Les misères de Londres, 3. La cage aux oiseaux

Chapter 4

Chapter 43,871 wordsPublic domain

Le Français, M. Harris et sir Robert M... regagnèrent le préau.

A l'autre extrémité est une porte qui ouvre sur un étroit passage.

Quand on a franchi cette porte, on se demande quelle peut être la destination de cet endroit bizarre.

Il a dix pieds de large et trente pieds de long.

Si vous levez la tête, vous voyez le ciel.

Mais vous le voyez au travers d'un grillage formé par des barres de fer énormes.

Les voleurs de Londres ont, comme ceux de Paris, leur argot pittoresque:

Ils ont surnommé ce passage la _cage aux oiseaux_.

Au fond de ce passage est une autre porte, toujours en chêne ferré, pourvue d'un guichet et d'énormes verrous.

Qu'est-ce que cette porte?

Sir Robert M... était un metteur en scène consciencieux.

Il ne négligeait aucun détail.

Lorsque les deux visiteurs furent entrés dans la cage aux oiseaux, ils virent bien deux détenus qui travaillaient à enlever une des dalles, qui couvraient le sol, lesquelles dalles, disposées sur la largeur du passage, ont une dimension de dix pieds de long sur trois de large, mais ils n'y, firent aucune attention, et ils continuèrent à suivre sir Robert M..., qui ouvrit la porte du fond.

--Voici la cour d'assises, dit le sous-gouverneur en entrant.

La cour d'assises ressemble à toutes les cours de justice possibles, et n'offre rien de curieux.

Sir Robert M... se contenta de montrer le siége de l'attorney général, celui du juge et ceux des jurés, le banc du solicitor et le banc des prévenus.

Puis se retournant vers M. Harris:

--Si le prévenu est acquitté, dit-il, il sort par cette autre porte que vous voyez là-bas.

--Ah! fit M. Harris, et s'il est condamné?

--Il fait en sens inverse le chemin que nous avons parcouru.

En même temps, sir Robert regagna la porte de la cage aux oiseaux.

Alors M. Harris qui l'avait suivi tressaillit tout à coup.

Les deux détenus qui travaillaient sous la surveillance d'un gardien venaient de soulever la dalle et l'avaient dressée contre le mur.

Puis ils s'étaient mis à creuser un trou, rejetant la terre à droite et à gauche.

--Que font ils donc là? demanda le banquier.

Alors sir Robert qui montrait sa chère prison comme on montrerait une lanterne magique aux enfants, se reprit à sourire et dit:

--Écoutez-moi bien.

--Parlez, dit M. Harris.

--En France, on condamne à mort; mais la loi française, plus humaine que la nôtre, j'en conviens, laisse le condamné dans l'incertitude de l'heure et du jour de son supplice, ce qui lui permet d'espérer encore, soit sa grâce, soit une commutation de peine, soit un événement quelconque qui l'arrache à sa destinée.

Chez nous, le prévenu apprend en même temps que sa condamnation, le jour et l'heure de son supplice. Il sait en outre qu'il ne sera point gracié, et quand il a repassé le seuil de cette porte, il frisonne et se dit: c'est là!

--Que voulez-vous dire? fit M. Harris.

--Savez-vous ce que font ces hommes?

--Non.

--Ils creusent une tombe, la tombe du Français qu'on a pendu ce matin. Vous êtes dans le cimetière des suppliciés.

M. Harris jeta un cri.

Quant au Français, il parut visiblement surpris lui-même, et manifesta une grande émotion.

Alors sir Robert, qui avait toujours le sourire aux lèvres, appuya sur la droite et posa un doigt sur le mur.

Au-dessus de chaque dalle, il y avait une initiale.

--Voici, disait-il, Witgins qui a tué sa femme. Voilà Henriette Stameton qui a empoisonné sa maîtresse. Voici Barthélemy, un Français, et Drury un Écossais, et l'Américain Butter, et l'Irlandaise Mary.

M. Harris ne pouvait s'empêcher de frissonner, à mesure que, passant d'une dalle à l'autre, le joyeux sous-gouverneur racontait l'histoire du supplicié qu'il avait sous les pieds.

Ils arrivèrent ainsi à la fosse que l'on creusait.

--Voilà où on va mettre Olivier, dit sir Robert.

--Quand? demanda M. Harris.

--A la nuit tombante.

--Monsieur, dit le Français à M. Harris, demandez donc au gouverneur quelques détails sur la manière dont se fait l'inhumation.

Sir Robert ne demandait qu'à causer, et lorsque M. Harris lui eut transmis la question, il s'empressa de répondre:

--L'inhumation se fait très-simplement: on a mis le cadavre dans un cercueil de chêne qu'on a cloué ensuite.

Le cercueil est descendu dans la fosse en notre présence et en présence de deux gardiens, car ce sont des détenus qui l'ont apporté jusqu'ici.

Alors, un ministre presbytérien, si c'est un Anglais, un prêtre catholique, si c'est un Français ou un Irlandais, fait une courte prière un bord de la fosse ouverte.

Après quoi on rejette la terre sur la bière, on replace la dalle, et avec un peu de plâtre et une truelle, on la cimente.

En même temps, le fossoyeur prend un ciseau à froid et grave sur le mur, en face, la première lettre du nom du supplicié.

--Et c'est tout, dit M. Harris.

--Ah! j'oubliais encore un détail.

--Voyons?

--Le cercueil renferme un mélange d'hydrochlorure de chaux et de potasse destiné à détruire les chairs en un court espace de temps, de façon à éviter la corruption du corps.

--Passons, dit M. Harris, qui avait hâte d'être hors de ce lieu sinistre.

Et ils sortirent tous trois de la cage aux oiseaux.

Là, ils tournèrent à droite, suivirent un nouveau couloir et les visiteurs se trouvèrent au seuil d'une salle qui n'était autre que la cuisine.

Les fourneaux étaient allumés; une marmite gigantesque chantait dessus, et les cuisiniers paraissaient fort affairés. L'heure du repas approchait.

Sir Robert ouvrit alors une armoire de chêne blanc qui se trouvait en face de la cheminée.

--Qu'est-ce que cela? demanda M. Harris, qui vit reluire tout à coup, cette armoire ouverte, des cuivres, des aciers, et aperçut des courroies, des sangles et des fouets.

On aurait pu croire, à première vue, que c'était l'armoire à sellerie d'un gentleman-rider et qu'elle contenait des mors de bride, des étriers, des étrivières, des gourmettes et des cravaches.

Sir Robert répondit:

--C'est ici qu'on tourmente les prisonniers.

Et il étala complaisamment et plus souriant que jamais les fers qu'on met aux prisonniers insubordonnés, et les courroies qui anéantissent le mouvement et la volonté chez le condamné à mort, le boulet qu'ils traînaient autrefois, des carcans d'un autre âge qui servaient pour les expositions, les fouets qui servaient à fustiger les détenus indociles; enfin, la fameuse ceinture qu'on met à celui qui va monter sur l'échafaud et finalement la corde et le crochet de la potence.

Un amateur de curiosités et de chinoiseries ne montre pas ses bibelots avec plus de grâce et d'orgueil tout à la fois.

--Mais enfin, dit M. Harris, pourquoi tout cela se trouve-t-il dans la cuisine?

--Levez les yeux, dit sir Robert.

--Bon!

--Voyez-vous ces quatre crochets dans le mur, deux au-dessus de la porte que nous venons de passer, deux au-dessus de celle que vous voyez vis-à-vis?

--Oui.

--A ces crochets, on suspend deux immenses draps qui forment comme un corridor, au milieu de la cuisine et vont d'une porte à l'autre?

--Oui.

--C'est un passage qu'on fait pour le condamné à mort. C'est par là qu'il sort pour aller mourir.

--Ah! vraiment? dit le Français impassible, tandis que M. Harris sentait ses cheveux se hérisser et que le bon sous-gouverneur le regardait avec son sourire jovial et paternel.

XII

Il n'y avait plus rien à voir à Newgate, sauf une chose: les masques en plâtre des derniers suppliciés.

Ces masques sont rangés sur une tablette à l'entrée du greffe.

Sir Robert se prêta à cette exhibition avec la même complaisance.

Alors M. Harris le remercia avec effusion, et le chirurgien français lui donna sa carte.

Le bon sous-gouverneur reconduisit les deux visiteurs jusqu'à la porte principale.

Au moment où il prenait congé d'eux, on sonna.

Le portier-consigne ouvrit, et M. Harris et son compagnon se trouvèrent alors en présence d'un jeune homme vêtu de noir de la tête aux pieds.

C'était un prêtre catholique, le même qui avait assisté, le matin, Olivier allant à l'échafaud, et qui, maintenant, venait dire sur la tombe les dernières prières.

Ce prêtre, on l'a deviné déjà, c'était l'abbé Samuel.

Le Français et lui échangèrent un regard furtif.

Regard que ne surprirent ni le sous-gouverneur ni M. Harris.

Lorsqu'ils furent hors de la prison, M. Harris et le chirurgien respirèrent plus librement.

--Cher monsieur, dit alors le banquier, je suis heureux de vous avoir été agréable.

--Et je vous en suis d'autant plus reconnaissant, monsieur, répliqua celui qui, pour M. Harris, s'appelait le docteur Firmin Bellecombe, que vous paraissez très-impressionnable.

--Je le suis, en effet, et je vous avoue que la vue de ce cadavre...

--Le malheureux avait donc été votre employé?

--Oui, monsieur, et j'ai fait tout ce qu'il a dépendu de moi pour l'arracher à sa destinée.

Tout en causant, le banquier et son hôte traversèrent Old Bailey et arrivèrent à la porte de la maison occupée par les bureaux de M. Harris.

Le chirurgien avait levé la tête vers les fenêtres du premier étage.

--Que regardez-vous? demanda le banquier.

--Vos fenêtres, et je me dis qu'elles sont tout à fait en face de l'endroit où se dresse l'échafaud.

--Voudriez-vous donc voir un pareil spectacle?

--Peut-être...

M. Harris eut un geste de répugnance.

--Monsieur, reprit le Français, je ne suis pas un curieux, mais un médecin qu'on a chargé d'une mission scientifique. Je dois étudier le système pénitentiaire de l'Angleterre, et les effets de la peine de mort par la strangulation. Par conséquent, il est probable que j'aurai de nouveau recours à votre obligeance.

--Je suis tout à votre service, répondit monsieur Harris.

--Je vous demanderai donc, quand il y aura une exécution, de vouloir bien me donner une de vos fenêtres.

--Si cela peut vous être agréable, j'en serai charmé, répondit M. Harris. Au reste, j'espère avoir l'honneur de vous faire une visite et d'aller vous prier à dîner pour le jour qui vous plaira.

Le Français s'inclina.

--Où êtes vous descendu? continua M. Harris.

--Panton hôtel, Panton street, Haymarkett, répondit le Français.

--Prenez-vous de l'argent? demanda encore M. Harris.

--Pas aujourd'hui; mais après Noël, j'aurai recours à votre caisse.

M. Harris tendit la main au Français et ils se séparèrent.

Celui-ci descendit Old Bailey jusqu'à Fleet street et sauta dans un cab.

Puis il dit au cocher, mais en fort bon anglais, cette fois:

--Conduisez moi dans Old Gravel lane, au public-house de master Wandstoon.

Le cocher parut un peu étonné de voir un homme décemment vêtu donner une pareille indication.

Mais il ne fit aucune objection et rendit la main à son cheval, qui descendit vers le pont de Londres, tourna sur la gauche et se mit à côtoyer les docks en prenant ensuite Saint-George street.

Au bout de quelques minutes, le Français arrivait à la porte de ce public-house de sinistre apparence dans lequel, une nuit, Wilton et le cabman, renonçant à noyer l'Irlandaise, avaient bu un verre de gin.

Il n'y avait qu'un seul homme dans le public-house.

Il était assis tout près du comptoir dans lequel trônait majestueusement M. Wandstoon.

Cet homme, c'était Shoking.

A la vue du Français, il se leva avec empressement.

--Eh bien, maître? dit-il tout bas.

Alors l'homme gris,--car on a deviné sans doute que le prétendu chirurgien qui venait de visiter Newgate avec tant de soin, n'était autre que notre héros,--l'homme gris, disons-nous, secoua la tête.

--Son évasion est impossible, dit-il.

--Impossible!

--Oui, j'ai tout vu, tout parcouru. Il n'y a pas un gardien qui soit à nous. Il ne faut pas songer à une fuite possible...

--Alors, dit Shoking ému, John Colden mourra?

--Non.

--Pourtant il sera condamné?

--Sans doute.

--Et comment le sauverez-vous?

--C'est mon affaire, dit l'homme gris avec calme.

--Mais, dit Shoking, pourquoi donc m'avez-vous donné rendez-vous ici?

--Parce que l'abbé Samuel doit y venir.

--Quand?

--Aussitôt que le supplicié de ce matin sera inhumé.

Tout cela avait été dit à voix basse et monsieur Wandstoon, qui lisait le _Times_ avec acharnement, n'avait pu entendre un seul mot.

--Ensuite, poursuivit l'homme gris, c'est par ici que demeure Calcraff.

Ce nom fit tressaillir Shoking.

--Oui, dit-il, Calcraff a sa maison dans Will close square.

--Et Jefferies, un de ses aides, habite Parmington street.

--Précisément.

Puis après un moment de silence, Shoking poursuivit;

--Maître, je ne crois pas que vous ayez l'intention de corrompre Calcraff; la chose est impossible.

--Ah! tu crois! fit l'homme gris en souriant:

--Certes, reprit Shoking, si la chose eût pu se faire, la famille du médecin qu'il a pendu dernièrement, n'y eût manqué. La femme du docteur Sembrok a offert toute sa fortune.

--Et Calcraff a refusé?

--Oui. Et puis, dit Shoking, que voulez-vous que fasse le bourreau? il voudrait sauver le patient qu'il ne le pourrait pas.

--Cela est vrai, dit l'homme gris. Cependant...

--Cependant quoi?

--Le bourreau peut faire son noeud de telle façon que le condamné ne meure pas sur le coup.

--Vraiment?

--Et si Calcraff ne sait pas cela, je le lui montrerai, moi.

--Oui, mais je vous le répète, Calcraff est incorruptible.

--C'est vrai, mais Jefferies ne l'est peut-être pas.

--Jefferies?

--Oui.

--Est-ce donc Jefferies qui fait le noeud?

--Non, c'est Calcraff.

--Alors, je ne comprends plus.

L'homme gris ne sourcilla point.

--Je disais donc, fit-il, que Jefferies demeure dans Parmington street, à deux pas d'ici.

--Bon, fit Shoking.

--Suppose que Jefferies devienne bourreau...

--A la place de Calcraff?

--Justement.

--Mais Calcraff se porte bien.

--Sans doute.

--Il n'est pas encore mort.

--Mais il peut être malade.

--Alors, dit Shoking, Votre Honneur se trompe encore.

Depuis que l'homme gris avait donné à Shoking le titre de lord, Shoking ne croyait pas devoir l'appeler décemment autrement que _Votre Honneur_.

Une politesse en vaut une autre.

--Ah! je me trompe? fit l'homme gris.

--Comment cela?

--Si Calcraff tombait malade, on ferait venir, pour le remplacer, le bourreau de Manchester.

--Tu as raison, mais...

--Mais quoi? fit Shoking.

--Pour faire venir le bourreau de Manchester, il faut avoir le temps. Tu me diras que l'express-train va vite et le télégraphe plus vite que l'un et l'autre.

--Dame!

--Mais il y a des maladies qui vont plus vite encore.

--Je ne comprends toujours pas, dit Shoking.

--Laisse-moi boire un coup, et je m'expliquerai. Je meurs de soif pour le moment.

Et l'homme gris se fit apporter un sherry cobler et porta voluptueusement à ses lèvres la paille qui devait lui servir à l'aspirer lentement.

XIII

Shoking avait vu faire à l'homme gris tant de choses extraordinaires que rien ne l'étonnait plus.

Néanmoins, comme c'était un esprit éminemment pratique et réfléchi que maître Shoking, il aimait à discuter toutes choses.

L'homme gris aspira la moitié du sherry cobler d'un trait; puis, regardant son interlocuteur:

--Si tu étais moins intelligent que tu n'es, fit-il, je m'empresserais de te dire que tout cela ne te regarde pas et je me bornerais à faire de toi un instrument.

Mais comme tu es un garçon d'esprit, et que je compte sur ta fidélité absolue.

--Oh! pour cela, vous avez raison.

--Je crois donc qu'il n'est pas inutile que tu sois au courant de mes projets, au moins jusqu'à un certain point.

--Bon! dit Shoking, vous avez raison. Je ne fais bien que ce que je comprends.

--Supposons donc, poursuivit l'homme gris, que Jefferies est un garçon corruptible.

--Soit.

--Et que Calcraff tombe malade subitement, non pas la veille, non pas dans la nuit qui précédera l'exécution, mais au moment même où il faudra pendre John Colden.

--Oh! oh! fit Shoking.

--Tu penses que l'échafaud dressé, la foule accourue, la toilette du patient achevée et les fameux draps de la cuisine tendus, il n'y aura pas moyen de reculer.

--Ça, c'est vrai.

--Jefferies sera donc chargé de la besogne et fera le noeud comme je l'entendrai.

--Allez, dit Shoking, je vous écoute, mais je continue à ne pas comprendre. Comment voulez-vous que Calcraff tombe subitement malade?

--Tu vas voir. Il y avait jadis à Paris un exécuteur des hautes oeuvres que chaque exécution rendait malade huit jours d'avance. Aussi le jour fatal arrivé, pour se donner du courage, buvait-il force verres d'eau-de-vie et de rhum.

--Oui, dit Shoking, mais Calcraff, lui, ne boit que du lait.

--Je le sais.

--Et le lait ne grise pas.

--Je m'arrangerai pour que la tasse de lait qu'il boira le mette dans l'impossibilité de faire sa besogne.

--Comment cela?

--C'est mon secret, passons. As-tu encore une objection à me faire?

--Ah! je crois bien, fit Shoking.

--Voyons?

--Je suppose que Calcraff est malade et Jefferies vendu à notre cause.

--Bon!

--Il fait un noeud qui n'amène pas la mort instantanément. Mais John Colden n'en est pas moins pendu. Ce n'est plus qu'une question de temps. Et à moins que la corde ne casse.

--Elle cassera, dit froidement l'homme gris.

--Bon! mais je suppose que le patient tombe à terre.

--Fort bien.

--On le relèvera et on l'accrochera de nouveau.

--Ah! ici, dit l'homme gris, je n'ai plus besoin de te faire des confidences. Quand nous serons arrivés au jour de l'exécution, tu verras de quoi il s'agit.

L'homme gris en était là des explications qu'il voulait bien donner à Shoking, quand la porte du public-house s'ouvrit de nouveau.

Cette fois, ce fut l'abbé Samuel qui se montra sur le seuil.

Aussitôt l'homme gris se leva avec empressement et courut à sa rencontre.

--Monsieur l'abbé, lui dit-il, un homme de votre caractère ne doit entrer dans un bouge comme celui-ci que lorsque l'intérêt de la foi et celui de ses ouailles le commandent. Sortons.

--Comme vous voudrez, dit le jeune prêtre.

Shoking s'apprêtait à les suivre.

Mais l'homme gris lui fit signe de rester à sa place, ajoutant:

--Je vais revenir.

Old Gravel lane est une rue déserte tout le jour, et ce n'est que la nuit, quand le Wapping s'éveille et commence sa fangeuse orgie, que le peuple l'envahit peu à peu.

Le prêtre irlandais et l'homme gris se mirent à se promener de long en large.

--C'est fait, dit l'abbé Samuel, le malheureux dort du dernier sommeil, comme dormira bientôt Bulton... comme...

Il s'arrêta frémissant.

--Vous m'avez rencontré sortant de Newgate, dit l'homme gris. J'ai visité la prison en détail, et je me suis assuré qu'il était impossible de faire évader un prisonnier.

--Mon Dieu! fit l'abbé Samuel en pâlissant, faudra-t-il donc laisser mourir notre frère?

--Non, dit l'homme gris.

--Alors, que comptez-vous faire?

--L'enlever.

--Mais où?

--Sur l'échafaud même.

L'abbé Samuel regarda son interlocuteur.

--Mais comment? fit-il.

--Les quatre chefs fenians sont toujours à Londres?

--Oui.

--Et ils vous obéiront aveuglément?

--Oui, puisque je suis le chef suprême, en attendant que l'enfant ait grandi.

--Alors, dit l'homme gris, je réponds de la vie de John Colden.

Maintenant parlons d'autre chose.

Le prêtre regarda son compagnon d'un air surpris.

--Ne m'avez-vous pas dit, reprit celui-ci, que Jefferies était catholique?

--Oui, et il s'en cache, de peur de perdre son triste emploi; mais c'est un catholique tiède. De plus, il n'est point affilié, et on n'oserait le lui proposer.

--Mais il a une fille...

--Une fille toujours malade et qui succombe lentement à une maladie de poitrine. C'est même là le côté intéressant de cet homme aux instincts brutaux et sanguinaires. Il s'est toujours si bien caché, que la pauvre fille le croit un honnête ouvrier des docks.

--Et vous allez la visiter quelquefois?

--Oui, dit l'abbé Samuel.

--Eh bien! reprit l'homme gris, m'emmèneriez-vous avec vous?

J'ai habité les Indes, et, bien que je ne sois pas médecin de profession, je crois avoir apporté un remède puissant contre la phtisie.

Le jeune prêtre secoua la tête.

--Hélas! dit-il, je crains que l'état de la malade ne soit tellement avancé que tout remède ne soit désormais inutile.

--Qui sait?

L'abbé Samuel réfléchit un instant.

--Jefferies est farouche, dit-il enfin, un rien l'offusque...

--Il s'adoucira si je lui promets de guérir son enfant.

--Eh bien! dit l'abbé Samuel, voulez-vous venir voir la pauvre fille?

--Tout de suite?

--Oui.

--Allons, dit l'homme gris.

Il rentra dans le public-house et dit à Shoking:

--Attends-moi toujours. Si je ne suis pas revenu dans une heure, tu te feras servir à souper. Mais tu ne bougeras pas d'ici que je ne sois revenu.

--C'est bien, dit Shoking.

Alors l'homme gris rejoignit l'abbé Samuel.

Ils remontèrent Old Gravel lane.

Parmington street est perpendiculaire à cette dernière rue.

C'est une des ruelles les plus tristes et les plus misérables de Londres.

On y rencontre des enfants qui marchent pieds nus et des femmes déguenillées.

Vers le milieu est un public-house, et dans ce public-house s'assemblent une foule de marins, d'ouvriers des docks et de brocanteurs.

C'était précisément dans cette maison que logeaient Jefferies et sa fille.

La nuit était venue quand le prêtre et l'homme gris y arrivèrent.

Tout à coup le premier tressaillit et dit:

--Le voilà!

--Qui donc? demanda l'homme gris.

--Jefferies. Le voyez-vous?... là!... assis à cette porte?

En effet, un homme était assis sur les marches de la porte bâtarde.

Il avait ses coudes sur ses genoux et sa tête dans ses deux mains.

Un rayon du bec de gaz voisin tombait sur son visage, et, sur ce visage, roulaient deux grosses larmes silencieuses.

Le prêtre s'approcha et lui mit une main sur l'épaule.

Le valet de Calcraff se leva tout d'une pièce et murmura:

--Ah! vous venez trop tard... je crois bien que ma pauvre enfant va mourir...

Et il regarda le prêtre d'un air affolé.

XIV

Il n'y avait pas très-longtemps que Jefferies, le valet du bourreau Calcraff, était venu loger dans Parmington street, trois ou quatre années au plus.

Sa fille était déjà malade, alors, mais à peine devinait-on sa souffrance.

Le mal, dans sa première période, n'avait pas encore pâli son visage, entouré ses grands yeux bleus d'un cercle de bistre et donné à ses mains la transparence de la cire.

Pendant près de deux années, la misérable population de Parmington street avait assisté jour par jour, heure par heure, à la marche inexorable et lente de la phthisie s'emparant de la pauvre créature et la courbant peu à peu vers la tombe.

Le peuple a ses moments de férocité, mais il a aussi ses jours de douceur et de bonté ineffables.

La grande et pâle jeune fille qui cheminait lentement vers la mort, un triste et doux sourire aux lèvres, était devenue l'idole du quartier.

Chaque matin, quand on voyait sortir Jefferies plus triste et plus préoccupé que la veille, on le pressait, on l'entourait, on lui demandait avec anxiété comment se trouvait Jérémiah.

C'était le nom de son enfant.

Qu'était-ce que Jefferies?

Pendant deux années personne ne l'avait su au juste. Il disait travailler dans les docks, et cela importait peu.

D'ailleurs triste, sombre, farouche, il ne parlait qu'à ceux qui lui demandaient des nouvelles de sa fille.

Quelquefois, le soir, il entrait dans ce public-house qui occupait le rez-de-chaussée de la maison.

On lui servait une pinte de porter ou de pale ale, ou un grog au gin; il s'asseyait dans un coin, buvait silencieusement, payait et s'en allait.

On avait remarqué, cependant, qu'à certaines époques Jefferies était plus triste et plus inquiet que de coutume.

Pourquoi?

Longtemps on l'avait ignoré.

La vérité est que Jefferies tremblait, chaque fois qu'il assistait Calcraff dans une exécution, que quelque habitant de Parmington street ne se trouvât parmi la foule avide du sinistre spectacle; non pour lui, du reste, il bravait l'infamie avec la triste philosophie des gens de sa profession, mais pour son enfant...

Jérémiah avait seize ans; il y en avait dix que Jefferies était le valet de Calcraff, et la pauvre enfant l'ignorait.

Jefferies tremblait que sa fille ne vînt à l'apprendre, et que cette horrible révélation ne la tuât.