Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking
Chapter 15
Cinq minutes après, la porte de l'enfer se rouvrit. Bien que les voitures de place à Londres ne soient point assujetties à avoir des lanternes, le cab qu'on était allé chercher en avait deux, dont la réverbération se projetait jusque sur le trottoir. Cette clarté permit à miss Ellen de voir sortir de l'enfer une femme douillettement enveloppée dans un burnous de cachemire blanc. C'était la Sirène. Elle s'appuyait sur le bras d'un homme que le marquis de L..., désigna tout bas à l'oreille de miss Ellen:--C'est lui, dit-il. En effet, c'était le major Waterley. Il avait l'oeil morne, le visage abruti des hommes qui sont mordus au coeur par une passion violente et sauvage.--Montez, dit la Sirène en s'élançant la première dans le cab. Le major obéit.--Portland place, dit-elle au cabman. Le cab partit.
--Maintenant, dit miss Ellen, je suis tranquille. Merci, marquis, vous êtes un gentilhomme accompli.
--Miss Ellen, répondit le marquis, savez-vous que tout ce que vous m'avez fait faire là est bien étrange? Et ma curiosité est piquée au plus haut degré.
--Mais vous ne saurez rien, mon ami. Avez-vous donc oublié nos conventions? Vous m'avez, demandé la faveur de monter à cheval avec moi deux fois par semaine, n'est-ce pas? Et je vous l'ai accordée, à la condition que vous me rendriez un service sans chercher à en pénétrer le mystère. Eh bien! je tiendrai ma parole, tenez la vôtre.
--Mais ne saurais-je jamais rien?
--Je ne dis pas cela. Si vous êtes discret, docile, obéissant, dit la jeune fille en riant, on vous dira peut-être quelque chose plus tard. Adieu...
--Comment! vous me renvoyez?
--Voulez-vous que je vous mette chez vous?
--Volontiers, dit le marquis.
--24, Pall-Mall, dit la jeune fille au cocher. Quelques minutes après, le marquis était à sa porte.--Où allez-vous? dit-il à miss Ellen en lui baisant la main.
--Encore un mystère! dit-elle. Et elle attendit que le marquis fût entré. Alors elle dit au cocher:--A Hampsteadt, Heathmount, 18. Le coupé partit. Alors miss Ellen murmura:--Je suppose que mistress Fanoche n'a pas dormi bien profondément cette nuit. Une demi-heure après, le coupé s'arrêtait à la porte de ce cottage où mistress Fanoche avait caché jadis Ralph, le petit Irlandais, et dans le jardin duquel lord Palmure s'était vu mettre un masque de pois sur le visage.
VI
Pénétrons maintenant chez mistress Fanoche, notre ancienne connaissance de Dudley street. Mistress Fanoche avait renoncé, comme on le pense bien, à son premier métier de nourrisseuse d'enfants. D'abord elle s'était séparée de la vieille dame aux lunettes qui battait les enfants par inclination d'humeur, et qui n'avait pas, du reste, hésité à la trahir. On se souvient de ce qui s'était passé entre mistress Fanoche et l'homme gris. Après la disparition de Ralph, elle était retournée à Londres et à son grand étonnement, elle avait trouvé sa maison déserte. Si la vieille dame qui était partie, la veille au soir, en compagnie de lord Palmure et qui se voyait déjà propriétaire d'un joli cottage à Brighton avait abandonné les cinq petites filles dans le jardin, après son départ, une main charitable avait recueilli les pauvres délaissées.
Par les soins de l'homme gris, les enfants avaient été conduites dans une vraie pension où on prendrait soin d'elles et où on ne les maltraiterait pas. Mistress Fanoche ne s'était pas beaucoup préoccupée de savoir ce qu'étaient devenues ses anciennes pensionnaires; elle était retournée à Hampsteadt où elle s'était tenue bien tranquille, jusqu'au jour où l'homme gris, au lieu de la châtier, avait préféré se servir d'elle pour représenter au major Waterley le petit Irlandais comme son fils et le faire admettre ainsi à Christ's Hospital. Mistress Fanoche avait été largement payée. Aussi, depuis ce temps-là, vivait-elle fort tranquillement, mangeant ses petites économies, et craignant, sinon Dieu, au moins cet homme qui se jouait d'un pair d'Angleterre et lui appliquait un masque de poix sur le visage. Mistress Fanoche avait conservé Mary l'Écossaise, sa fidèle servante. Mary sortait seule, allait aux provisions et rapportait à sa maîtresse, qui n'osait franchir le seuil de son jardin, les nouvelles du quartier. C'était ainsi que mistress Fanoche avait été tenue au courant de ce qui se passait dans le cottage voisin, chez le prétendu lord Wilmot qui, pour elle, était toujours le mendiant voisin. Elle avait appris, par la même source, que le condamné John Colden avait été arraché à l'échafaud et que l'homme gris, soupçonné d'avoir préparé cet enlèvement, n'avait pas reparu au cottage depuis. Cette dernière information avait permis à mistress Fanoche de reposer plus librement. Elle avait servi l'homme gris, mais elle le craignait, et la Comme elle prenait son thé, vers huit heures du soir, elle entendit sonner à la grille du cottage. Mary alla ouvrir et revint avec une lettre. Cette lettre ne lui avait point été remise par le facteur, mais bien par un homme dont elle n'avait pu voir le visage, car il était enveloppé dans un grand manteau et avait son chapeau rabattu sur ses yeux. Mistress Fanoche, en prenant cette lettre, éprouva un petit tremblement nerveux.
Les consciences timorées, comme celle de la nourrisseuse d'enfants, ont de ces pressentiments inexplicables. Mistress Fanoche ouvrit cette lettre avec une sorte de répugnance, puis elle courut à la signature. Mais la signature était absente. Elle lut: «Mistress Fanoche est priée d'attendre cette nuit la visite d'une personne qui viendra lui parler de choses de la plus haute importance. Si mistress Fanoche n'ouvrait pas à la personne qui sonnera, elle s'exposerait à de vifs désagréments. Si mistress Fanoche avait la malencontreuse idée de porter la présente lettre à la police, elle s'exposerait à d'autres mésaventures. Enfin, si elle confiait à qui que ce soit la substance de ladite missive, elle encourrait la colère d'un personnage puissant.» La lettre échappa aux mains de mistress Fanoche. Une sorte de vague terreur s'empara d'elle.--Oh! dit-elle à Mary, ce n'est pas possible, on t'a trompée... L'homme gris n'est pas en prison.
Et, à partir de ce moment, mistress Fanoche fut en proie à une véritable panique. Néanmoins elle se conforma aux avis mystérieux renfermés dans la iettre, elle ne la montra point à Mary et exigea même que celle-ci s'allât coucher, son service fini. Puis, au lieu de se mettre au lit elle-même, elle demeura dans ce petit salon qui donnait sur le jardin et dans lequel, un soir, Shoking et l'homme gris avaient pénétré si brusquement. Là, anxieuse, tremblant au moindre bruit, elle attendit. La soirée s'écoula; elle entendit sonner minuit à toutes les paroisses du voisinage: puis deux heures du matin, puis trois et quatre. Le visiteur mystérieux ne se présentait pas. Mistress Fanoche commençait à espérer vaguement qu'on l'avait mystifiée. Mais, tout à coup la sonnette tinta.
Alors la nourrisseuse d'enfants sentit tout son sang affluer violemment à son coeur. Un moment même elle crut qu'elle n'aurait pas la force de bouger. Mais enfin, elle se leva, chancelant, elle sortit de la maison et traversa le jardin. Arrivée auprès de la grille, elle respira plus librement. Elle avait reconnu une femme dans la personne qui sonnait. Elle ouvrit la grille et une voix jeune et fraîche lui dit:--Vous êtes bien mistress Fanoche?
--Oui, dit-elle.
--Je suis la personne que vous attendez, dit miss Ellen, car c'était elle. Et la patricienne entra, ajoutant: Je suis la fille de lord Palmure.
VII
Miss Ellen suivit mistress Fanoche, qui la conduisit dans le petit salon où elle était tout à l'heure. La nourrisseuse d'enfants avait commencé à respirer en voyant une femme; elle se rassura presque entièrement en entendant prononcer le nom de lord Palmure. Un lord qu'on avait ainsi traité dans son jardin à elle, mistress Fanoche, et qui n'en avait pas tiré vengeance, devait être un homme de moeurs douces et par conséquent peu à craindre. Et puis, enfin, il n'était pas question de l'homme gris, le personnage tant redouté. Cependant, lorsque miss Ellen eut relevé son voile et que son oeil se fut arrêté sur mistress Fanoche, cette dernière ne put s'empêcher de tressaillir.
--Madame, dit la jeune fille, je n'ai pas le temps de vous faire un long discours; et je vais vous expliquer en deux mots le motif et le but de ma visite nocturne. Vous avez été nourrisseuse d'enfants? dit miss Ellen.
--J'ai tenu un pensionnat, répondit mistress Fanoche.
--Vous aviez l'habitude de faire noyer les enfants...
--Oh! quelle calomnie!... s'écria mistress Fanoche, qui devint tout à coup livide.
--C'est du moins ce qu'a déclaré un homme que la justice a sous la main et qui se nomme Wilton.
--Le misérable!
Miss Ellen haussa légèrement les épaules.--Chère madame, dit-elle, je vous l'ai dit, je n'ai pas le temps d'entrer avec vous dans de longs détails; laissez-moi donc aller droit au but. Je viens vous donner à choisir: ou Botany Bay, c'est-à-dire la transportation, si même vous n'êtes condamnée à mort, ou l'impunité et quatre mille livres. Il est bien entendu, vous le comprenez, que j'ai besoin de vous.--Mais, milady, balbutia mistress Fanoche, de plus en plus dominée par l'accent hautain de la jeune fille, et comme palpitante sous son regard, je vous jure...
--Écoutez-moi donc, fit sèchement miss Ellen, vous allez voir que je suis renseignée. Il y a quelques mois, un officier, revenant des Indes, le major Waterley, vous écrivit pour vous réclamer un enfant qui vous avait été confié.
--Ah! s'écria mistress Fanoche. Voilà bien qui prouve que je suis innocente de tout ce dont on m'accuse, car cet enfant, je l'ai rendu au major. Et la preuve en est, qu'il est aujourd'hui pensionnaire du collège de Christ's Hospital.
--Je sais cela, dit miss Ellen, seulement cet enfant vous l'aviez volé, il se nommait Ralph; mon père a voulu le ravoir et il s'est adressé à la vieille dame qui était votre associée.
Mistress Fanoche courba la tête. Elle voyait que miss Ellen était plus instruite qu'elle ne le supposait d'abord.
Miss Ellen poursuivit: L'enfant s'échappa, tomba aux mains d'une bande de voleurs, fut envoyé à Cold bath field et condamné au moulin, puis enlevé par un certain John Colden, qui a été condamné à mort.... Enfin, une personne qu'on appelle l'homme gris vous l'a rendu, à la seule fin que vous le présentassiez au major Waterley comme son fils.
Le nom de l'homme gris avait fait pâlir mistress Fanoche.--Cet homme, dit-elle, est tout puissant dans Londres, il ordonnait, j'ai dû obéir, sous peine de mort.
--Eh bien! dit froidement miss Ellen, je suis son ennemie, moi. Et j'ai engagé avec lui une lutte sans trêve ni merci. Elle disait cela avec un calme hautain, le regard assuré, la tête rejetée en arrière, et mistress Fanoche ne put s'empêcher d'éprouver pour elle une naïve admiration.
--Vrai? dit-elle, vous osez lutter avec l'homme gris!
--Et je l'ai presque terrassé à cette heure, dit miss Ellen avec un accent qui fit passer une conviction dans l'esprit de la nourrisseuse d'enfants. J'avais besoin d'un instrument pour lui donner le coup de grâce, ajouta miss Ellen. Cet instrument, c'est vous.
La nourrisseuse se prit à trembler.--Oh! pas moi, madame, pas moi!...
--Tenez, dit miss Ellen qui ouvrit son corsage et en retira un papier qu'elle mit sous les yeux de mistress Fanoche frémissante, tenez, lisez...--Un ordre d'arrestation! exclama la nourrisseuse éperdue.
--Signé du lord chief justice.
--Mais, je suis perdue, mon Dieu!
--C'est-à-dire que, je n'ai plus qu'à remettre cet ordre à deux policemen et vous serez conduite à Newgate demain matin. Cependant, vous n'irez pas en prison et vous toucherez une récompense de quatre mille livres si vous me servez.
--Mais, si je vous sers, milady, s'écria mistress Fanoche qui se voyait dans un impasse terrible, l'homme gris me tuera.
--Et si vous ne me servez pas, vous serez pendue. Wilton, à qui on a promis sa grâce, s'il faisait des révélations, est prêt à donner le chiffre de vos victimes.
Mistress Fanoche commençait à s'arracher les cheveux et elle avait les yeux pleins de larmes. Un moment elle songea à se ruer sur miss Ellen, à appeler Mary l'Écossaise à son aide et à lui arracher l'ordre d'arrestation. Mais c'eût été une violence inutile. Même en assassinant miss Ellen elle n'eût pas détourné l'orage.
--Au lieu de vous lamenter, dit encore miss Ellen, écoutez-moi attentivement, et vous verrez que le danger que vous redoutez peut être conjuré. Le jour où je me servirai de vous pour frapper l'homme gris, il sera pendu et ne pourra plus se venger de vous.
--Mais enfin, dit la nourrisseuse, que faut-il que je fasse?
--Il faut que vous déclariez par un écrit adressé au lord chief justice que l'enfant rendu au major Waterley n'est pas le sien, qu'il est Irlandais et se nomme Ralph, et que c'est le même qui a été condamné au moulin.
--Mais si j'écris cela, dit mistress Fanoche, je m'avoue coupable.
--Sans doute, et il faut même que vous confessiez dans cet écrit que vous avez confié le fils du major à Wilton, qui l'a noyé.
--Et alors je suis perdue! dit encore mistress Fanoche.
--Vous serez condamnée, mais la reine vous fera grâce.
--Et qui me l'assure?
--Moi, dit froidement miss Ellen. Et il y avait un tel accent de sincérité dans ce mot unique, que mistress Fanoche ajouta foi à cette promesse.
VIII
Le jour naissait, comme il naît à Londres. C'est-à-dire que le brouillard devenait rouge et transparent et que les arbres du jardin apparaissaient peu à peu au travers. Miss Ellen dit à mistress Fanoche:--Puisque vous avez toujours peur de l'homme gris, venez avec moi, je vais vous mettre en lieu sûr.
--Où me conduisez-vous donc? demanda la nourrisseuse.
--Chez le révérend Peters Town, l'homme le plus puissant de Londres.
--Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là, dit-elle.
Miss Ellen sourit: Mais, fit-elle, on vous a parlé de l'archevêque de Cantorbéry? Eh bien! le révérend Peters Town lui donne secrètement des instructions.
A la suite de son entretien avec miss Ellen, mistress Fanoche voyait clairement une chose; c'est qu'elle était doublement perdue, si elle n'obéissait pas aveuglément.--Soit, dit-elle, je suis prête à vous suivre.
Miss Ellen remit son manteau et en baissa le capuchon sur sa tête. Mistress Fanoche jugea inutile de réveiller Mary l'Écossaise et de lui apprendre son départ. Quelques minutes après, les deux femmes montaient dans le cab que miss Ellen avait laissé à la porte.--Elgin Crescent! dit-elle au cabman.
Le révérend Peters Town attendait sans doute la visite de miss Ellen, car à peine le cab fut-il arrêté à sa porte que cette porte s'ouvrit et que le prêtre anglican vint à la rencontre des deux femmes.--Je vous présente mistress Fanoche dont je vous ai parlé, dit miss Ellen.
Le prêtre fit passer les deux femmes dans son cabinet et se prit à regarder, curieusement, la nourrisseuse d'enfants. Alors miss Ellen lui fit un signe mystérieux que le révérend comprit, car il la fit passer dans une pièce voisine laissant mistress Fanoche toute seule.
--Eh bien, elle consent?
--A tout. Avez-vous prévenu le lord chief justice?
--Sans doute, puisque je vous ai envoyé l'ordre d'arrestation. Mais il y a une difficulté que nous n'avions pas prévue, reprit le révérend. Cette femme va faire sa déposition par écrit...
Elle confirmera ensuite cette déposition de vive voix en présence d'un magistrat de police et de deux secrétaires.
--Je lui ai promis sa grâce.
--Il serait difficile de l'obtenir, attendu que les débats du procès, s'il avait lieu, seraient publiés, et que la liberté de la presse nous gênerait.
--Mais le procès n'aura pas lieu. On la relâchera sous caution et elle pourra quitter l'Angleterre.
--Sa déposition n'en sera pas moins valable.
--Sans doute.
--Mais vous ignorez peut-être, miss Ellen, les règlements de Christ's Hospital et les singuliers privilèges dont jouit ce collége, depuis le roi Edouard VI son fondateur.
--Vous allez voir que je n'ignore absolument rien, répondit miss Ellen en souriant. Tout élève revêtu de la soutane bleue et portant les bas jaunes, est inviolable. On ne pourrait l'arrêter que s'il commettait un crime dans la rue.
Il y a mieux; je suppose qu'on le désigne à un policeman auquel on dira: Cet enfant est un condamné évadé de Bath square; le policeman ne voudra pas le croire; mais, le crût-il, il vous répondra: Je ne puis pas mettre la main sur un enfant revêtu de la soutane bleue. Enfin, j'admets, comme dernière hypothèse, qu'un policeman intimidé ose passer outre et mettre la main sur l'enfant, que celui-ci soit ramené en prison, reconduit au moulin et reconnu par tous les gardiens de Bath square, le lord maire protestera et, à la tête de ses aldermen, ira le réclamer.
--Vous voyez donc bien, dit le révérend Peters Town, que tous nos efforts échoueront contre cette loi qui protège les élèves de Christ's Hospital.
--Non, dit miss Ellen, car on arrêtera l'enfant dépouillé de son costume. J'ai tout prévu.
Ne vous ai-je pas dit que j'avais gagné une femme qu'on appelle la Sirène? Cette, femme a fasciné le major Waterley: dans huit jours, cet homme n'aura plus qu'une pensée, qu'une volonté, qu'un but, être l'esclave de la Sirène. Il ne se souviendra même plus qu'il a une femme. D'ailleurs j'ai pris soin de me débarrasser provisoirement de mistress Waterley. Elle n'est plus à Londres.
--Qu'avez-vous donc fait pour cela?
--Une chose bien simple: elle a reçu une heure après que son mari était sorti pour aller au club, un télégramme qui l'appelait en toute hâte a Glascow auprès de son père qui, disait la dépêche, avait fait une chute de cheval. Elle a fait chercher le major partout; on ne l'a point trouvé, car il était chez mistress Burton, et la pauvre femme a pris le train de minuit. Elle arrivera demain soir chez son père, qu'elle trouvera bien portant et nous avons trois jours devant nous, en supposant même qu'elle revienne sur-le-champ.
Le major, lui, abruti d'amour et d'opium, est aux genoux de la Sirène.
Elle a la fantaisie de voir son fils. Le major, qui a oublié sa femme, mais a un vague souvenir de celui qu'il croit son enfant, court à Christ's Hospital. Cela se passe demain, je suppose; demain jeudi, jour de congé. Le supérieur du collége laisse l'enfant sortir avec son père, et celui-ci le conduit chez la Sirène.
--Mais, dit le révérend, la difficulté, l'impossibilité même dont je vous parle existe toujours. L'enfant est revêtu de son costume, et vous savez que lorsqu'un père obtient l'admission de son fils à Christ's Hospital, il prend l'engagement de le laisser sous ce vêtement jusqu'au jour où il a terminé son éducation.
--Je sais parfaitement cela, dit miss Ellen. Le major ne violera pas cet engagement. Mais la Sirène le violera, attendu qu'avec le tuyau d'un narghilé, on se débarrassera du major quand on voudra. On déshabillera l'enfant. La Sirène se charge de lui mettre un joli petit habit bleu ou vert, avec des boutons de métal, ce qui ne peut manquer de l'enchanter.
--Et, alors la police arrivera.
--Ce n'est plus mon affaire, dit miss Ellen, c'est la vôtre.
--Mais enfin dit encore le révérend, vous savez que les arrestations dans les maisons sont très difficiles.
--Aussi arrêtera-t-on l'enfant dans la rue. A Hyde-Park, par exemple, où la Sirène le conduira à la promenade.
Et, comme il regardait miss Ellen avec une sorte d'admiration, on entendit retentir un coup de sonnette. En même temps le clergyman qui servait de secrétaire au révérend entra.--Voici le magistrat de police et ses secrétaires, dit-il. Le révérend repassa dans son cabinet, où mistress Fanoche attendait, livrée à mille angoisses.--Madame, lui dit-il, l'heure est venue pour vous de faire votre confession pleine et entière. La porte s'ouvrit et le magistrat de police entra. Alors mistress Fanoche sentit quelques gouttes de sueur perler à son front, et sa vue se troubla, et il lui sembla qu'elle entrevoyait, à travers un brouillard, se dresser la potence devant Newgate et Calcraff la regarder et lui crier: C'est à ton tour maintenant!
IX
Pénétrons à présent chez la Sirène. La Phryné pour qui on se brûle si gentiment la cervelle, la fauve enchanteresse aux yeux de basilic possède une charmante maison dans Portland Place. C'est sir Arthur L..., le malheureux gentleman dont elle repoussait l'amour, et qui s'est tué de désespoir, qui lui a fait ce cadeau d'outre-tombe. Il avait préparé la maison pour elle; il avait appelé à son aide des architectes, des peintres et des sculpteurs pour orner magnifiquement cette charmante demeure. Il avait peuplé le jardin de statues, entassé dans l'intérieur de la maison des curiosités et des objets d'art; il en avait fait, en un mot, un temple pour son idole. Mais l'idole refusait de l'habiter, lui vivant. Alors sir Arthur fit son testament et se tua. Le testament léguait la maison à la Sirène, et la Sirène en prit possession sans remords. C'est là qu'à dix heures du matin, la courtisane, appuyée à une fenêtre de son boudoir ouvrant sur le jardin, respire l'air et se réchauffe à un pâle rayon de soleil qui a fini par triompher du brouillard. De temps en temps, elle se retourne et jette un regard sur un homme endormi dans un fauteuil. Cet homme est le major Waterley. Il dort, les vêtements en désordre, la barbe défrisée, les cheveux emmêlés. Il dort d'un sommeil lourd et profond, résultat d'une double ivresse, celle du vin et de l'opium.
Dans un coin du boudoir est encore une table chargée des débris d'un souper. A terre, auprès du dormeur, gît sur le tapis le tuyau d'un narghilé. Le major a le front livide, les lèvres pendantes, et ses membres affaissés et ballants semblent attester que toute énergie a disparu de ce corps robuste et bien constitué. La Sirène le regarde de temps en temps; puis elle se remet à la fenêtre, et son oeil se dirige au delà du jardin, dont on aperçoit la grille entre deux arbres verts. Elle paraît attendre quelqu'un. En effet, bientôt une voiture s'arrête devant la grille.--Enfin, murmure la Sirène, elle le verra endormi et verra si j'ai tenu ma parole.
Une femme descend de cette voiture; elle est voilée, et il est impossible de voir son visage; mais sa démarche trahit la jeunesse, et peut-être que l'homme gris, s'il était là, aurait, du premier coup d'oeil, reconnu miss Ellen Palmure. C'est miss Ellen, en effet, qui revient de chez le révérend Peters Town où tout s'est passé selon ses désirs. Mistress Fanoche, moitié par peur, moitié par cupidité, car on a payé sa trahison quatre mille livres, soit cent mille francs en monnaie française: mistress Fanoche a déposé devant le magistrat de police qu'elle avait confié le véritable enfant du major Waterley et de miss Émily à un homme du nom de Wilton, qui a dû le jeter dans la Tamise, au-dessous du pont de Londres. Mistress Fanoche a avoué, en outre, qu'elle avait présenté au major le petit Irlandais condamné au moulin, et le magistrat a rédigé de tout cela un procès-verbal que la nourrisseuse a signé. Enfin, mistress Fanoche a été admise à fournir une caution de mille livres que miss Ellen a payée pour elle; et grâce à cette caution, elle a pu demeurer chez le révérend, où elle sera à l'abri des représailles de l'homme gris.