Les misères de Londres, 3. La cage aux oiseaux
Chapter 8
Il avait pris des mesures sans doute pour arracher John Colden à l'échafaud, mais il n'avait pas prévu sa déportation.
Enfin les craintes de l'homme gris se dissipèrent.
Le jury, après une longue délibération, rendit un verdict affirmatif.
John Colden était coupable de meurtre avec préméditation.
Un des soldats assis auprès de l'accusé se pencha vers son compagnon, tandis que les jurés délibéraient et lui dit:
--Ça va faire deux pour commencer l'année.
John Colden l'entendit:
--Alors, dit-il en souriant, c'est donc bien vrai qu'on a pendu Bulton ce matin?
--Sans doute, lui dit le soldat. N'avez-vous pas vu qu'on travaillait dans la Cage aux Oiseaux?
Alors John se rappela les deux ouvriers qui soulevaient une dalle quand il avait passé.
--C'est donc là le cimetière des suppliciés, dit-il.
--Oui.
--Ah! fit John Colden avec indifférence.
Et il attendit son sort.
Les jurés avaient repris leurs places et le juge venait de se couvrir.
--Levez-vous, John Colden, dit celui-ci avec émotion.
John se leva.
Alors le juge lui donna lecture de la déclaration du jury et des articles de la loi qui correspondaient à cette déclaration.
Puis il prononça, avec une émotion croissante, la peine de mort.
John s'inclina.
--Vous serez pendu le jeudi 8 janvier, dit-il encore, à moins que vous n'ayez une objection sérieuse à présenter contre cette date.
--Aucune, répondit John Golden.
* * * * *
Les débats, les plaidoiries et la réplique de l'attorney général avaient duré plusieurs heures.
Lorsque le condamné repassa dans la Cage aux Oiseaux, Bulton y dormait du dernier sommeil.
John tressaillit en voyant la dalle reposée et tout à l'entour un filet de plâtre blanc qui attestait que la tombe venait d'être scellée.
Puis il aperçut un B qu'on venait de graver sur le mur.
Alors il s'arrêta un moment sur la dalle voisine et, regardant sir Robert M...:
--C'est là que je serai, moi, n'est-ce pas? lui demanda-t-il.
Le sous-gouverneur ne répondit pas.
Seulement on aurait pu voir rouler une larme dans les yeux de cet homme qui riait toujours.
Et John Colden se remit en marche d'un pas ferme et la tête haute, murmurant:
--Mourir pour l'Irlande, ce n'est pas mourir c'est aller à Dieu!...
XXV
Cependant, plusieurs jours s'étaient écoulés, et l'heure fixée pour le supplice de John Colden s'avançait.
Encore quarante-huit heures, et l'échafaud qui s'était dressé pour Bulton se dresserait de nouveau pour John Colden.
Le peuple de Londres est comme celui de Paris.
Il est avide de ces lugubres tragédies qui n'ont d'autre rampe que les rayons blafards du petit jour.
Longtemps à l'avance, il s'occupe d'avoir une bonne place à ce spectacle de mort.
Plus favorisé que le peuple de Paris, qui s'en va quelquefois huit nuits de suite sur la place de la Roquette, celui de Londres sait l'heure et le jour, et ne se dérange pas inutilement.
Pendant les derniers jours qui précèdent l'exécution, le condamné devient le sujet de toutes les conversations, soit dans les tavernes et les public-houses, soit chez les pâtissiers et les marchands d'huîtres.
Au Wapping et dans White Chapel, on ne parle plus d'autre chose.
Le condamné, deux ou trois jours avant sa dernière heure, devient le lion du moment.
Ceux qui l'ont connu racontent sur lui une foule d'anecdotes, ceux qui ont eu le bonheur de pénétrer dans l'enceinte réservée au public, le jour de la cour d'assises, se complaisent à répéter les arguments de l'attorney général et la plaidoirie du solicitor, et le petit discours que le juge, en prononçant la peine de mort, a fait, les larmes aux yeux, au condamné.
En Angleterre, le pari est tellement dans les moeurs, que le moindre événement est un prétexte à gageures.
On engage donc des paris sur le jour de l'exécution, l'heure, la température du moment, le courage ou la faiblesse du condamné.
Mourra-t-il bien ou mal?
Telle est la question.
Un pari formidable s'était engagé là-dessus, au Blak-horse, le public-house fameux que nous connaissons, et dans la cave duquel trônait majestueusement mistress Brandy.
C'était le six janvier, et l'exécution devait avoir lieu le huit.
La cave du Cheval-Noir était pleine.
Les deux garçons de mistress Brandy ne suffisaient point à servir les chopes de bière, à verser le gin dans les verres et à préparer des sherry cobler pour les aristocrates de l'endroit, car il y a des aristocrates partout, même au Wapping.
Il y avait de tout ce soir-là, et disons-le tout de suite, les marins étaient en si grand nombre que les voleurs se trouvaient en minorité.
Parmi les premiers, on voyait Williams, ce matelot aux cheveux et aux favoris rouges que l'homme gris avait terrassé, quelques jours auparavant.
Williams avait retrouvé toute sa faconde, toute sa forfanterie insolente.
Pendant un jour ou deux, il s'était tenu tranquille, mais comme l'homme gris n'avait pas reparu au Blak-horse, Williams s'était senti plus à l'aise et sa nature querelleuse avait repris le dessus.
Parmi les voleurs, on voyait également une de nos anciennes connaissances, Jak, dit l'Oiseau-Bleu.
Et enfin, il y avait aussi des dames, et parmi elles, cette affreuse Betty, qui voulait accaparer l'amour de Williams et avait essayé d'arracher les yeux à la pauvre Irlandaise.
Comme Betty n'en était encore qu'à son onzième verre de gin, elle conservait une lueur de raison et causait presque comme un être humain.
--Mon petit Williams, disait-elle, mon chéri, mon amour, n'est-ce pas que tu me conduiras dans Old Bailey demain soir? Nous irons de bonne heure, et nous arriverons les premiers.
Williams haussa les épaules:
--Cela ne m'amuse guère, moi, dit-il, d'attendre toute la nuit pour voir pendre.
--Il y a en face de la porte de Newgate un public-house où nous pourrons boire.
--Mais où tu ne verras rien, ricana le matelot.
--Par exemple! dit Betty.
--Non, tu ne verras rien, répéta Williams, car lorsque l'heure de l'exécution viendra, tu seras ivre morte.
On se mit à rire.
--Une belle chose, en vérité! continua Williams, d'un ton dédaigneux, que de voir un homme déjà mort de peur.
--Qui a dit cela? exclama une voix.
C'était la voix de l'Oiseau-Bleu qui s'était levé.
--Moi, dit Williams.
--Tu dis que John Colden sera déjà mort de peur?
--Oui.
--Je parie qu'il mourra bien, moi.
--Que paries-tu?
--Comme je suis sûr de gagner, je parie ce qu'on voudra.
--Une livre! dit Williams qui avait touché sa prime d'embarquement le matin même.
--Une livre? exclama-t-on de toute part, Williams parie une livre!
--Je la tiens, dit l'Oiseau-Bleu.
--Tu es donc riche? lui dit une femme à mi-voix.
--Je n'ai plus un penny, répondit Jak, mais je trouverai à dévaliser un cokney, ce soir ou demain.
--Moi, dit Williams, je propose de confier les enjeux à mistress Brandy.
--Non, dit Jak.
--Mais si, fit une autre voix. Hé! l'Oiseau-Bleu, je suis de moitié, si tu veux, et je dépose la guinée.
Celui qui venait de parler ainsi, n'était autre que ce rough déguenillé qui avait vu, quelques jours auparavant, Shoking, devenu lord Vilmot, descendre de voiture à la porte de Jefferies, le valet de Calcraff.
Et il jeta une guinée toute neuve sur le comptoir.
--De l'or! s'écria Jak, tu as de l'or, toi?
--Pourquoi pas!
Et le rough, prenant un air mystérieux:
--Williams, dit-il, je vous fais un autre pari.
--Lequel?
--Que nous avons bu et trinqué pendant tout l'hiver avec un membre du Parlement, sans nous en douter.
--Tu es ivre, dit Williams.
--Je crois plutôt qu'il est fou, ajouta l'Oiseau-Bleu.
--Ni l'un, ni l'autre, dit froidement le rough.
--Un membre du Parlement?
--Oui.
--Et où donc ça avons-nous bu avec lui?
--Ici.
Ce fut un éclat de rire général.
Il est même venu tous les soirs pendant plusieurs mois, continua le rough.
--Tu te moques de nous!
--Et c'était un bon compagnon, je vous jure?
Williams continuait à hausser les épaules.
--Comment donc s'appelait-il, ce membre du Parlement? demanda Jak en riant.
--Lord Vilmot.
--Connais pas! dit Williams.
--Ni moi, fit Jak.
--Ni personne, dit Betty, qui buvait son douzième verre de gin.
--Mais il avait pour nous un autre nom, fit le rough.
--Ah!
--Il s'appelait Shoking.
Cette fois l'éclat de rire devint gigantesque.
--Shoking, un lord! dit Jak.
--Shoking, membre du Parlement, fit Williams.
--Shoking! ah! Shoking! dit Betty, je me le rappelle... il couchait à la work'house de Mill en road.
Williams serra les poings.
--Je suis bon garçon, dit-il, mais je n'aime pas qu'on se moque de moi.
--Je ne me moque de personne.
--Et je vais te boxer, si tu ne nous fais des excuses à tous, continua l'irascible matelot.
--Des excuses! et pourquoi? fit le rough, qui serra les poings pareillement et s'apprêta à se défendre.
--Voilà Williams bien fier, dit ironiquement l'Oiseau-Bleu. On voit bien que l'homme gris n'est pas ici.
Williams entendit ce propos.
--Si tu parles de l'homme gris, dit Williams, qui laissa le rough tranquille et s'avança vers l'Oiseau-Bleu, je t'assomme.
Mais comme il levait le poing, un nouveau personnage apparut en haut des marches de l'escalier qui descendait dans la cave, et une pâleur mortelle couvrit aussitôt le visage du querelleur Williams.
Ce personnage qui se montrait ainsi tout à coup, c'était l'homme gris.
L'homme gris qu'on n'avait pas revu depuis le jour où il avait terrassé Williams.
Et Williams se prit à frissonner.
XXVI
Le peuple aura toujours le respect de la force brutale.
L'apparition de l'homme gris fut saluée par des hurrahs et par des acclamations:
On se souvenait qu'il avait vaincu Williams le terrible et le féroce; et il était juste qu'on lui payât un petit tribut d'admiration.
--Vive l'homme gris! s'écria-t-on de toute part.
--Voilà que Williams a peur, dit Jak, l'Oiseau-Bleu.
Williams serrait les poings et avait pris une pose de défense.
Mais l'homme gris vint à lui et lui tendit la main:
--Est-ce que lorsque deux hommes de coeur se sont battus, dit-il, ils ne deviennent pas amis?
Williams respira, et il prit la main qu'on lui tendait.
Jamais, autrefois, l'homme gris ne parlait à personne, si ce n'est à Shoking.
Mais ce soir-là il fut plus expansif.
--Hé! mes amis, dit-il, je crois qu'on se disputait ici?
--Mais non, répondit l'Oiseau-Bleu. C'était John qui nous racontait une histoire que personne ne voulait croire.
--Et... cette histoire?...
Le rough ne se fit pas prier.
--Je disais moi, fit-il, que Shoking était un lord et un membre du Parlement.
--Shoking?
--Vous le connaissez bien, dit l'Oiseau-Bleu.
--Sans doute, je le connais.
--Eh bien! convenez que ce que dit John n'a pas l'ombre du sens commun.
--Je ne suis pas de votre avis, dit froidement l'homme gris.
Cette réponse produisit une certaine sensation.
--Et, ajouta-t-il, John a raison.
--Comment! s'écria l'Oiseau-Bleu, Shoking est un lord?
--Oui. Seulement, il est fâcheux que John ait parlé.
--Pourquoi?
--Parce que le noble lord ne viendra plus ici, maintenant qu'on sait qui il est.
L'homme gris parlait avec un tel accent de conviction que personne n'osa plus mettre en doute l'opinion émise par le rough.
Celui-ci était triomphant.
--Puisqu'il en est ainsi, dit Williams, je te fais mes excuses, mon garçon.
Et, à son tour, il lui tendit la main, ajoutant:
--Veux-tu boire avec moi?
--Volontiers, dit le rough.
--Et vous, camarade?
Il s'adressait à l'homme gris.
--Je ne demande pas mieux, répondit celui-ci.
Et tous trois s'attablèrent.
--Puisque tu voulais m'assommer tout à l'heure, dit à son tour l'Oiseau-Bleu, il me semble que tu pourrais bien m'offrir un verre de gin.
--Fi donc! dit Williams, j'offre du porto.
--Ce Williams, cria Betty, qui en était à son quatorzième verre, il va boire sa prime en deux jours.
--Tais-toi, ou je te poche un oeil, répliqua brutalement Williams.
--Vous n'êtes pas galant, camarade, dit l'homme gris d'un ton de reproche.
--Elle m'ennuie, dit Williams.
--Tu auras ton verre de porto, dit l'homme gris: assieds-toi là, mignonne.
Et l'horrible créature prit pareillement place à la table de Williams.
Ce dernier commençait à être ivre.
Betty s'assit sur ses genoux, et il ne la repoussa point.
L'homme gris se pencha à l'oreille du rough.
--C'est pour toi que je viens ici, dit-il.
--Pour moi? fit le rough en tressaillant.
--Oui.
--Vous me connaissez donc?
--Moi, non; mais lord Vilmot te connaît...
--Je le crois bien, fit le rough avec orgueil.
--Et il m'a chargé d'une commission pour toi.
--Ah! vraiment?
--Où demeures-tu?
--A deux pas d'ici, dans Well close square.
--Au numéro 17, n'est-ce pas?
--Justement.
--Il y a un marchand de tabac au rez-de-chaussée de la maison?
--Oui.
--Et des femmes au second étage?
--C'est bien cela. Parmi les femmes dont vous parlez, il y a précisément Betty. Mais elle ne rentre jamais chez elle avant le jour.
--Quand elle rentre, dit l'homme gris en souriant, car elle doit souvent cuver son ivresse dans le ruisseau.
Le rough eut un clignement d'yeux affirmatif.
L'homme gris poursuivit:
--La maison a trois étages: tu demeures au troisième, les femmes au second; mais qui demeure au premier?
Le rough tressaillit.
Puis il se prit à sourire:
--Est-ce que vous ne le savez pas? fit-il.
--Non... ou plutôt... je tiens à ce que tu me le dises.
--Eh bien! c'est Calcraff.
--Le bourreau de Londres?
--Oui.
--Voilà justement pourquoi Shoking m'envoie ici, car, ajouta l'homme gris, s'il faut tout te dire, je suis un peu au service de Sa Seigneurie lord Vilmot; moi seul ici je savais qui il était.
--Et Sa Seigneurie vous envoie pour me parler?
--Oui.
--Que désire-t-elle?
L'homme gris et le rough causaient tout bas, et personne ne pouvait les entendre.
D'ailleurs Jak l'Oiseau-Bleu, Betty et Williams achevaient de se griser et ne regardaient que leurs verres.
--Tu penses bien, reprit l'homme gris, s'adressant toujours au rough, qu'un lord, membre du Parlement, qui s'en vient passer ses soirées au Black-horse, est un lord excentrique.
--Certainement, dit le rough.
--Et un lord excentrique a des caprices étranges.
--Bon!
--Pour le quart d'heure, lord Vilmot a une fantaisie qui lui trotte par la cervelle.
--Laquelle?
--Il voudrait avoir de la corde de pendu.
--En vérité!
--Il prétend que la corde de pendu porte bonheur, et qu'il a des sommes très-fortes engagées aux prochaines courses d'Epsom.
--Je commence à comprendre, dit le rough. Il vous a chargé d'aller en demander à Calcraff.
--Oui et non.
--Comment cela?
--Il m'a chargé de te voir d'abord.
--Et puis?
--Et de t'offrir dix guinées, si tu veux m'installer cette nuit dans la chambre de Betty.
--Après?
--Quand nous serons là, je te dirai ce qu'il y a à faire, mais voilà mon idée à moi.
--Voyons?
--Nous allons achever de griser Betty, nous l'emmènerons dehors, et quand nous l'aurons couchée ivre morte dans le ruisseau, tu lui prendras dans sa poche la clef de sa chambre.
--Et Williams?
--Il s'est réconcilié avec elle, c'est vrai, dit l'homme gris en souriant, mais nous n'avons rien à craindre de lui. Encore une bouteille de porto, et il va rouler sous la table.
--Je le crois.
Alors l'homme gris éleva la voix:
--Hé! mistress Brandy, dit-il, envoyez-nous donc deux autres bouteilles de porto: c'est moi qui paye!...
--Non, non, c'est moi.... balbutia Williams d'une voix épaissie par l'ivresse, c'est moi, toujours moi!...
Et il jeta une deuxième guinée sur la table.
XXVII
On apporta les deux autres bouteilles de porto.
Ce fut un véritable scandale.
Dans la cave du Blak-horse, on buvait de l'ale, du porter et du gin, mais jamais le vin de Porto n'y avait coulé aussi abondamment.
Ceux qui n'étaient point admis à la table de Williams se prirent à murmurer.
D'autres se mirent à rire.
Quelques-uns prétendirent tout bas que si Shoking était un lord, l'homme gris pouvait bien en être un autre, et deux voleurs qui sortaient de Mill Bank et n'avaient pas encore d'ouvrage se disaient qu'il y avait peut-être un coup à faire, en le suivant, s'il s'en allait seul de la cave du Cheval-Noir.
Pendant ce temps, Williams buvait toujours et racontait ses campagnes.
L'homme gris et le rough avait échangé un regard et n'avaient plus qu'à attendre.
A mesure qu'il parlait, la langue de Williams s'épaississait et ses yeux clignotaient.
Ce qui ne l'empêchait pas d'interrompre de temps en temps son bredouillement, pour dire à Betty:
--Ne bois donc pas tant, tu vas être ivre morte.
Ce qui faisait rire Jak, dit l'Oiseau-Bleu.
Ce dernier, du reste, savait ce qu'était l'homme gris, il l'avait vu à l'oeuvre dans le Brook street.
Mais il se gardait bien d'en souffler mot et de paraître avoir rencontré l'homme gris ailleurs que dans la taverne du Blak-horse.
Williams, à force de prédire à Betty qu'elle roulerait sous la table, lui donna l'exemple.
Son verre, encore plein, lui échappa des mains, et il se laissa glisser de son escabeau sur le sol en grommelant:
--J'ai mon compte.
Betty, en épouse dévouée, se baissa et lui mit un banc sous la tête, en guise d'oreiller.
Puis elle se leva et dit:
--Il fait trop chaud ici. Sortons!
--J'allais te le proposer, dit galamment l'homme gris.
Betty le regarda.
--C'est pourtant toi, dit-elle, qui as battu Williams?
--Oui.
--Tu es donc bien fort?
Et elle eut un accent d'admiration.
--Peuh! fit modestement l'homme gris.
Betty reprit:
--Alors, si tu étais mon homme, tu me défendrais?
--Certainement.
--Veux-tu être mon homme?
--Chut! dit l'homme gris, qui se prit à sourire à l'ignoble créature, nous causerons de tout cela en haut.
--Tu veux donc t'en aller d'ici?
--N'as-tu pas dit qu'il faisait trop chaud?
--C'est juste. Eh bien! allons!...
L'homme gris fit un signe d'adieu à Jak, l'Oiseau-Bleu, et se leva.
Betty, trébuchante, s'appuya sur son bras.
Le rough sortit avec eux.
Tous trois remontèrent les marches de l'escalier, arrivèrent dans la rue, et le rough dit:
--Je sais un endroit où il y a de fameuse ale.
--Et où cela? demanda Betty.
--A deux pas, dans Well close square.
--Allons-y dit-elle. J'ai mis dans mon idée que l'homme gris m'aimerait. N'est-ce pas, tu m'aimeras, mon mignon?
--Certainement, répondit l'homme gris. Seulement, tiens-toi un peu plus droite.
--Est-ce que je marche de travers?
--Oui, un peu.
--Alors c'est que je songe à Williams, qui m'a trahie... Aussi, je me... vengerai...
Elle était de plus en plus lourde au bras de l'homme gris.
Ils avaient enfilé la ruelle dans laquelle s'ouvre le bal Wilson et ils se trouvaient maintenant au seuil de Well close square.
Betty fit un faux pas et se redressa avec peine.
--C'est drôle, dit-elle, il me semble que j'ai des fourmis dans les jambes.
--Tu as besoin du grand air, dit l'homme gris.
--Nous y sommes, au grand air.
--Veux-tu t'asseoir là?
Et l'homme gris la poussa sur un banc qui était dans le square.
Betty ne se défendit plus: elle s'assit, continuant à regarder l'homme gris et lui disant:
--Tu me plais... du moment que tu as battu Williams... tu seras mon homme, pas vrai?
Elle parlait maintenant d'une voix assourdie par l'ivresse et ses yeux ne demeuraient ouverts qu'à force de volonté.
L'homme gris et le rough échangèrent un nouveau regard.
Betty bredouillait de plus en plus:
--Ah! disait-elle, voilà que les fourmis me montent des jambes à l'estomac. Bon! il me semble que j'en ai sur la tête...
Et elle se coucha tout de son long sur le banc.
C'était le coup de grâce de l'ivresse.
Ses yeux se fermèrent, et quelques secondes après l'homme gris et son compagnon entendirent un ronflement sonore.
--Bon! voilà le moment, dit l'homme gris.
--Faut-il prendre la clef?
--Oui.
Le rough, qui était voleur et pick-pocket à ses heures, fouilla Betty adroitement et lui enleva la clef de sa chambre.
Puis tous deux la laissèrent dormir sur le banc et se dirigèrent vers la maison où logeait Calcraff.
Mais quand ils furent sous les fenêtres, l'homme gris s'arrêta:
--Un instant, dit-il: puisque tu habites la maison, tu dois la connaître parfaitement.
--Sans doute, répondit le rough.
--As-tu jamais pénétré chez Calcraff?
--Une fois.
--Comment cela?
--Il y avait le feu chez lui et j'ai aidé à l'éteindre.
--Fort bien.
--Ce qui fait que je me suis promené par tout son logis. C'est fort curieux.
--Est-ce qu'il est seul au premier étage?
--Tout seul avec sa servante.
--Va toujours. Il y a trois fenêtres; combien de pièces?
--Trois. Voyez-vous celle qui est éclairée?
--Oui.
--C'est sa chambre. La fenêtre du milieu est celle de son laboratoire.
C'est là qu'il fait des expériences sur les pendus, quand on lui permet d'emporter le corps. Il est un peu chirurgien, dit-on.
C'est là, continua le rough, qu'il a tous ses instruments, depuis les fers à marquer jusqu'aux cordes.
L'homme gris suivait attentivement les détails de cette description sommaire.
Et levant les yeux vers le deuxième étage:
--Où est la chambre de Betty? demanda-t-il.
--A la fenêtre du milieu.
--Par conséquent, cette chambre est au-dessus du laboratoire de Calcraff?
--Oui, justement.
--C'est là ce que je voulais savoir. Allons maintenant.
Et il prit le rough par le bras et ils enfilèrent l'allée humide et noire de la maison, marchant sur la pointe du pied.
L'homme gris murmura:
--Mon plan est fait...
--Pour avoir la corde de pendu?
--Oui.
Le rough montait l'escalier le premier, et quand il eut ouvert la porte de la chambre de Betty:
--Mais je ne sais vraiment pas, dit-il, comment vous ferez pour pénétrer chez Calcraff.
--Tu vas voir.
Ils entrèrent dans la chambre, laquelle était plongée dans l'obscurité.
--Ferme la porte et donne un tour de clef, ordonna l'homme gris.
En même temps, il tira de sa poche un petit outil en deux morceaux qu'il se mit à ajuster.
Pendant ce temps, le rough s'était procuré de la lumière et regardait l'homme gris avec étonnement.
XXVIII
L'objet que l'homme gris avait tiré de sa poche en deux morceaux, qu'il s'empressait de réunir, était un outil des plus vulgaires, un tarière.
En démontant le manche, il avait pu le cacher sous ses vêtements.
A Londres, où toutes les maisons sont de construction légère, les planchers sont en bois et n'ont pas grande épaisseur.
--Que faites-vous donc? demanda le rough, qui vit l'homme gris s'agenouiller et appuyer sa tarière sur le plancher.
--Tu le vois, je perce un trou.
--Pourquoi faire?
--Pour voir ce qui se passe en bas.
Et, en effet, la tarière mordit le bois et s'enfonça sans bruit et lentement dans le plancher.
Ce fut l'affaire de quelques minutes.
Au bout de ce temps, le plancher était à jour.
Alors l'homme gris retira sa tarière et commanda à John de souffler la chandelle.
La pièce de dessous, le laboratoire, était plongée dans l'obscurité; mais un filet de lumière qui passait sous la porte de la pièce voisine et venait mourir sur le parquet, juste au-dessous du trou percé par l'homme gris, attestait que Calcraff ne dormait pas.
L'homme gris qui s'était couché à plat-ventre pour appliquer son oeil au trou, vit ce filet de lumière et dit:
--Calcraff ne dort pas encore, il faut attendre.
--Je ne vois pas trop pourquoi vous avez percé ce trou? fit le rough. Il est trop petit pour y passer autre chose que le doigt.
--Oui, mais il est assez grand pour nous servir de judas.
--Je comprends encore moins pourquoi vous m'avez fait souffler la chandelle.
--C'est bien simple pourtant. Suppose que la chandelle soit allumée.
--Bon!
--Que Calcraff sorte de sa chambre et vienne dans son laboratoire.
--Eh bien?
--Et qu'il lève les yeux. La lumière nous trahira en lui montrant le trou.
--Ah! c'est juste, dit le rough, je ne pensais pas à cela.
--Maintenant, reprit l'homme gris à voix basse, en attendant qu'il éteigne sa lampe et qu'il dorme, causons.
--Soit, dit le rough à voix basse.
--Lord Vilmot, Shoking, si tu l'aimes mieux, est fort curieux de tout ce qui précède ou suit une exécution.
--Ah! vraiment?
--Il donnerait beaucoup d'argent pour savoir ce que fait Calcraff ordinairement.
--Je puis vous le dire, moi, fit le rough.