Les misères de Londres, 3. La cage aux oiseaux

Chapter 14

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Tandis que le rough qu'elle avait frappé en pleine poitrine tombait baigné dans son sang, l'autre avait saisi la jeune fille et, de la taverne voisine, des maisons environnantes, des profondeurs du sol, de partout avait surgi tout à coup une foule en guenilles, furieuse, hurlante, et qui entourait miss Ellen.

Cette fois, la jeune fille se débattait vainement.

--Ah! coquine! disaient les uns.

--Ah! misérable! hurlaient les autres.

--Elle m'a assassiné! vociférait le blessé, qui se tordait sur le sol.

--C'est une voleuse!

--Non, c'est une belle de nuit de Regent' street.

--C'était sa maîtresse, et elle l'a quitté, disait l'autre ivrogne, qui secouait toujours miss Ellen après lui avoir arraché son poignard.

--Il faut la conduire à la station de police! criait une grosse commère qui s'était approchée le poing sur la hanche.

En se débattant, miss Ellen avait laissé tomber son voile, et son radieux visage apparaissait maintenant à découvert dans le rayon lumineux qui partait du public-house.

--Un beau brin de fille, ma foi, dit un autre ivrogne.

--Ce serait dommage de lui passer la corde au cou...

--C'est pourtant ce qui lui arrivera, dit un autre, si ce pauvre diable vient à mourir.

Un moment étourdie, frappée de stupeur, miss

Ellen avait fini par retrouver un peu de sang-froid.

Elle promena même sur cette foule irritée un regard impérieux et s'écria:

--Mais regardez-moi donc, vous verrez que vous ne me connaissez pas!

--C'est vrai, dit le landlord de la taverne, je ne la connais pas, et il y a trente ans que je suis du quartier...

--Cet homme, dit miss Ellen, en montrant le blessé qui continuait à vociférer, m'a insultée comme je passais... J'ai pris la fuite... il m'a rejointe... je me suis débattue...

--Et tu l'as frappé, dit la commère, qui se sentait d'autant moins portée à l'indulgence que miss Ellen était jolie.

Cependant la jeune fille parlait avec énergie, avec autorité, et elle s'était fait des partisans.

--Je me suis défendue, disait-elle, j'étais dans mon droit...

--Oui, oui, firent quelques voix.

--Non! ripostèrent plusieurs autres.

Miss Ellen était, on s'en souvient, vêtue fort simplement; néanmoins son linge irréprochable et ses mains blanches attestaient qu'elle n'était pas une fille du peuple.

--Hé! mes amis, dit la marchande de poisson, je vous le répète, mademoiselle est une belle de nuit de Regent' street, et ce pourrait bien être une voleuse aussi.

--Vous mentez, madame! s'écria miss Ellen avec une grande énergie.

--Il faut la conduire à la station de police! répéta la marchande de poisson.

--Oui, oui, dirent les uns.

--Non, firent les autres.

Cette populace était déjà divisée en deux camps.

Seulement les partisans de la jeune fille n'étaient pas en nombre et ceux qui la voulaient conduire en prison allaient l'emporter.

Soudain un nouveau personnage intervint.

D'où sortait-il?

Personne n'aurait pu le dire.

Mais il arriva comme un ouragan; il tomba comme la foudre au milieu de cette foule qui voulait conduire miss Ellen à la station de police.

Ses deux poings fermés décrivirent un double moulinet en sens inverse et frappèrent.

Et, à chaque tour de bras, un des hommes qui serraient miss Ellen de plus près, tomba comme un boeuf sous la masse du boucher.

En même temps cet homme prit miss Ellen dans ses bras, fit un bond prodigieux, et, enlevant la jeune fille, il se mit à courir jusqu'au coupé qui attendait toujours au coin d'Adam's street.

Cela dura cinq minutes.

L'homme ouvrit la portière, jeta miss Ellen suffoquée au fond de sa voiture et cria au cocher:

--Chester street.

En même temps, il s'assit à côté de miss Ellen.

Et comme un rayon des lanternes du coupé tombait en ce moment sur son visage, la jeune patricienne jeta un cri:

--_L'homme gris!_

XLVII

C'était bien l'homme gris, en effet, qui venait de sauver miss Ellen.

D'où venait-il? comment était-il arrivé à point?

C'était là ce que nul n'aurait pu dire; et probablement personne ne le connaissait dans le Southwark.

Quand le coupé fut en mouvement, lorsque miss Ellen eut respiré, l'homme gris dit d'un ton railleur à la jeune fille:

--Avouez, miss Ellen, que je suis arrivé à temps.

--Vous! vous! disait-elle avec un accent égaré.

--Moi, miss Ellen.

--Mais qui donc êtes-vous?... Comment vous trouvez-vous toujours sur mon chemin?...

--Le hasard.

--Oh! fit-elle, le hasard n'a que faire avec vous.

--Miss Ellen, dit l'homme gris avec un accent de gravité mélancolique, je vous jure bien que c'est un pur hasard qui, ce soir, m'a permis de vous venir en aide.

Que venez-vous faire ici? je l'ignore et ne veux point le savoir. Peut-être espérez-vous revoir la mère de Dick...

--Taisez-vous! s'écria-t-elle.

--Veuillez m'excuser, miss Ellen, reprit-il, si, au lieu de me retirer sur-le-champ, j'ai osé monter dans votre voiture, c'est que je ne suis pas fâché de causer un instant avec vous...

--Parlez, dit-elle, si vous avez quelque chose à me dire, je suis prête à vous écouter. Mais, ajouta-t-elle d'une voix plus sourde, vous m'avez rendu un service aujourd'hui, un grand service même, car si on m'avait conduite à la station de police, j'eusse été contrainte de me faire reconnaître. Permettez-moi donc de vous remercier, monsieur.

Elle essaya de prononcer ces derniers mots d'un ton affectueux, et n'y put parvenir.

En dépit de ses efforts, la haine perçait dans sa voix.

--Si j'ai osé m'asseoir près de vous, miss Ellen, reprit l'homme gris, c'est que je voulais m'excuser d'avoir manqué au rendez-vous que je vous avais donné...

--Ah! c'est juste.

--Je vous avais même promis de vous dire où étaient les lettres que vous aviez écrites à Dick...

Miss Ellen se sentit pâlir, et elle regretta peut-être de ne pas encore être aux mains de cette populace en délire qui lui pouvait faire un mauvais parti.

--Miss Ellen, dit encore l'homme gris, vous avez un cheval qui marche un train d'enfer; nous voici tout à l'heure au pont de Westminster, et, si cela continue, en un rien de temps nous serons dans Belgrave square, et, par conséquent, chez vous.

Miss Ellen baissa la glace du coupé.

--Williams, dit-elle à son cocher, allez au pas, traversez le pont, passez devant l'abbaye, prenez Parliament street et White hall, et allez-vous-en jusqu'à Trafalgar square.

Le cocher fit un signe de tête affirmatif et mit son cheval au pas.

Alors miss Ellen dit à l'homme gris:

--Maintenant, monsieur, vous pouvez parler, je vous écoute.

--Miss Ellen, reprit l'homme gris, je suis coupable d'incivilité, en apparence, et je tiens à me disculper.

J'ai eu besoin de vous, vous m'avez rendu un véritable service en consentant à céder vos habits et votre plaque de cuivre à cette pauvre Suzannah, qui voulait voir Bulton une dernière fois.

En échange, je vous avais promis... de me présenter chez vous... le lendemain.

--A minuit, fit miss Ellen avec un accent d'ironie.

--C'était l'heure la plus commode pour ne vous point compromettre.

--C'est juste, mais vous n'êtes pas venu.

--J'ai été accablé de courses, d'affaires mystérieuses, miss Ellen; vous savez qu'on allait pendre John Colden.

--En effet, dit miss Ellen.

--John Colden est un des fils dévoués de cette Irlande que votre père a trahie et dont vous vous êtes déclarée l'ennemie.

--Après? dit froidement miss Ellen.

--John Colden, poursuivit-il, avait risqué sa vie pour arracher l'enfant au moulin.

--Oui, oui, dit miss Ellen d'une voix sifflante, je sais cela.

--Il fallait donc à tout prix sauver John Colden.

--Et-vous l'avez sauvé! ricana la patricienne.

--J'aurais mauvaise grâce à nier ce que le _Times_ a raconté si longuement.

--Continuez, dit froidement miss Ellen.

--Or donc, poursuivit l'homme gris, John Colden est sauvé; mais ma tête est mise à prix.

L'accent d'ironie de miss Ellen prit des proportions plus larges:

--Compteriez-vous par hasard sur moi, dit-elle, pour la mettre en sûreté?

--J'attends moins et plus de vous, miss Ellen.

--Ah! par exemple!

Tenez, reprit-il avec ce sang-froid superbe qui avait plusieurs fois déjà déconcerté miss Ellen, je suis l'homme qui a coupé la corde de John Colden; la police me recherche; si je suis pris, je serai condamné, et si je suis condamné, je serai pendu. Je sais que vous me haïssez...

--J'ai la franchise d'en convenir, dit miss Ellen, bien que tout à l'heure vous m'ayiez sauvée.

--Eh bien! continua l'homme gris, j'ai néanmoins l'audace de monter dans cette voiture. Nous voici dans Parliament street et, Scotland yard est à deux pas; j'aperçois des policemen se promenant deux par deux sur les trottoirs, je vois deux horse-guard, dans leur guérite, à la porte le l'amirauté. Vous n'avez qu'à baisser la glace de cette portière, à jeter un cri, à faire un signe, et je suis pris...

--Cela est vrai, dit miss Ellen, qui eut, en ce moment, un furieux battement de coeur.

--Cependant, miss Ellen, je ne tremble pas, je reste auprès de vous, et je suis si bien armé que je ne crains rien.

--Ah! vous êtes armé?

--Oui; d'un secret.

Miss Ellen tressaillit.

--Je vous ai dit tout à l'heure, miss Ellen, que j'attendais de vous plus que le salut de ma tête.

--En vérité! fit-elle avec une ironie croissante.

--Je veux que vous deveniez mon alliée...

--Ah! par exemple!

--Je dis mieux, ma complice.

--Vous êtes fou!

--Écoutez, dit-il froidement, votre père a trahi l'Irlande.

--Mon père est Anglais, monsieur.

--Soit, miss Ellen; je ne veux pas chicaner sur les mots. Je veux que vous serviez l'Irlande, moi.

Miss Ellen eut un ricanement cruel.

--Si je le fais jamais, dit-elle, ce sera contrainte et forcée.

--Qui sait?

Et il la regarda; et, une fois encore, elle se sentit palpiter sous cet oeil noir et profond qui la bouleversait.

Pourtant elle releva bientôt la tête:

--Et vous comptez sans doute sur ces lettres que le hasard, la trahison ou peut-être un crime ont mises entre vos mains? Car, vous les avez, n'est-ce pas?

--Oui, mis Ellen.

--Où donc les avez-vous prises?

--Dans le cercueil de Dick Harrisson.

Miss Ellen étouffa un cri:

--Ah! sotte que j'étais, murmura-t-elle, j'aurais dû m'en douter!

L'homme gris poursuivit:

--Eh bien! non, miss Ellen, ce n'est pas sur ces lettres que je compte. Je les garde, néanmoins, car elles sont pour moi une arme défensive.

--Et sur quoi donc basez-vous cette espérance de me voir un jour servir l'Irlande? demanda miss Ellen toujours railleuse.

--Vous me haïssez trop pour que je ne vous domine pas un jour, répondit-il.

Et il ouvrit la portière vivement:

--Adieu, miss Ellen, dit-il, au revoir plutôt... ne craignez rien... vos lettres sont en sûreté...

Il sauta lestement à terre, et miss Ellen stupéfaite, n'avait pas encore eu le temps de prononcer un mot qu'il s'éloignait en courant.

XLVIII

Miss Ellen demeura stupéfaite de ce brusque départ.

Elle n'avait pas eu le temps de respirer que l'homme gris avait déjà disparu.

--Oh! dit-elle enfin avec un accent de haine et de mépris tout à la fois, cet homme me brave, mais je l'écraserai comme un reptile.

La patricienne avait des tempêtes dans l'âme.

Quel était cet homme qui possédait son secret?

Cet homme qui savait tout sur elle, et sur qui elle ne savait rien?

Aujourd'hui gentleman, rough demain, tantôt montant à Hyde Park un cheval pur sang, et tantôt s'attablant dans une taverne du Wapping avec des voleurs et des filles perdues, cet homme avait osé parler la tête haute à miss Ellen.

Il l'avait courbée sous son regard d'aigle, il avait eu l'impudence de lui dire: «Je veux que vous serviez l'Irlande que votre père a trahie!»

Ces dernières paroles étaient une menace, une menace qui froissait l'orgueil de miss Ellen, plus encore que celle de faire usage de ces lettres que Dick Harrisson avait fait mettre dans sa bière.

--Oh! se dit miss Ellen, après une minute de rêverie, il faut que cet homme soit châtié!

Elle secoua alors le cordon de soie qui correspondait au petit doigt du cocher.

Celui-ci s'arrêta et se pencha pour recevoir ses ordres.

--A Notting Hill, lui dit la jeune fille, et ventre à terre.

Le cocher rendit la main à son trotteur, qui fila comme une flèche.

Pendant que le rapide attelage dévorait l'espace, miss Ellen se disait:

--Les haines religieuses sont mieux, trempées que les haines politiques. Ce prêtre que je vais voir servira ma vengeance plus sûrement et plus fidèlement que tous les ministres du monde.

Une lueur s'était faite, comme on va le voir, dans l'esprit de miss Ellen, et la fière patricienne avait tout à coup trouvé un auxiliaire digne de la comprendre.

Notting Hill est un quartier éloigné de Londres, à l'ouest de Kinsington gardens.

Il y a de belles rues larges, des squares merveilleusement ratissés et entretenus, quelques parcs en miniature où paissent çà et là deux ou trois moutons, des centaines de jolies maisons, toutes bâties sur le même modèle et qui paraissent sortir d'une boîte à jouets de Nuremberg; et pas une boutique ni un magasin.

Aussi, dès neuf heures du soir, les rues sont désertes, et si l'Anglais était curieux, tout le monde se mettrait aux fenêtres en entendant rouler une voiture.

En vingt minutes, le coupé de miss Ellen s'arrêta entre la grille de Kinsington gardens et Notting Hill.

Le cocher se pencha de nouveau et attendit.

--Elgin Crescent, lui dit mis Ellen.

Le coupé repartit. Quelques minutes après, il s'arrêtait devant une petite maison, soeur jumelle de toutes celles du quartier, ayant son petit jardin donnant, par derrière, sur un square, avec une grille de communication.

Miss Ellen mit pied à terre, monta lentement les trois marches de la porte d'entrée et appuya ses doigts mignons sur le bouton de la sonnette.

Il n'y avait pas une âme dans la rue, pas une lumière ne brillait aux fenêtres de la maison.

On eût dit qu'elle était déserte.

Cependant, à peine miss Ellen eût-elle sonné que des pas retentirent à l'intérieur, des pas lents, mesurés, qui avaient quelque chose de méthodique et de solennel.

Puis la porte s'ouvrit, et un homme se montra sur le seuil, tenant à la main un de ces bougeoirs à dossier de cuivre poli qu'on appelle des lampes d'escalier.

Cet homme était vêtu de noir des pieds à la tête et cravaté de blanc.

Il portait une de ces longues redingotes auxquelles il est toujours facile, à Londres, de reconnaître les ministres de la religion anglicane.

A la vue d'une femme, il fit un pas de retraite, comme il convient à un saint pasteur, qui doit toujours se mettre en garde contre les tentations du démon.

--Vous êtes le révérend sir Peters Town? lui dit la jeune fille.

--Oui, milady, répondit-il, attachant sur la jeune fille un oeil austère.

--C'est bien vous que je cherche, dit miss Ellen.

Et elle entra.

Sir Peters Town fit un nouveau pas de retraite.

Miss Ellen lui dit:

--C'est bien à Votre Honneur que j'en ai, et que Votre Honneur se rassure, je ne suis ni une solliciteuse ni une importune.

Le révérend était déjà fixé. Il avait aperçu dans la rue le coupé de miss Ellen.

En dépit de ses vêtements d'une simplicité bourgeoise, miss Ellen avait un grand air qui acheva de subjuguer sir Peters Town.

Il emmena la jeune fille au fond du corridor et poussa une porte d'où s'échappait un rayon de clarté.

Miss Ellen était au seuil d'une manière de cabinet de travail, dont les fenêtres donnaient sur le jardin et le square; ce qui expliquait que, de la rue, elle n'eût pas vu de lumière.

Cette pièce assez vaste était tendue d'une étoffe verte qui devait la rendre fort sombre, pendant le jour.

Une vaste table surchargée de livres et de papiers était au milieu, et tout auprès se trouvait une cheminée dans laquelle brûlait un maigre feu.

L'homme chez qui miss Ellen pénétrait ne paraissait pas, comme on voit, sacrifier grand chose au confortable.

Il avança un siége à miss Ellen de l'autre côté de la table qu'il mit entre elle et lui comme une barrière et lui dit:

--A qui ai-je l'honneur de parler?

--Je le vois, répondit miss Ellen, vous ne me reconnaissez pas.

--En effet, dit-il, je ne sais... il me semble pourtant...

Et il la regardait avec une attention méticuleuse et qui n'était pas dépourvue de défiance.

Ce personnage était un homme d'environ cinquante-cinq ans.

Il était grand, mince, chauve, avec quelques mèches de cheveux grisonnants qui descendaient irrégulièrement aux deux côtés de ses tempes osseuses.

Ses lèvres minces, son nez droit, ses petits yeux gris, profondément enfoncés sous une arcade sourcilière énorme, lui donnaient une expression de volonté sauvage et d'énergique dureté.

On devinait en lui, à première vue, un de ces prêtres méthodistes qui ne songent qu'à convertir de gré ou de force à leur doctrine tous ceux qu'ils trouvent sur leur chemin.

Miss Ellen lui dit:

--Je vous ai vu cependant deux fois.

--Ah! fit le révérend.

--Chez mon père, ajouta-t-elle.

--Votre... père?...

--Oui, et j'ai assisté même a un entretien des plus sérieux que vous avez eu avec lui.

Le révérend regardait miss Ellen avec une ténacité croissante.

--J'ai pourtant la mémoire des visages, dit-il.

--Vraiment? fit miss Ellen avec un sourire quelque peu ironique, tandis que le prêtre baissait tout à coup les yeux sous son regard.

--Mais, reprit-il, il y a évidemment quelque chose de changé... dans votre personne...

--Ou dans mon costume, dit miss Ellen.

--Peut-être...

--Mon révérend, reprit-elle, je n'ai vraiment pas le temps d'exercer votre mémoire et je vais lui venir en aide sur-le-champ.

--Ah! fit M. Peters' Town.

--Je m'appelle miss Ellen et je suis fille de lord Palmure.

Ce fut comme un coup de théâtre.

A ce nom, le révérend se leva vivement et s'inclina aussi bas que possible en disant:

--Pardonnez-moi, miss Ellen, je suis un étourdi, et cependant à mon âge...

--Monsieur, ajouta miss Ellen, je ne viens pas chez vous à dix heures et demie du soir, et toute seule, sans de graves et puissantes raisons...

Le révérend s'inclina encore.

--Je viens _pour l'Irlande_, dit-elle.

Ces mots firent passer un nuage sur le front blafard du prêtre, et un éclair de haine subite s'échappa de ses petits yeux qui pétillaient alors d'un fauve éclat.

XLIX

Ces mots: _pour l'Irlande_, accentués d'une certaine façon par miss Ellen, avaient suffi pour établir comme un courant de sympathie électrique entre elle et le révérend Peters Town. Elle continua:

--Mon révérend, la fille de lord Palmure, comme vous le pensez bien, est au courant de la politique.

--Cela doit être, fit le prêtre en saluant de nouveau.

--Et elle n'ignore aucune des questions qui intéressent en ce moment l'Angleterre.

Ici, il y eut un nouveau salut du révérend.

Miss Ellen poursuivit:

--Mon père n'a pas d'autre secrétaire que moi.

--Ah!

--Je décachette son courrier et je réponds souvent en son nom aux plus hauts personnages.

Miss Ellen disait vrai, et on le sentait, en dépit de sa jeunesse, à cette voix calme, légèrement ironique, et douée d'un timbre plein d'autorité.

--Mon père, poursuivit miss Ellen, a, comme vous le savez, une grande autorité à la Chambre haute.

Le révérend fit un geste affirmatif.

--Et on le sait un ennemi acharné de l'Irlande et de ces misérables qui ont depuis quelque temps déclaré à l'Angleterre une guerre ténébreuse.

Le petit oeil du révérend eut un nouvel éclair de haine.

--Cependant, reprit la jeune fille, l'Irlande a des ennemis plus acharnés que mon père et les hommes de son parti.

--Et... fit le révérend en fronçant le sourcil, quels sont ces hommes, mademoiselle?

--Vous et les vôtres.

--Vous croyez?

La haine de parti s'émousse quelquefois, continua miss Ellen, la haine de secte, jamais.

Le clergé anglican hait mortellement le clergé catholique, dont le foyer, pour les trois royaumes, est l'Irlande.

--Fort bien, dit le prêtre.

--C'est une haine sans trêve, sans merci, que celle que vous avez vouée à l'Irlande, reprit miss Ellen, et c'est pour cela que je suis venue.

Le révérend attendait que la patricienne s'expliquât nettement.

--Vous avez offert à mon père le secours de cette armée occulte que vous commandez, n'est-ce pas?

Sir Peters Town regarda de nouveau miss Ellen.

Celle-ci avait aux lèvres ce sourire confiant et moqueur qui sied à ceux qui touchent à la diplomatie.

--La religion anglicane, comme le catholicisme, poursuivit miss Ellen, a ses affiliations religieuses qui ont un but politique, ses sociétés mystérieuses et secrètes qui tiennent en échec le clergé régulier et l'archevêque de Cantorbéry lui-même.

Or, vous êtes le chef suprême d'une de ces associations, la plus puissante, selon moi, celle qui a voué une guerre d'extermination à l'Irlande...

--Cela est vrai, miss Ellen.

--Et c'est pour cela qu'au lieu de dédaigner votre concours, comme mon père, qui a été mal inspiré ce jour-là, je viens à vous.

--Ah! fit le révérend, qui se méprit aux paroles de miss Ellen, lord Palmure se ravise?

--Non, je ne viens pas de sa part.

--De laquelle donc venez-vous?

--De la mienne, dit froidement miss Ellen.

Le révérend la regarda de nouveau.

Et, cette fois, il eut un tressaillement par tout son être.

Son regard avait heurté celui de miss Ellen comme se heurteraient deux lames d'épée forgées et trempées ensemble, après avoir été tirées du même bloc d'acier.

Et le prêtre eut soudain une confiance aveugle en cette jeune fille à l'oeil dominateur, et que la nature avait armée pour la lutte, en lui donnant une beauté souveraine.

--Parlez, miss Ellen, dit-il.

Cela voulait dire:

--Je suis prêt à me lier à vous et à vous servir comme vous me servirez.

--Mon révérend, dit alors miss Ellen, vous et les vôtres avez fait beaucoup contre l'Irlande, et cependant vos tentatives n'ont pas été couronnées de succès.

Le ministre se mordit les lèvres.

--Un de vos instruments les plus dociles et les plus sûrs vous a manqué tout à coup. Je veux parler d'un usurier nommé Thomas Elgin, qui avait emprisonné à White cross un homme que vous considérez avec raison comme un des amis du parti irlandais.

Je veux parler de l'abbé Samuel.

--Vous savez cela? dit Peters' Town.

--Je sais encore que vos ennemis attendaient quatre chefs qui devaient se trouver, un dimanche, à huit heures, dans l'église Saint-Gilles, et se réunir autour de ce prêtre dont je vous parle.

--C'est vrai.

--Le prêtre mis en prison, ces hommes n'ont pu d'abord se réunir, et ils ont erré longtemps dans les rues de Londres, se cherchant mutuellement et ne parvenant pas à se rencontrer, car ils ne se connaissaient pas.

--Cela est vrai encore.

--M. Thomas Elgin a failli être assassiné, et il vous a manqué au moment où vous aviez le plus besoin de lui.

Le révérend soupira.

--Le prêtre est sorti de prison.

--Hélas!

--Et les quatre chefs que vous aviez dispersés aux quatre coins de Londres et qui certainement n'auraient jamais dû se réunir, ont fini par se rejoindre. Suis-je informée, mon révérend?

--Parfaitement, dit sir Peters Town.

--Enfin, dit encore miss Ellen, il y a deux jours, les fenians, car il faut bien les appeler par leur nom, ont arraché un des leurs à l'échafaud, à l'heure même de l'exécution, et quand il avait au cou la corde du bourreau.

L'oeil du révérend Peters Town étincela de fureur.

--Vous savez aussi cela, continua miss Ellen, mais il est une chose que vous ne savez pas.

--Ah!

--C'est que cet homme qu'on croit être leur instrument...

--L'homme gris?

--Oui.

--Eh bien? fit le prêtre anxieux.

--C'est leur chef suprême, dit miss Ellen.

Vous le voyez, poursuivit-elle toujours souriante, ce que vous, le chef d'une armée mystérieuse, ce que mon père, un membre influent de la Chambre haute, ne saviez pas, je le sais, moi.

Sir Peters Town voulut parler; miss Ellen l'arrêta d'un geste:

--Attendez encore, dit-elle. Ce chef invisible, ou plutôt introuvable et qui a mis sur les dents depuis deux jours toute la police de Scotland Yard, je le connais, moi.

--Vous! exclama le prêtre.

--Je l'ai vu.

--Mais où?

--Chez moi, et ailleurs.

--Quand?

--Chez moi, il y a trois semaines.

--Il a osé aller chez vous!

--Ailleurs, il y a huit jours, et il y a une heure.