Demain soir, tout sera préparé pour votre fuite. Mon secrétaire, ce jeune clergyman que vous avez vu, vous conduira à Brighton, en vous faisant passer pour sa soeur aînée. Il vous remettra un portefeuille qui contiendra les quatre mille livres convenues et vous prendrez passage soit sur un navire qui part pour la France, soit sur un autre qui passe l'Atlantique et va en Amérique. Lequel préférez-vous?--Je préfère aller en Amérique, avait répondu mistress Fanoche. Le révérend était sorti. Il allait, comme on le pense bien, assister à l'arrestation du petit Irlandais et à son incarcération. Mais avant de quitter sa maison, il avait dit deux mots à Tom. Qu'était-ce que Tom? Un mélange de bedeau et de domestique, un homme qui accompagnait le révérend au temple, et lui servait en même temps de valet de chambre. Tom était un homme entre deux âges, petit, trapu, les cheveux gris et crépus, le visage rouge, le cou très-court, la lèvre bestiale et le rire idiot. Tom n'était cependant pas dépourvu d'une certaine intelligence, en outre, il avait une qualité rare; il était esclave des ordres qu'on lui donnait. Or, le révérend, après avoir installé mistress Fanoche dans une chambre très-propre de la maison, dit à Tom:--Sous aucun prétexte, tu ne laisseras sortir cette femme.

Tom inclina la tête, signe qu'il avait compris d'abord, et ensuite que mistress Fanoche passerait plutôt sur son corps que de franchir le seuil de la maison. Le révérend s'en était donc allé. Tom était fidèle, mais il était bavard, et la solitude lui convenait peu. Ordinairement, il faisait la conversation avec le clergyman, secrétaire de Peters Town; mais le clergyman avait suivi son supérieur. Tom se fit, après le départ du révérend, le raisonnement suivant:--Je dois empêcher cette femme de sortir; mais il ne m'est pas défendu de causer avec elle. Et il monta dans la chambre où mistress Fanoche était aux prises avec son épouvante.--Ma chère dame, lui dit-il, je venais savoir comment vous vous trouviez ici?

--Fort bien, répondit mistress Fanoche, pourvu toutefois que je n'y reste pas longtemps. Tom eut un mouvement d'épaules qui signifiait qu'il n'en savait absolument rien.--Où est votre maître? demanda la nourrisseuse.--Il est sorti, répondit Tom.--Reviendra-t-il bientôt?--Je ne le crois pas. Il m'a commandé de vous faire apporter à dîner de chez le pâtissier voisin.