Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking

Chapter 12

Chapter 123,905 wordsPublic domain

Cette résolution prise, le révérend était allé, un peu avant la nuit, chez le lord chief justice, magistrat suprême dont les fonctions correspondent à celles du procureur général en France.

Le lord chief justice savait qu'elle était l'importance du révérend Peters Town.

Cet homme que les Anglais vulgaires regardaient passer dans les rues, longeant les murs et marchant avec humilité, était l'égal, sinon le supérieur, du primat d'Angleterre, et à de certaines heures, dans la libre Albion, l'autorité religieuse force l'autorité civile à s'incliner.

Donc, le lord chief justice avait reçu le révérend Peters Town avec empressement. Celui-ci lui avait dit:--Je puis vous livrer l'homme qu'on cherche mais pour cela il faut que j'aie un ordre d'arrestation en blanc.

Le lord chief justice avait fait observer que la loi anglaise n'autorise pas ces sortes d'équipées, mais le révérend lui avait dit:

--Pour que l'homme gris soit arrêté, il faut que l'un de ses complices le soit en même temps.

--Quel est-il? avait demandé le magistrat.

--C'est un prêtre catholique, l'abbé Samuel.

--Comment prouverez-vous sa complicité?

--Vous pensez bien, avait répondu le révérend, que je ne m'embarque pas à la légère dans cette aventure. Si je vous demande un ordre d'arrestation, c'est que je suis certain par avance que cette arrestation sera légale.

Le lord chief justice avait encore fait remarquer au révérend que l'on ne pouvait arrêter un prêtre dans son église qu'avec une autorisation du lord chancelier, et qu'il y avait un danger très-grand d'impopularité à l'arrêter chez lui.

A quoi le révérend avait répondu que la chose aurait lieu dans la rue et qu'il s'en chargerait.

Pressé dans ses derniers retranchements, le lord chief justice avait signé l'ordre d'arrestation.

Alors, muni de cette pièce, le révérend s'en était allé dans le Southwark. Là, il avait trouvé une foule en rumeur, appris la mort de Paddy et pénétré dans la maison où on avait apporté le cadavre. L'accusation de Lisbeth faisait la partie belle au révérend et motivait admirablement l'ordre d'arrestation. Le révérend avait donc sur-le-champ renoncé à ses projets antérieurs, et s'esquivant, il était monté dans un cab et s'était fait conduire dans le quartier de Drury-lane. Le peuple le plus accessible à la corruption est à coup sûr le peuple des Trois-Royaumes. Cela tient peut-être à l'excessive misère des basses classes. A côté de ces Irlandais dont on fait aisément des martyrs, il y a des Irlandais dont on peut faire des traîtres. Le révérend avait acheté la conscience de Tom, un des hommes que l'abbé Samuel avait le plus secourus. Tom avait menti en parlant au jeune prêtre de sa femme mourante et de son pauvre logis d'Henrietta street. La femme de Tom se portait bien et était servante dans une taverne. Quant à Tom lui-même, il était couché, cette nuit-là, sous les voûtes d'Adelphi avec une demi-douzaine de vagabonds, et c'était bien par hasard que le choix du révérend, qui venait chercher un traître dans ce repaire, était tombé sur lui. On devine le reste, à présent.

Tandis que Tom, pour gagner les quinze guinées promises, attirait l'abbé Samuel hors de chez lui, le révérend entrait dans un poste de policemen, exhibait l'ordre d'arrestation et requérait les trois hommes que nous avons vu se présenter inopinément à l'angle d'Henrietta street. L'abbé Samuel comprit alors les paroles de l'homme gris. Mais il était trop tard.

--Pourquoi m'arrêtez-vous? demanda-t-il avec émotion. De quoi m'accuse-t-on?

--D'un assassinat.

L'abbé Samuel baissa la tête et dit avec un accent de résignation évangélique:--Je suis innocent du crime dont on m'accuse, mais je suis prêt à vous suivre. Où me conduisez-vous?

--A Newgate.

L'abbé Samuel regarda alors autour de lui cherchant des yeux l'homme gris et Shoking. Mais tous deux avaient disparu.

XLIII

L'abbé Samuel fut donc conduit à Newgate. Le bon et jovial sous-directeur n'avait pas revu le prêtre irlandais depuis l'exécution manquée de John Colden. Il se montra donc fort étonné en voyant l'abbé entrer dans le greffe, escorté par trois policemen. Ceux-ci montrèrent l'ordre d'arrestation.

Le sous-gouverneur n'en pouvait croire ses yeux. Outre que l'accusation lui paraissait absurde, il n'avait pas reçu d'avis préalable, ce qui se fait toujours. Il jura donc qu'il y avait au moins méprise sur ce dernier fait, et que c'était soit à Bath square, soit à Mil banck, qu'on aurait dû conduire le prisonnier. Mais l'ordre était formel; il ne portait aucune mention particulière qui précisât le régime auquel il devait être soumis.

Le sous-gouverneur fit mettre l'abbé Samuel dans la cellule la plus confortable de la prison, et lui témoigna les plus grands égards. Le jeune prêtre était résigné. Il savait bien que son innocence serait démontrée, mais il savait aussi qu'il avait un ennemi implacable dans le révérend Peters Town, et il connaissait la puissance de cet homme.

--Si on ne peut frapper l'assassin en moi, se dit-il, on frappera l'Irlandais. Et il se prit à soupirer en pensant à tous les pauvres gens dont il était la consolation et qui ne le reverraient peut-être plus.

Cependant, son séjour à Newgate devait être de courte durée. Il y était à peine depuis trois heures que la porte de sa cellule s'ouvrit livrant passage au sous-directeur. Celui-ci était plus joyeux encore qu'à l'ordinaire, et il tendit les mains à l'abbé Samuel.

--J'ai de bonnes nouvelles à vous donner, lui dit-il, on vient de me transmettre le dossier et je suis au courant de votre affaire. Vous êtes accusé du meurtre d'un homme du Southwark, appelé Paddy, mais sa femme seule vous accuse, et peu de gens croient à cette accusation. Par conséquent, il ne vous sera probablement pas difficile de vous disculper.

--Je l'espère, dit le prêtre.

--On va vous conduire devant le magistrat, poursuivit le sous-gouverneur, et vous serez confronté avec le cadavre. Puis, il est probable que vous serez admis à fournir caution, et qu'on vous remettra en liberté.

--Hélas! dit le prêtre, pour fournir caution, il faut avoir de l'argent, et beaucoup.

--Bah! on en trouve toujours dans ces cas-là. Bon courage, et ne craignez rien.

L'abbé Samuel fut donc extrait de Newgate et conduit dans une voiture cellulaire jusque dans le Southwark. Le magistrat avait tenu parole au prétendu Conrad Hauser, le soi-disant médecin allemand. Le corps de Paddy était demeuré dans sa maison, couché sur le sol et gardé par une escouade de policemen. Seulement des voisins charitables avaient emmené et recueilli les deux enfants. Quand à la femme, elle était demeurée là, ardente, les yeux secs, ivre de fureur et altérée de vengeance.

La foule stationnait nombreuse toujours, dans le passage et aux abords de la maison. Quelques huées accueillirent l'abbé Samuel quand il sortit de voiture, mais ces huées furent aussitôt réprimées par des applaudissements. Si l'abbé Samuel avait ses ennemis et ses détracteurs, il avait aussi de chauds partisans. Il entra donc calme et le front haut dans la maison où était le corps et où on avait improvisé une sorte d'estrade pour le magistrat de police. A sa vue, Lisbeth se leva comme une furie: Assassin! dit-elle, assassin! Et elle lui montra le poing; et il fallut que deux policemen s'emparassent d'elle pour l'empêcher de se ruer sur l'abbé Samuel.

Mais celui-ci la regarda. Il la regarda comme autrefois le jeune Daniel dut regarder les lions, et la fureur de Lisbeth tomba.--Me croyez-vous donc capable, dit-il, de verser le sang, et le sang d'un homme dont j'ai secouru la femme et les enfants! ajouta-t-il avec douceur. Et il la regardait toujours et sous ce regard bleu et limpide comme l'azur du ciel, Lisbeth courba la tête et devint toute tremblante. La conviction faisait subitement place au doute. Cependant elle releva tout à coup la tête:--Si ce n'est pas vous, dit-elle, ce sont les vôtres qui ont tué, et qui ont tué par votre ordre.

--Vous vous trompez, dit le prêtre. Et il regarda le magistrat de police avec la même sérénité.

--Paddy n'avait pas d'ennemis! s'écria encore Lisbeth: qui donc peut l'avoir tué, si ce n'est un Irlandais?

La police maintenait la foule au dehors, mais la justice devant être rendue publiquement, le magistrat de police avait ordonné que la porte de la maison demeurât ouverte. On put voir alors un homme s'avancer et dire, en regardant Lisbeth:

--Je vous dirai dans quelques minutes quel est le meurtrier de votre mari.

Le magistrat de police, qui avait reconnu cet homme pour celui qui se prétendait médecin et disait se nommer Conrad Hauser, fit signe qu'on le laissât entrer. Deux hommes l'accompagnaient et portaient un objet assez volumineux couvert d'une serge verte. Qu'est-ce que cela? dit le magistrat.

--L'appareil dont j'ai besoin pour faire mon expérience, répondit Conrad Hauser.

L'abbé Samuel le regarda et tressaillit. Il avait reconnu l'homme gris. Celui-ci s'adressa de nouveau au magistrat:--Mylord, dit-il, Votre Honneur a dû voir à l'attitude calme de monsieur,--et il désignait du regard et du geste l'abbé Samuel,--que rien n'est moins fondé que l'accusation formulée contre lui. Est-ce que Votre Honneur ne va pas l'admettre à fournir caution?--Quand vous aurez fait l'expérience que vous annoncez, répondit le magistrat.

Deux autres personnes se présentaient, en ce moment à la porte de la maison. L'une était une jeune fille vêtue fort simplement et qu'on aurait pu prendre pour une marchande de la Cité. L'autre était un homme vêtu de noir que le prêtre irlandais reconnut sur-le-champ. C'était la révérend Peters Town. Alors il comprit d'où partait le coup qui le frappait. Quant à la jeune fille, on l'a deviné,--c'était miss Ellen. Lisbeth étouffa un cri en la voyant; mais miss Ellen mit un doigt sur sa bouche et la veuve se tut. En même temps la jeune fille regarda le médecin allemand, et un léger tressaillement lui échappa.--Elle me reconnaît, pensa l'homme gris. Puis il découvrit l'objet volumineux, et alors on put voir avec quelque surprise que cet objet n'était autre qu'un appareil photographique.--Qu'est-ce qu'il va donc faire? se demandèrent les assistants avec étonnement.

XLIV

Si calme que soit un homme, si profondément maître de lui et de sa raison qu'il puisse être, il est des instants où l'imminence d'un grand danger doit atteindre son coeur et cercler son front. L'homme gris eut une minute de cette anxiété indicible. Miss Ellen était là, et miss Ellen l'avait reconnu! Or miss Ellen pouvait faire deux pas vers le magistrat, lui parler à l'oreille, l'espace d'une seconde, et le magistrat le faisait arrêter. Cependant, disons-le tout de suite, cette angoisse qu'il éprouva n'était point le résultat d'un sentiment d'égoïsme. L'homme gris ne songeait pas à lui, en ce moment, mais à l'abbé Samuel.

Si on l'arrêtait, lui, et qu'il ne pût se livrer à cette expérience mystérieuse dont la foule avide attendait les résultats, l'abbé Samuel était perdu; on le ramènerait à Newgate et les ennemis de l'Irlande trouveraient bien le moyen de l'y garder éternellement. L'homme gris se trompait. Soit générosité, soit curiosité, miss Ellen ne bougea pas et demeura confondue au milieu de la foule qui avait fini par envahir la maison. Elle n'adressa même pas la parole au révérend Peters Town. Celui-ci du reste s'était approché de l'estrade où siégeait le magistrat de police.

L'homme gris avait donc déployé son appareil photographique, au grand étonnement de tout le monde, et surtout du magistrat, qui lui dit:--Mais qu'allez-vous donc faire là?

--Votre Honneur, répondit le prétendu médecin allemand, comprendra tout lorsqu'il aura vu. Je m'exprime difficilement en anglais, et il me faudrait plus de temps en paroles qu'en actions.

--Faites donc, dit le magistrat, patient comme tous les Anglais.

--Je prierai Votre Honneur, poursuivit l'homme gris, d'ordonner que le cadavre soit reculé jusqu'au mur, mis sur son séant, et adossé de telle manière qu'il put, si la vie lui revenait, me voir à la hauteur de son front.

Le magistrat fit un signe et deux policemen prirent le cadavre de Paddy et lui donnèrent la posture demandée par l'homme gris. Alors celui-ci s'en approcha. Il tira de sa poche un flacon qui contenait une liqueur incolore. On eut dit de l'eau.

--Qu'est-ce que cela? demanda encore le magistrat.

--Du suc de belladone, mylord.

L'homme gris ouvrit alors l'oeil fermé de Paddy et versa sur la pupille quelques gouttes de ce liquide. Puis il en fit autant à l'autre oeil et attendit. Un silence profond régnait autour de lui, chacun retenait son haleine, et Lisbeth, effrayante en sa muette douleur, dévorait tour à tour du regard cet homme et le cadavre du pauvre Paddy. L'homme gris se tourna vers miss Ellen. Miss Ellen était pâle, et on eût dit qu'elle s'intéressait plus que personne au résultat de l'expérience. Le regard chargé d'effluves magnétiques, qui donnait parfois à l'homme gris une si grande puissance, agissait-il sur elle en ce moment? Peut-être bien, car elle n'avait qu'un mot à dire pour le faire arrêter, et ce mot elle ne le prononçait pas. Quelques minutes s'écoulèrent.

En France on se fût impatienté; en Angleterre on attendit avec calme. Cependant, il se fit un mouvement parmi la foule à un certain moment. Un homme qui venait du dehors, jouait des coudes et parvenait au premier rang. L'homme gris le regarda et tressaillit. Cet homme paraissait encore plus curieux que les autres, et Lisbeth, le voyant, s'écria:

--Ah! voilà John, il a vu mon pauvre homme le dernier, hier soir.

--C'est vrai, dit John le rough avec émotion, et si j'avais su qu'il dût lui arriver malheur, je ne l'aurais pas quitté pour aller à _Queen's Elizabeth tavern_. Et John le rough essuya une larme. Mais tout à coup Lisbeth jeta un cri.--Ah! mon Dieu! fit-elle en s'élançant les mains tendues vers le cadavre, voilà mon pauvre homme qui revient... Paddy! Paddy! le bon Dieu fait un miracle, il ouvre les yeux, il ressuscite! Et, en effet, on put voir alors une chose étrange. Après qu'il eut versé quelques gouttes de belladone dans les yeux du mort, l'homme gris avait laissé retomber les paupières, et les yeux s'étaient refermés. Or, voilà que tout à coup les paupières remuaient et que les deux yeux se montraient grands ouverts et semblaient fixer la foule.

Le cri d'étonnement de Lisbeth fut répété par vingt personnes et il y eut un moment d'indicible émotion et presque d'épouvante.

Mais l'homme gris avait pris Lisbeth par le bras et, l'arrêtant à mi-chemin du cadavre:--Mais, ma chère, votre mari ne ressuscite pas, hélas! et je n'ai pas le pouvoir de faire des miracles. Seulement, la belladone que j'ai versée dans ses yeux les dilate et les grossit outre mesure, de telle façon que les paupières sont désormais trop petites pour les recouvrir.

Le respect des Anglais pour la justice est si grand qu'un signe du magistrat avait suffi pour rétablir l'ordre et le silence. Pendant que l'homme gris plaçait son appareil photographique presque en face du cadavre, les deux hommes qui avaient apporté cet appareil avaient ouvert une petite caisse, et étalaient sur une table deux bouteilles contenant de l'essence et autres drogues employées par les photographes.

Tous à côté de la salle basse qui servait de demeure à la famille Paddy, il y avait une sorte de cabinet obscur où Lisbeth serrait ses hardes.

L'homme gris avait remarqué ce réduit, dont la porte était ouverte. Il fit un signe à ses deux opérateurs, qui y transportèrent la caisse et les bouteilles. Ce cabinet allait remplir merveilleusement l'office de chambre noire. Alors l'homme gris se couvrit de la serge placée sur l'appareil, ouvrit celui-ci par devant et dirigea l'objectif sur le visage du cadavre. Cela dura six secondes. Puis on vit le singulier photographe retirer de l'appareil une plaque de verre et courir à la chambre noire dans laquelle il s'enferma.

--Je veux être tenu pour le dernier des _cockneys_, pensait le magistrat, si je sais ce qu'il a voulu faire. L'abbé Samuel aussi, paraissait profondément étonné, et la foule stupéfaite attendait avec son flegme ordinaire le résultat de cette bizarre expérience. Enfin, l'homme gris reparut. Il avait l'air ému, lui si calme d'ordinaire.

--Mylord, dit-il, s'adressant au magistrat, je prie Votre Honneur ou de faire évacuer la salle ou d'en faire fermer la porte, afin que personne n'en sorte. Ces derniers mots mirent le comble à la surprise universelle.

--Fermez la porte! ordonne le magistrat.

Miss Ellen était de plus en plus pâle, et elle regardait maintenant le révérend Peters Town, qui se tenait debout derrière le siége du magistrat. Les policemen obéirent, et la porte fut fermée. Une trentaine de personnes demeurèrent dans la salle et de ce nombre était John le rough.

XLV

L'émotion peinte sur le visage de l'homme gris parut se calmer alors, quand la porte fut fermée. Il s'adressa de nouveau au magistrat:

--Mylord, dit-il, je demande pardon à Votre Honneur d'avoir abusé ainsi de sa patience; mais le résultat obtenu est plus complet encore que je ne l'espérais. Non-seulement je sais quel est l'assassin, mais encore je puis affirmer qu'il est ici. Ces mots produisirent une certaine émotion, et il y eut un homme qui passa du premier au second rang des spectateurs.

--Mylord poursuivit l'homme gris, le malheureux qui tombe assassiné fixe un oeil éperdu sur son assassin, son dernier regard est pour lui. La pupille de l'oeil, violemment dilatée, fait alors l'effet d'une chambre noire, et, après la mort, cet oeil garde fidèlement l'empreinte de la scène de férocité qui a eu lieu. Je viens de photographier les yeux du mort, et ces yeux reproduisent, non-seulement les traits du meurtrier, mais encore le théâtre où le meurtre a eu lieu.

--Est-ce possible, fit le magistrat avec étonnement.

--Que Votre Honneur daigne quitter son siége et passer un moment dans cette chambre, elle verra mon épreuve photographique. Le magistrat se leva et suivit l'homme gris. L'anxiété des spectateurs était parvenue à son comble. L'homme gris s'enferma alors dans la chambre noire où les deux opérateurs fixaient l'épreuve en versant dessus de l'essence; et alors, à l'aide d'une lampe recouverte d'un abat-jour, il put voir la photographie des yeux de Paddy. L'oeil droit ressemblait maintenant à un cadre rond enfermant la reproduction d'une rue déserte. Une maison à deux étages dont une croisée était ouverte, une ruelle, un bec de gaz placé au coin de la maison et un homme qui en tenait un autre à la gorge. L'oeil gauche avait conservé une empreinte postérieure. C'était bien le même cadre, le même décor, mais des deux hommes, l'un était à terre, l'autre le contemplait avec une joie sauvage et brandissait le couteau avec lequel il avait frappé. L'homme debout, c'était l'assassin.

--Eh bien! mylord, dit alors l'homme gris. Votre Honneur comprend-il?

--Oui certes, dit le magistrat, et vous avez fait là une bien belle découverte, monsieur.

--Maintenant que Votre Honneur a vu l'assassin, si je le lui montre, il le reconnaîtra, n'est-ce pas? Les deux opérateurs achevaient de fixer l'épreuve. L'homme gris revint dans la salle suivi du magistrat, qui remonta calme et froid sur son siége. Miss Ellen n'avait pas bougé de place, et le révérend Peters Town était toujours au même endroit. La dernière appréhension de l'homme gris se dissipait donc ainsi, car miss Ellen seule le connaissait et elle n'avait pas jugé à propos de le désigner à l'homme qui était entré avec elle. Il est vrai aussi que l'homme gris ne connaissait pas le révérend Peters Town; mais il devinait en lui un des plus grands ennemis de l'Irlande. L'homme gris fit un pas vers les spectateurs et promena son regard clair sur eux en disant: L'assassin est ici!

Et tout à coup on le vit bondir et saisir un homme au collet, ajoutant: Le voilà!

L'homme jeta un cri et se débattit; mais l'homme gris tint bon, et il traîna John le rough jusqu'au pied de l'estrade du magistrat. Le magistrat le regarda et eut un geste d'étonnement et d'indignation. Cet homme était bien le même que celui dont l'oeil du malheureux Paddy avait reproduit les traits. Et Lisbeth, le regardant à son tour, le vit si pâle et si défait qu'elle s'écria: Oui, oui, ce doit être lui!

John perdit la tête; la manière dont son crime était découvert était si étrange, si miraculeuse, qu'il ne songea même pas à nier.

--Eh bien! oui dit-il, c'est moi, c'est bien moi!... Paddy nous avait trahis, je me suis vengé!... Et, tout frissonnant, il fit l'aveu de son crime dans ses plus petits détails. Il avait entraîné Paddy dans une rue écartée, sous un bec de gaz, et il l'avait frappé. Paddy était robuste, Paddy s'était vaillamment défendu, mais Paddy n'avait pas d'arme, et John l'avait frappé de son couteau à plusieurs reprises. Puis, comme s'il eût voulu donner la preuve de ce qu'il avançait, le rough, qu'une curiosité fatale avait poussé à venir se livrer, le rough tira le couteau de sa poche et le jeta aux pieds du magistrat. Le couteau était couvert du sang de Paddy. Le magistrat fit un signe au policemen: Qu'on arrête cet homme! dit-il.

Puis se tournant vers l'abbé Samuel: Vous êtes libre, monsieur, dit-il.

Mais comme le prêtre irlandais saluait et faisait un pas de retraite, le révérend se pencha sur le magistrat.--Mylord, dit-il, vous outre-passez vos pouvoirs?

--Comment cela? fit le magistrat surpris.

--L'ordre d'arrestation était signé par le lord chief justice et vous n'avez pas le droit de révoquer cet ordre.

--Vous avez raison, dit le magistrat, mais je puis admettre monsieur l'abbé à fournir caution et à demeurer libre jusqu'au procès de l'assassin. Alors, il comparaîtra à la barre de la cour d'assises, et il n'aura pas grand'peine à prouver son innocence, car, voyez, l'assassin paraît ne pas le connaître, ce qui exclut toute idée de complicité.

--Je n'ai pas de complices et je ne connais pas monsieur, dit le rough.

--Ensuite, ajouta le magistrat, voyez la veuve de la victime qui lui demande pardon. En effet, Lisbeth s'était jetée aux pieds de l'abbé Samuel et lui baisait les mains.

--Je maintiens mon dire, répéta le révérend Peters Town.

--Et moi, dit le magistrat avec ce ton d'indépendance qui fait l'honneur de la magistrature anglaise, j'admets monsieur à fournir caution.

--Hélas! mylord, répondit l'abbé Samuel, je suis trop pauvre pour remettre entre vos mains une somme quelconque. A ces paroles du prêtre il y eut parmi les spectateurs un nouveau mouvement d'anxiété. Mais alors un homme que personne n'avait remarqué, et qui se trouvait dans le coin le plus obscur de la salle s'avança vers l'estrade et dit: Mylord, je suis prêt à payer telle somme que Votre Honneur exigera pour la caution de M. l'abbé. Or, cet homme qui parlait ainsi était un nègre à cheveux blancs. Et John, ayant levé les yeux sur lui, s'écria: Le nègre de la péniche?...

--Lui-même, répondit Shoking, qui s'exprima en bon anglais, et qui du reste, était vêtu avec une telle distinction qu'on ne pouvait décemment le prendre pour autre chose que pour l'ambassadeur de quelque république américaine.

XLVI

Pour expliquer la présence de Shoking dans la maison de Paddy et surtout la magnificence de ses vêtements, il faut nous reporter au moment où l'homme gris et lui avaient pris la fuite laissant arrêter l'abbé Samuel.--Viens par ici, lui avait dit l'homme gris. Et il l'avait entraîné vers Leicester square qui était à cette heure matinale à peu près désert. Puis ils avaient gagné une petite rue qui tourne dans Piccadilly et qui se nomme Gerrard street. Cette rue est habitée par beaucoup de Français.

--J'ai là un de mes nombreux domiciles, dit l'homme gris, en tirant une clé de sa poche et ouvrant une porte bâtarde. En même temps, il alluma un rat de cave. Ils montèrent au troisième étage. Il y avait deux portes sur le carré. L'une portait une inscription. On lisait sur une plaque en cuivre: Simon Verner, photographe. L'homme gris frappa.