Les misères de Londres, 3. La cage aux oiseaux
Chapter 7
Après quoi, elle suspendit la plaque de cuivre à son cou.
Ainsi métamorphosée, miss Ellen revint vers la porte et l'ouvrit.
Mais soudain, elle se rejeta vivement en arrière en poussant un cri étouffé.
Un homme était sur le seuil.
Et cet homme lui disait:
--Excusez-moi, miss Ellen, de me présenter ainsi à l'improviste.
Cet homme était enveloppé dans un grand manteau dont le collet relevé lui cachait si bien le visage qu'on n'apercevait que ses yeux.
Mais il s'échappait de ses yeux un regard qui rencontra celui de miss Ellen et en fit jaillir un éclair.
Miss Ellen avait reconnu cet homme.
Et comme elle reculait muette, éperdue, fascinée, il entra et referma la porte.
Alors le manteau tomba.
--Encore une fois, miss Ellen, dit l'inconnu, excusez-moi de me présenter ainsi.
--Vous! vous! fit-elle d'une voix étranglée.
--Moi, répondit-il, avec calme.
Et ayant à son tour donné un tour de clé, il mit la clé dans sa poche.
Miss Ellen, l'altière patricienne, s'était prise à trembler.
Quant à l'homme gris, car c'était lui, il se hâta d'ajouter:
--Miss Ellen, ne craignez rien: bien que nous soyons seuls, bien que vous soyez en mon pouvoir, rassurez-vous, vous ne courez aucun danger.
Il avait retrouvé cette voix douce et grave, timbrée d'un grain de mélancolie, qui savait si bien le chemin des coeurs.
Et cependant, miss Ellen tremblait toujours, et elle répéta:
--Vous encore!
--Moi toujours, dit-il.
--Que me voulez-vous?
--Vous demander un service.
--A moi?
--A vous.
Elle se roidissait peu à peu contre l'émotion qui l'étreignait, et sa nature ardente et hautaine reprenait insensiblement le dessus.
--Eh bien! répéta-t-elle, que me voulez-vous?
--Vous êtes affiliée à la compagnie des _dames des prisons_?
--Mon costume vous l'indique.
--Je le savais et c'est pour cela que je suis venu.
--Ah!
--Miss Ellen, continua l'homme gris, en vous demandant un service, je puis peut-être vous en rendre un.
--Vous!
--Vous êtes hardie, courageuse, miss Ellen, mais vous êtes nerveuse et vous êtes femme, et la triste mission qui vous échoit aujourd'hui remplit votre âme d'une secrète épouvante.
--Que voulez-vous dire?
--Je veux dire, reprit l'homme gris, que vous donneriez la moitié de vos diamants pour n'avoir point été choisie par le sort pour la corvée qui vous arrive, car ce sera la première fois que vous aurez visité un condamné à mort.
--C'est vrai, dit-elle, frissonnante.
--Je viens vous dispenser de cette pénible mission.
--Vous? Et comment cela? dit miss Ellen. Qui donc êtes-vous?
--Tout et rien, répondit-il. Mais si vous me voulez écouter...
--Parlez.
--Le condamné à mort s'appelle Bulton.
--Je le sais.
--Il y a de par le monde une femme qu'il aime et qu'il veut voir une dernière fois.
--Eh bien?
--Cette femme s'offre à prendre votre place.
Miss Ellen tressaillit.
--Mais, dit-elle, c'est impossible.
--Pourquoi?
--Parce qu'elle ne fait sans doute pas partie de notre association.
--Je l'avoue.
--Alors, vous voyez bien...
--Pardon, miss Ellen, dit l'homme gris avec douceur, je connais parfaitement les statuts qui régissent les _dames des prisons_ et je vais vous prouver que rien, au contraire, n'est plus facile que ce que je vous propose.
--Voyons? fit-elle.
Maintenant qu'elle savait ce qu'on attendait d'elle, miss Ellen était moins effrayée.
L'homme gris continua:
La loi première de votre association est que vous ne vous connaissez pas entre vous.
--C'est vrai.
La présidente seule sait le nom de chacune des affiliées.
--En effet.
--Pour les autres, il n'y a que des numéros, vous êtes le numéro 17, et ce voile épais qui couvre votre visage empêchera même celle qui vous accompagnera tout à l'heure à Newgate de savoir qui vous êtes.
--Après? dit miss Ellen.
--Quand je vous suis apparu à l'improviste, où alliez-vous? Vous alliez au numéro 9 de la rue Pater-Noster, n'est-ce pas?
--C'est là qu'est la salle de nos réunions.
Une fois là, poursuivit l'homme gris, vous vous seriez présentée à la présidente?
--Oui.
--Et elle vous aurait dit: Prenez une voiture de place et allez dans telle rue chercher la compagne que le sort vous a donnée.
--C'est bien cela, dit miss Ellen; et encore je suis forcée de montrer mon visage à la présidente.
--Eh bien! reprit l'homme gris, supposez qu'en sortant de la rue Pater-Noster, vous reveniez ici.
--Bon!
--Et que, dans cette chambre, vous échangiez ce costume avec la femme dont je vous parle...
--En effet, dit miss Ellen, cela est possible, mais...
--Mais quoi? dit l'homme gris.
Elle se redressa hautaine:
--Mais je ne le veux pas! dit-elle.
--Même si je vous en prie?
Elle eut un rire dédaigneux sous son voile.
--Miss Ellen, dit froidement l'homme gris, j'ai été l'ami du malheureux Dick Harrisson, qui est mort pour vous et par vous.
A ce nom, miss Ellen poussa un cri étouffé et se courba, frémissante, devant l'homme gris.
XXII
Miss Ellen Palmure avait jeté un cri tout d'abord.
Tout d'abord elle s'était courbée devant cet homme qui paraissait avoir son secret.
Mais la jeune fille qui, tout à l'heure, tremblait à la pensée qu'elle allait voir un condamné à mort, se redressa tout à coup.
Elle rejeta en arrière ce long voile noir qui la couvrait tout entière, et elle apparut à l'homme gris pâle, mais l'oeil étincelant de colère et d'indignation.
--Qui donc êtes-vous? fit-elle, vous qui avez osé pénétrer deux fois chez moi déjà, vous qui osez prononcer en ma présence le nom de Dick Harrisson?
--J'étais son ami, miss Ellen.
--Que m'importe!
Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.
--Miss Ellen, dit-il, nous sommes seuls ici, bien seuls, personne ne nous entend, et nous pouvons parler à coeur ouvert. Je sais tout.
--Ah! fit-elle en lui jetant le regard haineux que le reptile lève sur l'homme qui l'écrase sous son pied, ah! vous savez tout?...
Et il y avait dans sa voix une ironie sourde et désespérée.
--J'ai été l'ami de Dick Harrisson, poursuivit-il; j'ai été le confident de son amour pour vous.
--Après? dit-elle froidement.
--Je sais que Dick est mort, possédant des lettres de vous...
Miss Ellen devint livide.
--Des lettres que vous avez cherchées vainement, des lettres que vous payeriez au poids de l'or.
--Et... ces lettres?...
--Je sais où elles sont, moi.
Miss Ellen était frémissante de fureur et ses yeux lançaient des éclairs.
--Vous voyez donc bien, miss Ellen, dit l'homme gris, que vous ne pouvez pas me refuser le petit service que je vous demande.
--Et si je vous le rends, dit miss Ellen, ces lettres?...
--Je vous dirai où elles sont.
--Parlez...
--Non, pas aujourd'hui, mais faites ce que je vous demande et, demain, à minuit, je me présenterai chez vous.
--Par le même chemin que les deux autres fois?
--Oui, car il est inutile que vos gens s'aperçoivent de ma présence.
--Je vois que je suis en votre pouvoir, dit miss Ellen, qui parut, en ce moment, faire un violent effort sur elle-même et maîtriser sa fierté révoltée. Il faut donc que je vous obéisse!
--Et je vous en serai reconnaissant, dit l'homme gris avec un sourire.
--Ordonnez donc, fit-elle en courbant la tête.
--Reprenez votre voile, allez rue Paster-Noster vous montrer à la présidente de l'oeuvre, dit-il, ayez le numéro et l'adresse de la dame qui doit vous accompagner et revenez ici.
--C'est ici que voulez m'attendre?
--Oui.
Miss Ellen remit son voile, s'enveloppa dans le capuchon et l'homme gris lui ouvrit la porte.
Puis elle descendit rapidement l'escalier.
--Ah! murmura l'homme gris, si le regard tuait, je serais mort depuis longtemps; la lutte engagée n'est pas avec lord Palmure, elle est avec cette fille de dix-huit ans qui semble être le génie incarné du mal.
Puis il s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit et se pencha dans la rue.
Il vit miss Ellen qui s'éloignait d'un pas rapide et il la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle eut tourné le coin de _Sermon lane_.
Alors il mit deux doigts sur sa bouche et fit entendre un coup de sifflet.
A ce signal, une femme qui s'était tenue immobile sous le porche d'une porte voisine traversa la rue et disparut dans l'allée; c'était Suzannah.
L'homme gris alla à sa rencontre dans l'escalier, la prit par la main et lui dit d'une voix émue en la faisant entrer dans la chambre.
--Mon enfant, vous le verrez une dernière fois.
Suzannah fondit en larmes.
--Ah! dit-elle, pauvre Bulton!... il me battait et me maltraitait bien quelquefois, mais il avait bon coeur... et il m'aimait...
--Mon enfant, dit l'homme gris qui prit les deux mains de la pécheresse et les pressa doucement, si j'avais pu les sauver tous deux, votre frère et votre ami, je l'eusse fait. Mais je ne puis en sauver qu'un et la vie de celui-là est chère à l'Irlande. Du courage donc, ma pauvre Suzannah...
--Je tâcherai d'en avoir, dit-elle.
--Il faut que vous en ayez, reprit-il, car vos larmes pourraient vous trahir, et alors peut-être compromettriez-vous le sort de John votre frère.
Suzannah essuya ses larmes.
Puis tous deux attendirent.
Bientôt on entendit au coin de Sermon lane le bruit d'un cab qui s'arrêtait.
L'homme gris s'était mis à la fenêtre.
Il vit miss Ellen, dans son costume de dame des prisons, descendre du cab, qui ne pouvait entrer dans la ruelle, tant elle était étroite, et s'acheminer lentement vers la maison.
Miss Ellen monta l'escalier et poussa la porte demeurée entrebâillée.
--Voilà celle qui va vous remplacer, dit l'homme gris.
La patricienne rejeta son voile en arrière et se prit à considérer Suzannah, la fille du peuple.
Suzannah avait cette beauté particulière aux femmes de la verte Érin.
--Ah! dit-elle avec dédain, c'est une Irlandaise.
--Oui, mademoiselle, répondit froidement l'homme gris.
--Mon humiliation est doublée, murmura miss Ellen.
L'homme gris haussa les épaules et ne répondit pas. Et comme le visage, encore baigné de larmes, de Suzannah attestait sa profonde douleur, miss Ellen lui dit:
--C'est donc votre amant qu'on va pendre?
--Oui, madame, répondit Suzannah simplement.
--Miss Ellen, dit l'homme gris, vous savez ce qu'il vous reste à faire: reprendre vos habits et donner ceux-là à cette femme, que je vais attendre en bas.
Miss Ellen fit un signe de tête.
--Dans quelle rue doit-elle aller?
--Dans Old Bailey même, au numéro neuf. Le cab attendra à la porte, et la dame qui devait m'accompagner descendra.
--C'est bien, dit l'homme gris.
Et il descendit afin que miss Ellen pût, en toute liberté, changer de costume.
Quand il fut parti, miss Ellen respira plus librement. Elle regarda de nouveau Suzannah, qui se déshabillait.
Puis une idée rapide comme l'éclair traversa son cerveau.
--Vous connaissez cet homme? dit-elle.
--Oui, dit Suzannah.
--Son nom?
--L'homme gris.
--Il doit en avoir un autre.
--Je l'ignore.
--Si vous me le dites, fit vivement miss Ellen, je cours rejoindre mon père qui est membre du Parlement et je fais surseoir à l'exécution de votre amant.
--Madame, répondit Suzannah, Dieu m'est témoin que je ne lui connais pas d'autre nom, mais si j'en savais un autre...
--Eh bien?
--S'agît-il de ma propre vie, je ne vous le dirais pas.
--Pourquoi?
--Parce que cet homme est à nos yeux comme un envoyé de Dieu lui-même, et que celui qui le trahirait serait maudit!
--Oh! fit miss Ellen avec rage, il est donc bien puissant, cet homme?
--Il peut tout ce qu'il veut.
--Alors, ricana miss Ellen, pourquoi ne sauve-t-il pas votre amant?
--Parce que mon amant n'est pas un fils de l'Irlande.
--Sans cela, il le sauverait? fit miss Ellen avec ironie.
--Oui, répondit Suzannah avec l'accent d'une conviction profonde.
--Ah! se dit miss Ellen avec rage, il triomphe jusqu'à présent, mais j'aurai mon heure et je l'écraserai!... Pendant qu'elles causaient ainsi, les deux femmes avaient changé de vêtements.
Maintenant Suzannah était couverte de la robe brune et du voile noir, et miss Ellen lui dit, en lui attachant au cou la plaque de cuivre qui portait le numéro 17.
--Allez, j'attendrai ici votre retour.
Suzannah descendit. Elle retrouva l'homme gris sur le seuil de la porte.
--Suzannah, lui dit-il d'une voix grave, encore une fois, je vous en supplie, du courage et retenez vos larmes, elles pourraient vous trahir.
--Je vous le promets, dit Suzannah.
Et elle remonta Sermon lane.
Le cab laissé par miss Ellen attendait toujours.
Suzannah y monta et dit au cocher qui ne soupçonna même pas la substitution:
--Dans Old Bailey, au numéro 9. Vous vous arrêterez à la porte et vous attendrez.
Quant à l'homme gris, il s'était pareillement éloigné de la ruelle du Sermon.
XXIII
L'homme gris avait le rare privilège de faire passer sa propre volonté dans le coeur des autres.
Suzannah, qui tout à l'heure versait d'abondantes larmes, avait fait un effort surhumain.
Ses larmes ne coulaient plus, et elle se sentait le courage d'entrer dans cette sombre prison de Newgate d'un pas ferme.
Le cab s'arrêta au n°9 d'Old Bailey.
L'autre dame des prisons attendait sous la porte.
Elle s'élança dans le cab et dit d'une voix émue:
--Bonjour, ma soeur!
Suzannah s'aperçut alors que cette femme tremblait encore plus qu'elle.
Elle était toute fluette, et, sous sa robe aux plis flottants, on devinait une taille frêle et délicate, et quelques mèches de cheveux blonds s'échappaient au travers du capuchon et du voile noir.
La main qu'elle tendit à Suzannah était petite et mignonne, et la voix que celle-ci venait d'entendre trahissait une toute jeune fille, presque une enfant.
--A Newgate! dit Suzannah au cocher.
Il n'y avait guère que la rue à traverser et cent pas à faire.
Cependant la dame des prisons eut le temps de dire quelques mots.
--Oh! madame, madame, fit-elle en pressant dans ses petites mains les mains de Suzannah... savez-vous que j'ai bien peur?
--Ah! vous avez peur? dit Suzannah.
--Songez! reprit-elle. C'est la première fois... la première... Jusqu'à présent, je n'avais visité que des prisonniers ordinaires... Oh! que je voudrais pouvoir ne pas entrer dans ce terrible cachot...
Suzannah tressaillit.
La jeune fille en voile noir, quelque fille de lord sans doute et qui avait accepté une mission au-dessus de ses forces, semblait aller au devant de ses désirs.
Elle parlait de ne pas entrer dans le cachot.
Et Suzannah sentit son coeur battre à outrance.
Serait-elle donc seule avec Bulton?
Le cab s'arrêta devant la hideuse et sinistre porte.
Le cocher descendit et sonna.
Le portier-consigne ouvrit le guichet, reconnut à qui il avait affaire, fit courir les verrous dans leurs gâches, et tourna l'énorme clef dans la serrure.
La jeune fille était si émue qu'elle fut obligée, en descendant du cab, de s'appuyer sur l'épaule de Suzannah.
L'Irlandaise se sentit plus forte de cette faiblesse; elle comprit qu'elle avait désormais un rôle de protection à jouer.
Les deux femmes pénétrèrent dans le sombre parloir.
La jeune fille chancelait et sa main, qu'elle avait passée sur le bras de Suzannah, fut prise d'un tremblement nerveux, au moment où la grille s'ouvrit.
--Ma soeur, ma soeur, disait-elle tout bas, soutenez-moi... je vous en prie...
--Venez, et soyez forte! lui dit Suzannah.
Ce jovial sous-gouverneur qu'on appelle sir Robert M... était venu recevoir les dames des prisons au seuil du corridor obscur qui conduisait au cachot du condamné.
--Mesdames, dit-il galamment, je crains bien que votre visite ne soit inutile.
--Inutile! dit Suzannah.
--Pourquoi? fit la jeune fille qui chancelait de plus.
--Mais parce que le condamné est une bête fauve qui ne cesse de hurler et de blasphémer, et refuse toute consolation, répondit sir Robert.
--Oh! mon Dieu! fit la jeune fille.
--Tout à l'heure, reprit le sous-gouverneur, le révérend master Bloomfields a voulu lui prodiguer des consolations. Il a injurié le prêtre.
La jeune fille tremblait de plus en plus, et Suzannah était presque obligée de la porter.
Quand ils furent au fond du corridor, des hurlements parvinrent à leurs oreilles.
C'était Bulton qui criait et blasphémait.
--Oh! non, jamais! jamais! dit la jeune fille à demi morte d'épouvante.
Et Suzannah fut obligée de la soutenir dans ses bras.
--Mesdames, dit sir Robert M..., croyez-moi, n'allez pas plus loin.
Mais Suzannah répondit:
--Monsieur, la personne qui m'accompagne se trouve presque mal, et je crois qu'elle fera bien de ne pas entrer; mais moi, je me sens plus forte.
--Et vous entrerez seule? fit sir Robert.
--Oui.
--Comme vous voudrez, madame.
Et sir Robert ouvrit la porte du cachot.
Alors la jeune fille s'appuya sur son bras, comme elle s'était auparavant appuyée sur Suzannah.
Le prisonnier hurlait de plus belle.
Il avait la camisole de force, il était solidement attaché par une jambe à un anneau de fer fixé dans le mur, et, par conséquent, réduit à une impuissance absolue.
--Je vous préviens, madame, dit sir Robert en s'adressant à Suzannah, que vous n'avez aucun danger à courir; mais comme il nous est défendu d'entendre ce que vous pouvez dire au condamné, je vais vous enfermer avec lui.
--Comme vous voudrez, dit Suzannah, qui eut un moment de joie au milieu de sa douleur.
--Qu'est-ce que cette béguine? hurlait Bulton en voyant Suzannah pénétrer dans son cachot, et que me veut-elle?
Laissez-moi donc tranquille, milady... Je n'ai besoin ni de vous ni des vôtres.
Et tandis qu'il parlait ainsi, le sous-gouverneur avait refermé la porte du cachot, et Bulton se trouva seul avec la dame des prisons.
Alors Suzannah releva son voile noir.
Bulton jeta un cri.
L'Irlandaise avait le visage inondé de larmes silencieuses.
--Tais-toi! dit-elle en posant un doigt sur ses lèvres.
Puis elle vint s'agenouiller auprès de ce lit sur lequel Bulton était étendu.
--Tais-toi, répéta-t-elle, et ne blasphème plus, malheureux. Tu vois bien que Dieu est bon, puisqu'il nous a permis de nous revoir.
Et, en effet, Bulton s'était tu.
L'apparition de Suzannah, du seul être qu'il eût aimé en ce monde depuis bien longtemps, avait subitement calmé la fureur du condamné.
Son âme s'était détendue, ses yeux s'étaient remplis de larmes.
--Oh! pardon! pardon, ma Suzannah!... Pardon! murmurait-il.
Et Suzannah avait appuyé son visage sur celui du bandit, et ils confondirent longtemps leurs soupirs et leurs larmes.
Longtemps, la pécheresse et le bandit demeurèrent ainsi, elle parlant de la bonté de Dieu et du ciel qui attendait ceux qui meurent repentants, lui écoutant avec une sorte d'extase.
Et quand trois coups frappés à la porte annoncèrent à Suzannah qu'elle devait enfin se retirer, Bulton paraissait transfiguré, une sorte de joie céleste rayonnait sur son visage, et il murmura:
--Maintenant je puis mourir!
* * * * *
--Mais qui êtes-vous, et que lui avez-vous donc dit? demandait quelques minutes après sir Robert M..., qui venait de refermer le cachot. Ce n'est plus le même homme.
--Je suis une femme, répondit Suzannah d'une voix brisée, et j'ai su trouver le chemin de son coeur.
--Ah! madame... madame... disait la jeune fille au moment où elles sortirent de Newgate, c'est vous maintenant qui tremblez.
Suzannah ne répondit pas.
Mais comme elle remontait dans le cab, elle éclata en sanglots sous son voile noir.
Le sacrifice était accompli!
XXIV
On devine à présent quel était ce bruit qu'avait entendu John Colden durant toute la nuit et qui avait cessé subitement vers sept heures et demie du matin.
La foule avait envahi dès la veille au soir les alentours de Newgate, et l'échafaud avait été dressé devant Old Bailey à quatre heures.
A sept, Bulton avait expié ses crimes.
Il était mort avec calme, avec résignation, après avoir demandé pardon à Dieu et adressé à la foule quelques paroles touchantes.
Le bon sous-gouverneur de Newgate, sir Robert M..., qui était l'expansion même, n'avait pas manqué de proclamer que le repentir du condamné était l'oeuvre d'une des dames des prisons, et la popularité de cette oeuvre pieuse s'en était accrue.
Donc, Bulton avait été pendu le matin.
John Colden, après le départ du gardien qui était venu lui annoncer que l'heure de son jugement était arrivée, et qui avait refusé de lui donner aucune explication, John Colden avait deviné la vérité.
--Aujourd'hui c'était le tour de Bulton, s'était-il dit. Bientôt ce sera le mien.
L'Irlandais se leva avec résignation, s'habilla, prit, comme de coutume, son repas du matin et attendit que l'on vînt le chercher.
A dix heures précises, la porte de sa cellule se rouvrit.
Cette fois, sir Robert M... en personne se présenta.
--Allons, mon garçon, dit-il, un peu de courage. C'est le moment le plus dur. Le reste n'est rien.
--Je suis prêt à vous suivre, dit John Colden.
Derrière sir Robert il y avait un gardien qui portait sur un plateau un flacon et un verre.
--Prenez un verre de gin, ça réchauffe, dit encore le bon sous-gouverneur.
--Merci, répondit John Colden, je n'ai pas froid.
Et il marcha d'un pas ferme entre les policemen qui formaient la haie dans le corridor.
Il fallait passer devant le cachot des condamnés à mort.
La veille, John Colden entendait encore les hurlements furieux de Bulton.
Cette fois un silence profond régnait dans le corridor.
John Colden secoua la tête en passant et dit avec un sourire triste:
--Je crois bien que le pauvre Bulton est calmé.
--Et pour toujours, dit un policeman.
Cette fois John Colden fut fixé.
Pour se rendre à la Cour d'assises, il fallait d'abord traverser le préau et ensuite la Cage aux Oiseaux.
John leva les yeux et vit un lambeau d'azur au-dessus de sa tête, au milieu des nuages gris qui couraient dans le ciel.
Il aspira à pleins poumons une bouffée d'air libre et dit à sir Robert, qui marchait à côté de lui.
--Cela vaut mieux qu'un verre de gin.
Un des gardiens qui tenait la tête du triste cortége ouvrit la porte de la Cage aux Oiseaux.
John entra dans ce singulier passage et aperçut deux prisonniers qui étaient occupés à soulever une dalle.
--Qu'est-ce qu'ils font donc là? demanda-t-il à sir Robert M...
Mais le sous-gouverneur ne lui répondit pas et se borna à crier aux policemen:
--Mais marchez donc plus vite, vous autres!
John ne comprit pas pourquoi on soulevait cette dalle, mais il ne put se défendre d'une sorte de terreur vague.
La porte de la cour d'assises était grande ouverte.
C'est une salle assez ordinaire, et qui n'est pas très-grande.
Le public entre par une porte qui ouvre sur la rue de Newgate, les juges par une autre, l'accusé par une troisième, celle qui donne dans la Cage aux Oiseaux.
Les jurés étaient à leur banc, le juge sur son siège.
Derrière, il y avait une foule avide d'émotions, mais silencieuse et calme.
Le public anglais est partout le même, au théâtre ou à la cour de justice.
Jamais il n'a songé à troubler le bon ordre.
John, en s'asseyant à son banc, entre deux soldats, promena sur cette foule un regard indifférent.
Mais cependant il tressaillit tout à coup.
Parmi les curieux, il avait aperçu un gentleman qui se tenait au premier rang.
Ce personnage, qui était d'une tenue irréprochable et portait des lunettes vertes, John Colden l'avait reconnu sur-le-champ.
C'était l'homme gris.
Et le pauvre Irlandais se sentit plus de courage encore et il répondit avec un grand sang-froid à toutes les questions que lui fit le juge.
John Colden n'avait rien à nier.
On lui demanda si c'était bien lui qui avait enlevé le petit Irlandais, et il répondit affirmativement.
Quand on l'invita à nommer ses complices, il refusa, se bornant à dire que M. Whip, qu'il avait tué, avait favorisé l'évasion du prisonnier.
En vain le chef du jury, puis l'attorney général, essayèrent-ils de lui faire entrevoir une commutation de peine, s'il faisait des aveux, John Colden demeura muet.
La présence de l'homme gris soutenait son courage.
Un solicitor nommé d'office, car John Colden était trop pauvre pour payer un avocat, présenta sa défense avec calme et conviction.
Un moment même, l'orateur parvint à émouvoir l'auditoire à ce point que l'homme gris laissa percer une certaine inquiétude sur son visage.