Les misères de Londres, 3. La cage aux oiseaux

Chapter 3

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--Cependant nous l'avions tous connu.

--Qu'est-ce que cela fait?

--Ce doit être affreux, l'intérieur de Newgate.

--Je n'y ai fait aucune attention, dit M. Morok.

--Et le cachot des condamnés à mort?...

--Je ne me souviens plus comment c'était.

Et, ayant fini d'ouvrir sa caisse, M. Morok se mit à tailler sa plume.

Le teneur de livres comprit que son supérieur ne parlerait plus, et il retourna se planter debout devant son pupitre.

--Que tous ces gens-là sont bêtes! pensait M. Morok; que peut-il donc y avoir de curieux à voir une prison dans laquelle est un homme qu'on va pendre?

Et comme il faisait cette réflexion, on frappa au grillage de la caisse.

M. Morok s'approcha et ouvrit le guichet supérieur.

Il se trouva alors en présence d'un homme qui portait des habits de voyage et qui lui dit:

--Parlez-vous français, monsieur?

--Oui, monsieur, répondit M. Morok, avec un accent britannique. Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

--J'arrive de Paris, dit cet homme, et j'ai une lettre de crédit sur votre maison.

--De quelle maison?

--De la maison Monteaux et Lunel, boulevard Montmartre.

M. Morok allongea la main.

--Donnez, dit-il.

--Je désirerais en outre, poursuivit le Français, parler à M. Harris en personne.

M. Morok répondit dédaigneusement:

--M. Harris ne vient pas avant midi, et il ne reçoit pas aisément. Voyons votre lettre?

La lettre de crédit était de deux cents livres.

--Faites-moi un reçu au bas, dit M. Morok qui chercha son livre de chèques.

--Cependant, insista le Français, je vous assure que j'ai besoin de parler à M. Harris.

--Alors, écrivez-lui et demandez une audience: peut-être vous recevra-t-il.

--Mais, c'est qu'il faut que je le voie aujourd'hui même.

--C'est impossible.

Et M. Morok détacha le chèque sur lequel il avait inscrit la somme de deux cents livres et apposa la signature de la maison.

Le Français continua:

--Je suis chirurgien, j'ai une mission de mon gouvernement.

--Vous? fit dédaigneusement M. Morok.

--Et comme je ne connais personne à Londres, M. Harris, qui est alderman, me sera d'un grand secours.

--Mais, mon cher monsieur, dit M. Morok, croyez-vous donc que tous les gens qui ont un crédit de deux cents livres chez nous?...

--Pardon, dit le Français avec flegme. Et il ouvrit son portefeuille.

Puis il en tira une feuille rouge qu'il mit sous les yeux de M. Morok stupéfait.

Cette feuille était une autre lettre de crédit.

Il s'y trouvait inscrit le chiffre énorme de quarante mille livres, c'est-à-dire un million de francs, et la signature de la maison Rothschild, de Paris, était au bas.

M. Morok fit un pas en arrière, assujettit de son mieux ses lunettes d'écaille et cria:

--Jérémie! Jérémie!

A ce nom, un jeune commis accourut.

--Prenez un cab, Jérémie, dit M. Morok, courez à Elgin Crescent, Nothing hill, chez M. Harris, et priez-le de venir au plus vite.

Puis, ouvrant la porte de son grillage, il dit avec empressement au Français, qui souriait:

--Mais donnez-vous donc la peine d'entrer, monsieur.

Et il se hâta d'avancer un fauteuil au voyageur.

VIII

M. Harris, le chef de la maison Harris Johnson et Cie avait sa maison particulière dans Elgin Crescent, tout auprès de Kinsington Garden.

C'est un des quartiers les plus éloignés et les plus tranquilles du West End.

Là, chacun a son habitation donnant sur un square commun.

Ni magasins, ni boutiques, ni maisons de commerce d'aucune sorte.

C'est un quartier moitié aristocratique, moitié bourgeois, où les gens retenus au centre de la ville tout le jour par les affaires, viennent retrouver chaque soir la vie de famille et les joies calmes du foyer.

M. Harris avait une jeune femme, très-mondaine, et qu'il conduisait au bal très-souvent.

La nuit précédente encore, il avait assisté à une fête splendide, qui ne s'était terminée qu'avec les premiers rayons de l'aube.

Donc, M. Harris dormait à peine depuis une heure ou deux, lorsque le commis, expédié par M. Morok, arriva.

M. Morok ne dérangeait pas son patron deux fois par an.

Il avait, la haute main sur les affaires courantes, et, pour qu'il envoyât chercher M. Harris, il fallait une circonstance tout à fait extraordinaire.

Un banquier français, arraché à son premier sommeil, eût manifesté une vive mauvaise humeur.

M. Harris se leva sans mot dire, fit sa toilette avec le plus grand calme, et, ayant donné l'ordre qu'on introduisît le commis, il se borna à lui demander s'il savait pourquoi M. Morok le dérangeait.

A quoi le commis répondit qu'un étranger, un Français, s'était présenté dans Old Bailey et demandait instamment à le voir.

--Il est pourvu d'une lettre de crédit? demanda M. Harris.

--Oui.

--Savez-vous le chiffre?

--Quarante mille livres.

L'explication était suffisante. Un homme qui peut toucher à la minute quarante mille livres a toujours le droit de déranger un banquier, même quand ce dernier a passé la nuit au bal.

M. Harris avait des chevaux, des voitures, et ses équipages étaient remarqués à Hyde Park.

Mais il ne donna pas l'ordre d'atteler.

Avec cette simplicité qui caractérise les Anglais, il sauta dans le cab de son commis et s'assit à côté de lui.

Trois quarts d'heure après, il arrivait dans Old Bailey.

Le Français était toujours là, dans le bureau de M. Morok qui avait cru de son devoir de remettre du coke dans le poële et de présenter à son hôte deux journaux français qui arrivaient à l'adresse de M. Harris.

M. Harris entra et regarda le Français avec ce flegme dont les Anglais ne se départent jamais:

Il lui adressa la parole en français:

--Je suis monsieur Harris, dit-il, et tout à votre service, monsieur.

--Monsieur, répondit le Français, je vous demande mille pardons de vous avoir dérangé, mais je suis porteur d'une lettre de vos correspondants de Paris.

Et il ouvrit une troisième fois son portefeuille et en tira une enveloppe qui portait le timbre sec de la maison Harris et Johnson, de Paris, rue de la Chaussée d'Antin, 67.

--Veuillez passer dans mon cabinet, monsieur, dit M. Harris, qui ouvrit une porte au fond du bureau de M. Morok, et s'effaça pour laisser passer son visiteur.

Quand ils furent seuls, M. Harris ouvrit la lettre de son correspondant et lut:

«Nous vous adressons M. Firmin Bellecombe, chirurgien, chargé, par l'École de médecine de Paris, de faire des études sur la strangulation. M. Firmin Bellecombe est immensément riche, et il emporte de Paris des traites de plusieurs maisons. Vous ferez honneur à toutes celles qu'il vous présentera.

Nous comptons que vous vous mettrez complétement à sa disposition pour tous les services qu'il pourra vous demander.

M. Firmin Bellecombe désire, notamment, visiter les prisons, et surtout celle de Newgate. Il veut, en outre, faire des expériences sur les corps des suppliciés. Votre position d'alderman vous permettra de lui donner toutes les facilités à ce sujet.»

Cette lettre était pressante, comme on le voit.

M. Harris, après l'avoir lue, regarda son visiteur.

C'était un homme jeune encore, trente-huit ans au plus, qui portait des favoris bruns, et avait une physionomie intelligente.

Son regard surtout avait quelque chose de magnétique et d'impérieux qui frappa M. Harris.

Le banquier lui dit:

--Je suis à vos ordres, monsieur. Que puis-je faire pour vous être agréable?

--Monsieur, répondit le Français, on a pendu ce matin devant votre porte?

--Oui.

--Le corps du supplicié a été transporté à l'hôpital Saint-Barthélemy?

--Je n'en sais rien, mais c'est probable.

--Je désirerais être mis en rapport avec le chirurgien en chef de l'hôpital, et assister à la dissection de ce corps. Que dois-je faire pour cela?

--Monsieur, répondit M. Barris, cela sera facile du moment où vous aurez un mot d'introduction du lord-maire.

--Et... ce mot?...

--Je vais m'empresser de vous le procurer.

Sur ce, M. Harris sonna et commanda qu'on lui allât chercher un cab.

--M'accompagnerez-vous, monsieur? dit-il au chirurgien.

--Comme vous voudrez, répondit celui-ci.

M. Harris reprit son chapeau, son paletot et ses gants, et le Français le suivit.

La distance est courte d'Old Bailey à King's street, le quartier dans lequel s'élève le Guild hall, c'est-à-dire l'hôtel de ville de la Cité de Londres.

C'est là que le lord-maire a ses bureaux.

Le Français resta dans le cab et M. Harris entra dans l'édifice.

Il en ressortit au bout d'un quart d'heure.

Le lord mayor n'a rien à refuser à un alderman.

M. Harris avait obtenu une carte d'entrée pour Saint-Barthélemy et une pour Newgate.

--Monsieur, dit-il au Français, je vais avoir l'honneur de vous conduire à Saint-Barthélemy. C'est par là que vous voulez commencer, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur, répondit le chirurgien.

Ce dernier avouait ne savoir l'anglais que très-imparfaitement, et M. Harris se montrait heureux de pouvoir lui servir d'interprète.

L'Anglais est froid, il est roide avec les étrangers. Mais si ceux-ci lui sont présentés et recommandés, le masque tombe, et alors il devient hospitalier et serviable à l'excès.

M. Harris considérait déjà le Français comme son hôte, et il se croyait obligé de demeurer entièrement à sa disposition.

Arrivés à Saint-Barthélemy, M. Harris montra sa carte et parlementa un moment avec le concierge.

Puis, après les explications que celui-ci lui donna, M. Harris se tourna vers le Français:

--Monsieur, dit-il, le corps du supplicié n'a point été transporté ici.

--Ah!

--Il est resté à Newgate, où il sera inhumé.

--Sans avoir été disséqué?

--Les chirurgiens se sont bornés, pour obéir à la loi, à lui faire deux incisions, l'une de haut en bas, l'autre transversale, et ils ont renoncé à la dissection.

--Pourquoi?

--Mais parce que probablement, comme c'est demain Noël, ils ne veulent pas disséquer.

--Ah! dit encore le Français. Mais pourrai-je voir le corps?

--Je l'espère, puisque nous avons une permission pour entrer à Newgate.

Et M. Harris et le chirurgien remontèrent dans le cab qui était resté à la porte.

En ce moment un homme vêtu d'un vieil habit passa tout auprès et échangea un regard furtif avec le Français.

Cet homme n'était autre que Shoking.

IX

Quelques minutes après, le cab de M. Harris s'arrêtait devant Newgate, à la porte du milieu, qui est celle du logement particulier du gouverneur.

Newgate est la première prison de l'Angleterre.

Le gouverneur titulaire est un colonel.

C'est un haut personnage, qu'on ne voit que dans les grandes occasions, et qui laisse le gros de la besogne à un sous-gouverneur.

Celui-ci se nomme sir Robert M...

C'est un homme de cinquante ans, de robuste apparence, aux cheveux blonds, à l'oeil bleu, au visage perpétuellement souriant.

Il porte un uniforme vert, sur la manche gauche duquel il y a un triple galon d'argent, et une casquette ronde en cuir verni, dont la visière est pareillement galonnée.

Sir Robert M... est sous-gouverneur de Newgate depuis plus de vingt ans.

Le contact des prisonniers, le bruit des fers, la lueur sinistre des torches qu'on allume pour dresser l'échafaud, les lugubres apprêts de la toilette des condamnés, n'ont pu assombrir cette nature essentiellement gaie.

Sir Robert M... est l'homme du Royaume-Uni dont l'humeur est la plus charmante.

C'est une bonne fortune pour lui de montrer sa prison à quelque noble étranger que le lord mayor a autorisé à franchir les portes de Newgate.

Ce fut à lui que M. Harris s'adressa.

Sir Robert M... regarda fort curieusement le chirurgien français.

Celui-ci lui plut sans doute, car il lui tendit aussitôt la main.

Du reste, tout homme qui venait visiter Newgate plaisait à sir Robert M...

La porte du milieu, celle du gouverneur, donne sur un corridor; à droite est le greffe.

Sir Robert M... n'avait qu'à prendre une clef à sa ceinture et à ouvrir une grille pour que, du greffe, les visiteurs se trouvassent dans la geôle; mais il tenait trop à sa petite mise en scène pour agir ainsi.

--Faites le tour, dit-il à M. Harris.

M. Harris et le chirurgien ressortirent donc et allèrent sonner à la première porte.

On y arrive par un escalier de trois marches.

La porte est en fer, percée d'un guichet, et surmontée de barres de fer en forme de lances, qui arrivent jusqu'au cintre.

Alors M. Harris et M. Firmin Bellecombe (c'était, on s'en souvient, le nom que se donnait le chirurgien) se trouvèrent dans une salle de dix pieds carrés, ayant maintenant le greffe à leur gauche et le logis du portier-consigne à leur droite.

En face d'eux était une autre porte, également en fer, armée d'une énorme serrure et de trois verrous, et si basse que M... Harris, qui était grand, fut obligé de se baisser pour en franchir le seuil, après que sir Robert M... l'eût ouverte. Tous trois se trouvèrent alors dans un couloir assez sombre, qui faisait tout le tour de la prison.

Sir Robert referma la porte et dit en souriant:

--On ne ressort jamais par là.

--Mais, dit M. Harris, sort-on de Newgate?

--Rarement. Pourtant il y a des exemples...

Et le joyeux gouverneur continua à sourire.

Au bout du corridor, à gauche, se trouvait une salle assez vaste, au milieu de laquelle était une sorte de cage vitrée.

--Qu'est-ce que cela? dit M. Harris, qui tout alderman qu'il était, n'avait jamais visité la prison.

--C'est le parloir des avocats, dit sir Robert M...

On amène le prisonnier d'un côté, on fait entrer son avocat de l'autre; tous deux s'asseoient vis-à-vis, auprès de cette table qui est au milieu.

Puis on ferme cette porte.

Deux gardiens se promènent autour de la cage; ils voient tout ce que font le prisonnier et l'avocat; mais ils ne peuvent rien entendre de ce qu'ils disent. Ainsi le veut la loi anglaise, qui respecte la liberté de la défense.

Après la salle du parloir s'ouvrait un des corridors cellulaires.

Sir Robert M... ouvrit la porte d'une cellule.

Aussitôt le prisonnier, qui était assis sur son lit et lisait, se leva, se tourna contre le mur et fit le salut militaire.

Sir Robert prit un plaisir extrême à montrer aux deux visiteurs la cellule dans tous ses détails, depuis le lit de sangle qui s'accroche au mur, jusqu'au bec de gaz qui donne de la lumière au prisonnier; depuis la tablette qui supporte ses effets, son peigne, sa brosse et son éponge, jusqu'à celle où il peut avoir une Bible et différents livres autorisés par le gouverneur.

Toutes les cellules ordinaires sont sur le même modèle.

M. Harris, qui servait d'interprète au Français, car sir Robert M... ne parlait que sa langue maternelle, exprima alors le désir de voir la salle de correction, puis les cachots des condamnés à mort.

La salle de correction est une petite pièce qui n'a rien de sinistre.

Les murs sont blancs, et elle est éclairée par trois croisées qui donnent sur le préau.

Mais il y a au milieu un petit meuble, un outil, un instrument, quelque chose enfin dont on ne peut deviner l'emploi et qui attire l'attention.

C'est une manière de boîte en forme de pupitre, surmontée d'une barre transversale qui lui donne l'air d'un prie-Dieu, et qui est percée de deux trous.

Et comme le Français regardait ce singulier meuble, sir Robert M... le prit par les épaules, le poussa tout contre et, tout aussitôt, il eut les chevilles prises dans le bas et les deux poignets engagés dans la barre transversale.

Alors le sous-gouverneur, riant de plus belle, lui dit:

--Quand vous retournerez dans votre pays, vous pourrez dire que vous avez été _au block_. C'est ainsi qu'on nomme cet instrument qui nous sert à donner le fouet aux pick-pockets.

Puis, satisfait de l'expérience, sir Robert délivra M. Firmin Bellecombe, ajoutant:

--Maintenant, je vais vous montrer le cachot.

Il avait l'humeur la plus plaisante de la terre, ce bon sir Robert M...

Il conduisit les deux visiteurs au bout d'un corridor, ouvrit une porte, et le Français entra dans une cellule plongée dans une obscurité profonde, si profonde que, lorsque sir Robert eut refermé la porte, M. Harris et son compagnon, qui se trouvaient à deux pas de distance, ne purent le voir.

Et, riant toujours, le sous-gouverneur leur dit:

--En vertu de mon pouvoir discrétionnaire, j'ai le droit de laisser là trois jours et trois nuits, au pain et à l'eau, un prisonnier insubordonné.

Du cachot, on passa au préau.

C'est une cour longue et étroite, entourée de hautes murailles.

Le Français examina longtemps cet endroit.

--A quoi songez-vous? demanda sir Robert.

--Je songe qu'il doit être difficile de s'évader d'ici, répondit-il par l'entremise de M. Harris.

Sir Robert haussa les épaules.

--On s'est évadé de Clarkenweld, dit-il, d'Horsemonger Lane, de Bath square, et même de la Tour de Londres, au temps où c'était une prison; mais de Newgate, jamais!

Et arrivé au bout du préau, il les fit entrer dans un nouveau corridor sur lequel ouvraient deux portes.

C'étaient les cachots des condamnés à mort.

L'une de ces portes était ouverte.

M. Harris, qui s'était avancé, fit tout à coup un pas en arrière.

Il venait d'apercevoir un cadavre couché sur le lit.

Auprès brûlait un cierge mortuaire.

Agenouillés près du lit, deux jeunes gens et deux femmes priaient.

Le cadavre était celui du malheureux supplicié.

Les deux femmes étaient vêtues de longues robes de laine et le visage couvert d'un voile noir.

Les deux jeunes gens portaient le costume des écoliers de Christ's hospital, les bas jaunes et la soutane bleue, et ils avaient, selon l'ordonnance du roi Edouard VI, la tête nue.

Le cadavre était recouvert d'un drap, et on ne pouvait voir son visage.

X

Sire Robert M..., le sous-gouverneur de Newgate, avait remarqué le mouvement répulsif de M. Harris, qui s'était, à la vue du cadavre, vivement rejeté en arrière.

Il le prit par le bras et lui dit en souriant:

--Ne craignez rien, les morts ne sont pas dangereux. C'est ce pauvre Olivier, le Français qui nous a dit adieu ce matin.

Celui que la lettre de recommandation du correspondant de M. Harris qualifiait de chirurgien, était bravement entré dans la cellule.

Mais M. Harris demeurait à la porte.

--Excusez-moi, disait-il à sir Robert M..., c'est plus fort que moi, j'ai de la répugnance à me trouver en présence d'un cadavre.

--Manque d'habitude, dit le jovial sous-gouverneur.

--Et puis, ajouta M. Harris, j'ai connu ce malheureux.

--Ah! vraiment?

--Il a été employé chez moi.

Comme le front de M. Harris s'assombrissait de plus en plus, sir Robert crut de son devoir de distraire son visiteur:

--Savez-vous, dit-il, quelles sont ces deux femmes?

--Non.

--Ce sont des ladies, des dames du plus grand monde.

--Ah! fit M. Harris d'un air distrait.

Il s'était rangé un peu de côté et ne voyait plus le cadavre. Mais sir Robert M... continua:

--Il y a à Londres et dans les principales villes de la libre Angleterre, une institution fort respectable: le club des _Dames des prisons_.

Les dames des prisons, continua sir Robert, se recrutent parmi les femmes de la haute société pour la plupart; elles vont visiter les prisonniers, elles prennent soin de leur famille, elles veillent les morts.

Chaque fois que nous avons une exécution, les _Dames des prisons_ se présentent la veille. Elles sont deux, trois quelquefois. Elles ont le droit de visiter le condamné, de demeurer seules avec lui et de se charger des recommandations qu'il peut avoir il faire à sa famille.

--Ah! dit M. Harris, on les laisse pénétrer dans le cachot?

--Avec d'autant plus de facilité que le condamné est hors d'état de faire usage de ses mains et qu'elles n'ont absolument rien à craindre.

Puis le volubile sous-gouverneur poursuivit:

--Elles sont couvertes d'un voile épais, et on ne pourrait les reconnaître.

Quand l'exécution a eu lieu, si les chirurgiens ont renoncé à l'autopsie du corps, elles viennent prier auprès du cadavre, qui n'est enterré que le soir, après le coucher du soleil.

Le Français s'était, pendant ce temps, approché du cadavre.

Les deux femmes n'avaient point bougé.

Seuls, les deux enfants avaient levé la tête vers lui d'un air curieux.

Mais, sans se soucier de savoir si c'était ou non permis par les règlements, il avait soulevé la partie du drap qui recouvrait la tête du cadavre, et jeté un regard furtif sur le cou, pour juger de l'effet produit par la strangulation.

Le visage était tuméfié, la langue pendante et enflée, le cou portait un cercle bleuâtre, et la corde avait dû serrer fortement les chairs.

--Cet homme n'était pas vigoureux, murmura-t-il; cependant, il n'a dû mourir qu'au bout de sept à huit minutes. John Colden résistera davantage.

Cette réflexion faite, le Français ressortit et trouva dans le couloir sir Robert M..., qui continuait à donner des explications à M. Harris.

--Quant aux deux écoliers de Christ's hospital que vous voyez-là, disait le sous-gouverneur, je vais vous expliquer leur présence.

--En effet, dit M. Harris, je ne vois pas trop ce qu'ils viennent faire dans ce cachot.

--Vous savez, reprit M. Robert, que le collège a été fondé par le roi Edouard VI. Ce prince qui mourut à l'âge de seize ans était, comme vous savez, le fils de Jeanne Seymour et du roi Henri VIII. Jeanne Seymour avait été dame d'honneur de la précédente reine, la malheureuse Anne de Boleyn.

--Je sais cela, dit M. Harris, qui se piquait de connaître l'histoire de son pays.

--Jeanne avait élevé son fils dans le respect et la vénération de cette princesse infortunée qui avait porté sa tête sur le billot.

Aussi le jeune roi, en fondant Christ's hospital et créant en faveur des élèves qui y seraient admis différents priviléges, lui imposa-t-il l'obligation de veiller les suppliciés jusqu'à l'heure des funérailles, en mémoire de la royale victime.

A chaque exécution, on choisit le plus ancien écolier et le plus nouveau, et tous deux viennent passer quelques heures auprès du cadavre.

Comme le chirurgien paraissait ne savoir que très-imparfaitement l'anglais, M. Harris, un peu revenu de son émotion, se fit un devoir de lui traduire l'explication donnée par sir Robert M...

Puis ils passèrent de nouveau devant le cachot.

--Vous avez vu un supplicié, dit sir Robert; je vais vous montrer un condamné à mort.

--Ah! il y en a donc un autre? fit M. Harris.

--Oui.

--Depuis quand est-il condamné?

--Depuis hier.

--Comment s'appelle-t-il?

--Bulton.

--Qu'a-t-il fait?

--C'est lui qui a tenté d'assassiner un banquier, M. Thomas Elgin, dans Kilburn square.

Un sourire dédaigneux vint aux lèvres de M. Harris.

--Oh! un banquier? fit-il, vous êtes bien honnête... vous pourriez dire un usurier.

Le sous-gouverneur fit jouer les verrous, et la serrure de la seconde porte qui ouvrait sur le corridor.

Alors des rugissements, qui n'avaient rien d'humain parvinrent aux oreilles des visiteurs.

Bulton, ce colosse au dur visage, était couché sur son lit de camp.

Il avait une ceinture autour du corps, et cette ceinture lui attachait les bras par derrière.

On lui avait pareillement mis des entraves aux pieds.

Bulton hurlait, écumait, maudissait ses juges, criait qu'il ne voulait pas mourir.

Le chirurgien le regarda.

Soudain le bandit se tut.

Cet homme qu'il voyait pour la première fois exerçait sur lui tout à coup une véritable fascination.

Sir Robert, qui était toujours de la plus belle humeur, lui dit:

--A quoi bon vous désoler ainsi, mon ami? vous ne serez pendu que le 2 janvier. Vous avez sept jours pleins devant vous.

--Je ne veux pas mourir! hurla Bulton.

--Et puis, c'est si vite fait, dit encore l'excellent sir Robert. Vous n'avez pas le temps de vous en apercevoir. Calcraff est un garçon habile. Il n'y a pas pareil bourreau dans tout le Royaume-Uni. Il y mettra une adresse dont vous serez satisfait.

Et comme il n'y avait plus rien à voir, selon lui, dans le cachot, le sous-gouverneur fit un pas de retraite.

Alors le chirurgien regarda encore une fois Bulton, et il lui fit un signe mystérieux.

Le signe qui reliait entre eux, dans l'immensité de Londres, tous ceux qui songeaient à l'Irlande.

Et Bulton tressaillit et étouffa un cri.

Mais déjà la porte du cachot s'était refermée et le chirurgien avait disparu.

XI