Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking

Chapter 16

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Miss Ellen est ardente pour la vengeance. Avant de frapper l'homme gris, avant de le faire tomber dans un piége qu'elle a savamment combiné, miss Ellen veut ruiner toutes ses espérances; avant de l'envoyer à l'échafaud, elle veut qu'il voie de nouveau au moulin cet enfant qui est l'espoir de l'Irlande catholique et opprimée. A peine le magistrat s'était-il retiré, qu'elle a mis le révérend Peters Town en campagne.--Il faut que vous obteniez, lui a-t-elle dit, un homme sûr, investi de toute la confiance du chef de la police. Il ne faut pas confier le soin de cette arrestation à un policeman vulgaire. Et le révérend est parti pour Scotland yard, tandis que miss Ellen courait à Portland place, s'assurer que le major Waterley était aux mains de la Sirène et que celle-ci avait suivi ses instructions à la lettre.

Miss Ellen arrive donc dans le boudoir, et à la vue du major endormi, elle éprouve une vive satisfaction. Son voile est tombé: elle apparaît à la Sirène dans toute sa beauté resplendissante et hautaine. La Sirène, qui courbe les hommes sous son regard, baisse les siens devant miss Ellen. L'esclave affranchie est redevenue esclave en présence de la belle patricienne. Miss Ellen s'asseoit, la Sirène demeure debout.

--Que s'est-il passé? demande miss Ellen.

--Je l'ai amené ici à quatre heures du matin. Le major était déjà à demi-fou; il me jurait qu'il me suivrait au bout du monde. Nous avons soupé; il a bu comme un lord d'Écosse. Il paraissait ne plus se souvenir de rien. Cependant, comme le jour paraissait, il a eu un moment de lucidité.

--Oh! mon Dieu! s'est-il écrié, que doit penser mistress Waterley!

Alors je lui ai mis sous les yeux la lettre que vous aviez envoyée, lui disant que cette lettre était allée le chercher au club, et que du club on l'avait envoyée ici. Cette lettre était de mistress Waterley, qui désespérant de voir rentrer son mari, était partie en lui annonçant qu'elle allait assister aux derniers moments de son père. Cette lettre a paru l'éveiller un moment et le tirer de la torpeur où l'ivresse l'avait plongé. Je lui ai pris alors les deux mains et je lui ai dit:--Donnez-moi une heure encore; puisque votre femme est partie, que craignez-vous?

Je l'ai senti frissonner sous mes regards; en même temps, j'ai appelé Lucy, ma femme de chambre. Lucy est venue, apportant une pipe chargée d'opium. Peut-être eût-il fini par triompher de mes séductions. Mais à la vue de la pipe, sa passion sauvage s'est réveillée ardente.--Vous le voyez, ajouta la Sirène, vous le voyez, milady, maintenant il dort.

--Oui, dit miss Ellen, mais il faudra l'éveiller dans une heure ou deux, en lui imbibant les tempes et les narines avec cette eau. Et miss Ellen présenta à la Sirène un flacon à fermoir doré--Il s'éveillera encore abruti, mais pas assez pour ne pas comprendre ce que vous lui direz.

--Et que lui dirais-je? demanda la Sirène:

--Écoutez-moi, dit miss Ellen, qui parlait toujours avec l'autorité du maître qui dicte ses ordres à l'esclave.

X

Peut-être s'étonnera-t-on que la Sirène, qui avait vu des hommes du grand monde se rouler à ses pieds en se tordant les mains de désespoir, pour qui d'autres étaient morts, qui n'avait qu'à se montrer à Hyde-Park pour y faire sensation et presque émeute parmi la jeunesse dorée de Londres, fût si humble et si soumise en présence de miss Ellen? C'est que cette femme était esclave au milieu de la libre Angleterre. Esclave d'un passé nébuleux que tout le monde ignorait et que deux personnes connaissaient: le révérend Peters Town et miss Ellen. Un jour, miss Ellen avait eu besoin pour ses projets ténébreux d'une femme assez belle pour tourner la tête à un homme, assez criminelle pour qu'on osât lui demander tout, assez docile pour qu'on fût sûr de son obéissance. Le révérend Peters Town avait découvert la Sirène. Les prêtres anglicans sont bien autrement forts que qui que ce soit pour sonder la vie privée, s'emparer des consciences et exercer une police mystérieuse. Le clergé de Londres traque ces pauvres créatures qui se sont réfugiées dans l'amour comme dans une profession. De temps en temps, il obtient de la police qu'elle fasse une rafle, à trois heures du matin, sous les arcades de Régent street. Et quand une créature est assez haut placée par ses relations, pour échapper à l'action directe de la police, on se livre à de secrètes investigations sur son passé.

Or la Sirène, à quinze ans, avait commis plusieurs vols. Elle se nommait alors Anna Betlam, et elle était juive de naissance. Condamnée à dix ans de réclusion, elle était parvenue à s'échapper, à quitter l'Angleterre et à se réfugier en France d'abord, puis en Italie. Sa beauté lui avait fait, en quelques années, une véritable opulence. Sûre d'être oubliée, elle avait osé revenir à Londres, et, depuis un an, elle voyait tous les dandies à ses pieds, lorsque le révérend Peters Town avait fini par découvrir son identité. Il allait sans doute la signaler à la police, au moment où miss Ellen était intervenue.--Voici la femme dont nous avons besoin, avait-elle dit.

Le soir même, voilée, gardant le plus strict incognito, elle s'était présentée chez la Sirène et l'avait saluée de son vrai nom d'Anna Betlam. La Sirène avait pâli et balbutié. Alors miss Ellen lui avait dit:--Il s'agit pour vous de retourner en prison ou de me servir. Je ne vous demanderai rien qui sorte de vos habitudes et vous serez royalement payée. Et la Sirène, moins pour l'amour de l'argent, que par terreur, était devenue l'esclave docile de miss Ellen.

--Écoutez-moi donc, reprit celle-ci. Vous savez le rôle que vous devez jouer quand l'enfant sera ici? Hier encore, en sachant à quel degré de fascination serait parvenu le major, je n'avais pas fixé le jour. Aujourd'hui, je sais qu'il est temps d'agir. Quand le major s'éveillera, il est probable que deux souvenirs lui reviendront aussitôt. Il pensera à sa famille, d'abord.

--Et à son enfant, ensuite?

--Justement. Vous enverrez un valet de pied à l'hôtel où il loge et le valet de pied rapportera une fausse dépêche de miss Emily, que voici. Miss Ellen remit la dépêche à la Sirène. Elle était enfermée dans une enveloppe non scellée et ainsi conçue:

«Cher ami, arrivée à Glascow. Mon père hors de danger. Je reste trois ou quatre jours avec lui. Dans cinq, je serai à Londres.»

Quand la Sirène eut pris connaissance de cette dépêche, miss Ellen lui dit:--Le major rassuré sur sa femme ne demandera pas mieux que de passer à vos pieds les quatre jours de liberté qu'on lui annonce. Mais il se souviendra que c'est aujourd'hui jeudi et qu'il a coutume d'aller chercher celui qu'il croit son fils à Christ's Hospital et de l'emmener à la promenade. Vous lui direz alors:--Allez, mon ami, je serai bien-heureuse de le voir, et je l'aimerai de tout mon coeur, pour l'amour de vous. Le reste me regarde. Vous avez compris, n'est-ce pas?

--Oui, dit la Sirène.

--L'enfant déjeunera ici; vous aurez soin que le major boive de ce vin de Porto que je vous ai envoyé et auquel est mêlé un puissant narcotique. Il s'endormira. Alors vous montrerez à l'enfant les beaux habits que je vais vous faire apporter et vous les lui ferez revêtir; il ne demandera pas mieux, car cette affreuse soutane le gêne horriblement.

--Et à quelle heure irai-je à Hyde-Park?

--A trois heures. Vous entrerez par la porte de Pall-Mall, à pied, en donnant la main à l'enfant. Vous irez vous promener au bord de la Serpentine. Je passerai à cheval et je vous ferai un petit signe qui voudra dire que les policemen sont là. Ces dernières instructions données, miss Ellen quitta la Sirène, et ayant abaissé de nouveau son voile épais sur son visage, elle remonta en voiture. Cette fois, elle rentra chez elle.

Lord Palmure, qui était demeuré au club jusqu'au jour, s'était mis au lit en rentrant, avec la persuasion que sa fille dormait depuis longtemps. En revanche, miss Ellen trouva un homme qui l'attendait dans l'antichambre de son appartement. C'était un homme d'apparence robuste bien qu'il eût des cheveux gris. Il portait des lunettes bleues, et il était enveloppé dans un manteau qui lui descendait jusqu'aux pieds. Il présenta une lettre à miss Ellen; elle était du révérend Peters Town.

«Je vous envoie, disait-il, un homme qu'on m'a donné à Scotland yard comme habile et résolu, il arrêtera l'enfant, sans esclandre, et fera la chose si lestement qu'il est probable que personne n'y fera attention. Cependant, comme il est probable aussi que les Irlandais surveillent celui qu'ils considèrent comme leur chef dans l'avenir, il faut prévoir quelque résistance. L'agent Barnel que je vous envoie sera fortement escorté.»

Miss Ellen ayant lu cette lettre, regarda le personnage. Son apparence lui plut; et il lui sembla qu'elle avait devant elle un homme calme et résolu.--Vous savez, qu'il y a une prime de mille livres pour vous? lui dit-elle.

L'agent s'inclina.--Mais, dit-il, je ne connais pas l'enfant.

--Soyez à trois heures à la porte de Pall-Mall, à Hyde-Park, je vous le montrerai.

L'agent s'inclina, et se retira en saluant miss Ellen jusqu'à terre.

XI

Ce même jour-là, bien avant que le soleil parût, et que le brouillard eût acquis cette transparence qui est le véritable jour de Londres, une lumière brillait dans les combles de Christ's Hospital, tremblotant derrière les rideaux d'une petite fenêtre mansardée. Cette fenêtre était celle d'une chambre dans laquelle travaillait une jeune femme. C'était une des lingères du collège. De temps en temps elle interrompait son travail pour s'approcher de la fenêtre, soulever un peu le rideau et regarder dans la rue. Elle n'attendait cependant personne du dehors, et l'accès de Christ's Hospital n'est pas facile aux étrangers. Non, ce dont elle voulait se rendre compte, c'était de l'heure matinale, par les insensibles progrès de l'aube blanchissant peu à peu la brume noirâtre qui estompait la cime des toits voisins. Elle attendait sept heures avec impatience. Pourquoi? Enfin, sept heures sonnèrent. Au même instant une cloche se fit entendre.

Cette cloche sonnait le réveil des élèves de Christ's Hospital. Nous l'avons dit déjà, Londres n'est pas une ville matinale; on s'y couche tard et on s'y lève plus tard encore. En France, les lycées sont sur pied à cinq heures en été, à six heures, au plus tard, en hiver. En Angleterre, les classes ne commencent guère avant huit heures. Maintenant, si l'on veut savoir pourquoi la lingère attendait ce moment du lever avec tant d'impatience, il suffira de rappeler que le major Waterley, se rendant pour la première fois chez lord Wilmot, ce personnage excentrique, au dire de mistress Fanoche, qui voulait adopter son fils, avait vu auprès de Ralph une femme qu'on lui avait donné comme sa nourrice. Et quand on se rappellera encore que l'homme gris avait su faire admettre Jenny l'Irlandaise comme lingère à Christ's Hospital, on devinera que c'était elle qui travaillait, bien avant le jour, dans sa chambrette. Dix minutes s'étaient à peine écoulées depuis que la cloche du réveil avait retenti lorsqu'on frappa doucement à la porte. Jenny courut ouvrir. Ralph entra et se jeta à son cou. L'enfant était devenu plus sérieux encore, depuis qu'il portait la soutane bleue et les bas jaunes.

--Ah! mère, dit-il, cela m'a paru bien long depuis hier.

--Tais-toi, parle bas, dit l'Irlandaise avec un geste d'effroi. Tu sais bien ce que je t'ai dit, mon enfant. Je ne suis que ta nourrice, et nous serions perdus si on savait la vérité.

--On me renverrait au moulin, n'est-ce pas? dit Ralph, avec un accent d'effroi.

--Hélas! oui, mon enfant; c'est déjà beaucoup qu'on te permette de venir m'embrasser tous les matins. Mon bien-aimé, dit Jenny qui avait pris l'enfant sur ses genoux, c'est aujourd'hui fête et congé pour toi, sais-tu?

--Oui, mère, et ce monsieur qu'il faut que j'appelle mon père, va venir me chercher pour me conduire à la promenade. Il est bien bon pour moi, du reste. Et la dame, celle que je ne peux pas arriver à appeler maman? Oh! elle me couvre de larmes... Mais alors, je pense à toi et j'ai envie de pleurer.

--Eh bien! il ne faut pas, dit la pauvre Irlandaise; il faut t'efforcer de l'aimer, mon cher petit. Tiens, songe à une chose, aujourd'hui. C'est que tu me verras deux fois.

--Oh! quel bonheur! dit l'enfant en frappant dans ses deux mains. Comment cela, maman?

--Moi aussi, je sors aujourd'hui. Le directeur de la maison sait que je suis catholique, et j'ai la permission d'aller à la messe à Saint-Gilles deux fois par semaine. A quelle heure vient-il te chercher, monsieur Waterley?

--Habituellement, c'est à dix heures.

--Eh bien! dit Jenny, j'irai à la messe auparavant; puis, au lieu de rentrer tout de suite, j'attendrai dans la rue, à la porte du collège, et quant tu sortiras, je te verrai..--Quel bonheur! répéta l'enfant.

Un nouveau coup de cloche se fit entendre alors. Ce coup de cloche annonçait que les élèves quittaient le dortoir pour se rendre dans les cours.--Déjà! fit l'Irlandaise avec tristesse.

--Adieu, mère, au revoir, ma petite mère chérie, fit Ralph, qui se suspendit au cou de l'Irlandaise.--A bientôt, dit-elle d'une voix émue. Et l'enfant s'en alla rejoindre ses condisciples.

Une heure après, Jenny l'Irlandaise, vêtue proprement et simplement, comme une femme d'humble condition, entrait à Saint-Gilles. Un homme assistait à l'office divin, tout auprès de la porte, et tourna la tête en voyant entrer Jenny. C'était le vieux sacristain de l'église Saint-Georges, que son curé avait envoyé porter une lettre à l'abbé Samuel, et c'était précisément l'abbé Samuel qui disait la messe. Le vieillard s'approcha de Jenny et lui dit:

--L'abbé Samuel m'a placé ici en me recommandant de guetter votre arrivée.--Il veut absolument vous voir.

Une vague inquiétude s'empara de l'esprit de Jenny. Elle songea à son fils. Que pouvait lui vouloir l'abbé Samuel? L'office divin achevé, elle se dirigea en toute hâte vers la sacristie. Alors le prêtre qui venait de quitter ses habits sacerdotaux accourut à sa rencontre et lui dit:--Mon enfant, un nouveau danger menace votre fils. On veut l'enlever de Christ's Hospital, ajouta l'abbé Samuel. La mère pâlit et joignit les mains.

--J'ai reçu hier soir un billet de l'homme gris. Le voilà... Et l'abbé Samuel tira de sa poche un papier qu'il tendit à la jeune femme toute tremblante.

XII

Le billet écrit par l'homme gris à l'abbé Samuel, était daté de la veille et ainsi conçu: «Un nouveau péril, menace l'enfant. Quel-est-il? Je l'ignore, mais je le saurai bientôt. On veut l'enlever de Christ's Hospital. Plus que jamais il faut veiller. Si vous voyez sa mère, dites-lui qu'elle se tienne sur ses gardes.»

--O mon Dieu! mon Dieu! murmura la pauvre mère, que va-t-il donc nous arriver encore?

--Ma fille, répondit l'abbé Samuel, ne craignez rien. Dieu nous protégea. Seulement, veillez, retournez au plus vite à Christ's Hospital et ne perdez pas votre fils de vue.

--Mais, mon père, dit Jenny, c'est aujourd'hui qu'il sort? N'est-ce pas jeudi? Celui qui croit être son père, va venir le chercher comme à l'ordinaire, pour le conduire à la promenade.

--Eh bien! dit l'abbé Samuel, tachez de le voir avant qu'il ne sorte. Et recommandez-lui bien de ne pas quitter sa soutane et ses bas jaunes, sous aucun prétexte: tant qu'il portera ce costume, il ne peut rien lui arriver de fâcheux, et il est inviolable.

Jenny partit de Saint-Gilles. En route, elle se demandait comment elle pourrait voir son fils, avant qu'il ne sortit, si elle ne l'attendait pas dans rue. Et, comme elle ne trouvait pas d'autre moyen, elle se résigna à attendre à la porte, au lieu d'entrer. Il y avait en face de la grille de Christ's Hospital un _pastry cook_, c'est-à-dire un pâtissier. Jenny entra chez lui, choisit deux brioches sur le comptoir, demanda un verre de gin étendu d'eau, et se mit à manger, non pour, apaiser sa faim, mais pour avoir le droit de rester dans la boutique, afin de voir dans la rue sans être vue. Elle attendit longtemps, deux heures peut-être. Enfin un gentleman se montra dans la rue et descendit d'un cab qui s'arrêta, devant la grille du collége. Ce gentleman était le major Waterley, et Jenny le reconnut aussitôt. Alors elle jeta six pence sur le comptoir du pâtissier et sortit; puis elle aborda le major au moment où celui-ci s'apprêtait à sonner. Du moment où le gentleman ne renvoyait point le cab, il fallait, si Jenny voulait parler à son fils, qu'elle s'adressât au major. Le major Waterley avait le visage pâle, les yeux mornes, la lèvre pendante, comme un fumeur d'opium au réveil.

Tout s'était passé comme l'avait ordonné et prévu miss Ellen. En sortant de ce sommeil léthargique et abruti qui suit l'ivresse du hatchis, le major avait vu la Sirène auprès de lui. D'abord, il ne s'était souvenu de rien et avait demandé où il était. Puis, tout à coup, jetant un cri, il avait prononcé le nom de miss Emily. Alors la Sirène avait mis sous ses yeux la fausse épitre. Miss Emily n'était plus à Londres; elle était à Glascow, c'est-à-dire à plus de cent lieues et pendant quatre jours, le major serait libre et la Sirène lui apparut si belle, qu'il ne se souvint même pas de l'écolier de Christ's Hospital. Mais, voyant qu'il n'en parlait pas, la Sirène lui dit:--Vous oubliez donc ce que vous avez à faire aujourd'hui, mon ami? Et votre fils? N'allez-vous donc pas le chercher pour le conduire à Hyde-Park.

--C'est donc aujourd'hui jeudi?--Je ne m'en souvenais plus, dit-il.

--Eh bien! je m'en souviens, moi, car je veux le voir. Du moment où il est votre fils, je l'aime.

Et le major frissonna de volupté à ces paroles; il rassembla ce qui lui restait d'énergie et de raison, et il prit le chemin de Christ's Hospital. En route, il se répétait machinalement, et comme un véritable maniaque, les derniers mots de la Sirène:--Je vous attends tous les deux pour déjeuner. Toute sa raison, toute sa lucidité d'esprit s'étaient réfugiées et concentrées dans cette idée qu'il allait déjeuner avec _elle_. Aussi, quand Jenny l'Irlandaise se montra et le salua, la regarda-t-il avec étonnement. Il ne la reconnaissait pas.

--Qui êtes-vous? lui dit-il. Que voulez-vous?

--Je suis la nourrice de votre fils, et je veux voir mon cher enfant, dit-elle avec émotion.

--Eh bien! vous le verrez quand je sortirai.

Et il rentra, laissant Jenny à la porte. Un horrible pressentiment s'était emparé de la pauvre mère. Elle avait vu le major plusieurs fois déjà, il lui avait paru un homme doux et intelligent. Maintenant elle revoyait un homme abruti et brutal. Cette métamorphose n'était-elle pas l'oeuvre de ceux qui voulaient s'emparer de Ralph? Le coeur de la mère avait deviné une partie de la vérité. Une demi-heure s'écoula encore. Enfin la grille se rouvrit et le major reparut, tenant Ralph par la main. L'enfant aperçut sa mère, eut un cri de joie et se jeta dans ses bras. Le major regardait d'un oeil stupide.

Mais Jenny ne perdit pas un temps précieux. Elle approcha ses lèvres de l'oreille de l'enfant et lui dit:--Promets-moi bien de faire ce que je te dirai. Sous aucun prétexte, mon bien-aimé, dit-elle encore dans ce patois irlandais qui était comme la langue maternelle de l'enfant, sous aucun prétexte, ne quitte le vêtement que tu portes. Me le promets-tu?

--Oui, mère.

--Allons, adieu, bonne femme, dit le major. Et il repoussa Jenny et fit monter l'enfant dans le cab. La pauvre mère demeura là un moment, les yeux pleins de larmes, regardant le cab s'éloigner. Et comme il disparaissait au coin de la rue, et qu'elle s'apprêtait à rentrer dans Christ's Hospital, un nègre vint à passer.--Jenny? dit-il. L'Irlandaise se retourna et lui dit:--Vous me connaissez?--Oui. Je suis Shoking, suis-moi et ne crains rien, l'homme gris veille sur ton enfant. Et lui prenant le bras, l'ex-marquis espagnol entraîna la mère de Ralph loin de Christ's Hospital.

XIII

Cependant le major emmenait Ralph. Le petit Irlandais, qui avait déjà le caractère d'un homme, se rappelait la recommandation de sa mère, et bien qu'il n'en put comprendre le motif, il était bien résolu à obéir. Le major ne s'aperçut pas, tant il était absorbé lui-même, du silence que gardait l'enfant ordinairement assez causeur. A Londres, où les distances sont énormes, il n'y a qu'une rapide course de cab de Christ's Hospital dans Newgate street, à Portland place. Ce fut l'affaire de vingt minutes. En voyant le cab s'arrêter devant la grille du jardin de la Sirène, l'enfant ne se reconnut pas, et il en témoigna tout son étonnement,--Pourquoi sommes-nous ici? dit-il.

Cette question arracha le major à l'atonie dans laquelle il était retombé.--Mon ami, répondit-il, ta mère est absente, elle est en voyage et je te mène chez une dame de mes parentes. L'enfant ne souffla mot et suivit docilement le major. Il suffisait qu'on lui parlât de miss Émily pour qu'il songeât à sa véritable mère et devint tout triste. La Sirène se promenait dans le jardin, attendant avec impatience. Quand elle vit paraître le major, tenant l'enfant par la main, elle s'empressa de venir à leur rencontre.--Oh! qu'il est mignon et joli! dit-elle.

Et elle le prit dans ses bras et le couvrit de caresses. Il y a des rapprochements bizarres, des affinités inexplicables, des sympathies qui naissent à première vue et nous font aimer, sur-le-champ, des gens que nous voyons pour la première fois. Ralph, qui savait bien que miss Émily n'était point sa mère, en dépit des caresses qu'elle lui prodiguait, ne s'était jamais senti attiré vers elle. Elle lui apparaissait même comme coupable d'usurpation, et il y avait chez lui un sentiment de jalousie, qui tenait de l'amant plutôt que du fils. Ralph avait une adoration, sa mère. Il avait donc éprouvé une aversion instinctive pour celle qui en prenait le titre. Cette aversion n'existait pas chez lui pour le major et la raison en était bien simple encore: il n'avait point connu son vrai père. Eh bien! chose étrange! il éprouva une sympathie mystérieuse et subite pour la Sirène. Les cheveux noirs, le teint mat et blanc, les dents éblouissantes de la pécheresse, lui donnaient comme une vague ressemblance avec Jenny l'Irlandaise. Et puis, cette femme qui fascinait les hommes, était non moins habile à séduire les enfants. Ralph se laissa embrasser et il dit naïvement à la Sirène:--Oh! vous êtes bien belle, madame.

--M'aimes-tu déjà? fit-elle.

--Oui, madame.

Elle l'embrassa de nouveau, tandis que l'amoureux major la contemplait avec extase et lui baisait respectueusement la main. Il était onze heures, le moment du déjeuner. L'enfant qu'elle plaça à côté d'elle fut ébloui par ce luxe de cristaux et de vaisselle plate qui régnait sur la table. Des vins jaunes comme de l'ambre miroitaient dans des carafons taillés à facettes; des fruits de toute beauté emplissaient des corbeilles de porcelaine de Sèvres, pâte tendre; des mets exquis et jusque-là inconnus à Ralph fumaient dans des une vague ressemblance avec Jenny l'Irlandaise. Et puis, cette femme qui fascinait les hommes, était non moins habile à séduire les enfants. Ralph se laissa embrasser et il dit naïvement à la Sirène:--Oh! vous êtes bien belle, madame.

--M'aimes-tu déjà? fit-elle.

--Oui, madame.