Les misères de Londres, 3. La cage aux oiseaux

Chapter 5

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Aussi, au lendemain de chaque exécution, Jefferies se montrait-il moins que d'habitude, quittant Parmington street dès le matin, n'y revenant que le soir, avec la nuit et le brouillard.

Mais il n'est pas de secret qu'on ne parvienne à pénétrer.

La petite place d'Old Bailey est assez étroite pour que la foule soit obligée de se tenir à distance.

Jusque-là, aucun habitant de Parmington street n'avait pu voir l'échafaud d'assez près pour reconnaître dessus Jefferies.

Hélas! la sinistre vérité s'était fait jour.

Deux hommes de la lie du peuple, deux roughs, habitués de ce public-house fréquenté par Jefferies avaient été favorisés par le sort.

Partis du Wapping la veille d'une exécution, vers onze heures, ils étaient arrivés dans Fleet street, avec le premier flot de cette foule de curieux qui devait grossir jusqu'au jour.

Ils avaient été poussés jusque dans Old Bailey, avaient pu se cramponner aux chaînes tendues par les policemen et s'y tenir accrochés jusqu'au moment de l'exécution.

Alors tous deux avaient pu voir de près Calcraff et son valet, c'est-à-dire Jefferies.

Et lorsque le malheureux père de Jérémiah était revenu le soir dans le public-house, on s'était éloigné de lui avec horreur et on l'avait montré du doigt.

Il s'était mis à fondre en larmes, il s'était jeté à genoux, il avait parlé de sa fille, jurant sur la Bible qu'elle ignorait son triste métier.

Et ces hommes grossiers avaient eu pitié du père, à cause de l'enfant; et l'enfant n'avait rien su, rien appris...

Maintenant, dans Parmington street, on savait que Jefferies était le valet de Calcraff, mais on aimait la fille qui se mourait et on ne lui reprochait plus sa hideuse profession.

Or, ce soir-là, lorsque l'abbé Samuel et l'homme gris, le voyant assis sur le seuil de sa porte s'approchèrent de lui, Jefferies pleurait.

--Ma fille va mourir, disait-il au prêtre catholique, il est trop tard.

En effet, quand Jefferies était revenu de Newgate, le matin, après l'exécution du Français Olivier, il avait trouvé sa fille couchée.

Pâle, l'oeil fiévreux, les lèvres décolorées, elle lui avait dit:

--Ah! père, tu fais bien de revenir... pour me dire adieu... j'ai lutté longtemps... mais le mal est plus fort que moi... je n'ai plus même le courage de me lever... père, père, je vais mourir...

Il était resté là tout le jour, muet et sombre, au chevet de son enfant, s'arrachant parfois les cheveux; parfois se mettant à genoux et priant Dieu.

Vers le soir, Jérémiah avait paru s'assoupir, et la fièvre s'était calmée.

Alors, à demi-fou, le pauvre père était sorti; il s'était promené d'un pas inégal et saccadé dans toutes les rues avoisinantes; puis il était remonté et avait trouvé sa fille dormant, puis il était redescendu ensuite.

Cette fois, il s'était assis sur le seuil et s'était mis à pleurer, et c'était là que l'abbé Samuel l'avait trouvé.

--Mon ami, lui dit alors le jeune prêtre de cette voix grave et douce qui pénétrait jusqu'au fond de l'âme, Dieu est bon, et il ne faut jamais désespérer de sa clémence. Où est votre fille?

--Là haut. Elle dort...

--Allons la voir, dit le prêtre.

En ce moment, les yeux de Jefferies s'arrêtèrent sur l'homme gris et un geste d'étonnement et de défiance s'en échappa.

--Mon ami, dit l'homme gris, je suis médecin et j'ai sauvé des gens que tous mes confrères avaient condamnés.

Jefferies jeta un cri.

Puis il regarda l'homme gris avec une avidité sauvage.

--Vous sauveriez mon enfant, vous? dit-il.

--Peut-être.

--Oh! c'est qu'alors vous ne seriez pas un homme ordinaire! reprit Jefferies affolé.

--Voyons votre fille, dit l'homme gris.

Jefferies se leva:

--Venez, dit-il.

Et il s'enfonça d'un pas chancelant dans l'allée noire et humide de la pauvre maison.

--Je connais le chemin, dit l'abbé Samuel à l'homme gris, prenez ma main.

Alors tous trois, dans l'obscurité, gagnèrent un escalier à marches usées.

Jefferies et sa fille logeaient au troisième.

A Londres, où les maisons sont basses, le troisième est généralement le dernier étage, et c'est là que vivent les pauvres gens.

Le logis occupé par Jefferies et sa fille se composait de deux pièces qui se commandaient.

Le lit de la malade était dans la seconde.

Une chandelle brûlait sur le poêle de faïence éteint. Il faisait froid dans cette chambre et il s'en exhalait de fétides émanations.

La poitrinaire dormait toujours.

L'homme gris prit la chandelle, s'approcha du lit sur la pointe des pieds et se mit à examiner attentivement cette figure angélique qui avait déjà le calme auguste de la mort.

En ce moment le visage de l'homme gris, et son regard et son attitude exprimèrent si bien l'autorité de l'homme de science, que le pauvre père et le prêtre suspendirent leur âme à ses lèvres entr'ouvertes.

XV

L'homme gris ne se pressait pas de parler.

Il avait approché la chandelle tout près du visage de la malade et il semblait étudier avec une attention pleine de ténacité cette couleur de peau qui tenait le milieu entre le blanc céreux et la stéarine, et qui est bien la couleur de ceux que mine la phthisie.

Puis il se pencha tout près, collant presque son oreille à la poitrine de la jeune fille toujours endormie, et il écouta sa respiration haletante et saccadée.

Enfin il releva la tête et dit:

--Le mal est très-avancé, mais il n'est pas encore à cette limite extrême où tout remède est impuissant, tout secours inutile.

--Vrai! s'écria l'abbé Samuel en regardant l'homme gris d'un air de doute.

--On peut la sauver, répondit celui-ci.

Quant à Jefferies, il était tombé à genoux devant l'homme gris:

--Oh! sauvez ma fille, disait-il, sauvez-la, et je vous bénirai, sauvez-la et je serai votre esclave...

Et le malheureux pleurait et priait tout à la fois, se tordant les mains et se traînant aux pieds de cet homme qui venait de déclarer que rien n'était désespéré.

Cette lumière, ces éclats de voix finirent par éveiller la malade.

Elle ouvrit les yeux et poussa un cri d'étonnement, presque d'effroi, en voyant un inconnu à son chevet.

Mais alors l'abbé Samuel s'avança et lui dit:

--Comment allez-vous, mon enfant?

Elle le reconnut et un pâle sourire vint à ses lèvres.

--Ah! c'est vous, monsieur l'abbé? fit-elle, vous êtes bien bon d'être venu me voir.

Son père, toujours à genoux, se tenait à l'écart dans l'ombre.

--Vous êtes bien bon, poursuivit Jérémiah qui ne vit pas Jefferies tout de suite, bien bon d'être venu me voir, monsieur l'abbé... d'autant plus que... c'est peut-être... la dernière fois... Et elle souriait encore, en parlant de sa fin prochaine.

--Mon enfant, répondit l'abbé Samuel, monsieur que voilà, et qui est médecin...

A ces mots, Jérémiah fixa sur l'homme gris son regard ardent et fiévreux; mais le sourire n'abandonna point ses lèvres.

--Alors, dit-elle, monsieur doit bien voir que je vais mourir.

Soudain Jérémiah entendit un sanglot au pied de son lit.

--Ah! mon Dieu! fit-elle, mon père était là! pardonne-moi... père, pardonne-moi...

--Mon enfant, continua l'abbé Samuel en prenant dans les siennes, cette main longue et diaphane que Jérémiah laissait pendre hors du lit, mon enfant, vous vous trompez... monsieur, qui est médecin, vous dis-je, affirme qu'on peut vous guérir.

--Oh! fit-elle d'un air de doute.

L'homme gris regardait autour de lui.

--Vous êtes mal ici, dit-il enfin.

Et s'adressant à Jefferies:

--Cette chambre est insalubre et le voisinage des docks empoisonne l'air que vous respirez. Voulez-vous que votre enfant vive? ajouta-t-il.

--Si je le veux! s'écria le pauvre père.

--Eh bien! il faut m'obéir.

--Parlez, monsieur, ordonnez! dit Jefferies.

--Il faut faire transporter votre fille, dès demain, dans une maison, que je vous indiquerai, et où je la visiterai tous les jours.

L'abbé Samuel dit à son tour:

--Peut-être n'avez-vous pas d'argent, mon pauvre Jefferies? Mais il ne faut pas vous inquiéter de cela. Monsieur est non-seulement un médecin savant, c'est encore un homme riche et bienfaisant, qui ne reculera devant aucun sacrifice pour sauver votre enfant.

Jefferies baisait les mains du prêtre, comme il avait baisé celles de l'homme gris.

Celui-ci ajouta:

--Je vais vous envoyer tout à l'heure une potion que ferez prendre à votre fille. Cette potion calmera la fièvre, lui procurera un sommeil tranquille, et lui permettra, demain, d'avoir assez de force pour se lever.

Jefferies écoutait avec une sorte d'extase.

Cet ascendant moral, que l'homme gris prenait presque aussitôt sur ceux auxquels il adressait la parole, agissait déjà sur le grossier valet de Calcraff.

--L'homme qui vous apportera cette potion, continua-t-il, est un homme à mon service et qui m'est tout dévoué. Il reviendra demain avec une voiture et il vous emmènera, vous et votre fille, dans une maison où je crois que pourrai la guérir.

En même temps il mit un petit rouleau d'or sur le poêle, fit un signe d'adieu à la poitrinaire qui se demandait si les anges du bon Dieu n'avaient pas pris forme humaine pour la venir visiter, et il sortit en pressant la main du pauvre Jefferies, qui continuait à pleurer, mais de joie, maintenant qu'on lui promettait que sa fille vivrait.

L'abbé Samuel le suivit.

Quand ils furent dehors, ce dernier regarda l'homme gris et lui dit:

--Vraiment, vous croyez qu'on peut encore sauver cette jeune fille?

--Oui, en disposant des moyens que je vais employer, ce que très-peu de personnes pourraient faire.

--Et... ces moyens?

--Je ferai transporter Jérémiah à Hampsteadt.

--Dans la maison où est venu le major Waterley?

--Précisément. Il ne faut guère que l'espace d'une nuit pour préparer la chambre que je lui destine.

--Comment! la préparer? fit le prêtre surpris.

--N'avez-vous pas entendu dire que les médecins employaient le goudron pour les maladies de poitrine?

--En effet.

--Eh bien! je vais faire enduire de goudron le plafond, les murs et les portes de la chambre qu'elle habitera.

--Ah! je commence à comprendre.

--Pas encore, dit en souriant l'homme gris. En l'état actuel, le mal de Jérémiah est trop avancé pour que le goudron suffise.

--Alors?

--Mais... attendez. Il y a dans l'Amérique du Sud, au Paragon, à deux cents milles des côtes, sur les bords de la rivière Parana, une vallée longue de six lieues et large de deux qu'on appelle Hapna.

Cette vallée jouit d'une température assez semblable à celle de Nice ou des îles d'Hyères.

Les Américains du Sud attaqués d'une maladie de poitrine s'y rendent par milliers.

Là, sans remède aucun, et si avancé que soit le mal, ils se guérissent en peu de temps.

Est-ce l'influence du climat?

Ils le croient tous, mais ils se trompent.

--Qu'est-ce donc, alors? demanda l'abbé Samuel.

--La vallée renferme en abondance une espèce particulière de pin résineux qui charge l'atmosphère d'émanations bienfaisantes; et ces émanations guérissent.

--Mais, observa l'abbé Samuel, je ne sais encore où vous voulez en venir.

--J'ai analysé chimiquement la résine de ces pins, dans un voyage que j'ai fait à Hapna, et je connais maintenant sa composition.

De même qu'on peut fabriquer de l'air et des eaux minérales, je puis fabriquer une résine en tout semblable à celle dont je vous parle, et la mélanger à cet enduit de goudron que j'appliquerai sur les murs.

Puis, à l'aide d'un calorifère et d'un thermomètre, nous entretiendrons dans la chambre une atmosphère égale à celle de la vallée de Hapna.

Vous le voyez, ajouta l'homme gris en souriant, c'est bien simple.

L'abbé Samuel le regardait avec un étonnement mêlé d'admiration.

Ils étaient, tout en causant, revenus dans Old Gravel lane; mais, au lieu de rejoindre Shoking, ils remontèrent jusqu'à Saint-George street et entrèrent dans la boutique d'un _chemist dispensary_, c'est-à-dire d'un pharmacien.

Là, l'homme gris fit préparer la potion; puis il dit à l'abbé Samuel:

--Maintenant, je vais envoyer Shoking chez Jefferies, et vous reconduire ensuite à Saint-Gilles.

Et, en effet, l'homme gris dans Old Gravel lane, ouvrit la porte du public-house de Master Wandstone et appela Shoking qui buvait philosophiquement son troisième verre de grog au gin.

XVI

Shoking s'empressa de payer sa dépense et de sortir.

L'homme gris lui remit la fiole contenant la potion.

--Tu vas aller, lui dit-il, dans Parmington street.

--Chez Jefferies?

--Oui.

Shoking fit une légère grimace.

--As-tu quelque répugnance à cela? lui demanda l'homme gris en souriant.

--Dame! répondit naïvement Shoking, cela pourrait bien me porter malheur.

--Imbécile!

--Vous savez le proverbe anglais: «Ne touchez pas à la hache.»

--C'est pour les nobles et les gentlemen, ce proverbe-là, dit l'homme gris.

--Oui, mais voici le proverbe des petites gens: «Ne touchez pas à la corde.»

--Eh bien! la corde et Jefferies font deux.

--N'est-ce pas Jefferies qui la prépare?

--Oui.

--Alors, c'est bien à peu près la même chose.

--Mon cher ami, dit en souriant l'homme gris, Dieu m'est témoin que je voudrais pouvoir tenir compte de tes répugnances et avoir sous la main quelqu'un pour te remplacer. Mais je n'ai personne, et il ne s'agit, après tout, que de prendre cette bouteille, de la porter chez Jefferies, et de la remettre à sa fille, en lui disant: C'est le médecin qui a promis de vous sauver qui m'envoie.

--Donnez alors, dit Shoking en souriant.

--Ensuite, mon ami, poursuivit l'homme gris, comme il faut que toute peine ait sa récompense, je t'annonce que tu vas reprendre ce soir même cette vie de gentleman pour laquelle tu es né très-certainement.

Shoking tressaillit.

--Tu retournes à Hampsteadt, dit l'homme gris.

--Ah!

--Et tu reprends ton nom et ton titre.

--C'est-à-dire, dit Shoking tremblant d'émotion, que je redeviens lord Vilmot?

--Précisément.

Shoking s'était emparé de la bouteille et ne faisait plus aucune difficulté pour aller chez le valet de Calcraff.

L'homme gris ajouta:

--Quand tu te seras acquitté de cette mission, tu monteras dans un cab et tu iras m'attendre à Hampsteadt, dans _ta maison_.

Ces derniers mots firent tressaillir d'aise le bon Shoking. Cependant, comme il allait s'éloigner, un scrupule s'empara de lui.

--Qu'est-ce encore? fit l'homme gris.

--Savez-vous maître, dit Shoking, que, lorsque je m'éveillerai pour tout de bon de ce beau rêve de grandeur, le réveil sera dur?

--Comment cela?

--Lord Vilmot aura de la peine à redevenir Shoking.

--Ah! mon pauvre ami, dit l'homme gris en riant, il n'y a que la reine qui puisse créer des baronnets; mais si elle en a jamais l'intention à ton endroit, je ne m'y opposerai pas.

Seulement je puis dès aujourd'hui te promettre une chose.

--Laquelle?

--La maison te restera et tu pourras y finir tes jours.

--Vrai?

--Je ne reprends jamais ce que j'ai donné.

Shoking était naïf à ses heures:

--Bon! dit-il, mais l'or qui est dans les tiroirs?

--L'or aussi. Tu vois bien que ça ne porte pas toujours malheur de s'en aller chez le valet de Calcraff.

Shoking prit ses jambes à son cou et, la fiole à la main, il s'élança vers Parmington street.

Alors l'homme gris rejoignit l'abbé Samuel qui était monté dans un cab et attendait au coin de Saint-George street.

Le prêtre était devenu pensif.

--Savez-vous à quoi je songe? dit-il, tandis que l'homme gris prenait place à côté de lui et indiquait au cocher comme but de la course, la place des Sept-Quadrants.

--Non, en vérité, dit celui-ci.

--Je me dis que si l'Irlande avait une douzaine d'hommes comme vous au service de sa cause, elle triompherait en moins d'une année.

--Monsieur l'abbé, répondit l'homme gris d'une voix grave et triste, les hommes dévoués à l'Irlande ne sont pas rares, et il y en a même des milliers. Ce qui leur manquait peut-être, jusqu'à ce jour, c'était un chef mystérieux, un homme qui aurait acquis en des luttes sombres et terribles une expérience et une audace qui triomphent de tout. J'avais cela, et je suis venu à vous.

Je vous ai dit: Là où le prêtre ne peut entrer, j'entrerai; là où le chrétien n'ose frapper, je frapperai! et au lendemain de la victoire, je disparaîtrai, car je ne suis pas digne de rester à votre droite.

--Oh! fit le jeune prêtre, en lui tendant la main avec expansion, ne parlez point ainsi.

--Vous ne savez rien de mon passé, dit-il d'une voix sourde.

Et dès lors il s'enferma dans un silence farouche, et le prêtre respecta ce silence.

Ils arrivèrent ainsi dans le quartier irlandais, derrière Saint-Gilles.

--Monsieur l'abbé, dit alors l'homme gris, tandis que le cab s'arrêtait, rappelez-vous que je compte sur les quatre chefs?

--Vous pouvez y compter, dit le prêtre.

--Sans cela je ne réponds pas de la vie de John Colden.

--Et s'ils vous obéissent de point en point?...

--Je sauverai John Colden.

--Quand dois-je les réunir?

--L'avant-veille de l'exécution, c'est suffisant.

Alors le prêtre descendit de voiture et se dirigea à pied vers son église.

L'homme gris souleva la trappe qui était au-dessus de sa tête et le cocher se baissa.

--Mène-moi dans Régent' street, au coin de Piccadilly, lui dit-il.

Tu t'arrêteras devant le chimiste qui est à côté du café de la Régence.

De la place des Sept-Quadrants à l'endroit désigné, le trajet était court.

Ce fut l'affaire de quelques minutes et l'homme gris entra dans la boutique du pharmacien-chimiste-parfumeur, car à Londres, tous ces commerces-là se réunissent volontiers en un seul.

Le chimiste de Régent' street est un des plus instruits et des mieux assortis de Londres.

--Mon cher monsieur, lui dit l'homme gris, je suis médecin.

En même temps, il lui exhiba un diplôme bien en règle.

Le chimiste s'inclina.

--Je suis le médecin d'une grande famille qui ne reculera devant aucun sacrifice pour conserver à la vie une jeune fille qui se meurt. C'est vous dire que les services que j'attends de vous seront libéralement payés.

Le chimiste s'inclina plus bas encore que la première fois.

--Il faut que vous mettiez à ma disposition pour ce soir même un _préparateur_.

--Je vous donnerai mon premier élève, répondit le chimiste.

--Et que vous m'envoyiez les drogues et les substances suivantes.

En même temps l'homme gris prit une plume et du papier sur le comptoir et écrivit une longue ordonnance.

Le chimiste en prit connaissance et ne put s'empêcher de témoigner son étonnement.

--Mais, monsieur, dit-il, ce sont là des médicaments pour un régiment tout entier.

--Vous croyez?

--Ainsi je vois un baril de goudron...

--Oui, monsieur; je vais faire une expérience sur le succès de laquelle je compte fort.

En même temps, l'homme gris ouvrit son portefeuille et en tira deux billets de vingt livres qu'il posa sur le comptoir, ajoutant:

--Vous m'enverrez tout cela, ainsi que le chimiste préparateur, ce soir, avant dix heures, à Hampsteadt, Heath mount, n° 22.

Le chimiste prit les quarante livres et salua avec considération un médecin qui faisait de semblables avances à ses malades.

L'argent produira toujours son petit effet, même sur un apothicaire.

XVII

--Ma parole d'honneur! se disait Shoking, douze heures après, je crois que tout ce qui m'advient n'a jamais été qu'un rêve. J'ai beau me pincer pour m'assurer que je ne dors pas, c'est plus fort que moi. Cela ne doit pas être arrivé.

Shoking se disait tout cela en se regardant avec une complaisance inquiète dans la grande glace à pivot de ce cabinet de toilette où, quelques jours auparavant, on l'avait mis au bain, peigné, parfumé, habillé comme un parfait gentleman et salué du titre de lord.

Il se disait cela, parce que même aventure venait de lui advenir.

Il était rentré la veille au soir et avait trouvé l'homme gris causant avec Jenny l'Irlandaise et Suzannah dans le petit salon du rez-de-chaussée.

Mais l'enfant n'y était plus.

Il était entré, le matin même, au collège de Christ's hospital, et désormais il était à l'abri des représailles de la justice. La soutane bleue et les bas violets le rendaient inviolable.

Quant à Jenny, elle s'était d'autant plus aisément résignée à une séparation, que cette séparation ne devait pas durer plus d'un jour ou deux.

L'homme pris avait trouvé le moyen de la faire admettre à Christ's hospital comme attachée à la lingerie.

Donc, ces trois personnes causaient lorsque Shoking était arrivé.

Il s'était mis à table avec elles et avait soupé de bon appétit, après, toutefois, avoir rendu compte de sa mission.

Puis l'homme gris lui avait dit:

--Va te coucher et dors bien; j'aurai besoin de toi demain matin.

Le même valet de chambre, qui avait si bien donné du _lord_ en plein visage au bon Shoking, l'était venu chercher alors, et l'avait conduit à sa chambre à coucher.

Shoking était pourtant de nouveau misérablement vêtu, et il n'avait pu s'empêcher de dire au superbe laquais galonné que l'homme gris attachait ainsi à sa personne:

--Comment peux-tu m'appeler mylord, en me voyant ainsi accoutré?

Mais le valet avait répondu en souriant:

--Je sais que Votre Seigneurie est excentrique, et que, dans un but de philanthropie, elle parcourt les quartiers populeux de Londres, où elle fait beaucoup de bien.

Et Shoking avait eu beau protester, le valet de chambre avait tenu à son opinion.

Shoking s'était donc mis au lit, et il s'était endormi comme au bon temps où il couchait sous les voûtes d'Adelphi.

Le lendemain matin, le valet de chambre était venu l'éveiller.

--Votre Seigneurie veut-elle s'habiller? avait-il dit.

--Quelle heure est-il?

--Sept heures: c'est un peu matin; mais l'ami de Votre Seigneurie a besoin d'elle.

Cet ami dont parlait le valet c'était l'homme gris.

L'homme gris, en effet, avait donné l'ordre qu'on éveillât Shoking dès le point du jour.

Shoking prit un bain, laissa peigner ses cheveux, faire sa barbe; il passa une chemise de toile fine et revêtit un bizarre costume du matin, consistant en une jaquette, un gilet et un pantalon de couleurs claires, ce que les Anglais appellent une _suite_.

Le valet lui mit une rose à la boutonnière, lui tendit un chapeau gris et des gants de peau de daim et lui dit:

--L'ami de Votre Seigneurie est dans la galerie qui fait suite au corridor.

Shoking, de plus en plus abasourdi, suivit le chemin qu'on lui indiquait, et il fut pris tout coup à la gorge par une forte odeur de goudron.

--Viens donc par ici! lui cria une voix.

Et l'homme gris se montra au seuil d'une chambre située à l'extrémité de la galerie.

Il n'était certes pas vêtu en gentleman, lui, il s'offrait même à Shoking dans un négligé que le nouveau lord blâma _in petto_.

L'homme gris, en pantoufles et en manches de chemise, les bras retroussés au-dessus du coude, avait les mains enduites d'une sorte de mastic rougeâtre!

--Bon! dit Shoking, encore des choses étranges!

--Entre donc.

Shoking entra et se trouva dans une chambre dont les murs disparaissaient sous une épaisse couche de goudron.

Au milieu il y avait des objets bizarres, des cornues, des vases, un alambic, un creuset, tout un appareil de laboratoire de chimie.

Shoking vit encore un jeune homme qui portait suspendu à son cou un tablier bleu.

C'était le préparateur qu'avait envoyé le chimiste de Régent' street.

--Tu as bien dormi, toi? dit l'homme gris.

--Certainement, fit Shoking.

--Eh bien! moi, je ne me suis pas couché.

--Est-ce que c'était pour barioler ainsi les murs de cette chambre? demanda le nouveau lord avec une pointe d'ironie.

--Justement.

--Drôle de peinture, dans tous les cas.

--C'est possible, mais j'en attends de beaux résultats. Viens, je vais te conduire à ta voiture.

--Ma voiture?

--Sans doute.

Et l'homme gris s'essuya les mains et passa son bras sous celui du gentleman Shoking.

--Que penses-tu de la petite que tu as vue hier? lui dit-il.

--La fille de Jefferies?

--Oui.

--Je crois qu'elle n'a pas huit jours à vivre.

--Eh bien! tu vas aller la chercher dans ta voiture.

--Bien.

--Tu l'amèneras ici.

--Fort bien.

--Et quand elle aura couché dans cette chambre, dont tu te moques, l'espace d'un mois environ, elle se portera aussi bien que toi et moi.

--Est-ce possible!

--Avec moi tout est possible, mon ami.

Shoking n'était pas au bout de ses étonnements.