Les misères de Londres, 3. La cage aux oiseaux
Chapter 9
--Eh bien! va, je t'écoute.
En temps ordinaire, c'est-à-dire quand sa besogne chôme, Calcraff se lève de bonne heure.
--Fort bien.
--Une vieille femme, qui lui sert de servante, lui fait à déjeuner.
Il mange et s'en va.
--Sais-tu où?
--Il se promène tantôt dans les docks, tantôt dans les beaux quartiers du West-End, où il est moins connu de vue et où il n'a pas peur que les enfants le poursuivent en le huant.
Il lunch dans la première taverne venue, va prendre son repas du soir, tout seul, un peu partout, boit deux ou trois chopes de bière et rentre chez lui.
Jamais il ne parle à personne.
--Et lorsqu'il a une exécution à faire?
--Alors ses habitudes sont un peu changées.
--Comment cela?
--La veille au matin, Jefferies, son valet, arrive au petit jour, et Calcraff lui donne ses ordres.
C'est Jefferies qui s'occupe de faire dresser l'échafaud pendant la nuit; c'est lui qui emporte la corde et le bonnet noir. Calcraff ne touche à rien jusqu'au dernier moment.
Il passe la journée hors de chez lui, comme à l'ordinaire, mais les gens qui l'ont vue luncher assurent qu'il ne boit que de l'eau.
Au lieu de rentrer tard, comme à l'ordinaire, il revient chez lui à la nuit tombante et se couche aussitôt.
--Sans avoir soupé?
--Sans avoir soupé, car il paraît qu'il n'a le courage de remplir son triste métier qu'à la condition d'avoir l'estomac libre et la tête calme.
A deux heures du matin, il se relève, s'habille et boit une tasse de lait.
Puis il s'enveloppe dans son waterproof et s'en va à Newgate attendre l'heure de l'exécution.
--Tout cela est parfait, dit l'homme gris, mais je voudrais bien savoir ce que Jefferies et lui se disent quand le valet vient recevoir les ordres du maître, et pour cela, il faut que je reste ici. Mais toi, tu peux t'en aller.
En même temps, l'homme gris tira de sa poche une dizaine de guinées et les mit dans la main du rough, frémissant à ce contact.
--Mais, dit celui-ci, vous oubliez une chose.
--Laquelle?
--La corde de pendu.
--Ne t'inquiète pas de cela, j'en aurai. Prends ton argent et va te coucher.
Le rough ne se le fit pas répéter.
L'homme gris l'accompagna jusqu'à la porte, et quand il fut sorti, il s'enferma.
Puis il revint auprès du trou qu'il avait percé, se pencha de nouveau et regarda.
Le filet de lumière avait disparu.
Calcraff avait éteint sa lampe, et il dormait, car un ronflement sonore se faisait entendre de l'autre côté de la porte du laboratoire.
Alors l'homme gris tira de sa poche deux autres objets qui eussent bien plus encore excité la curiosité de John le rough s'il eût été encore là.
C'était d'abord une petite boule de cuivre de la grosseur d'une bille à jouer, suspendue à un long fil de laiton.
Elle était du calibre de la tarière, et, par conséquent, elle passa librement à travers le trou du plancher et, dévelopant le fil de laiton, l'homme gris la laissa descendre jusqu'au sol du laboratoire.
Le second objet qu'il plaça auprès du trou et dans lequel il incrusta le bout du fil de laiton était une petite boîte en métal de dix pouces de longueur.
Cette boîte se trouvait donc en contact, à travers le plancher, par le fil de laiton, avec la petite boule qui était descendue dans le laboratoire.
Alors l'homme gris tourna une petite vis qui se trouvait sur la surface supérieure de la boîte.
Soudain un crépitement se fit, suivi de myriades d'étincelles et la petite boule de cuivre flamboya, représentant sur sa surface tout ce que le laboratoire renfermait.
C'était un appareil à lumière électrique que l'homme gris venait de mettre en activité; et le laboratoire, inondé par une clarté bleuâtre, se refléta tout entier sur la petite boule de cuivre et l'homme gris put en examiner en détail les moindres objets.
--A présent, dit-il, je sais ce que je voulais savoir, et je vais attendre Jefferies.
Il tourna la vis de la petite boîte en sens inverse et la lumière s'éteignit.
Puis il retira la boule de cuivre et le fil de laiton, remit le tout dans sa poche et, s'allongeant sur le parquet et se roulant dans son manteau, il attendit le point du jour.
* * * * *
Pendant ce temps, Betty dormait toujours sur le banc de Well close square et rêvait qu'elle était la femme de l'homme gris, le gaillard assez robuste pour avoir battu Williams le terrible.
XXIX
Le lendemain, vers huit heures du matin, les misérables habitants de Well close square virent Jefferies sortir de chez Calcraff.
Il emportait un paquet enveloppé de serge verte.
--Ah! ah! dirent quelques-uns, c'est toujours pour demain, à ce qu'il paraît.
Il y avait un groupe de roughs à la porte du public-house qui occupait le rez-de-chaussée de la maison habitée par le bourreau.
--Quoi donc qui est pour demain? demanda une balayeuse qui se réconfortait d'un verre de gin.
--L'exécution de John Colden, répondit un jeune homme, ne voyez vous pas Jefferies qui passe?
--Hé! Jefferies? cria la balayeuse.
Le valet du bourreau s'arrêta.
--Venez donc boire un verre de gin avec nous, si vous n'êtes pas trop fier, reprit cette femme qui était jeune et ne manquait pas de beauté sous ses haillons.
--Quelle drôle d'idée de vouloir boire avec Jefferies! dit un autre rough.
--C'est mon idée. Qu'est-ce que cela vous fait?
Jefferies s'était arrêté hésitant.
--Allons, vieux, dit un des hommes qui se trouvaient sur le seuil du public-house, est-ce que vous allez nous refuser?
--Non, dit Jefferies.
Et il s'approcha et porta la main à son bonnet.
Jefferies était fort pâle et ses yeux rouges disaient qu'il avait pleuré.
Un rough qui demeurait dans Parmington street lui dit:
--Comment va ta fille?
--Mal, dit Jefferies d'une voix étouffée. Elle est chez un lord qui m'avait promis de la guérir, mais je n'y crois guère. Hier elle était plus faible encore que de coutume.
Et deux larmes tombèrent des yeux de Jefferies et roulèrent lentement sur ses joues creuses.
--C'est donc pour demain? fit la balayeuse.
Jefferies tressaillit.
--Oui, c'est pour demain, dit-il.
--La corde est là-dedans, n'est-ce pas?
Et la jeune femme toucha le paquet.
Jefferies se recula vivement.
--N'y touchez pas, dit-il, n'y touchez pas!...
--Pourquoi?
--Cela porte malheur.
--Ah! mais non, je n'ai jamais entendu dire ça, au contraire, reprit la balayeuse. De la corde de pendu! c'est de la réussite.
--Pas quand elle est neuve, dit Jefferies.
--Elle est donc neuve?
--Oui, l'autre était usée; John Colden est un solide gaillard à ce qu'on dit. Il ne faut pas que la corde casse.
--Hé! Jefferies, dit un rough, tu parles bien à ton aise de la mort d'un homme.
--L'habitude, fit un autre.
--Et puis, dit la balayeuse, il faut bien gagner sa vie.
Jefferies était fort pâle, et ce fut d'une main fiévreuse qu'il porta à ses lèvres le verre de gin que le land lord lui versa.
La balayeuse reprit:
--Tu ferais bien grâce à John Colden si on te promettait la vie de ta fille, hein?
Le malheureux devint livide.
--Ah! je crois bien, fit-il; mais serait-ce possible? Ce n'est pas moi qui pends, c'est Calcraff.
--Et puis, dit un des buveurs, Calcraff n'est qu'un instrument. Quand il refuserait de pendre John Colden, ça n'y ferait pas grand'chose, on ferait venir le bourreau de Manchester ou de Liverpool.
--C'est encore vrai.
--Nous tuons, dit tristement Jefferies, mais nous n'avons pas le droit de faire grâce.
Et il reposa le verre sur le comptoir et se sauva à toutes jambes, tandis que la balayeuse disait:
--J'ai touché la corde de pendu, c'est toujours ça.
Jefferies marchait d'un pas inégal et saccadé, tantôt rapide, tantôt lent.
Il se parlait à lui-même, et le nom de Jérémiah venait sans cesse à ses lèvres.
C'est que le malheureux père, qui avait vu sa fille la veille au soir, l'avait trouvée plus pâle, plus défaillante encore que de coutume, et malgré l'assurance de lord Vilmot et de ce médecin inconnu qui répondait de la sauver, il était parti la mort dans l'âme.
Comme il rentrait chez lui, le landlord du public-house voisin, chez lequel il allait boire quelquefois, l'avait appelé et lui avait dit:
--Calcraff est venu.
--Oh! s'était écrié Jefferies, je ne sais plus comment je vis, je sais pourquoi!
--Il vous attend demain matin.
Jefferies était monté chez lui et s'était couché.
Le lendemain matin, après une nuit d'insomnie pendant laquelle il n'avait cessé de balbutier le nom de son enfant, Jefferies s'était habillé à la hâte et avait couru chez Calcraff.
Calcraff lui avait dit:
--C'est pour demain. Prends les outils et veille à ce que tout soit prêt.
Puis il lui avait remis une corde neuve, ainsi que les crochets destinés à la fixer, et le bonnet de laine noire qui devait recouvrir la tête du condamné au moment suprême.
Puis il lui avait dit encore:
--Comment va ta fille?
Jefferies n'avait pas répondu, et quand il était sorti de chez Calcraff et que les roughs du public-house l'avaient appelé, ils avaient pu voir comme il était pâle et anéanti.
Donc Jefferies s'en alla.
Il revint dans Parmington street et monta chez lui la corde, le bonnet noir et les crochets.
Puis il redescendit et sauta dans un cab.
Jefferies n'était pas assez riche pour aller autrement qu'à pied, sauf lorsqu'il s'agissait du service de l'État.
Ces jours-là, le bourreau et son aide avaient une indemnité de voiture pour aller prévenir les gardiens des bois de justice.
En France, le bourreau a l'échafaud démonté dans sa maison.
En Angleterre, les bois de justice sont confiés à deux sous-aides qui logent dans un quartier éloigné.
Ces deux hommes ont pour mission de dresser l'échafaud, qu'ils apportent démonté, pendant la nuit, sur une petite charrette traînée par un vieux cheval.
Il occupait une maison dans Mill en road, dans l'extrême East-End, tout à côté d'un cimetière.
Ce fut donc à Mill en road que Jefferies se fit conduire.
Puis, quand il eut transmis les ordres de Calcraff, au lieu de revenir dans Parmington-street, il pria le cocher de le conduire, dans Hampsteadt.
Mais il le fit arrêter au bas de Heath mount, le paya et le renvoya.
Ensuite il continua son chemin à pied, et, à mesure qu'il avançait, sa marche devenait plus lente, plus irrégulière, et, malgré lui, il s'arrêtait, comme si les forces lui eussent manqué tout à coup.
C'est que chaque fois qu'il franchissait la grille de ce joli cottage où était sa fille, son coeur cessait de battre, et il s'attendait à quelque nouvelle sinistre.
Cette fois encore, il s'arrêta à dix pas de la grille et s'assit sur une borne, attachant un oeil anxieux sur la maison où tout paraissait tranquille.
Enfin, une fenêtre s'ouvrit.
Et, à cette fenêtre, Jefferies vit apparaître l'homme gris.
Celui-ci le salua de la main et lui cria:
--Ça va mieux!
Le coeur de Jefferies retrouva ses pulsations.
En deux bonds il traversa la rue et arriva tout affolé dans le jardin.
L'homme gris était descendu et venait à sa rencontre.
--Mon ami, lui dit-il, hier je pouvais douter encore; aujourd'hui je ne doute plus, et il dépend de vous que votre fille vive!
--De moi! exclama Jefferies frémissant.
--De vous, répéta l'homme gris.
Et il prit le valet du bourreau par le bras et le fit entrer dans la maison.
XXX
Comment la vie de Jérémiah pouvait-elle dépendre de Jefferies?
Pour le comprendre, il faut nous reporter à une heure plus tôt et pénétrer dans cette chambre aux murs enduits de goudron, dans laquelle Jérémiah avait été transportée une douzaine de jours auparavant.
Trois personnes s'y trouvaient réunies et causaient à voix basse.
Il était à peine jour au dehors, et une veilleuse brûlait encore sur la cheminée.
Jérémiah dormait.
La jeune fille était fort pâle, mais son sommeil était régulier, et on n'entendait plus retentir cette respiration sifflante des premiers jours.
Les trois personnes qui causaient tout bas au pied du lit étaient Suzannah l'Irlandaise, l'abbé Samuel et Shoking.
Shoking disait:
--Ce pauvre Jefferies s'en est allé bien triste hier.
--Il est vrai, répondit l'abbé Samuel, que la malade, qui semblait renaître à la vie depuis quelques jours, est retombée hier soir.
--Hélas! soupira Suzannah, je crois bien que le mal est sans remède.
--Oh! non, dit Shoking, l'homme gris a promis de la sauver, et il la sauvera.
L'abbé Samuel ne répondit rien.
--Avez-vous remarqué, dit Shoking, que chaque matin, jusqu'avant-hier, l'homme gris allumait un réchaud, sur les charbons ardents duquel il répandait une poudre brune, laquelle se dégageait aussitôt en une fumée épaisse qui remplissait la chambre et exhalait une odeur âpre?
--Oui, dit Suzannah.
--Et lorsque Jérémiah avait respiré cette odeur, elle se sentait soulagée sur-le-champ, l'oppression disparaissait et de belles couleurs roses revenaient à ses joues.
--Tout cela est vrai, dit Suzannah.
--Hier matin, continua Shoking, l'homme gris n'a point recommencé: pourquoi?
--Je l'ignore, dirent à la fois l'abbé Samuel et Suzannah.
--Je le sais, moi, dit Shoking.
--Ah!
--Mais, attendez. Jusqu'à hier, quand Jefferies venait, il voyait sa fille allant mieux et l'espoir lui revenait au coeur, et il pleurait de joie, le pauvre homme.
--Oui, dit Suzannah, mais hier il est parti la mort dans le coeur.
--C'est que le mal paraissait avoir repris tout son empire.
C'est l'homme gris qui l'a voulu ainsi.
--Mais pourquoi? demanda encore Suzannah.
--Parce que l'homme gris a son projet. Mais chut!
Et Shoking, à l'oreille de qui un bruit extérieur était venu mourir, Shoking se leva et s'approcha de la croisée.
Une voiture venait de s'arrêter devant la grille et de cette voiture descendait l'homme gris, enveloppé dans un large manteau qui le couvrait de la tête aux pieds.
Shoking courut à sa rencontre et lui prit le manteau, lorsque l'homme gris, l'ayant ouvert lui apparut dans cet humble costume qu'on lui voyait le soir à la taverne du Cheval-Noir.
Shoking lui prit la main et lui dit avec émotion:
--Maître! maître! venez vite, la pauvre petite est bien mal.
L'homme gris le suivit sans mot dire.
Il entra dans la chambre où Jérémiah dormait toujours.
--Voyez comme elle est pâle dit Shoking.
--Comme ses pauvres lèvres sont décolorées, ajouta Suzannah.
L'homme gris demeura impassible.
Alors il se tourna vers l'abbé Samuel et lui dit:
--Je la guérirai, si je le veux.
--Ah! vous le voudrez, n'est-ce pas? s'écrièrent à la fois le prêtre, la femme et le mendiant.
--Peut-être... cela dépendra de Jefferies, attendons qu'il vienne.
--Je comprends, murmura Shoking, c'est un échange d'existences qu'il va lui proposer.
Une heure après, Jefferies arrivait et nous avons vu l'homme gris aller à sa rencontre et lui dire:
--La guérison de votre fille dépend de vous.
Il l'entraîna stupéfait dans la chambre de la malade.
Voyant sa fille immobile, Jefferies chancela et crut qu'elle était morte.
Mais le sourire n'avait point abandonné les lèvres de l'homme gris.
--Elle dort, dit-il, et, je le répète, sa vie est entre vos mains.
--Ah! dit Jefferies tombant à genoux, que puis-je donc faire pour sauver mon enfant?
--Je te le dirai tout à l'heure.
Alors il se tourna vers Shoking et lui dit:
--Viens avec moi.
Shoking le suivit, laissant Jefferies debout et les yeux pleins de larmes au chevet de sa fille endormie.
Quelques minutes s'écoulèrent, puis on vit reparaître l'homme gris et Shoking.
Ce premier tenait à la main un petit coffret en bois des îles.
L'autre portait dans ses bras un fourneau rempli de charbons ardents.
Alors Shoking posa le réchaud au milieu de la chambre, l'homme gris ouvrit le coffret, qui était plein de cette poudre noirâtre dont il s'était déjà servi, et il en répandit le contenu sur le brasier.
Soudain une fumée épaisse monta lentement dans la chambre et en quelques minutes l'eut envahie à ce point que les quatre personnes qui entouraient la malade ne purent se voir au travers.
Cela dura environ un quart-d'heure.
Puis la fumée s'éclaircit peu à peu et gagna les murs, se dissipant insensiblement au milieu.
Les murs goudronnés semblaient l'attirer et l'absorber à mesure.
--Regarde ta fille à présent, fit l'homme gris à Jefferies.
O miracle!
La pâleur de la malade avait disparu, de belles couleurs rosées se répandaient sur ses joues et sa respiration, si faible tout à l'heure qu'on eût pu croire qu'elle était éteinte et que Jérémiah était morte, sa respiration se faisait entendre avec une régularité sonore.
Jefferies jeta un cri.
Ce cri éveilla Jérémiah.
Elle ouvrit les yeux et reconnut son père.
Alors un sourire angélique vint à ses lèvres.
Jefferies se pencha sur elle et la couvrit de baisers furieux.
Et ses larmes brûlantes tombaient une à une sur le doux visage de la jeune fille.
--Ah! cher père, dit-elle, j'ai été bien malade hier, et j'ai cru que c'était fini... mais aujourd'hui, je sens que ça va mieux... beaucoup mieux...
Elle fit un léger effort et se remit sur son séant.
Et apercevant le prêtre, elle lui adressa un autre sourire; puis elle vit Suzannah, et lui tendit la main.
--Ah! père, père, dit-elle d'une voix remplie de caresses, si je pouvais vivre, comme je serais heureuse! Si tu savais comme on est bon pour moi... ici!...
--Je le sais, dit le pauvre père en pleurant.
L'homme gris lui mit alors la main sur l'épaule et lui dit:
--Suis-moi.
Et Jefferies obéit, et il l'entraîna dans le corridor voisin.
--Écoute, lui dit-il alors. Si je renouvelle trente fois encore l'expérience que je viens de faire, tu pourras emmener ta fille, non plus en voiture, mais à pied, te donnant le bras et respirant avec ivresse le grand air.
--Oh! vous le ferez, n'est-ce pas? dit Jefferies, qui voulut se mettre à genoux.
L'homme gris l'arrêta.
--Mais, dit-il, tu ne sais pas le prix de cette poudre noire que je verse dans le charbon enflammé?
Jefferies frissonna.
--Mon Dieu! dit-il en levant les yeux au ciel, vous savez que je suis pauvre et misérable: ne viendrez-vous pas à mon aide?
--Ah! dit l'homme gris, ce n'est pas avec de l'or qu'on la pourrait payer, Jefferies, cette précieuse substance qui peut sauver ta fille.
--Et avec quoi donc, seigneur? s'écria le pauvre diable qui, en ce moment, suspendit son âme tout entière aux lèvres de l'homme gris.
--Avec la vie d'un homme, répondit-il.
Et alors Jefferies le regarda, en proie à un effroi indicible.
XXXI
--La vie d'un homme, la vie d'un homme! murmurait Jefferies avec un accent désolé; oh! je n'en ai qu'une à vous offrir. C'est la mienne. Prenez-la... mais sauvez ma fille.
--Tu ne m'as pas compris, dit l'homme gris, suis-moi encore.
Et il le fit redescendre au rez-de-chaussée, dans ce petit salon où Shoking s'était trouvé, quelques jours auparavant, métamorphosé en lord Vilmot.
Auprès de la cheminée pendait un tuyau de caoutchouc qui correspondait avec la chambre de la malade.
L'homme gris approcha de ses lèvres l'embouchure d'ivoire de ce tuyau, et dit:
--Suzannah, descends.
Jefferies était comme un homme privé de raison et se demandait, en regardant l'homme gris, ce que celui-ci voulait dire.
Suzannah descendit.
--Regarde cette femme, dit alors l'homme gris.
--C'est un ange, dit Jefferies, elle a veillé ma pauvre enfant chaque nuit.
--Et depuis huit jours elle a bien pleuré, va.
A ces derniers mots de l'homme gris, Suzannah cacha sa tête dans ses mains et fondit en larmes.
--Cette femme qui a veillé ton enfant, reprit l'homme gris d'une voix émue et grave, cette femme qui l'a soignée avec le dévouement d'une soeur, faisant taire sa propre douleur, sais-tu qui elle est?
--Non, balbutia Jefferies.
--Eh bien! c'était la compagne dévouée, la femme devant Dieu d'un homme que tu as connu, d'un homme qui est mort... et mort par toi...
Jefferies recula, frissonnant.
--C'était la femme de Bulton, acheva l'homme gris.
Et cette fois, le valet du bourreau poussa un cri d'horreur et tomba à genoux.
Jamais peut-être il n'avait compris son infamie comme il la comprenait en ce moment.
--Eh bien! reprit l'homme gris, cette femme, qui est une soeur pour ta fille, tu n'as pas seulement tué l'homme qu'elle aimait, tu vas faire plus encore...
Jefferies, les cheveux hérissés, regardait tour à tour l'homme gris et Suzannah, et son coeur se remplit d'une ténébreuse épouvante.
--Tu es allé ce matin dans Well close square, reprit l'homme gris.
Jefferies sentit ses cheveux se hérisser.
--Calcraff t'a donné ses ordres...
Pâle comme un mort, Jefferies baissa la tête.
--Tu as emporté de chez lui, avant de venir ici, un paquet recouvert d'une serge verte. Ce paquet renfermait le bonnet noir et la corde...
Un cri sourd s'échappa de la poitrine de Jefferies.
--Demain tu passeras cette corde au cou d'un homme appelé...
Jefferies tremblait de tous ses membres, et en ce moment, il eût voulu mourir, car il pressentait quelque épouvantable révélation.
--Comment s'appelle ce condamné? dit encore l'homme gris.
--John Colden, murmura Jefferies d'une voix éteinte.
--Eh bien! demande à Suzannah qui est cet homme?
Et comme le valet de Calcraff attachait sur Suzannah un regard éperdu:
--C'est mon frère! dit-elle.
Alors Jefferies se leva tout d'une pièce.
Sa face pâle se colora tout à coup et il s'écria d'une voix vibrante et sauvage:
--Jamais! jamais! tuez-moi, si vous voulez, mais je n'aiderai point Calcraff.
--Au contraire, dit l'homme gris, il faut que tu l'aides, il faut que tu sauves John Colden. Si tu veux que ta fille vive, il faut que John Colden vive aussi.
La loi du talion était une loi de mort jusqu'à présent, j'en veux faire une loi de salut.
Jefferies, les cheveux hérissés, les yeux hagards ne répondait pas.
Il regardait l'homme gris, il semblait se demander comment lui, Jefferies, pouvait faire ce que le lord mayor et tous les aldermen réunis ne pourraient, c'est-à-dire accorder la vie à un homme condamné à mourir.
L'homme gris devina sa pensée.
--Je sais ce que tu vas me dire, fit-il, tu n'es pas la reine et tu ne saurais faire grâce.
--Hélas! dit Jefferies affolé.
--Tu n'es pas le bourreau, mais son valet... et tu ne passes pas la corde au cou du patient.
--Non, dit encore Jefferies.
Et il paraissait en proie à une sorte de délire.
L'homme gris le prit par la main:
--Calme-toi, dit-il, tâche de retrouver ton sang-froid; je sauverai ta fille!
--Vous la sauverez!
--Oui, si tu me promets de faire ce que je te demande, et tu vas voir que ce que je te demande est possible.
Jefferies se sentait un peu soulagé, et ce fut avec une sorte d'avidité qu'il leva de nouveau les yeux sur son interlocuteur.
--Écoute-moi bien et réponds-moi nettement, reprit l'homme gris:
Si Calcraff était malade, le remplacerais-tu?
--Non. On ferait venir l'exécuteur de Manchester ou de Liverpool.
--Sans doute, si on avait le temps. Mais suppose une chose. Il est six heures et demie du matin, l'échafaud est dressé, le peuple s'agite et gronde à l'entour de Newgate. Le condamné est prêt... les draps blancs entre lesquels il doit traverser la cuisine sont tendus, et le malheureux s'achemine vers la fatale porte, soutenu par Calcraff et par le prêtre.
--Eh bien? demanda Jefferies qui ne comprenait pas.
--Calcraff n'a plus que quelques pas à faire, poursuivit l'homme gris. Tout à coup, il s'arrête, chancelle, et se trouve mal. Aura-t-on le temps d'envoyer chercher le bourreau de Manchester?
--Oh! non.
--Alors, c'est toi qui feras la besogne de Calcraff.
--Oui, mais Calcraff se porte bien.
--Qui sait?
Et, posant de nouveau la main sur l'épaule de Jefferies, l'homme gris ajouta:
--Sans moi, ta fille serait morte depuis huit jours, et cependant elle vivra. Crois-tu donc que je ne puisse faire des choses impossibles en apparence?
Jefferies le regardait toujours.
--Écoute encore, reprit-il. Ce que je te disais tout à l'heure arrivera. Au dernier moment, Calcraff tombera foudroyé. Alors c'est toi qui le remplaceras.
--Eh bien! fit Jefferries frémissant, que voulez-vous que je fasse?
--Tu passeras la corde au cou de John Colden.
--Bon.
--Tu lui enfonceras le bonnet sur les yeux.
--Et puis?
--Tu feras jouer la trappe et tu le lanceras dans l'éternité.