Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking

Chapter 11

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Des policemen, en tournée de nuit, avaient trouvé Paddy baignant dans son sang, au fond d'une ruelle appelée _Edmond lane_ et qui descend de _Belvedere road_ vers la Tamise. Les policemen de Londres ont chacun leur quartier, ce qui fait qu'à la longue ils connaissent à peu près tous les habitants de leur circonscription. Un de ceux qui faisaient partie de la ronde nocturne avait dit en voyant Paddy:--Je ne sais pas au juste le nom de cet homme, mais je le connais de vue et il doit demeurer aux environs d'Adam's street. Cette affirmation avait fait qu'au lieu de transporter le cadavre à la Morgue, on l'avait porté dans le Southwark.

Au coin d'Adam's street le même policeman était entré dans un public-house et avait fait signe au publicain de sortir. Celui-ci avait à peine jeté les yeux sur le cadavre qu'il s'était écrié:--C'est Paddy!

Tous ceux qui se trouvaient dans le public-house étaient également sortis et avaient tous reconnu Paddy; vers le milieu d'Adam's street, le personnel d'une autre taverne s'était joint à cette petite escorte qui suivait déjà les policemen portant le cadavre. En moins d'un quart d'heure tout le quartier s'était trouvé en rumeur. On avait transporté Paddy chez lui, tandis que la malheureuse femme allait le chercher dans Queen's tavern. Les enfants éveillés en sursaut, voyant leur père mort, avaient témoigné le plus violent désespoir.

Les policemen étaient allés éveiller le magistrat de police du quartier, et celui-ci arrivait au moment même où Lisbeth, de retour aussi, se trouvait en présence du cadavre de son mari.

D'abord la pauvre femme avait été frappée de mutisme. Elle voulait pleurer, mais ses yeux étaient sans larmes; elle voulut crier, sa gorge ne laissa passer aucun son. Le magistrat interrogea tour à tour plusieurs personnes, mais nul ne put lui fournir aucun renseignement.

Paddy était sorti de prison l'avant-veille; on ne lui connaissait pas d'ennemi, et il était trop pauvre pour qu'on pût supposer qu'il avait été assassiné par des voleurs. A la fin Lisbeth put jeter un cri. La voix lui revint pleine de sanglots.

--Oh! s'écria-t-elle, c'est le prêtre!

--Quel prêtre? demanda le magistrat de police.

--Le prêtre catholique!

--Qui a assassiné votre mari? fit encore le magistrat avec un étonnement croissant.

Lisbeth avait maintenant l'oeil flamboyant, les narines dilatées, et l'instinct de la vengeance lui donnait des forces et éveillait en elle une sauvage énergie.--Oh! non, dit-elle, ce n'est pas le prêtre qui a frappé, mais ce sont les hommes qui lui obéissent. Le magistrat crut saisir un premier indice dans ces paroles.--Madame, dit-il, expliquez-vous clairement. Sur notre libre terre d'Angleterre, les meurtriers sont toujours punis.

--Un prêtre catholique, un Irlandais, reprit Lisbeth, dont les sanglote couvraient la voix, nous a fait du bien, car nous étions bien misérables.

--Et vous voulez que ce soit lui qui ait Commis un pareil crime? Mais dans quel but?

--Mon pauvre homme, répondit Lisbeth, s'était associé à ces hommes qui voulaient gagner la prime offerte par la police à ceux qui retrouveraient John Colden, le condamné à mort. Le prêtre qui est celui-là même qui a assisté John lorsqu'on l'a enlevé sur l'échafaud, aura considéré Paddy comme un ingrat et un traître...

Il y avait une foule compacte dans ce misérable logis, autour de ce cadavre, et tout le monde entendit formuler cette accusation terrible contre l'abbé Samuel.

--Oui, oui, dirent plusieurs voix, le prêtre est encore venu ce matin.--Nous l'avons vu, répétèrent d'autres personnes.

Parmi les gens qui entouraient le cadavre, il y avait un homme d'âge mûr, d'aspect austère, qui ne disait rien, mais dont les yeux d'un gris pâle reflétèrent alors une sombre joie. Cet homme, entièrement vêtu de noir, se dégagea peu à peu de la foule et se glissa hors de la maison. Puis il s'éloigna à petits pas, en murmurant:--Ah! cette fois, je crois que je tiens ma vengeance! Or, cet homme qui s'éloignait ainsi et qui n'avait frappé l'attention de personne, était le révérend Peters Town, ce ministre vindicatif qui avait juré la perte de l'abbé Samuel...

XXXIX

En présence de cette accusation formelle, énergique, qui faisait retomber sur l'abbé Samuel la responsabilité de la mort de Paddy, le magistrat de police qui avait commencé l'enquête, comprenant qu'il ne s'agissait pas d'un meurtre ordinaire, ordonna aux policemen de faire sortir la foule, afin qu'il pût se livrer à une enquête minutieuse.

Le peuple anglais est assez docile envers la police. Tout le monde sortait donc sans murmurer, laissant le magistrat, les policemen, Lisbeth et ses deux enfants auprès du cadavre de Paddy.

Mais elle demeura au dehors, remplissant le passage et presque tout Adam's street. Divisés par groupes de huit ou dix personnes, les curieux causaient et émettaient mille avis différents. Paddy n'avait pas, du reste, une oraison funèbre bien élogieuse.--C'était un assez triste drôle, disait un publicain qui lui avait fait crédit autrefois et n'avait jamais pu en être payé.

--Sa femme est une méchante femme, répliquait une commère du voisinage. D'abord, elle accuse le prêtre catholique bien légèrement...

--Et puis, reprenait un troisième, en admettant que cela soit vrai, Paddy n'a que ce qu'il méritait. Du moment où il mangeait le pain du prêtre, il ne devait pas s'associer à ses ennemis.

--Cela est vrai, dirent plusieurs voix.

Mais toutes ces conversations avaient lieu à voix basse, sans bruit, sans tapage, et sans aucune de ces bousculades qui font la gloire des attroupements parisiens. L'Anglais est calme, il a l'habitude de vivre la nuit et d'agir à sa guise sans jamais gêner la liberté d'autrui.

Un nouveau personnage qui n'était pas entré dans la maison du mort et qui n'était passé par là qu'après que le magistrat de police l'eût fait évacuer, se mêla alors aux différents groupes, recueillant ça et là des indications et des renseignements. Il était pauvrement vêtu et ressemblait plutôt à un petit commis du quartier de la Poissonnerie et des docks qu'à un gentleman. Cependant il s'exprimait en très-bons termes, et il demandait ce qui s'était passé avec une grande politesse. La commère, qui, déjà, s'était exprimée sévèrement sur le compte de Lisbeth, se chargea de le mettre au courant.

Cet homme, que personne ne connaissait, du reste, dans le quartier, apprit ainsi qu'on avait assassiné Paddy et que la femme de Paddy accusait l'abbé Samuel de ce crime. Il haussa imperceptiblement les épaules, ne se prononça ni pour ni contre, glissa d'un groupe à l'autre et finit par arriver jusqu'à un policeman qui s'était mis en sentinelle à la porte même du mort.

--Mon ami, voulez-vous avertir un de vos collègues qui sont de l'autre côté de la porte?

--Pourquoi faire? demanda le policeman avec flegme.

--Il y a dans cette maison un cadavre? Le cadavre d'un homme assassiné? Et le magistrat de police se livre à une enquête?

Mais oui, répondit le policeman sans s'impatienter le moins du monde. L'Anglais est le plus patient des hommes.

--Eh bien! reprit le personnage inconnu, dites à un des policemen qui sont dans l'intérieur, qu'un homme qui peut fournir des renseignements sur le meurtre et aider l'enquête, demande à être introduit.

Ce que la police anglaise a d'admirable, c'est qu'elle ne repousse personne et ne dédaigne aucun renseignement, si insignifiant qu'il puisse être. Le policeman fit un signe de tête affirmatif. Puis il frappa à la porte, qu'un des policemen placés à l'intérieur entr'ouvrit. On entendait toujours à travers cette porte les cris de douleur des deux enfants. Mais Lisbeth, ivre de vengeance, parlait d'une voix nette et brève, accumulant preuves sur preuves pour perdre l'abbé Samuel. Le policeman de l'intérieur transmit au magistrat de police les paroles de son collègue. Le magistrat donna l'ordre de faire entrer l'homme qui disait avoir des renseignements à fournir. Cet homme entra.

--Qui êtes-vous? lui dit le magistrat.

Ce personnage qui, jusque là, s'était exprimé en très-bon anglais, eut alors un accent allemand très-prononcé.

--Mylord, dit-il, je suis Allemand et médecin.

--Votre nom?

--Conrad Hauser.

--Vous avez des renseignements à nous donner? Parlez...

--Je puis vous faire connaître l'assassin de cet homme. A ces paroles, Lisbeth se leva frémissante.

--Ah! si tu fais cela, dit-elle, je te bénirai, et je _consens à aller nu-pieds toute la vie_, ajouta-t-elle, se servant d'une formule usitée parmi le peuple de Londres et dont le sens est intraduisible.--Ah! vous connaissez l'assassin? Il faut nous le nommer, dit le magistrat.

--Je ne le connais pas, mais si Votre Honneur donne les ordres que je demande, je pourrai montrer son portrait à tout le monde.

--Je ne vous comprends pas, dit le magistrat.

Le personnage reprit:--Il y a vingt ans, mylord, que je m'occupe d'une question médicale très-grave, et j'ai fait une découverte dont je viens vous offrir l'application. Cet homme s'exprimait avec un calme, une conviction qui excluaient la pensée qu'il pouvait être fou. Cependant le magistrat ne put s'empêcher de l'examiner avec une certaine défiance.

--Remarquez, mylord, dit-il, que ce que je vais vous demander n'entrave en rien la marche ordinaire de la justice, et Votre Honneur peut faire arrêter les personnes soupçonnées.

--Enfin, dit le magistrat, que demandez-vous?

--Une chose bien simple: que le cadavre soit envoyé soit à l'hôpital Saint-Barthélémy, soit à la Morgue, ou même qu'il demeure ici... pourvu qu'on n'y touche pas jusqu'à demain matin.

--Et demain matin? fit le magistrat.

--Je pourrai désigner sûrement le meurtrier.

Ce disant, cet homme, assez misérablement vêtu, tira de sa poche un portefeuille, et de ce portefeuille un billet de vingt livres.

--Mylord, il est d'usage de faire déposer une caution aux gens qui sollicitent l'intervention de la justice. Je suis prêt à remettre en vos mains cette somme en garantie de ma bonne foi.

--Cela est parfaitement inutile, répondit le magistrat. Le cadavre restera ici, à la place où il est, sous la garde de deux policemen, et demain vous pourrez faire vos expériences, sans que pour cela, la justice attende les résultats pour agir. Le médecin allemand s'inclina et sortit.

A deux pas de la maison de Paddy, il y avait un nègre qui paraissait chercher quelqu'un dans la foule, et celui qui avait dit se nommer Conrad Hauser, alla droit à lui, et, lui prenant le bras, l'entraîna hors du passage, dans la direction d'Adam's street.

XL

Le prétendu médecin allemand n'était autre encore, on l'a pu deviner, que l'homme gris, le personnage fécond en métamorphoses.

Cet homme, que la police recherchait, dont miss Ellen avait juré la perte, que la potence attendait comme un des chefs les plus ardents de la cause irlandaise, avait l'audace de se présenter devant un magistrat de police et de lui offrir son concours pour découvrir un assassin.

Quant au nègre, on a reconnu notre bon ami Shoking.

Une heure auparavant, l'homme gris et Shoking s'en revenaient ensemble vers Saint-George, lorsque le bruit qui se faisait dans Adam's street et sous le passage avait attiré leur attention.

Ils s'étaient mêlés à la foule, et l'homme gris avait appris ce qui était arrivé, en même temps que le nom de l'abbé Samuel, prononcé tout haut, lui révélait l'accusation terrible formulée contre le jeune prêtre. Alors l'homme gris avait dit à Shoking:--Attends-moi là, je vais en savoir plus long encore.

On sait comment il était entré dans la maison de Paddy, et comment il en était sorti, emportant la parole du magistrat de police que, le lendemain, il lui serait permis de faire son expérience scientifique. Il paraissait si pressé de s'éloigner du Southwark, que pendant quelques minutes Shoking n'osa le questionner. Ce ne fut qu'en vue du pont de Westminster que le nègre de couleur récente se décida à prendre la parole.

--Est-ce que nous retournons de l'autre côté de l'eau, maître? demanda-t-il.--Oui. Nous allons dans le quartier Saint-Gilles. Il faut que je voie l'abbé Samuel cette nuit même. N'as-tu pas entendu ce qu'on disait?

--Oui, mais comme l'abbé Samuel est incapable de commettre un crime, répondit Shoking, je suis bien tranquille.

--Et moi je ne le suis pas, dit l'homme gris.

Sa voix était grave et trahissait une certaine émotion. Ils passèrent le pont et il continua:

--Écoute bien ce que je vais te dire. On a assassiné un homme, et on accuse l'abbé Samuel de ce meurtre. La police qui soupçonne, et elle n'a pas tort, l'abbé Samuel d'être un des chefs les plus actifs du fenianisme, va être enchantée du prétexte. Elle l'arrêtera de confiance, comme on dit en France.

--Oui, mais l'abbé prouvera son innocence.

--Ce n'est pas lui, c'est moi, en désignant le meurtrier.

--Alors, on rendra le prêtre à la liberté.

--Non. Quand la justice anglaise veut faire traîner un procès, elle est merveilleuse de chicanes. On gardera l'abbé Samuel en prison, jusqu'à l'arrestation du coupable, et la police s'arrangera de façon à ne pas l'arrêter.

--Alors qu'allons-nous faire?

--Une chose bien simple. Le magistrat de police n'a pu donner des ordres encore. Nous allons prévenir l'abbé Samuel. Pour qu'il s'enferme dans son église et n'en bouge plus.

--Mais, dit Shoking, on l'arrêtera à l'église?

--Mon bon Shoking, dit l'homme gris, je vois qu'il faut que je t'apprenne les lois de ton pays, moi qui ne suis pas Anglais. Le moindre policeman peut, sans ordre d'arrestation, prendre au collet un homme dans la rue et le conduire à Scotland yard; mais pour pénétrer chez lui, il faut un ordre du lord chief justice. Et pour pénétrer dans une église et y arrêter un prêtre, même un prêtre catholique, il faut que le lord-chief justice en réfère au parlement. C'est deux jours de gagnés.

--Et pendant ces deux jours?...

--Si la police n'arrête pas le meurtrier, c'est moi qui l'arrêterai.

--Vous le connaissez donc?

--Pas le moins du monde.

--Maître, dit naïvement Shoking, je vous ai vu faire hier des choses extraordinaires, mais j'avoue que ceci dépasse mon intelligence.

Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.

--Tu en verras bien d'autres, fit-il.

Et il doubla le pas et ils arrivèrent à Trafalgar palace en causant ainsi, et sans que l'homme gris s'expliquât plus clairement.

Puis, remontant Haymarket, ils longèrent un moment Piccadilly, et se dirigèrent vers Saint-Gilles. L'abbé Samuel avait changé de logis. Il occupait maintenant, sur la place des Sept-Quadrants, un petit appartement situé au troisième étage et dont les fenêtres donnaient sur la rue. En levant la tête l'homme gris vit de la lumière. Le prêtre était levé sans doute déjà.

Il était d'ailleurs cinq heures du matin, et l'abbé Samuel disait sa messe à six heures.

Les maisons anglaises n'ont pas de concierge.

Dans les beaux quartiers chacun a sa maison; dans les rues commerçantes, si une maison a plusieurs locataires, chacun a sa sonnette et le visiteur lit le nom de la personne qu'il va voir au-dessous du cordon. Mais dans les quartiers populeux et misérables, les choses sont simplifiées.

La porte ferme au loquet; chaque locataire n'a, pour que cette porte s'ouvre, qu'a presser un petit ressort, véritable jouet de polichinelle que tout le monde possède. La porte de la maison qu'habitait l'abbé Samuel était munie de ce ressort. L'homme gris appuya son doigt dessus et la porte s'ouvrit. Alors Shoking et lui se trouvèrent à l'entrée d'une allée noire au bout de laquelle était un escalier tournant. L'homme gris et Shoking connaissaient les êtres de la maison, et ils montèrent sans lumière jusqu'à la porte du jeune prêtre sous laquelle passait un filet de clarté. L'homme gris frappa; l'abbé Samuel, qui achevait de s'habiller, ouvrit aussitôt. Le premier lui dit vivement:

--Monsieur l'abbé, il faut vous hâter, descendre à Saint-Gilles et n'en plus sortir.

--Pourquoi? demanda le prêtre, étonné.

--Vous connaissez un homme du nom de Paddy?

--Oui. C'est lui qui m'a prévenu qu'on devait rechercher John Colden dans le clocher de Saint-George.

--Eh bien! Paddy est mort.

--Mort! exclama l'abbé Samuel.

--Mort assassiné! Et on vous accuse de sa mort!

--Oh! fit l'abbé Samuel en reculant, tandis que l'indignation colorait son visage.

En ce moment, des pas retentirent dans l'escalier, et Shoking eut un geste d'effroi. Venait-on déjà arrêter l'abbé Samuel? L'homme gris s'était placé résolument devant la porte et il avait tiré un poignard de son sein prêt à défendre le prêtre jusqu'à la dernière extrémité.

XLI

Les pas continuaient à monter, et il y eut un moment d'anxiété et de silence entre Shoking, l'homme gris et l'abbé Samuel.

--On n'arrivera jusqu'à vous qu'en passant sur mon corps, dit l'homme gris.

--Remettez votre poignard dans sa gaine, dit le prêtre. A Dieu ne plaise que, pour moi, une goutte de sang soit jamais versée!

Il n'eut pas le temps d'en dire davantage.

Les pas s'étaient arrêtés sur l'étroit palier de l'escalier et on venait de frapper à la porte.

--Qui est là? demanda l'abbé Samuel.

Une voix répondit en patois irlandais:

--Deux hommes qui ont besoin du prêtre qui répand la charité autour de lui.

Le visage de Shoking se dérida. Seul, l'homme gris demeura le sourcil froncé. Mais l'abbé Samuel ouvrit. Ils se trouvèrent alors en présence de deux hommes misérablement vêtus et qu'il était facile de reconnaître pour deux de ces Irlandais qui logent aux environs de Drurylane et qui ont pour profession de porter des bagages et des colis, dans les gares de chemins de fer; L'abbé Samuel connaissait l'un d'eux.--Ah! c'est toi, Tom, dit-il. Que me veux-tu?

--Ma femme est accouchée voici huit jours répondit l'Irlandais en pleurant. Nous n'avions pas d'argent pour avoir du charbon. D'ailleurs ça ne nous eût pas avancés beaucoup; car, il y a deux mois, n'ayant plus de pain, nous avons vendu le poêle. Mon enfant est mort en naissant ma pauvre femme a eu froid, et la fièvre l'a prise.

Moi je ne suis pas médecin, et nous sommes trop pauvres pour que j'ose aller en chercher un, mais mon camarade que voilà dit qu'elle est au plus mal. Alors, j'ai pensé à vous, mon père. Je ne veux pas que ma pauvre femme meure sans confession.

--Je vous suis, dit l'abbé Samuel, attendez-moi.

Et il passa dans la deuxième chambre de son humble logis, ouvrit un tiroir et dans ce tiroir il prit quelques pièces de menue monnaie, afin de secourir sur-le-champ cette détresse dont on lui faisait un si navrant tableau. Mais l'homme gris l'avait suivi.--Monsieur l'abbé, dit-il avec émotion, au nom du ciel écoutez-moi.

--Parlez, fit le jeune prêtre étonné.

--Je vais aller avec cet homme, je verrai sa femme; vous le savez, je suis un peu médecin; si réellement elle est en danger de mort, je viendrai vous chercher, et alors arrivera que pourra.

--Mais pourquoi me proposez-vous cela? Il faut que j'aille où mon devoir m'appelle, dit le prêtre.

--Je ne sais... un pressentiment. Et si c'est un piège, si nos ennemis ont gagné ces deux misérables?

--Non, cela est impossible. Tom est un honnête homme. Mais cela fût-il vrai, je ne dois pas hésiter. Et le prêtre rejoignit Tom et son compagnon, et leur dit: Allez, je vous accompagne.

--Nous aussi, dit l'homme gris. Il fit un signe à Shoking et tous deux descendirent les premiers, de façon que le prêtre et les Irlandais étaient encore dans l'escalier qu'ils étaient, eux, dans la rue. La place des Sept-Quadrants était déserte. Londres n'est pas une ville matinale; les boutiques ne s'ouvrent guère avant huit heures du matin, et les balayeurs n'arrivent qu'à six. L'homme gris se sentit un peu rassuré.

--Où demeures-tu? demanda l'abbé à Tom.

--A deux pas d'ici, au coin d'Henrietta street, dans Covent Garden.

--Allons, dit le prêtre.

L'homme gris et Shoking suivirent.--Après cela, dit le premier à l'oreille de l'ex-lord Wilmot, je crois que nous nous effrayons à tort. La justice anglaise n'est pas très-expéditive. Dans le Southwark, on accuse l'abbé Samuel d'avoir fait assassiner Paddy; mais le magistrat de police n'a certainement pas encore fini son enquête. Quand il aura terminé, il ira tranquillement se coucher, et ce ne sera que vers dix ou onze heures qu'il transmettra son procès-verbal à Scotland yard.

--Alors vous pensez que l'abbé Samuel aura le temps de revenir à Saint-Gilles?

--Oui.

Shoking respira.--Nous avons eu peur, dit-il; mais ça peut arriver à tout le monde.

Le prêtre, les deux Irlandais, l'homme gris et Shoking descendirent d'un pas rapide Saint-Martin's lane, et ils tournaient l'angle de _Longacre_, lorsque l'homme gris serra vivement le bras de Shoking.--Qu'est-ce? fit celui-ci.

--Regarde sur le trottoir, fit l'homme gris à voix basse.

--Je vois trois policemen arrêtés et causant tout bas, mais on rencontre cela à chaque instant.

--Dieu t'entende!

Le prêtre marchait d'un pas rapide, et les deux Irlandais avaient peine à le suivre. Tout à coup les trois policemen disparurent. On eût dit qu'une trappe de théâtre s'était ouverte subitement sous leurs pieds. Il n'en était rien, cependant. Les trois policemen avaient pris un de ces passages si nombreux à Londres, que seuls les gens du quartier connaissent, et qui abrègent singulièrement les distances. Le prêtre et sa suite continuaient leur chemin, et ils arrivèrent, dix minutes après, au coin d'Henrietta street.

--C'est ici, dit Tom, en tâtonnant sur une porte pour trouver le ressort qui servait à l'ouvrir. Mais, en ce moment, les trois policemen reparurent et s'avancèrent. L'un d'eux dit à l'abbé Samuel:

--Qui êtes-vous?

--Je m'appelle Samuel, dit-il en reculant d'un pas.

--Vous êtes prêtre catholique desservant à Saint-Gilles?

--Oui, dit encore le prêtre.

--Au nom de la loi et par ordre du lord chief-justice, je vous arrête, dit le policeman. Shoking jeta un cri. Mais l'homme gris le saisit rudement par le bras?--Tais-toi, dit-il, ce que j'avais prévu est arrivé. Maintenant il s'agit de tâcher de le sauver, et ce n'est pas la violence qu'il faut employer. Et, sur ces mots, il entraîna Shoking, et tous deux prirent la fuite.

XLII

Comment les pressentiments sinistres de l'homme gris l'emportaient-ils sur ses calculs?

Et comment pouvait-il se faire que le lordchief-justice eût déjà signé un ordre d'arrestation concernant l'abbé Samuel, alors que le magistrat de police avait à peine terminé son enquête, à cette heure-là? C'était là ce qui paraissait incompréhensible à l'homme gris et ce que nous allons cependant expliquer.

On se souvient qu'un homme s'était éclipsé, dans le passage au moment où Lisbeth accusait formellement l'abbé Samuel du meurtre de son époux, et que cet homme n'était autre que le révérend Peters Town.

Comment ce chef occulte de la religion anglicane, cet homme qui du fond de sa maisonnette d'Elgin Crescent, exerçait un pouvoir plus grand peut-être que l'archevêque de Canterbury à Lambeth palace, se trouvait-il en ce moment-là, dans le Southwark? Était-ce par hasard? Assurément non.

On se rappelle que Paddy avait fait à miss Ellen la confidence que selon lui, John Colden était caché dans le clocher de Saint-George.

Miss Ellen ne s'y était pas trompée. L'hôte mystérieux de la cathédrale catholique n'était point John Colden, mais bien l'homme gris, et elle avait fait part de cette découverte à son mystérieux associé, le révérend Peters Town.

Or, depuis le matin, ivre de rage, le prêtre anglican avait juré la perte du prêtre catholique.

Pas plus que miss Ellen il ne doutait de la complicité morale de l'abbé Samuel dans l'enlèvement du condamné à mort; mais cette complicité, il fallait la prouver. Or, le révérend Peters Town avait fait ce raisonnement, qui n'était pas dépourvu de sagesse.

--Si l'homme qu'on accuse d'avoir coupé la corde du pendu avec une balle chassée par un fusil à vent et que la police cherche vainement, est réellement caché dans Saint-George, il est probable que l'abbé Samuel le visite de temps en temps, et plutôt la nuit que le jour. Par conséquent, il faut établir une souricière aux abords de Saint-George.