Les misères de Londres, 3. La cage aux oiseaux
Chapter 2
--Je n'ai pas de proches parents, et je veux faire de votre fils mon héritier. J'ai rédigé mon testament en ce sens, et vous n'aurez que votre signature à apposer au bas de cet acte qui porte déjà la mienne, pour que l'adoption soit en règle. Cependant je mets à cette adoption une condition...
--Parlez, monsieur, dit le major.
--Votre fils, grâce à la fortune et au titre que je lui laisserai, pourra un jour faire une grande figure dans le monde.
Le major tressaillit d'orgueil.
--Il faut donc qu'il soit élevé convenablement, et je désire qu'il soit admis à _Christ's hospital_.
Il vous est facile d'obtenir son admission, à vous, officier de l'armée de terre, car c'est de préférence aux enfants de militaire qu'on accorde cette faveur.
--En effet, dit le major.
--J'ajouterai même, poursuivit lord Vilmot, que je désire que vous fassiez sur-le-champ les démarches nécessaires.
--Je les ferai, dit sir John Waterley.
--Je puis mourir, répéta lord Vilmot, et je ne vous cacherai pas mon impatience de voir l'enfant revêtu de la soutane bleue et des bas jaunes.
--A première vue, j'ai l'air d'un excentrique, n'est-ce pas? Mais si je vous dis que le fils que je pleure était élève de Christ' hospital, vous me comprendrez.
--Oui, milord.
Lord Vilmot prit alors l'acte d'adoption, le déplia et le mit sous les yeux du major.
Cet acte contenait l'énumération de la fortune de lord Vilmot.
Cette fortune se composait d'un titre de rente de trente mille livres sterling et des titres de propriétés foncières situées en Irlande.
Le major vit son fils riche; il se vit lui-même gérant au premier jour de cette immense fortune, et il prit la plume que lui tendait lord Vilmot et signa.
Le docteur Gordon, ce médecin qui n'avait pas dit un mot durant cette scène, ne fut peut-être pas étranger à la résolution subite du major.
Cet homme avait laissé peser sur lui un de ces regards chargés de mystérieuses effluves magnétiques qui violentaient la volonté d'autrui.
C'était lui qui avait présenté la plume au major.
Et le major avait pris cette plume.
Lui encore qui, du doigt, avait indiqué, au bas de l'acte d'adoption, la place où le major devait écrire son nom.
Et le major avait senti que sa main était poussée par une force inconnue.
Il avait signé.
Dès lors, il était engagé d'honneur à remplir la condition imposée par le donataire, c'est-à-dire de faire admettre celui qu'il croyait son fils au fameux collège de Christ's hospital.
Et, quand ce fut fait, il regarda lord Vilmot et lui dit:
--Milord, à cette heure, une pauvre femme, une pauvre mère, qui ne sait encore si son fils est mort ou vivant, attend mon retour avec anxiété.
Voulez-vous me permettre de courir à Londres et de ramener mistress Waterley?
--Oui, certes, dit lord Vilmot.
* * * * *
Et quand le major fut parti, le docteur Gordon qui n'était autre que l'homme gris, et feu Shoking, devenu lord Vilmot, se regardèrent en souriant.
--Je suis content de toi, dit le premier.
--Maître, répondit Shoking, tout ce que nous avons fait là est fort bien, mais une chose m'embarrasse.
--Laquelle?
--Voilà l'enfant devenu le fils de sir John Waterley.
--Jusqu'au jour où je démontrerai clair comme le jour au major que Ralph est le fils de sir Edmund Palmure. Mais ce jour est loin encore, et l'enfant une fois entré à Christ'hospital, nous serons tranquilles, et nous attendrons qu'il soit devenu homme pour lui révéler la mission qui lui est réservée.
--Soit; mais la fortune... qui la gardera?
--Lui, parbleu!
--Cette fortune existe donc?
--Sans doute.
--Les titres de rente ne sont pas imaginaires?
--Non.
--Et les terres d'Irlande?...
--Tout cela fait partie du patrimoine consacré à la cause que nous servons.
--Mais enfin, dit Shoking qui avait une dernière objection à faire, Jenny va se trouver ainsi séparée de son fils?
--Non.
--Comment cela?
--Je me suis occupé de la faire entrer comme lingère dans le collége où sera l'enfant.
--Est-ce possible?
--Elle et Suzannah.
--La soeur de John Colden?
--Oui.
--Pauvre John! dit Shoking, il payera pour tous, celui-là.
--Que veux-tu dire?
--Il sera condamné à mort pour avoir tué M. Whip.
--Oui.
--Et il sera pendu.
--Non, dit l'homme gris.
--Oh!
--Ne t'ai-je pas dit que je le sauverai?
--Oh! fit Shoking, est-ce possible?
--Tout est possible à celui qui veut, répondit l'homme gris.
Et son accent était si convaincu que Shoking espéra revoir John Colden.
Il avait foi dans le maître mystérieux qui arrachait les enfants au moulin sans eau.
V
Il est temps de revenir à un personnage de ce récit que nous avons momentanément perdu de vue.
Nous voulons parler de John Colden.
John Colden, l'Irlandais, le vagabond que l'homme gris s'était attaché d'un signe, un matin, dans Dudley-street.
John Colden, qui avait aidé à sauver l'enfant du moulin et qui avait été victime de son dévouement.
John était toujours à Bath square.
Sa blessure était moins grave qu'on ne l'avait pensé tout d'abord.
Il avait perdu beaucoup de sang et, le premier jour, le docteur brusque et philanthrope qui faisait partie d'une société éminemment humanitaire, mais qui eût envoyé de bon coeur un voleur à l'échafaud, le docteur, disons-nous, avait froncé le sourcil et murmuré:
--J'ai bien peur que le brigand ne meure dans son lit, et ce serait dommage, en vérité, car la cravate de chanvre lui irait à merveille.
Le lendemain, le joyeux visage du bon docteur s'était rasséréné.
John Colden allait beaucoup mieux.
Le troisième jour, il lui avait dit avec une bonhomie charmante:
--Hé! hé! mon garçon, tu as plus de chance que tu ne mérites!
Et comme l'Irlandais levait sur lui son oeil noir et mélancolique:
--Tu guériras, mon garçon, tu guériras, lui dit-il.
John Colden eut un haussement d'épaules.
--Que m'importe! dit-il.
--D'ici à huit jours, poursuivit le joyeux docteur, tu te porteras comme un charme.
Et comme cette nouvelle n'amenait pas le moindre sourire sur les lèvres de John Colden, l'excellent homme crut devoir ajouter:
--C'est après-demain la Christmas. Tu pourrais bien l'aller passer à Newgate.
John Colden ne sourcilla pas.
--As-tu des parents? poursuivit le docteur.
--J'ai une soeur.
--Est-elle riche?
--Non.
--Veux-tu lui laisser un petit héritage?
John Colden le regarda.
--Cela dépend de toi, poursuivit le docteur, tout à fait de toi. Mais je ne veux pas t'en dire plus long pour aujourd'hui; demain, nous en recauserons...
Et le docteur était parti.
Le lendemain, un homme que John Colden ne s'attendait plus à revoir, entra vers sept heures du matin dans sa cellule.
Pendant les trois premières nuits, l'état de l'Irlandais avait été assez alarmant pour que l'on crût devoir le veiller.
Mais, le troisième jour, le docteur avait jugé cette précaution inutile.
Il avait fait le pansement, comme à l'ordinaire, mais il s'en était allé.
John Colden avait passé la nuit tout seul.
Or donc, le lendemain, la première personne qui entra dans sa cellule fut un personnage que John Colden ne s'attendait plus à revoir.
C'était M. Bardel.
M. Bardel, le gardien-chef que Jonathan avait accusé de complicité dans l'évasion du petit Irlandais.
L'oeil de John Colden s'éclaira.
M. Bardel était seul.
Néanmoins, il posa un doigt sur ses lèvres, comme pour recommander le silence à John Colden.
Puis il ferma la porte de la cellule et s'assit auprès du lit du blessé.
--Tu ne m'attendais pas, dit-il?
--Non, dit John Colden.
--Tu me croyais en prison?
--Oui.
--C'est Jonathan qui y est allé à ma place.
--Alors on a cru ce que j'avais dit?
--Oui; l'homme gris a fait le reste.
--Vous êtes toujours gardien-chef?
--Plus que jamais. C'est en cette qualité que je viens te voir. Comment vas-tu?
--Mieux.
--Crois-tu que tu pourras te lever?
--Pourquoi me demandez-vous cela?
--Mais parce que tu vas quitter Bath square.
--Ah!
--Il est question de te transporter à Newgate.
--Aujourd'hui?
--Ce soir.
--Serais-je bientôt jugé?
--Aux assises du lendemain de la Christmas.
--C'est-à dire après demain?
--Justement.
John Colden ne sourcilla pas.
--Je m'y attends, dit-il. Seulement, pensez-vous que je pourrai voir Suzannah?
--Ta soeur?
--Oui.
--Non, dit M. Bardel. Ta soeur, gardée à vue par la police, s'est évadée, grâce à l'homme gris.
--Je sais cela.
--Si elle demandait à te voir, on la reprendrait.
--C'est juste, dit tristement John Colden.
Puis une larme roula dans ses yeux.
--J'aurais pourtant voulu la revoir avant de mourir, dit-il.
Un sourire vint aux lèvres de M. Bardel.
--Bah! fit-il, tu n'es pas encore mort.
--Les juges me condamneront...
--Cela est certain.
--La reine ne me fera pas grâce...
--Assurément non.
--Alors vous voyez bien?...
--Mais l'homme gris te sauvera.
Ce nom fit tressaillir John Colden.
--Comment te sauvera-t-il? poursuivit M. Bardel, je ne sais pas...
--C'est impossible, dit John.
--Rien ne lui est impossible, répliqua M. Bardel avec l'accent de la conviction.
--Dieu vous entende, dit John, mais peu m'importe, du reste! du moment où je meurs pour notre mère l'Irlande, la mort ne m'épouvante pas.
Et tenez, ajouta John Colden après un silence, puisque nous parlons de cela, laissez-moi vous demander une explication. Le docteur m'a demandé, hier, si j'avais des parents.
--Ah! fit M. Bardel.
--Et il m'a dit qu'il ne tenait qu'à moi de leur laisser un petit héritage.
--Vieille canaille! grommela M. Bardel.
--Qu'a-t-il donc voulu dire? demanda naïvevement John Colden.
--Écoute, répondit M. Bardel. Tu sais qu'en Angleterre l'arrêt de mort est toujours suivi de cette formule: _Et pour son corps être livré aux chirurgiens_.
--Ah! oui, dit John Colden, je sais cela.
--L'autopsie est infamante dans ce pays. Les ouvriers qui meurent dans les hospices font tous partie d'une société qui rachète leurs corps. Les médecins ne savent où trouver des cadavres, depuis qu'on a pendu le résurrectionniste Burker, et le docteur de Bath square voudrait t'acheter ton corps. Il est riche, il le payera bien.
--Mais, dit John Colden, pourquoi l'achèterait-il, puisqu'il peut l'avoir pour rien?
--Tu te trompes. Si, par impossible, tu étais pendu...
--Eh bien!
--Ce n'est pas lui qui l'aurait. Ce serait le chirurgien de Newgate.
--Ah!
--Mais si tu le lui vends, et s'il est prouvé qu'il t'a payé, le corps lui appartiendra.
--Eh bien! dit John Colden, je le lui vendrai et j'en ferai porter le prix à Suzannah.
--Mais si on te sauve?...
--Oh!
--Je te jure, dit M. Bardel, que l'homme gris te sauvera.
Et le gardien chef s'en alla.
Une heure après, le docteur vint.
--Eh bien! dit-il, es-tu toujours décidé à laisser quelque chose à tes parents?
--Non, dit John, je ne veux pas vendre mon corps.
--Pourquoi?
--Parce que pas plus vous que le chirurgien de Newgate ne l'aurez.
--Allons donc!
--Je ne serai pas pendu, dit John.
Le docteur partit d'un éclat de rire.
--C'est ce que nous verrons, mon garçon, dit-il. En attendant, c'est la dernière visite que je te fais.
--Vraiment?
--Tu vas aller passer la Christmas à Newgate.
Le docteur voulut encore insister. Il tira sa bourse, il fit luire des guinées aux yeux de John.
Le pauvre Irlandais répondit:
--Je ne veux pas vendre mon corps, car il faudrait me laisser pendre, et je ne veux pas être pendu!...
--Il y en a bien d'autres qui ont parlé comme toi, dit le docteur, et on les a pendus tout de même.
Et le docteur sortit furieux de ne pouvoir jouer un bon tour à son collègue de Newgate, tant il règne de confraternité parmi les médecins... anglais!
VI
Lorsque, parvenu au bout du Strand, vous êtes entré dans _Fleet street_, lorsque vous avez coupé perpendiculairement cette immense voie, qu'on appelle _Farringdon street_ sur la rive gauche et _Farringdon road_ sur la rive droite, quand vous venez de passer sous cette porte monumentale qui sépare la cité de Londres de l'agglomération, une rue s'ouvre tout à coup sur votre gauche.
C'est Old Bailey.
Elle n'est ni large ni étroite, et, à première vue, elle n'a rien d'effrayant.
Les maisons sont noires, comme presque toutes celles de la Cité; la plupart sont occupées par des bureaux. Animées pendant le jour, elles reprennent à la nuit ce morne et silencieux aspect qu'a la Cité tout entière, que les commerçants désertent le soir pour aller habiter les environs.
Un ou deux public-houses sur la gauche, un étal de boucher un peu plus haut; un peu plus haut encore les murs blancs et le clocher d'une église.
C'est là tout ce que vous apercevez en entrant.
Mais avancez, avancez encore.
Old Bailey n'est plus une rue, c'est une place triangulaire, place étroite, allongée, sinistre, et dont le côté oriental est formé par un triste et silencieux édifice.
C'est Newgate.
Newgate, c'est la Roquette de Londres.
A Paris, on éloigne les prisons du centre de la ville, des beaux quartiers.
Sainte-Pélagie est perdue dans le faubourg Saint-Marcel, Mazas dans le faubourg Saint-Antoine, la Roquette se cache en haut de la rue de Charonne.
Londres a placé Newgate au centre même de la Cité, à deux pas de Saint-Paul, de la Poste, de la Banque et de la Bourse.
Newgate a trois portes sur Old Bailey.
Celle du milieu est affectée aux bureaux du gouverneur et à son logement particulier.
C'est par celle de droite que le prisonnier entre dans le sinistre édifice.
C'est devant celle de gauche que l'échafaud se dresse et par elle que le condamné sort pour aller mourir.
Toutes trois sont exhaussées sur trois marches voûtées et garnies de lances de fer, pourvues de guichets grillagés.
Il n'y a ni poste, ni soldats, ni sentinelles à l'extérieur.
On passe devant Newgate comme devant une maison ordinaire.
La prison fait angle avec une autre rue qui porte son nom, Newgate street.
C'est dans Newgate qu'est le collége Christ's hospital.
C'est en haut d'Old Bailey qu'est l'hôpital de Saint-Barthélemy, dont l'amphithéâtre reçoit les corps des suppliciés.
Le jour où la potence se dresse, une heure avant que le condamné monte sur l'échafaud, deux cloches se font entendre et tintent un long glas funèbre. L'une est celle de Saint-Barthélemy, l'autre, celle de Christ's hospital.
Elles ne se taisent que lorsque les chirurgiens ont emporté le corps du supplicié.
Comme en France, l'exécution est publique, seulement la potence remplace la guillotine.
Mais l'heure est la même. A cinq heures en été, à sept en hiver.
Dès la veille, le bruit de la lugubre cérémonie circule dans le quartier.
Les négociants qui ont leurs bureaux dans Old Bailey disent alors à leurs employés et à leurs commis:
--Vous pourrez venir une heure plus tard, demain.
Le monde des affaires est matinal à Paris.
A Londres, il l'est moins.
Avant neuf heures, il n'y a pas un comptoir ouvert.
Donc, à dix heures, c'est-à-dire trois heures après, le négociant d'Old Bailey qui arrive par l'omnibus, le penny-boat ou le chemin de fer, ne trouve plus trace du drame épouvantable qu'il aurait pu voir de sa fenêtre.
A cinq heures et demie, bien avant le jour, une escouade de policemen est arrivée dans Old Bailey, escortant une charrette traînée par des hommes, et chargée des bois de justice.
Les policemen ont tendu des deux côtés de la rue une grosse chaîne.
C'est la barrière que le peuple ne doit pas franchir. A six heures, à la lueur des torches, on a dressé l'échafaud et les deux cloches ont commencé à tinter. Alors le peuple est accouru.
Fleuve humain, torrent de guenilles, il est monté des bords de la Tamise, descendu des hauteurs de Hampsteadt, venu des bouges du Wapping, demeurés ouverts toute la nuit, et des rues sinistres de White Chapel, où chaque maison a connaissance d'un supplicié.
Il est accouru de toutes parts, emplissant Farringdon street, et Newgate street, et les abords de Saint-Barthélemy, se perchant sur les toits, s'accroupissant sur les grilles des squares, grimpant sur les arbres.
Mais la place est petite, et, s'il y a beaucoup d'appelés, il y a peu d'élus.
Les élus sont ceux qui arrivent les premiers.
Cependant, personne ne se plaint.
On n'entend pas un cri, pas un murmure.
Ces flots de chair humaine sont plus silencieux que les flots de la mer par des temps calmes.
S'ils causent entre eux, c'est à voix basse.
Un sur cent verra l'échafaud, un sur mille apercevra le condamné.
Qu'importe! Le plus rapproché du lieu du supplice dira à son voisin ce qu'il voit; celui-ci le répétera à ses voisins, et, à un quart de mille du hideux spectacle, chacun en apprendra les détails.
A sept heures arrivera le condamné.
S'il est brave, il parlera au peuple.
Si les affres de la mort le tiennent, il se contentera d'embrasser le prêtre, laissera le bonnet noir couvrir sa tête et tomber sur ses épaules, puis la trappe s'affaissera, et tout sera dit.
A huit heures, les chirurgiens constateront la mort, et le cadavre sera enlevé.
Alors, le peuple s'en ira comme il est venu, les chaînes seront enlevées, l'échafaud démoli, et, lorsque le négociant et le banquier arriveront de la campagne, ils se mettront tranquillement à la besogne, comme si de rien n'était.
Or, ce jour-là, avant-veille de la Christmas, Old Bailey avait été témoin d'un semblable spectacle. On avait pendu le matin un pauvre diable de Français, condamné pour avoir assassiné la femme qui partageait sa misère.
Ivres de désespoir tous deux, sans vêtements et sans pain, les deux malheureux avaient résolu d'en finir avec la vie.
Le Français avait tué sa maîtresse d'abord, puis il avait tourné le coutelas fumant vers sa propre poitrine, et sa main tremblante n'était point parvenue à l'y enfoncer tout entier.
Il avait survécu, la cour d'assises l'avait déclaré assassin et condamné à être pendu.
C'était le matin même que le malheureux avait payé sa dette à la justice, et bien qu'il fût près de dix heures et qu'il ne restât pas dans Old Bailey la moindre trace de l'exécution, une certaine animation régnait au seuil des magasins, et les commis s'attroupaient et causaient entre eux.
La maison occupée par la maison de banque Harris Johnson et Cie était surtout en rumeur.
Cela tenait à une circonstance particulière.
La maison Harris avait une succursale à Paris, et le Français qu'on venait de pendre avait été employé dans les bureaux de la maison de Londres, il y avait environ un an.
Le chef de la maison, M. Harris, l'avait congédié parce qu'il l'avait vu gris un dimanche.
Or, M. Harris était un brave homme, au demeurant, et en dépit de son puritanisme religieux, il s'était repenti de sa dureté, lorsqu'il avait appris la fin tragique de son ex-employé.
Il avait même fait de nombreuses démarches, huit jours auparavant, pour obtenir une commutation de peine.
Les commis qui, tous avaient connu le pauvre Olivier, c'était le nom du supplicié, causaient donc entre eux, et celui-là seul qui couchait dans la maison pour garder les bureaux la nuit, avouait s'être mis à la fenêtre et avoir vu l'exécution dans tous ses détails.
--Alors, disait l'un, tu as bien vu?
--J'ai vu la chose, répondait-il, comme je vous vois.
--A-t-il parlé?
--Non, il a seulement embrassé le christ que lui présentait le prêtre.
--Un prêtre catholique?
--Oui. L'abbé Samuel, un Irlandais.
--Est-il mort avec courage?
--Certainement.
--Voici, le troisième depuis le jour de l'an, dit un autre commis.
--Et il y en a un quatrième qui attend.
--Un condamné?
--Oui. C'est un nommé Bulton. Il sera pendu lundi prochain.
--Et un cinquième qui va venir, dit un autre commis. Il n'est pas jugé, mais c'est tout comme.
C'est un Irlandais qui a assassiné un gardien de Cold bath field.
--Comment l'appelle-t-on?
--John Colden.
--Messieurs, dit une voix sévère au seuil des bureaux, à l'ouvrage, s'il vous plaît!...
Les commis rentrèrent précipitamment.
VII
La voix qui venait de se faire entendre était celle de monsieur Morok.
Monsieur Morok était le caissier principal de la maison Harris Johnson et Cie.
C'était un rude et terrible homme que monsieur Morok.
Il avait cinquante-neuf ans d'âge et quarante-cinq ans de maison de banque.
A quatorze ans, il était entré comme expéditionnaire dans les bureaux de la maison Harris, au temps du grand-père du banquier actuel.
Petit, gros, rubicond, les lèvres charnues, les dents jaunes et mal plantées, chauve comme un genou, M. Morok ne savait de la vie ordinaire que ce qui se rapporte directement aux opérations de la banque.
Pour lui, le monde était _un grand livre_ immense sur lequel les clients se divisaient en deux catégories, les débiteurs et les créditeurs.
Tout homme qui n'était pas en relations directes ou indirectes avec la maison Harris, n'existait pas.
M. Morok était garçon, il avait horreur des femmes et des enfants, et avait coutume de dire que se mettre en famille était une opération déplorable.
Comme il ne s'était jamais amusé, il avait horreur de ceux qui s'amusent.
Le jour où M. Harris, homme de plaisir, l'avait mis à la tête de la maison, avait été un mauvais jour pour tous les employés. M. Morok voulait qu'on fût exact, qu'on travaillât nuit et jour et qu'on touchât les appointements les plus minimes.
Ce jour-là, M. Morok était arrivé dans Old Bailey de plus méchante humeur que de coutume.
--Je vous demande un peu, mon cher monsieur, disait-il à monsieur Colmans, le teneur de livres qui entra dans sa cage grillée, à l'ouverture des bureaux, je vous demande un peu s'il est raisonnable de nous faire un pareil esclandre dans une rue où s'abritent tant de maisons sérieuses.
Je ne suis pas philanthrope, certes non, et je trouve que la peine de mort est nécessaire; sans cela on nous pillerait toutes nos caisses. Mais est-ce une raison pour qu'on exécute dans Old Bailey?
Toute la nuit, la foule qui circulait dans Farringdon, où je demeure, m'a empêché de dormir.
Ce matin, les cloches nous ont cassé la tête.
Voilà qu'il est dix heures, et personne n'est à son poste.
--On ne peut pourtant pas pendre à minuit, observa timidement le teneur de livres.
--Mais on pourrait pendre ailleurs que dans Old Bailey.
--Et où cela, monsieur Morok?
--Hé! le sais-je!... Devant White Hall, par exemple, ou dans un quartier quelconque du West End où on n'a rien à faire.
Mais ici, nous sommes des gens sérieux. Outre que cela nous dérange, ces sortes de spectacles sont d'un mauvais exemple pour les jeunes gens.
Voyez-moi tous ces beaux coqs qui sont là plantés devant la porte, au lieu de se mettre à la besogne.
Et sur ces derniers mots, le vertueux M. Morok avait fait entendre cette voix formidable qui était venue troubler la conversation des commis.
Chacun avait regagné sa place dans les bureaux.
Alors M. Morok était rentré dans sa cage et avait procédé à l'ouverture de sa caisse, laquelle avait quatre serrures également compliquées et pourvues chacune d'un mot qu'on changeait tous les huit jours.
Le teneur de livres crut pouvoir continuer la conversation:
--Vous n'avez jamais vu cela, vous M. Morok, dit-il.
--Quoi donc?
--Une exécution.
--Jamais.
--Cependant il y a longtemps que les bureaux de la maison sont ici.
--Plus de cinquante ans, et il y en a quarante-six que j'y suis.
--Bon! fit le teneur de livres.
--On pend en moyenne cinq fois par an; c'est donc, depuis quarante-six ans, environ deux cent trente pendaisons que j'aurais pu voir.
--Et jamais... vous n'avez eu ce courage?
--Oh! ce n'est pas cela... quand on pend un homme, c'est qu'il a mérité d'être pendu, et dès lors tout cela m'est absolument égal.
--Vous n'êtes pas curieux?
--Ce n'est pas cela encore, si je n'ai jamais voulu voir pendre, c'est que je trouve qu'il est ridicule de pendre dans Old Bailey, et je ne veux pas, dès lors, encourager le lord mayor et ses aldermen dans cette funeste habitude.
--Fort bien, dit le teneur de livres, n'êtes-vous donc jamais entré à Newgate?
--Si, une fois... il y a huit jours. M. Harris, qui a des idées philanthropiques, à faire hausser les épaules, a voulu que j'allasse voir ce misérable Olivier.
--Et vous y êtes allé?
--Oui.
--Vous avez dû éprouver une bien grande émotion.
--Moi, pas du tout.