Les misères de Londres, 3. La cage aux oiseaux

Chapter 13

Chapter 133,953 wordsPublic domain

On est à sa recherche et on a tout lieu d'espérer que la police l'arrêtera.

Le mal subit qui s'était emparé de Calcraff a été pareillement l'objet d'une enquête.

On a cru d'abord que Calcraff avait été empoisonné dans une tasse de lait.

Un chimiste, ayant analysé ce qui restait au fond du bol, a déclaré qu'il n'y avait aucune trace de poison.

Du reste, Calcraff a été rétabli au bout de quelques heures.

Il est rentré chez lui, et là, il a pu constater qu'un trou avait été percé dans le plafond de son laboratoire.

Ce trou, comme on va le voir, a été un indice précieux pour la police...»

XLIII

L'article du _Times_ continuait ainsi:

«Calcraff demeure dans Well close square, quartier du Wapping.

Il habite une maison de chétive apparence occupée par un public-house au rez-de-chaussée et par des gens sans aveu aux étages supérieurs.

Parmi ces derniers est une femme, si on peut donner ce nom à une créature perdue de vices et de débauches, qui vit avec les matelots et les voleurs, et est perpétuellement en état d'ivresse.

Cette femme, qui se nomme Betty, occupe une chambre juste au-dessus du laboratoire de Calcraff.

C'est donc chez elle que le trou a été percé à l'aide d'une tarière.

Betty a été arrêtée.

Mais elle a prouvé qu'elle n'avait point passé la nuit chez elle depuis trois jours.

Seulement, elle s'est souvenue avoir passé la soirée dans une taverne appelée le Black horse, en compagnie de deux hommes qu'elle a parfaitement dépeints.

L'un est un de ces ouvriers des docks qui appartiennent à la canaille de Londres.

C'est un rough appelé John.

Il a été facile de le retrouver dans un public-house où il buvait sans relâche depuis l'avant-veille, montrant complaisamment une poignée d'or qui lui avait été donnée, disait-il, par lord Vilmot.

Qu'est-ce que lord Vilmot?

Nul ne le sait, et, en dépit des assertions du rough, aucun membre du parlement ne porte ce nom-là.

Selon lui, ce lord Vilmot serait un seigneur excentrique qui se déguise en mendiant et court les tavernes du Wapping en se faisant appeler Shoking.

Pressé de questions et menacé d'être mis en prison, John a fait des aveux.

Il a reconnu qu'il avait passé la soirée au Black horse avec Betty et un certain personnage dont il a donné le signalement et qui n'est connu dans le Wapping que sous le sobriquet de l'_homme gris_.

Cet homme gris l'aurait aidé à coucher Betty ivre morte sur un banc de Well close square et à lui voler ensuite la clé de sa chambre.

Tous deux, pour satisfaire une fantaisie de ce mystérieux lord Vilmot, qui est, paraît-il, introuvable, se sont introduits dans la chambre de Betty, tandis que cette créature dormait à la belle étoile.

Alors l'homme gris a percé un trou dans le plancher, au-dessus du laboratoire de Calcraff, afin, disait-il, de se procurer de la corde de pendu pour plaire à lord Vilmot.

Mais, le trou percé, cet homme a renvoyé le rough et il est resté seul dans la chambre de Betty.

A quoi a servi ce trou?

On a fini par le découvrir.

Calcraff prend du thé le soir, et la théière dont il se sert était précisément au-dessous de ce trou sur une table.

Le même chimiste qui avait analysé le bol de lait, a trouvé dans la théière une substance vénéneuse qui a occasionné les vomissements et les tranchées auxquelles il s'était trouvé en proie le lendemain.

On a tout lieu de croire que les fenians, dont l'homme gris paraît être un agent important, avaient voulu empoisonner le bourreau pour gagner du temps et faire surseoir l'exécution.

Enfin, le rough John, ayant été mis en rapport avec M. Harris, lui a dépeint ce personnage appelé l'homme gris avec une exactitude si parfaite que le banquier a cru reconnaître le Français Firmin Bellecombe.

La police continue ses investigations, mais jusqu'à présent elle n'a pu découvrir ni le prétendu lord Vilmot ni l'homme gris.

Il est probable que ces deux hommes sont affiliés au fenianisme.»

Ainsi se terminait l'article du _Times_.

Or, il était dix heures du matin, et lord Palmure, qui achevait de déjeuner, en avait fait la lecture à sa fille miss Ellen.

Miss Ellen était demeurée impassible.

--Que pensez-vous de tout, cela, Ellen? dit enfin le noble lord.

--Mon père, répondit-elle, je pense que le _Times_ se trompe.

--Comment cela?

--Ne dit-il pas que cet homme qu'on appelle l'homme gris est affilié aux fenians?

--Oui.

--Le _Times_ se trompe. Cet homme n'est point un affilié, c'est leur chef suprême.

Lord Palmure eut un geste d'étonnement.

--Cet homme poursuivit miss Ellen, est le même qui nous a enlevé Ralph.

--Oh! par exemple!

--Le même qui a osé venir ici... en pleine nuit...

--Vous l'avez donc vu?

--Oui, mon père.

--Et c'est un Français?

--Je ne sais pas. Il parle le français, l'anglais et l'allemand avec une remarquable pureté.

Cet homme, poursuivit miss Ellen, est celui-là qui vous a mis un masque de poix sur le visage.

--Est-ce possible?

--C'est lui qui a sauvé Ralph du moulin, c'est lui qui l'a fait disparaître.

--Et où peut-il être cet enfant? dit encore lord Palmure.

--Je le sais, moi.

--Vous!

--Oui, mon père. Il est aujourd'hui, sous un nom d'emprunt, inscrit sur les registres de Christ's hospital et, par conséquent, inviolable.

Lord Palmure poussa un cri de rage.

--Mais comment savez-vous tout cela? dit-il.

Miss Ellen fronça le sourcil.

--Écoutez-moi, mon père, dit-elle enfin.

--Parlez...

--Je ne suis qu'une femme, moi, mais je me suis fait un serment.

--Lequel?

--Celui de briser l'oeuvre tout entière, en terrassant l'ouvrier.

--Je ne vous comprends pas.

--Le jour où les fenians n'auront plus de chef, ils seront vaincus.

--Et, selon vous, ce chef est cet _homme gris_?

--Oui.

--Et c'est avec lui que vous voulez lutter?

--Je lutterai et je triompherai, dit froidement mis Ellen.

--Vous, ma fille?

--Moi, mais à une condition.

--Voyons?

--Au lieu de m'interroger, mon père, au lieu de vouloir pénétrer mes projets, vous les servirez aveuglément.

--Mais.

Un sourire altier vint aux lèvres de la jeune fille:

--Oh! je sais bien, dit-elle, que je ne suis qu'une femme, une enfant même, et il est temps encore que je reste dans mon rôle. Cependant j'ai la foi qui fait les âmes hardies, j'ai la volonté, j'ai le génie!...

Seule, toute seul, si vous le voulez, mon père, j'engagerai avec le personnage mystérieux que je hais, une lutte dans laquelle il succombera, je vous le jure.

Lord Palmure regardait sa fille avec une sorte d'admiration.

--Et, dit-il, pour cela il faut que je vous obéisse.

--Sans m'interroger jamais.

--Soit, dit le noble lord.

--Vous me le promettez, mon père?

--Je vous le jure.

Un éclair passa dans les yeux de miss Ellen.

--A nous deux donc, l'homme gris, murmura-t-elle, je saurai bien t'arracher ton masque et te faire dire ton vrai nom.

A nous deux?

XLIV

Miss Ellen, fille de lord Palmure, avait donc juré la perte de l'homme gris.

Était-ce parce que ce mystérieux personnage avait osé s'introduire chez elle en pleine nuit et lui tenir un langage plein d'audace?

Était-ce parce qu'il s'était jeté au travers des projets de lord Palmure et lui avait arraché cet enfant sur lequel le noble pair avait fondé de secrètes espérances de fortune?

Était-ce enfin parce que cet homme l'avait, par deux fois, tenue courbée sous son regard dominateur?

Non, miss Ellen eût peut-être pardonné tout cela.

Elle haïssait maintenant l'homme gris, elle s'était fait le serment de lui voir un jour au cou la corde de Calcraff, parce que l'homme gris avait son secret.

Et qu'il nous soit permis de nous reporter à ce jour où il lui était apparu dans cette petite chambre d'une maison de Sermon lane où la jeune patricienne allait revêtir son costume de dame des prisons.

On se rapelle ce qui s'était passé.

L'homme gris avait dit à miss Ellen:

--Je sais où sont les lettres d'amour que vous avez écrites au malheureux Dick Harrisson.

Et dès lors, miss Ellen avait fait tout ce qu'il avait voulu.

Elle avait consenti à céder son voile noir et sa robe de laine à Suzannah l'Irlandaise; elle avait attendu dans cette chambre le retour de la maîtresse de Bulton.

Puis, quand Suzannah était revenue, lorsqu'elle lui avait rendu ce costume que miss Ellen considérait désormais comme souillé par un impur contact, elle l'avait entassé pièce à pièce, à l'exception de la plaque de cuivre, dans le poêle de faïence, qui se trouvait dans la chambre et elle y avait mis le feu.

On se souvient encore que l'homme gris, en quittant miss Ellen, lui avait dit:

--Demain, à minuit, je serai chez vous.

L'homme gris n'avait point tenu sa parole.

Pourquoi?

Miss Ellen, le lendemain soir, en rentrant chez elle, avait trouvé une lettre sur sa cheminée.

D'où venait-elle? qui l'avait apportée? mystère!

La lettre était ainsi conçue:

«Miss Ellen,

Je m'absente pour quelques jours et ne puis être au rendez-vous que je vous ai donné. Ne craignez rien, _elles_ sont en sûreté.

Votre ennemi.»

Depuis lors, miss Ellen avait attendu vainement. L'homme gris n'avait point reparu.

Mais, comme on le voit, le _Times_ donnait de ses nouvelles, et miss Ellen avait fait le serment de perdre cet homme qui avait l'audace de posséder le secret de sa faute.

Donc, la fière patricienne avait obtenu que son père devînt l'aveugle instrument de ses volontés.

Dès ce jour-là, elle lui dit:

--Mon père, l'argent est le nerf de la guerre, il me faut un crédit illimité chez vos banquiers.

Lord Palmure lui avait remis un volumineux carnet de chèques de la banque de Londres, lui disant:

--Quand il sera épuisé, je vous en remettrai un autre.

Et, le soir même, miss Ellen se mit en campagne.

A huit heures et demie, tandis que lord Palmure se rendait au parlement, miss Ellen vêtue de couleurs sombres, un voile épais sur le visage et enveloppée dans un grand manteau dont le capuchon pouvait au besoin dissimuler complètement ses traits, miss Ellen, disons-nous, monta dans un petit coupé bas, attelé d'un seul cheval, conduit par un cocher sans livrée, et, quittant l'aristocratique quartier de Belgrave square, se fit conduire de l'autre côté du pont de Westminster, dans le quartier du Southwark.

--Adams' street! avait-elle dit au cocher, pour lui indiquer la rue où elle voulait aller.

C'était dans Adams' street, si on s'en souvient, que logeait la pauvre mistress Harrisson, la mère de l'infortuné Dick, qui était mort d'amour pour miss Ellen.

Le coupé était traîné par un excellent cheval, et, bien que le trajet fût assez long, miss Ellen fut bientôt arrivée à l'entrée d'Adams' street.

Là elle fit arrêter, mit pied à terre, enjoignit au cocher de ne point bouger de place et s'aventura toute seule dans ce quartier misérable, où une femme de qualité n'aurait pas osé passer en plein jour.

Le Southwark n'est pas, du reste, un quartier dangereux et mal famé comme White Chapel et le Wapping.

Quelques belles de nuit, quelques ivrognes en parcourent les rues; il y a peu de voleurs, par la raison toute simple qu'il n'y a rien à voler.

Les tavernes, qui sont assez rares, sont rarement aussi le théâtre de ces scènes de meurtre qui ensanglantent si souvent les quartiers populeux de Londres.

Les habitants sont mi-partie anglicans, mi-partie catholiques.

C'est dans le Southwark qu'est, du reste, la cathédrale de ces derniers, Saint-George.

Peut-être aussi est-ce à cause de cela que les prêtres anglicans, avides de propagande et de conversions, sont plus nombreux là que partout ailleurs.

Il y a des chapelles à chaque coin de rue, et il n'est pas de famille catholique qui ne soit épiée, surveillée, et auprès de laquelle les clergymen ne tentent mille efforts pour la ramener dans le giron de l'Église réformée.

Où allait miss Ellen?

Elle passa sans s'arrêter devant la porte de cette maison, où était mort Dick Harrison; elle suivit Adams' street dans toute sa longueur, et ne ralentit sa marche qu'à l'entrée d'un de ces passages noirs, qui sont nombreux dans Londres et qui portent le nom de _court_.

Celui-là se nommait _King's court_, ce qui voulait dire _passage du Roi_.

Ce n'était certainement pas la première fois que miss Ellen s'aventurait dans ce quartier, car elle entra dans le passage sans aucune hésitation, et peu soucieuse de l'obscurité brumeuse qui y régnait et que ne parvenait point à dissiper un maigre et unique bec de gaz placé à l'entrée.

Elle chemina jusqu'au milieu et frappa à une porte qui se trouvait sur la gauche.

La maison dans laquelle cette porte donnait accès était noire, enfumée, composée d'un seul étage et d'un rez-de-chaussée, et les fenêtres en étaient garnies de carreaux de papier huilé, en guise de vitres.

Une seule de ces fenêtres était éclairée, si toutefois on pouvait prendre pour de la clarté un rayon blafard qui s'en échappait.

Miss Ellen frappa trois petits coups secs et régulièrement espacés.

Alors une voix se fit entendre derrière la porte.

--Qui est là? disait-elle.

--Je viens de Chester street, répondit miss Ellen.

La porte s'ouvrit.

La jeune patricienne se trouva alors au seuil d'une salle délabrée, d'où s'échappait une odeur nauséabonde, et au milieu de laquelle un poêle en faïence laissait échapper quelques flammes bleuâtres.

C'était la clarté aperçue du dehors.

Deux enfants, demi-nus, un petit garçon et une fille de dix ou douze ans, étaient couchés sur un amas de paille fétide.

Auprès du poêle, une femme encore jeune, mais dont le visage amaigri trahissait une vie de privations, raccommodait, à la lueur du foyer quelques loques qui n'avaient plus forme de vêtements humains.

En voyant miss Ellen, cette femme se leva avec une sorte d'empressement.

--Ah! dit-elle, vous cherchez Paddy, n'est-ce pas?

--Oui, dit miss Ellen.

--Il n'est plus ici, milady, les hommes de loi l'ont emmené; il est en prison.

Les enfants s'étaient levés et entouraient la jeune fille avec une sorte de curiosité mélancolique.

--Oui, reprit la femme, depuis que vous nous avez abandonnés, milady, le malheur est revenu... Paddy est en prison, et sans la charité d'un prêtre catholique, nos enfants et moi serions morts de faim...

Miss Ellen ferma la porte, puis elle vint s'asseoir silencieusement auprès du poêle, sans témoigner la moindre répugnance pour ce bouge infect, où régnait une atmosphère nauséabonde.

XLV

La pauvresse continua:

--Vous nous avez abandonnés, milady, et vous avez eu bien tort, je vous jure, car Paddy n'était point coupable; il a bien fait tout ce qu'il a pu pour faire parler mistress Harrisson et lui arracher son secret.

Prières et menaces n'y ont rien fait.

Quand il vous a dit que lui et les hommes qu'il avait employés par votre ordre, ont tout bouleversé dans le logis de la pauvre dame, fouillé partout et qu'ils sont allés jusqu'à la menacer de la tuer, si elle ne vous rendait pas ce qu'elle savait, il vous a dit la vérité.

Mais vous n'avez pas voulu me croire et vous nous avez abandonnés.

--Je m'en repens, dit simplement miss Ellen, et je vais venir de nouveau à votre aide.

Ce disant, elle posa deux guinées sur le poêle.

La pauvresse allongea vivement la main vers cet or et un rayon de joie brilla dans ses yeux.

Mais ce rayon s'éteignit presque aussitôt.

--Hélas! dit-elle, cela ne me rendra pas mon Paddy.

--Il est donc en prison? demanda miss Ellen.

--Oui, milady.

--En prison pour dettes?

--A White cross, milady.

--Et pour quelle somme?

--M. Thomas Elgin, qui savait que vous lui vouliez du bien, lui avait prêté cinq guinées, à la condition qu'il en rendrait quinze.

--Et c'est lui qui l'a fait mettre en prison?

--Oui, milady.

--Il faudra l'aller délivrer, Ann, dit miss Ellen.

Et elle tira de son sein un petit portefeuille en maroquin vert et en retira un billet de vingt livres, qu'elle tendit à la pauvresse.

Celle-ci jeta un cri de joie, puis elle se mit à genoux devant la jeune fille et baisa le bas de sa robe.

--Relevez-vous, Ann, dit miss Ellen, il est trop tard, ce soir, pour que vous alliez à White cross payer la pension de votre mari; mais vous irez demain, n'est-ce pas?

--Oh! oui, milady, dès demain matin.

--Et vous lui direz que j'ai de la besogne à lui donner; et que s'il veut venir dans Chester street demain, à pareille heure, et m'attendre à la petite porte du jardin, je lui apprendrai des choses qui lui seront agréables.

La pauvresse pleurait de joie et les enfants baisaient avec tendresse les mains de miss Ellen.

Celle-ci reprit:

--Ne me disiez vous pas, Ann, que vous aviez été réduite à implorer la charité d'un prêtre catholique?

--Oui, milady.

--Vous n'êtes pourtant pas de cette religion?

--Non, milady, mais la paroisse n'a rien voulu faire pour nous, disant que nous ne sommes pas du quartier. J'ai voulu conduire mes enfants à la maison de refuge; on les a refusés en disant qu'il n'y avait pas de place.

Il y avait un mois que Paddy était en prison. J'avais tant travaillé que j'avais les yeux comme perdus; nous avions tout vendu, et le jour sans pain était arrivé.

Mes pauvres enfants n'avaient pas mangé depuis la veille et je me soutenais à peine.

Comme je les entendais crier et pleurer, le désespoir me prit; je sortis comme une folle et je m'en allai par les rues tendant la main, au risque de me voir conduire en prison par un policeman.

Mais dans le Southwark, qui donc pourrait faire l'aumône, puisque tout le monde aurait besoin de la recevoir?

Il y avait plus de deux heures que j'errais à l'aventure, implorant vainement la charité des passants.

Mes forces s'épuisaient, mes oreilles bourdonnaient, j'avais du sang dans les yeux.

A force de marcher, j'étais arrivée à la porte de Saint-George, l'église des catholiques.

Là, mes yeux se fermèrent, en même temps que mes jambes fléchissaient, et je m'écriai:

--Mon Dieu! laissez-moi mourir, si telle est votre volonté, mais donnez du pain à mes enfants...

Un prêtre sortait de l'église en ce moment.

Il entendit mes dernières paroles, il vint à moi et me releva.

--Dieu est bon, me dit-il, et il n'abandonne jamais ceux qui s'adressent à lui.

Que voulez-vous, milady, poursuivit Ann avec émotion, j'oubliai en ce moment tout ce que les clergymen nous ont enseigné contre les prêtres catholiques.

Celui-là me donna le bras et voulut que je le conduisisse auprès de mes enfants.

En route, il entra chez un boulanger et il acheta du pain, puis chez un boucher et il y prit un morceau de viande, et enfin dans un public-house, où il se fit donner un pot de bière.

Il ne me demanda pas, lui, si j'étais anglicane ou catholique. Il disait que tous les hommes sont frères.

Chaque semaine, il vient nous visiter et il nous donne une couronne. C'est de quoi vivre pendant huit jours.

--Lui avez-vous dit que Paddy était en prison?

--Hélas! oui, répondit Ann, mais il n'est pas riche, le pauvre homme, et je crois bien qu'il donne aux pauvres le peu qu'il a. Où aurait-il pris quinze guinées?

--C'est juste.

Miss Ellen garda un moment le silence, puis tout à coup:

--Ainsi il vient toutes les semaines?

--Oui, milady.

--A jour fixe?

--Oui.

--Quel est ce jour?

--Le dimanche soir.

Miss Ellen réfléchit qu'on était alors au lundi.

--Ainsi, dit-elle, il est venu hier?

--Oui, milady.

--Et vous ne le verrez pas avant dimanche prochain?

--Je ne crois pas.

Miss Ellen réfléchit encore.

--Vous dites, reprit-elle encore, que c'est un prêtre de la paroisse Saint-George?

--Non, répondit Ann, il est de Saint-Gilles, de l'autre côté de l'eau, mais il vient à Saint-George quelquefois.

Miss Ellen tressaillit.

--Savez-vous son nom? dit-elle encore.

--Oui, on l'appelle l'abbé Samuel.

Ce nom n'était sans doute pas inconnu à miss Ellen, car elle ne put réprimer un geste de surprise et peut-être de joie.

--Vous le connaissez? dit Ann.

--On m'en a parlé. Il est jeune, n'est-ce pas?

--Tout jeune. Il n'a pas trente ans.

Miss Ellen se leva.

--Ann, dit-elle, suivez bien le conseil que je vais vous donner.

--Parlez, milady.

--Demain matin, vous irez à White cross, et vous ferez mettre votre mari en liberté.

--Oui, milady.

--Puis, vous lui direz que sa fortune, la vôtre, celle de vos enfants est faite s'il veut m'obéir.

--Oh! il passera dans le feu pour vous, s'il le faut, dit Ann.

Miss Ellen sourit.

--Non, dit-elle, je ne lui demanderai rien d'impossible. Vous lui direz qu'il ne manque pas de venir demain soir.

--Dans Chester street, à la petite porte du jardin?

--Oui.

--Il y sera, milady, je vous le jure.

--Faites-moi encore une promesse, Ann.

--J'écoute, milady.

--Si par hasard le prêtre catholique vous venait visiter avant dimanche, vous ne lui parleriez pas de moi.

--Je vous le jure, dit Ann.

Miss Ellen se leva, laissa retomber son voile sur son visage et s'en alla.

--Je suis bien sur la trace de l'abbé Samuel, se dit-elle, quand je tiendrai celui-là, je serai sur la piste de l'homme gris!

Voici que le hasard se met dans mon jeu.

Et miss Ellen rentra dans Adam's street pour rejoindre la voiture qui l'attendait à l'autre extrémité.

XLVI

Comme miss Ellen entrait dans Adam's street deux roughs complétement ivres sortaient d'une taverne.

Miss Ellen doubla le pas.

Néanmoins l'un de ces deux hommes l'atteignit, lui prit la taille et lui dit:

--Où vas-tu donc ainsi, cher amour?

Miss Ellen avec la souplesse d'une couleuvre glissa des bras de l'ivrogne et prit la fuite.

Mais l'ivrogne et son compagnon se mirent à courir après elle.

Le rough lui criait:

--Tu as beau te sauver, je te reconnais... tu es Fanny, la fille de l'écaillère Bentam, et tu cours chez John Farlen, ton amant.

En parlant ainsi, le rough était de bonne foi; et miss Ellen avait beau courir, il la gagnait de vitesse, répétant:

--Tu es la fille à la mère Bentam, je te reconnais, et la maîtresse de ce fainéant de John Farlen, à qui j'ai cassé trois dents d'un coup de poing; mais ça n'est pas assez. Je veux lui prendre sa femme... et nous verrons alors, s'il est bon à quelque chose.

Miss Ellen courait de toutes ses forces; elle était tout à l'heure à l'extrémité d'Adams' street, où elle retrouverait sa voiture...

Mais le rough l'atteignit une seconde fois, juste au moment où elle passait devant un autre public-house.

Alors, miss Ellen jeta un cri:

--Laissez-moi, dit-elle, je ne suis pas Fanny Bentam.

--Mais si... mais si... dit l'ivrogne, je reconnais ta voix.

--Laissez-moi, vous dis-je.

Et cette fois, l'accent de miss Ellen devint impérieux.

--Bah! bah! dit l'ivrogne, John Farlen n'est pas là pour te défendre. D'ailleurs, c'est un propre à rien.

Miss Ellen se débattait toujours.

Tout à coup, le rough jeta un cri, ouvrit les bras, et miss Ellen put se dégager.

La courageuse jeune fille avait toujours sur elle un petit stylet à lame damasquinée, à manche de nacre.

Tandis que le rough la tenait brutalement par les épaules, elle était parvenue à prendre cette arme à sa ceinture et à dégager son bras.

--Ah! poison! vipère! s'écria le rough, elle m'a assassiné.

Et il tomba.

Miss Ellen avait repris la fuite, mais l'autre ivrogne s'était acharné à sa poursuite, et il parvint à la ressaisir.

En même temps, le cri du rough blessé avait retenti jusque dans le cabaret, et les gens qui s'y trouvaient étaient sortis en toute hâte.

Avez-vous passé quelquefois auprès d'une de ces vastes ruches de frelons, qui se trouvent dans les bois, et presque toujours au long d'un poteau indicateur?

C'est en été, l'atmosphère est brûlante, l'air est orageux; les frelons dorment dans leur demeure souterraine.

Un seul se trouve au dehors, se traînant paresseusement au soleil, au bord de son trou.

Vous passez, et vous l'écrasez...

Soudain, la ruche tout entière s'éveille, les frelons en sortent, bourdonnant, irrités, terribles, et si vous n'avez pris la fuite assez vite, vous êtes perdu!

Il en fut ainsi de miss Ellen.