Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking

Chapter 18

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--Oui, ou plutôt à la république, dont je suis ambassadeur. Tu ne vois donc pas comme on me salue. En effet, le capitaine s'était approché de Shoking et l'accablait de salamalecs en l'appelant excellence.--Viens, dit Shoking à Jenny, je vais te conduire dans ta cabine. Comme ils se dirigeaient vers le grand panneau pour descendre à l'intérieur du navire, un homme montait sur le pont. Cet homme, c'était John Colden, le condamné à mort, le libérateur de Ralph, celui que la police de Londres et les roughs, alléchés par une forte prime, recherchaient inutilement depuis un mois.--Vous aussi, dit l'Irlandaise, vous êtes ici?

--Oui, répondit John, et ce soir, nous serons à l'abri des colères et des rancunes de la libre Angleterre.--Mais où allons-nous?--Je ne sais pas, dit John. Jenny répéta la question en regardant Shoking. Mais Shoking répliqua:--Je ne le sais pas plus que vous. Mes instructions sont cachetées et je ne dois les ouvrir qu'en pleine mer. En attendant, le capitaine a ordre de descendre la Tamise, comme si nous allions en Hollande.

Jenny attendit environ quatre heures, livrée aux plus vives angoisses. Malgré l'assurance de Shoking, malgré sa foi dans l'homme gris, elle tremblait qu'il ne fût arrivé malheur à son fils.

Mais tout à coup, on vit apparaître sur le bord de la rivière un cab à quatre roues dont les stores étaient baissés.--C'est lui, ce ne peut être que lui, dit Shoking. Et l'Irlandaise eut un violent battement de coeur, mais elle espéra...

XVIII

L'Irlandaise attachait un regard avide sur cette voiture qui s'arrêtait à bord de quai. Tout à coup elle jeta un cri de joie. Un homme venait d'en sortir, et cet homme tenait un enfant par la main. Bien qu'il n'eût plus son costume d'écolier de Christ's Hospital, la pauvre mère l'avait reconnu sur-le-champ et malgré la distance. C'était Ralph! Ralph, encore vêtu comme à Hyde Park où l'avait conduit la Sirène. Mais quel était cet homme à cheveux blancs et qui avait l'air d'un vieillard? Le marquis don Cristoforo, c'est-à-dire le bon Shoking, se pencha à l'oreille de l'Irlandaise haletante et lui dit:--C'est _lui_. Lui! c'est-à-dire l'homme gris, l'être bizarre et puissant qui pouvait noircir les uns et vieillir les autres à son gré. En même temps, Shoking fit un signe au capitaine, qui donna l'ordre de remettre à l'eau le canot. Ce fut l'affaire de quelques minutes; mais ces quelques minutes durèrent un siècle pour l'Irlandaise. Enfin le canot revint et l'homme gris monta à bord avec l'enfant. Durant le trajet qu'ils avaient fait en voiture, le maître avait fait avaler à l'enfant quelques gouttes d'une liqueur contenue dans un petit flacon qu'il avait tiré de sa poche. Ce breuvage avait détruit l'effet de celui que lui avait donné la Sirène. La mémoire était revenue à Ralph, et c'était avec un étonnement profond qu'il s'était vu avec un homme qu'il ne connaissait pas.

Alors l'homme gris, reprenant sa voix ordinaire lui avait dit:--Tu ne me reconnais donc pas?

--Non, monsieur.--Vous avez la voix de l'homme gris... mais...

--Mais je n'ai plus son visage...--As-tu peur de moi?

--Non, car vous avez l'air bien respectable.

--Alors, écoute-moi... Et l'homme gris lui avait raconté ce qui s'était passé chez la Sirène et le danger qu'il avait couru de retourner au moulin.

--Mais, où me conduisez-vous, monsieur? avait encore demandé Ralph tout frissonnant.

--A bord d'un navire où tu retrouveras ta mère.

L'enfant avait eu confiance, et, comme on le voit, l'homme gris avait tenu sa parole. Or, tandis que l'Irlandaise pressait son fils sur son coeur, l'homme gris fit un signe à John Colden, qui se tenait respectueusement à distance. Le condamné à mort si miraculeusement sauvé de l'échafaud s'approcha.--Regardez bien tous trois, dit alors l'homme gris, et écoutez-moi. Il étendait la main vers le sud-ouest, leur montrant l'horizon à travers cette forêt de mâts qui couvrait la Tamise.

--Dans quelques heures, leur dit-il, vous serez en pleine mer et hors de portée du canon britannique. Alors, au milieu des brumes vous verrez apparaître un rocher qui, à fleur d'eau d'abord, grandira et se découpera sur le bleu du ciel. Puis, approchant encore, vous verrez une ville sur ce rocher, et cette ville c'est Calais. Calais, c'est la France; c'est le commencement de cette terre où les fils de l'Irlande trouvent des frères, où les catholiques peuvent entrer, le front haut, dans leur église. C'est là que vous allez!--Vive la France! s'écria Shoking.

L'homme gris s'adressa alors à lui:--Toi, lui dit-il, tu n'iras pas jusque-là.--En route, lorsque vous aurez doublé le château de Douvres, vous rencontrerez certainement le bateau à vapeur qui fait le service des dépêches. Hélez-le et stoppez; tu quitteras le _Santa-Fé_ et tu passeras à bord de ce steamer.--Et je reviendrai? demanda Shoking.

--Sans t'arrêter; j'ai besoin de toi.

--Mais, dit la pauvre Irlandaise, ne reviendrons-nous jamais, nous?

--Vous reviendrez quand l'heure du triomphe aura sonné pour notre cause, et quand votre fils, devenu homme, pourra commander à nos frères. Et il embrassa avec effusion l'Irlandaise, l'enfant, John Colden, et, prenant Shoking à part:--En quittant le navire, tu remettras au capitaine les instructions cachetées que je t'ai remises.--Il saura ce qu'il doit faire de la mère et de l'enfant. Quant à toi...

--Moi, je reviendrai, dit Shoking.

--Sans doute, et je te rendrai ta couleur.

Shoking tressaillit.--Puisque j'ai pu te rendre noir, je te referai blanc quand il me plaira.

--Mais c'est donc ma mort que vous voulez, maître? dit Shoking avec effroi, puisque les roughs...

--Un seul était dangereux, John; mais comme il sera pendu dans quelques jours, tu n'as rien à craindre de lui. Puis l'homme gris ajouta en riant:--Conviens plutôt que tu regrettes déjà ton marquisat et tes décorations... Shoking soupira. L'homme gris avait touché juste.

--Mais, dit-il, pour consoler le vaniteux bonhomme, tu redeviendras lord Wilmot et on t'appellera Votre Honneur.

--Soit, dit Shoking. Et maintenant, maître, quelle nouvelle besogne entreprendrons-nous?

--Nous pendrons mistress Fanoche, qui a bien mérité son sort.--Ma foi, oui, dit Shoking.

--Adieu... au revoir... dit encore le maître en pressant une dernière fois les mains de l'Irlandaise. Puis il sauta dans le canot qui le ramena au quai. Alors la cloche du steamer se fit entendre, le capitaine monta sur son banc de quart, un jet de fumée s'échappa de la cheminée, la vapeur siffla et le _Santa-Fé_ leva l'ancre et fendit de son hélice les flots noirs de la Tamise. Debout sur la rive, l'homme gris le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière les docks. Alors un sourire vint à ses lèvres.

--Maintenant que le chef futur de l'Irlande est en sûreté, dit-il, à nous deux, miss Ellen!... Tu me hais trop pour ne pas m'aimer un jour!...

XIX

C'était, on le devine, après avoir conduit Ralph à bord du _Santa-Fé_ et après le départ de ce steamer que l'homme gris était allé chez miss Ellen. On sait ce qui s'était passé entre elle et lui. L'homme gris avait ensuite sauté dans le jardin par la fenêtre, gagné la petite porte, et arrivé dans la rue, il était monté dans un cab en disant au cocher:--Mène-moi à Saint-Gilles. Il était jour encore, mais la nuit approchait.

A Londres,--c'est un phénomène qui se renouvelle tous les jours--vers dix heures du matin, le brouillard s'éclaircit; parfois un rayon de soleil luit au travers et, jusqu'à trois ou quatre heures du soir, les Anglais peuvent dire alors, eux qui ne sont pas difficiles, que le temps est beau. Vers quatre heures le brouillard commence à s'étendre sur la Tamise; puis le fleuve disparaît peu à peu, et le brouillard monte, estompant les piles des ponts, noyant les maisons qui sont au bord de l'eau; et, montant toujours, il se répand dans la ville, qui allume alors précipitamment ses réverbères. Plus la journée a été claire, plus le soir devient brumeux. Quelquefois, en décembre, le brouillard arrive à une telle densité que les voitures cessent tout à coup de circuler, et que des policemen parcourent les rues, armés de torches, pour indiquer leur chemin aux passant égarés. Ainsi il arriva ce soir-là.

A peine la nuit fut-elle venue, que le cabman, soulevant la petite trappe, cria à l'homme gris:--Je n'ose plus avancer.--Eh bien! arrête, je vais descendre. Et, en effet, l'homme gris descendit, mit une demi-couronne dans la main du cabman, et continua sa route à pied, se disant:--Maintenant que je ne suis plus dans Belgrave square, je n'ai pas peur qu'on coure après moi.

Les voitures, en effet, avaient tout à coup cessé de rouler. L'homme gris, qui cheminait dans le brouillard, s'orientant comme s'il eût été en plein jour, remonta vers Piccadilly sans hésitation, traversa Leicester square et gagna, en moins de vingt minutes. Soho square d'abord et ensuite la place des Sept Quadrants, qui s'ouvre au beau milieu du quartier Saint-Gilles. Une lumière brillait à une fenêtre du troisième étage d'une maison. Cette lumière, un signal sans doute, était posée au bord de la croisée, contre la vitre, et, au travers du brouillard, ressemblait à un charbon perdu dans les cendres. L'homme gris posa deux doigts sur sa bouche et fit entendre un coup de sifflet. Aussitôt la lumière disparut. Alors l'homme gris s'approcha de la porte et attendit qu'elle s'ouvrit. Deux minutes s'écoulèrent, puis un pas se fit entendre dans le corridor et, la porte ouverte, une voix d'homme demanda:--Êtes-vous celui qu'on attend?--Pardieu! répondit l'homme gris. Bonjour, monsieur Bardel. M. Bardel, on s'en souvient, était ce gardien chef de Bath square qui avait aidé à l'évasion de Ralph et qui, depuis longtemps, était gagné à la cause irlandaise. L'homme gris le prit par le bras.--Y a-t-il longtemps que vous êtes ici? lui demanda-t-il.

--A peine un quart d'heure.--Vous venez de la prison?--Oui--Que s'y est-il passé?

--Dame! ce que nous avions prévu. Le gouverneur s'impatiente: mais il a si grande confiance en M. Simouns...--M. Simouns, c'est moi, fit gris l'homme en riant.

--Si grande confiance, qu'il a l'intention, poursuivit M. Bardel d'un ironique, de lui confier une autre mission, aussitôt que l'enfant aura été réintégré au moulin.

--Ah! ah! Quelle est cette mission?

--De retrouver ce bandit introuvable qu'on appelle l'homme gris. Et M. Bardel se mit à rire de nouveau.

--Alors, dit l'homme gris, ce bon gouverneur s'impatiente, mais il ne désespère pas?

--Ma foi! non. En revanche, le clergyman ne voyant rien venir a perdu courage.--Ah! ah!

--Et il a couru chercher son patron, le révérend Peters Town.--Et celui-ci est venu?--Il est arrivé trois quarts d'heure après, furieux, blême, hors de lui. Mais le gouverneur l'a calmé en lui disant:

--M. Simouns est un homme prudent, si, l'enfant enlevé, il ne l'a pas amené ici directement, c'est qu'il avait vent que les fenians rôdaient autour de la prison et méditait un coup de main.

--Ah! ah! il a dit cela? Et le révérend s'est résigné à attendre?

--Oui. Il est à Cold Bath field, toujours dans le parloir du gouverneur.

--Eh bien! dit l'homme gris, allons à Cold Bath field. Il m'est venu une bien belle idée et je la vais mettre à exécution, la brume aidant.

--Que comptez-vous faire? demanda monsieur Bardel.--Vous allez voir. Et il le prit par le bras.

--Quel brouillard! dit M. Bardel, nous retrouverons-nous?

--Parfaitement. Je vois dans le brouillard comme en plein jour. Et l'homme gris, sans se tromper une seule fois, eut amené en moins d'une demi-heure M. Bardel à la porte de la taverne de la justice, laquelle, on le sait, est en face de la prison de Cold Bath fields.--Entrons, dit-il, j'ai un mot à écrire. Il tira un carnet de sa poche et ils entrèrent dans la taverne qui était à peu près déserte. Alors l'homme gris écrivit le billet suivant:

«L'enfant est en sûreté. Mais, impossible de le conduire à Bath square avant demain. Les Irlandais sont sur pied.

SIMOUNS.»

--Vous allez porter cela au gouverneur, en lui disant que c'est un commissionnaire qui vous l'a remis. M. Bardel prit le papier et l'homme gris demanda un grog au gin.

XX

Cependant, comme M. Bardel se dirigeait vers la porte de la taverne, l'homme gris le rappela:--Un mot encore. Si, par impossible, le révérend Peters Town, reprit le maître, n'était plus à Bath square, vous prendriez un prétexte pour repartir et vous viendriez me le dire.--Oui, fit M. Barbel. Et il sortit.

L'homme gris but son grog à petits coups; puis il se mit à promener son regard investigateur et calme autour de lui. La taverne, nous l'avons dit, était à peu près déserte. Pourtant, un homme enveloppé dans un large carrik, et la tête couverte d'un chapeau ciré, était assis auprès du comptoir et causait, en buvant une pinte d'ale avec le land lord.--Oui, mon cher, disait cet homme, qui n'était autre qu'un cabman, c'est un triste métier que le nôtre par les brouillards de l'hiver. Me voici à rien faire pour toute la nuit, et je ne peux même pas ramener ma voiture au loueur à qui, cependant, il faudra que je paye une demi-guinée pour la journée et une couronne pour la nuit, prix de location du cab et du cheval.

--Bah! répondait le land lord, quelquefois, vers minuit, le brouillard s'éclaircit et on y voit à se conduire. Nous autres, oui, dit le cabman, mais cela ne donne pas confiance à la pratique, qui préfère rentrer chez elle à pied, en se faisant accompagner par un policeman ou un watchman, plutôt que de s'exposer à un accident. Pendant ce temps, la location court, le cheval mange, et il n'y a pas de pain à la maison, et j'ai une femme et quatre enfants. L'homme gris ne perdait pas un mot de ce que disait le pauvre diable.--Hé! cabman! lui dit-il en lui faisant un petit signe. Le cabman s'approcha.--Veux-tu boire un grog, poursuivit l'homme gris et causer un brin? J'ai dans l'idée que tu ne t'en repentiras pas. L'homme gris avait l'air d'un parfait gentleman. Son invitation flatta le cocher, qui s'empressa d'accepter et porta sa pinte à moitié vide sur la table devant laquelle était assis son amphitryon de hasard. Sur un signe de l'homme gris, le land lord apporta deux grogs, et alors le premier, baissant la vois, dit au cabman:--Tu n'es donc pas content?

--Comment voulez-vous que je sois content? répondit le pauvre cocher; il faudra que je paye demain matin dix-huit schillings à mon loueur, et je n'ai pas fait deux couronnes de recette aujourd'hui?

--Je vais te proposer un marché, et je crois que ce marché sera pour toi une bonne affaire, reprit l'homme gris.

--De quoi s'agit-il? fit le cabman en ouvrant de grands yeux avides.

--Voici d'abord une livre, dit l'homme gris. Et il mit un souverain d'or dans la main du cocher stupéfait. Puis il continua:--Tel que tu me vois, j'ai fait un pari. Le pari est la chose la plus commune en Angleterre. On parie sur tout, à propos de tout, depuis le turf d'Epsom jusqu'aux caves mystérieuses où ont lieu les combats de coqs. Un Anglais, rough ou gentleman, qui ne parie pas, n'est pas un Anglais. Le cabman attendit donc avec calme que l'homme gris s'expliquât. Celui-ci reprit:--J'ai parié de me déguiser en cabman et de conduire une voiture jusqu'à Hampsteadt, sans me tromper une seule fois dans mon chemin, malgré le brouillard.--C'est impossible, dit le cabman.

--Si c'est impossible, je perdrai mon pari, dit l'homme gris avec un flegme tout britannique. Mais voici ce que je te propose. Je vais déposer ici, entre les mains du land lord une somme de cent livres, comme caution de ta voiture et de ton cheval. Où sont-ils?--Dans la cour, sous un hangar. J'ai débridé le cheval, et il tire un brin de paille.--Bon, je continue. En même temps, je te donnerai dix livres pour toi, et j'emmènerais ton cab, et tu me donneras ton carrik, et ton chapeau ciré.--Tope! dit le cabman, cela me va.

En ce moment, la porte de la taverne s'ouvrit, et M. Bardel entra. Il vint droit à l'homme gris, et, se servant de cet idiome irlandais que les Anglais ne comprennent pas:--Le révérend est toujours à Bath square, dit-il, et il est rayonnant depuis que je lui ai remis le billet. Mais il veut s'en aller; il a dit au gouverneur qu'il reviendrait demain matin, mais qu'il lui fallait absolument rentrer chez lui, dans Elgin Crescent, car il a laissé une personne toute seule dans sa maison.

--Et il a demandé un cab, n'est-ce pas?--Oui, et je suis sorti pour lui en chercher un, mais je doute que j'en puisse trouver.--Vous vous trompez, mon cher Bardel, dit l'homme gris.

Le cabman, qui n'entendait pas un mot de cette conversation, attendait avec une certaine anxiété la réalisation des promesses mirifiques du gentleman. Alors l'homme gris tira de sa poche un portefeuille, et de ce portefeuille une liasse de banknotes; puis il appela le landlord.--Master, lui dit-il, si demain à midi, je ne suis pas revenu ici avec la voiture et le cheval de ce brave homme, vous lui remettrez cet argent. Le land lord, qui avait assisté au marché, ne témoigna aucun étonnement. Il prit les banknotes et les serra dans le tiroir de son comptoir. Il n'y avait que M. Bardel qui ouvrait de grands yeux.--Viens me mettre en possession de ta voiture, ajouta l'homme gris, qui donna au cabman dix souverains d'or. Cachez-vous, M. Bardel. Et tous trois sortirent par une porte qui était dans le fond de la taverne et qui ouvrait sur la cour.

Là, M. Bardel, de plus en plus étonné, vit l'homme gris endosser le carrick et coiffer le chapeau du cabman, monter sur le siége et prendre en main le fouet et les rênes; et, quand le cab fut sorti de la cour, l'homme gris lui dit:--Maintenant, allez dire au révérend que vous avez trouvé un cab.

Le cocher, devenu rentier, rentra dans la taverne, et le cabman improvisé rangea son véhicule à la porte même de la prison. Le brouillard était si épais que, tandis que M. Bardel pénétrait de nouveau dans la prison, l'homme gris se dit:--Je puis bien le mener à Spithe fields, ce bon révérend, il croira, tant il fait noir, que nous allons à Elgin Crescent.

XXI

En effet, le révérend Peters Town, qui était arrivé à Bath square plein d'agitation, s'était calmé en lisant le billet apporté par M. Bardel et signé _Simouns_. La raison mise en avant par le prétendu agent de police était si plausible, si naturelle, que le révérend ne douta pas un seul instant de la véracité de cette assertion. Car, les Irlandais devaient avoir organisé à l'entour de Bath square, un véritable cordon humain qui aurait empêché l'enfant d'y entrer. M. Simouns était donc un habile homme, en cachant son prisonnier et en attendant au lendemain pour le reconduire au moulin, renforcé d'une escouade tout entière de policemen. Du moins, telle fut l'opinion émise par le gouverneur de Cold Bath fields, et cette opinion fut si bien partagée par le révérend Peters Town que celui-ci dit-alors:--Je n'ai plus rien à faire ici et je vais rentrer chez moi.

--Mais, mon révérend, lui dit le gouverneur, comment allez-vous pouvoir vous en aller? Peters Town, qui était arrivé avant que le brouillard n'eut interrompu la circulation des voitures, trouva la question bizarre. M. Bardel, qui assistait à l'entretien, dit à son tour:--Il est difficile, par le brouillard qu'il fait, de trouver son chemin, monsieur.

--Et une voiture, dit le gouverneur. Cependant on va essayer de vous en trouver une.--J'y vais, dit M. Bardel, enchanté de pouvoir aller raconter à l'homme gris l'effet produit par la lettre.

On sait ce qui s'était passé dans la taverne. Dix minutes après, M. Bardel revint et annonça qu'il avait un cab et que ce cab était à la porte. Alors Peters Town dit au gouverneur:--Vous vouliez m'offrir l'hospitalité, je vous la demande pour mon secrétaire. Et il montrait le clergyman, à qui il dit:--Vous allez rester ici, mon ami, et demain, aussitôt que M. Simouns aura amené l'enfant, vous viendrez me prévenir. Puis il fit ses adieux au gouverneur et suivit M. Bardel, ne se doutant guère que le cabman à qui il allait avoir affaire, était l'homme qu'il s'était juré de faire pendre à la porte de Newgate. Lorsque Peters Town fut dehors, il s'aperçut, en effet, que le brouillard était d'une extrême densité.--Hé! hé! dit-il au cabman, immobile sur son siége, pourrez-vous marcher par ce brouillard?--Certainement, Votre Honneur, répondit le prétendu cabman. Votre Honneur n'a qu'à monter. Où allons-nous?--A Notting hill, dans Elgin Crescent.--_All reight_! dit le cabman.

L'homme gris fit un appel de rênes, donna un coup de langue, et rendit la main à son cheval.

Pendant un grand quart d'heure, le révérend, absorbé par sa joie de voir enfin l'enfant en son pouvoir,--car il le croyait plus fermement que jamais aux mains de M. Simouns,--le révérend, disons-nous, ne fit pas la moindre attention au chemin parcouru. D'ailleurs, à Londres, où toutes les rues se ressemblent, il est impossible de se reconnaître par une nuit de brouillard. Le cab roulait rapidement. Cependant à un certain moment, l'attention du révérend fut éveillée. Le cab passait sur une large place qui était très-éclairée, et il se demanda si le cabman ne se trompait pas. Il frappa donc au guichet; le cabman souleva la petite trappe, et demanda ce qu'il voulait.--Ne vous trompez-vous pas? lui dit le révérend. Il me semble que nous sommes dans Leicester square, ce qui serait tout à fait l'opposé de notre direction.

--C'est Votre Honneur qui se trompe, dit le cabman. Nous sommes dans Sussex square, Kinsington gardens.--En ce cas c'est différent, dit le révérend Peters Town en se replongeant dans sa rêverie. Le cab entra dans des rues désertes et mal éclairées. Tout à coup il s'arrêta. Alors Peters Town se pencha en dehors pour savoir ce dont il s'agissait. Il vit la devanture d'un public-house au travers des rideaux rouges duquel passait une clarté douteuse. Le cabman descendit.

--Je prie Votre Honneur de m'excuser, dit-il, et de me permettre de boire un verre de gin. Et il entra dans le public-house. Il s'écoula deux minutes, puis le cabman sortit et remonta sur son siége. Mais le révérend ne s'aperçut pas que deux hommes étaient sortis avec lui, et que ces deux hommes se cramponnaient aux sangles qui supportaient le cab, lequel repartit aussitôt, ayant sa cargaison ainsi doublée. Le cab s'arrêta une seconde fois. Les réverbères n'étaient plus visibles, et il sembla au révérend qu'il était au milieu d'une immense plaine blanchâtre.

--Mais où diable sommes-nous? se dit-il alors, pris d'une vague inquiétude, et il appela le cabman et répéta sa question tout haut.--Nous sommes arrivés, dit celui-ci.--A Notting hill?

--Oui, Votre Honneur.

--C'est bizarre, murmura le révérend, mais je ne me reconnais pas.

Cependant, il ouvrit les volets du tablier de bois du cab et mit pied à terre. Mais alors son inquiétude redoubla. D'abord il vit deux hommes près de lui; ensuite, il eut beau chercher des maisons, il n'en aperçut point. Enfin, il entendit un bruit sourd auquel il ne put se tromper. C'était le bruit de la Tamise roulant au-dessous du brouillard, et au lieu d'être à Notting hill, il était sur un des ponts de Londres.

--Je vous disais bien que vous vous trompiez, cabman! dit-il avec colère.--Non, Votre Honneur. Et le cabman se mit à rire; puis il mit deux doigts sur ses lèvres et fit entendre un coup de sifflet. Aussitôt, au bruit sourd du fleuve se mêla un autre bruit, celui de deux avirons qui frappaient l'eau avec une régularité cadencée.--Mon révérend, dit alors le cabman, j'avoue que je vous ai un peu détourné de votre chemin mais je savais combien vous désiriez voir un homme dont vous avez beaucoup entendu parler, et que vous vous proposiez même de faire pendre. A ces mots, le révérend tressaillit et recula stupéfait. Et le cabman se mit à rire de nouveau.