Les misères de Londres, 3. La cage aux oiseaux

Chapter 12

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John, le rough qui, la nuit précédente, avait conduit l'homme gris dans le logement de Betty, situé, comme on le sait, au-dessus de celui de Calcraff, n'avait rien exagéré dans les détails qu'il avait donnés sur le bourreau de Londres.

Calcraff était un homme entre deux âges, d'une force herculéenne et d'un caractère sombre.

Beaucoup de ceux qui exercent cette terrible profession sont en proie à une éternelle tristesse.

Plusieurs encore, sinon presque tous, sont chirurgiens et s'occupent d'anatomie avec une sorte de passion.

Isolés de la société qui les repousse avec une muette horreur, les bourreaux vivent à l'écart, parlent peu, et se livrent ordinairement à des études sérieuses.

La plupart sont sobres.

Calcraff rentrait de bonne heure, chaque soir, faisait un repas frugal et se couchait.

La veille des exécutions il ne soupait pas.

Ainsi John avait dit vrai. Ce soir-là, Calcraff s'était contenté d'une tasse de thé et s'était mis au lit avant huit heures.

Le gros oeuvre, comme on dit, concernait Jefferies.

Calcraff n'avait à se mêler que d'une chose, passer la corde au cou du condamné, lui rabattre le bonnet noir sur les yeux et le lancer dans l'éternité.

Quand il arrivait à Newgate, tout était prêt.

Calcraff dormit donc jusqu'à trois heures et demie du matin et ne se leva que lorsque la sonnerie d'un _réveil_ placé sur la cheminée de sa chambre, se fit entendre.

Avant de s'habiller, il trempa ses bras jusqu'au coude dans un baquet d'eau froide et plaça sa tête sous un appareil hydrothérapique qui se trouvait dans le laboratoire et qui laissa pleuvoir dessus une gerbe glacée.

Cet homme qui depuis trente années exerçait son terrible ministère n'avait jamais exécuté un patient sans être pris, deux ou trois heures auparavant, d'un tremblement nerveux dont il ne devenait maître qu'en s'administrant des douches d'eau glacée.

Sa toilette terminée, il s'enveloppa dans son manteau, et descendit sans bruit l'escalier de sa maison, après avoir soigneusement fermé la porte.

Well close square était désert, à cette heure matinale.

Cependant il y avait un cab dans un angle de la place qui paraissait attendre le bourreau.

Ce cab avait été retenu par lui, la veille, à la station de voitures la plus proche.

Calcraff y monta sans prononcer un mot, et le cabman ne lui fit aucune question.

Il savait où il allait.

Jusques à Saint-Paul, le cab put se frayer un passage au milieu de la foule énorme qui de toute part se rendait à Newgate, mais devant Saint-Paul, le cabman s'arrêta.

Calcraff, habitué à cela sans doute, descendit, donna une demi-couronne au cabman et appela deux policemen, de qui il se fit reconnaître.

Alors les deux policemen agitèrent leur bâton et, se plaçant à côté de lui, crièrent:

--Place! place à Calcraff!

Et si compacte qu'elle fût, la foule s'écartait en entendant ces mots, et Calcraff passait.

Le peuple de Londres a une superstition.

Quiconque touche au bourreau, meurt de sa main quelque jour.

Aussi s'écartait-on avec une sorte de terreur, et Calcraff put-il arriver jusqu'à la porte de Newgate, qui s'ouvrit aussitôt devant lui.

Il était alors cinq heures et demie du matin.

Ce fut le portier-consigne qui le reçut.

--Vous êtes en avance, lui dit-il.

--Un peu, répondit Calcraff.

--Le condamné est catholique, comme vous savez.

--Je le sais, dit Calcraff.

--Et on lui dit la messe dans la chapelle.

Calcraff se fit ouvrir la grille qui sépare l'avant-greffe de l'intérieur de la prison et il se rendit à la cuisine, selon son habitude.

Il était fort pâle et, bien qu'il ne tremblât plus, il était en proie à cette émotion qu'il ne parvenait jamais à dominer qu'au dernier moment.

Le cuisinier, le voyant entrer, lui dit:

--Vous venez boire votre tasse de lait?

--Oui.

Le cuisinier lui présenta une assiette sur laquelle se trouvait un bol de lait froid.

Calcraff le vida d'un trait, le reposa sur l'assiette et sortit de la cuisine sans dire un mot.

Deux gardiens l'accompagnaient.

Il y a à Newgate, tout à côté de la chapelle, une petite salle qui prend le jour par en haut.

C'est la salle de la toilette.

C'est là que le bourreau et son aide attendent que le condamné sorte de la chapelle.

C'est là que la remise leur en est faite solennellement.

Sur un pupitre à hauteur d'appui se trouve un énorme registre tout ouvert.

Le gouverneur et les gardiens entrent avec le condamné dans cette salle, dont on ferme les portes...

Alors le valet du bourreau ouvre une armoire dans laquelle il prend une ceinture de cuir et des courroies.

Les courroies servent à entraver les jambes du condamné, la ceinture lui prend les mains, les ramène et les lie derrière le dos.

Quand ces sinistres préparatifs sont terminés, le gouverneur de la prison, qui est venu là en grand uniforme, dit à Calcraff:

--Maintenant cet homme est à vous.

--Je le reçois, dit Calcraff.

Et il s'approche du registre ouvert et donne un reçu du condamné, qu'il signe de son nom et de son paraphe.

Alors les portes s'ouvrent et le condamné, appuyé sur le ministre ou le prêtre qui l'assiste, et sur le valet de l'exécuteur, s'achemine vers l'échafaud.

Lorsque Calcraff arriva dans la chambre de la toilette, Jefferies y était seul.

Jefferies était plus pâle et plus tremblant que Calcraff et il dissimulait mal son émotion.

Cependant Calcraff n'y prit pas garde.

--Tout est prêt? demanda-t-il.

--Tout, répondit le valet.

Calcraff s'assit sur un banc qui régnait tout le long du mur.

--Est-ce que vous avez encore votre tremblement? demanda Jefferies après un silence.

--Non, mais...

Calcraff s'arrêta et porta la main à son front.

--Quoi donc? fit Jefferies.

--Voilà que j'éprouve une lourdeur de tête.

--Ah!

--J'ai comme du feu dans la poitrine et de la glace sur le front.

Et Calcraff, pris d'un malaise subit, se leva vivement.

--Oh! c'est singulier, dit-il.

Il fit quelques pas et ses jambes tremblèrent.

--Vous devriez pourtant vous habituer, depuis trente ans que vous êtes dans le métier,... dit Jefferies.

--Ce n'est pas l'émotion, c'est... autre chose... Oh! maintenant, voilà que c'est la tête qui me brûle... dit Calcraff.

Et il se laissa retomber sur le banc d'où il s'était levé tout à l'heure.

Un éclair de sombre joie passa alors dans les yeux de Jefferies.

En même temps les cloches de Saint-Barthélémy commencèrent à tinter, et, faisant un effort suprême, le bourreau se releva et dit:

--Il faut pourtant que je fasse mon métier... Bon! voilà que mes jambes fléchissent... Soutiens-moi donc, Jefferies... Qu'est-ce que j'ai, mon Dieu!

--Voulez-vous une autre tasse de lait? dit Jefferies, qui sentait gronder dans son coeur une tempête de joie.

XL

Calcraff n'eut le temps ni d'accepter ni de refuser l'offre que lui faisait Jefferies d'aller lui chercher une seconde tasse de lait.

La porte s'ouvrit et les gardiens qui précédaient le condamné apparurent dans le corridor.

Calcraff avait fini par se lever; mais il s'appuyait au mur et la souffrance qu'il éprouvait devenait de plus en plus vive.

--Voici l'heure, dit un des gardiens en entrant.

Jefferies cessa un moment de regarder Calcraff sur le visage duquel il épiait avec anxiété les progrès de ce mal mystérieux dont il était subitement atteint.

Et, détournant les yeux de Calcraff, il regarda le condamné qui entrait soutenu par le prêtre et par le sous-gouverneur.

Jefferies aperçut l'abbé Samuel, et une légère rougeur monta à son front.

La présence de l'abbé Samuel en ce lieu, c'était une attestation muette que l'homme gris continuait à veiller sur le malheureux qui croyait sa dernière heure arrivée.

John était pâle, mais il marchait la tête haute, et s'il ne conservait que peu d'espoir, du moins il voulait mourir en digne fils de l'Irlande.

L'attitude de John était si noble, si résignée, si exempte de faiblesse, du reste, qu'une grande émotion s'était emparée de tous ceux qui composaient son funèbre cortége.

Le bon sir Robert M..., le sous-gouverneur avait cessé de rire, et on voyait deux grosses larmes rouler dans ses yeux.

Le shériff dit à Calcraff, selon l'usage:

--Nous vous remettons cet homme, et il est à vous désormais.

Calcraff fit un signe de tête, mais il ne bougea pas de la place où il était.

Peut-être avait-il peur de se laisser tomber en perdant le point d'appui de la muraille.

L'abbé Samuel avait pâli en voyant Calcraff, mais un regard de Jefferies le rassura.

Ce dernier s'approcha alors du condamné avec les entraves et il lui passa la ceinture.

John Colden n'opposa aucune résistance.

Tout le monde se tenait à l'écart, comme si chacun avait eu peur de toucher à ces courroies maudites qui allaient réduire John Colden à l'impuissance.

Seul, l'abbé Samuel était demeuré auprès de lui, et il y eut un moment où les lèvres de Jefferies furent si près de l'oreille du prêtre qu'elles murmurèrent:

--Calcraff ne peut plus marcher... courage!

John Colden entendit et le sang afflua à son coeur, et son visage pâle s'empourpra tout à coup.

Il se laissa fixer les mains derrière le dos, après la ceinture.

Puis Jefferies se baissa et lui mit les courroies aux pieds.

Alors le gouverneur de la prison, personnage qui n'apparaissait qu'aux grandes occasions, entra et fit un signe à Calcraff.

Celui-ci, par un effort surhumain, s'approcha du registre et se mit à écrire d'une main tremblante le reçu du condamné.

Mais, comme il ne manquait plus que sa signature au bas de l'acte, ses jambes fléchirent, ses genoux ployèrent, et il s'affaissa en murmurant:

--Je crois que je vais mourir.

Ce fût un coup de théâtre.

Les gardiens, le gouverneur, le sous-gouverneur et le shériff se regardèrent.

Jefferies, qui voulait gagner du temps, dit:

--Ce n'est rien. C'est son moment de faiblesse qui le prend. Ordinairement, c'est la veille qu'il l'a.

On savait que Calcraff avait souvent un tremblement nerveux quelques heures avant les exécutions.

Le shériff lui dit:

--Remettez-vous, mon ami, et obéissez à la loi. Du courage!

Mais Calcraff se roulait sur le sol en proie à d'horribles convulsions et disait:

--Ce n'est pas le courage qui me manque, c'est la force.

On le releva, on l'assit sur un banc, le gouverneur tira de sa poche un flacon de sels.

Calcraff essaya par deux fois de se relever, il ne le put pas.

Cependant on n'était plus assez loin du mur d'enceinte de la prison pour ne pas entendre le murmure strident de la foule qui s'impatientait à mesure que l'heure approchait.

--Il faut surseoir à l'exécution, dit le sous-gouverneur.

--C'est impossible! dit le shériff. Allons, Calcraff, levez-vous!

--Je ne peux pas! gémit le bourreau, dont les tortures n'avaient plus de nom.

John Colden était redevenu fort pâle. Il sentait qu'en ce moment sa vie tenait à un miracle.

--Messieurs, dit l'abbé Samuel, le peuple hurle et chacun de ses hurlements augmente l'agonie de ce malheureux.

--Il faut en finir, dit le shériff.

--Certainement, dit le gouverneur.

Alors Jefferies fit un pas vers ce dernier.

--Je ne suis pas le valet de Calcraff depuis vingt ans pour ne le savoir remplacer au besoin, dit-il, et si Votre Honneur daigne le permettre...

--Oui, oui, dit le gouverneur, marchons!...

Et on laissa Calcraff se débattre dans les convulsions, et le shériff fit signe qu'il fallait passer outre.

Le prêtre soutint John Colden et répéta le mot: Courage.

Jefferies se plaça à sa droite et le cortége se mit en route.

Il n'y avait qu'un corridor à traverser pour atteindre la cuisine.

C'est par là, on le sait, que le condamné sort pour mourir.

On avait tendu dans la cuisine deux grands draps blancs qui masquaient les fourneaux et formaient comme une ruelle.

La porte qui allait s'ouvrir sur l'échafaud était encore fermée, mais on entendait, au travers, les trépignements et les sourds frémissements de la foule impatiente de voir mourir un homme.

En ce moment John Colden sentit un peu de sa force d'âme l'abandonner.

Comment pouvait-il croire encore qu'on allait le sauver?

C'est à cette dernière minute qu'on offre au condamné un verre de gin.

Le cuisinier se présenta donc avec un plateau sur lequel était un verre plein.

John Colden le refusa.

--A quoi bon? dit-il.

Et il se remit en marche.

Alors la porte s'ouvrit.

Un moment John Colden s'arrêta, ivre d'horreur et serré à la gorge par cette mystérieuse épouvante de la mort qui s'empare des plus braves.

Il venait de voir l'échafaud de plain-pied avec le seuil de la porte et tout à l'entour une nuée de têtes qui vociféraient.

Les torches des aides brûlaient encore.

La corde pendait au gibet.

--Courage! dit le prêtre.

Et il embrassa le condamné.

John Colden fit un effort suprême, et, franchissant le seuil de la porte, il se trouva sur l'échafaud.

Alors, il promena un dernier regard, un regard où se lisait encore un reste d'amour pour la vie, mélangé à une résignation toute chrétienne.

Jefferies lui passa le noeud fatal autour du cou.

John se retourna et chercha le prêtre des yeux.

Le prêtre n'était plus là.

--Allons! murmura-t-il, c'est fini... Dieu sauve l'Irlande!

Et comme il regardait encore, cherchant dans cette marée humaine un visage ami, Jefferies lui abaissa le bonnet noir sur les yeux, et il ne vit plus rien!

XLI

Pour comprendre maintenant ce qui allait se passer, il faut sortir de Newgate, abandonnant un moment John Colden, qui avait déjà la corde au cou et le fatal bonnet sur les yeux, et rejoindre l'homme gris et Shoking. Ceux-ci n'avaient pas bougé de cette chambre dans laquelle le commis dormait toujours profondément.

Jusqu'à l'heure où les cloches de Saint-Barthélémy avaient commencé à se faire entendre, l'homme gris, accoudé à la fenêtre, dominant cette nuée de têtes d'où montait, un murmure plus strident de minute en minute, avait tranquillement fumé cigare sur cigare. La lueur des torches, que les sous-aides du bourreau avaient fichées aux quatre coins de l'échafaud, projetait dans la chambre assez de clarté pour que l'homme gris et Shoking se passassent de lumière.

Au petit jour, les torches s'éteignirent; puis les cloches commencèrent à tinter. Alors l'homme gris quitta la fenêtre et dit à Shoking:

--Je vais avoir besoin de ton épaule.

--Comment cela?

--Tu vas voir.

Il ferma la fenêtre et alla prendre sur la cheminée cette boule de cuivre qu'il avait apportée dans sa poche et qui avait la grosseur d'une pomme de calville.

--Regarde bien, dit-il.

--Bon! fit Shoking, qu'est-ce que cela?

--Cette boule est creuse.

--Ah!

--Elle est pleine d'air comprimé et si elle éclatait, elle produirait l'effet d'une bombe: c'est-à-dire que ses éclats iraient tuer à cent mètres et briseraient tout ce qu'ils rencontreraient...

--Après? fit Shoking avec curiosité.

L'homme gris prit ensuite la canne à laquelle il ajusta une petite crosse.

Puis il vissa la boule en dessous.

--Voilà que cela ressemble à un fusil, dit Shoking.

--C'en est un.

--Où est la balle?

--Dans le canon. Vois-tu la détente?

--Oui.

--Eh bien! cette détente fait mouvoir un piston; ce piston descend dans la boule pleine d'air comprimé et soulève une soupape.

La soupape laisse échapper un jet d'air et ce jet d'air chasse la balle avec autant de force qu'une charge de poudre.

Le canon est rayé et la balle va tout droit à son but, pour peu que le tireur ait visé juste.

--Mais, dit Shoking, on entendra le bruit du coup.

--Imbécile! répondit l'homme gris, un fusil à vent ne fait pas de bruit: sans cela je me servirais d'une arme à feu.

--Maître, dit encore Shoking, qu'arriverait-il si votre balle ne coupait pas la corde?

--John Colden serait perdu.

Shoking frissonna, puis, regardant son interlocuteur:

--Pourquoi donc avez vous besoin de mon épaule?

--Pour me faire un point d'appui et viser plus juste.

--Ah!

Le fusil était prêt. L'homme gris s'approcha de la fenêtre, mais, au lieu de l'ouvrir, il passa sa main gauche sur un des carreaux, et Shoking entendit un sourd crépitement.

Avec un diamant qu'il avait au doigt, l'homme gris venait de couper une vitre.

--Que faites-vous? dit Shoking.

--Je fais un passage à la balle.

--Pourquoi ne pas ouvrir simplement la fenêtre?

--Parce qu'il faut tout prévoir, et que si la fenêtre était ouverte, nous pourrions être aperçus des gens qui seront sur l'échafaud au dernier moment. Les cloches sonnaient toujours et le jour grandissait.

La foule avait peine à contenir son impatience, car le moment approchait.

--Mets-toi là, dit l'homme gris en plaçant Shoking au milieu de la chambre, à deux pas de la fenêtre et tiens-toi bien quand tu sentiras le canon du fusil sur ton épaule.

--Soyez tranquille, répondit Shoking, je serai aussi immobile qu'une statue.

L'homme gris s'approcha de la fenêtre et attendit, la montre à la main.

Sept heures sonnèrent. Au même instant, la porte de Newgate s'ouvrit et le condamné parut.

La foule se prit à trépigner et on entendit de sourds craquements. C'étaient les chaînes qui entouraient l'échafaud qui se brisaient sous l'effort de la foule.

L'homme gris vit John Colden debout sur l'échafaud, à côté de Jefferies, plus pâle que lui.

Et alors il revint derrière Shoking et appuya le canon du fusil sur son épaule.

Le bonnet noir fut abattu sur les yeux du condamné, la trappe joua et un immense murmure monta des profondeurs de la foule.

John Colden se balança dans les airs l'espace d'une seconde. Soudain l'homme gris pressa la détente et la balle siffla.

Soudain aussi la corde fut coupée en deux, à un pied ou deux de la tête de John Colden.

Et le pendu tomba sur le sol, en même temps qu'une nouvelle rumeur se faisait entendre... La foule avait brisé les chaînes, envahi l'espace resté libre autour de l'échafaud, bousculé les policemen et renversé l'échafaud...

Alors l'homme gris et Shoking rouvrirent la fenêtre et purent voir un spectacle inouï.

Les fenians étaient maîtres du terrain et ils emportaient John Colden évanoui, mais vivant.

* * * * *

--Maintenant, dit l'homme gris à Shoking, sauvons-nous et au plus vite, car il ne fait pas bon ici désormais.

XLII

On lisait le lendemain dans le _Times_.

«Il est temps que le gouvernement de Sa Majesté la reine s'aperçoive des périls que nous courons et qu'il mette un terme à l'audace toujours croissante du fenianisme.

Ce n'est plus seulement la police qu'il faut armer et mettre en campagne.

La police est insuffisante vis-à-vis de cette armée occulte, souterraine, et qui menace notre ordre social jusque dans ses fondements.

C'est avec une profonde stupeur que nous avons appris et que l'Europe apprendra ce qui s'est passé hier.

Un Irlandais, appelé John Colden, condamné à mort pour crime d'assassinat, a été enlevé sur l'échafaud même et soustrait à la vindicte publique.

Diverses circonstances mystérieuses ont précédé et suivi cet événement étrange et audacieux.

Calcraff, le bourreau de Londres, arrivé à Newgate vers six heures du matin pour y remplir son ministère, a été pris subitement de convulsions et de coliques, et comme il était impossible de surseoir à l'exécution, c'est son valet, nommé Jefferies, qui l'a remplacé.

Le condamné, assisté d'un prêtre Irlandais, est monté sur l'échafaud.

On lui a passé la corde au cou, on l'a coiffé ensuite du bonnet noir et la trappe s'est ouverte, lançant le patient dans l'espace.

Mais au même instant la corde s'est cassée, et le patient est tombé sur le sol, encore vivant.

Au même instant aussi le peuple a brisé les chaînes qui entouraient l'échafaud, et, malgré la police, malgré la force armée, le patient à été enlevé et emporté.

Jusqu'à présent il a été impossible de savoir ce qu'il était devenu.

Tout ce qu'on sait, c'est que dix ou quinze mille Irlandais entouraient l'échafaud, et que le peuple ordinaire de Londres, celui qui se presse aux exécutions, n'avait pu approcher.

Les policemen de service dans la Cité ont affirmé que, dès la veille, neuf ou dix heures du soir, une véritable marée humaine avait envahi les abords de Newgate, et que l'élément irlandais y dominait.

Un brigadier de policemen était même allé à Scotland Yard avertir sir Richardson, le chef de la police de Londres.

Mais cet honorable magistrat n'a pas soupçonné le but réel de cette manifestation populaire, et il s'est borné à doubler le nombre des policemen.

Ce n'est qu'après deux ou trois heures, et quand la foule a fini par s'éclaircir, qu'on a fini par comprendre ce qui s'était passé.

D'abord on a cru que Jefferies, le valet du bourreau, était le complice des fenians et qu'il avait pratiqué une entaille à la corde qui, dès lors, se serait brisée facilement sous le poids du condamné.

Mais il a fallu renoncer à cette supposition et reconnaître l'innocence de Jefferies.

La corde a été coupée par une balle, au moment même où elle se tendait.

On a retrouvé cette balle dans le mur de la prison, un peu à gauche de la porte.

Cependant on n'avait pas entendu de coup de feu.

A force de recherches, voici ce qu'on a appris:

Tout le monde connaît à Londres la grande maison de banque Harris et Cie.

Ses bureaux sont situés dans Old Bailey, visà-vis Newgate et précisément en face de l'endroit où on dresse ordinairement l'échafaud.

Un seul employé couche dans la maison.

Tous les autres, y compris leur chef, M. Harris, demeurent dans l'agglomération et arrivent le matin par les chemins de fer ou les omnibus.

L'étonnement de ces divers employés a été grand lorsqu'ils ont trouvé la porte fermée à dix heures du matin.

La police avait fini par faire évacuer Old Bailey, l'échafaud avait disparu et tout était rentré dans l'ordre accoutumé.

Cependant le caissier avait frappé vainement, la maison demeurait close et l'employé gardien ne paraissait pas.

Un serrurier a ouvert la porte.

Alors on est monté dans la chambre où M. Smith, c'est le nom de cet employé, couche ordinairement.

On l'a trouvé sur son lit, en proie à un profond sommeil, dont il a été impossible de le tirer tout d'abord.

Un médecin, appelé sur-le-champ, a constaté qu'il était sous l'influence d'un narcotique puissant, et ce n'est qu'en lui faisant respirer de l'éther à forte dose qu'il est parvenu à le rappeler à la vie.

Pressé de questions, l'employé a répondu alors qu'il avait, sur l'ordre de M. Harris, introduit la veille, dans sa chambre, un Français curieux de voir de près une exécution capitale, que ce Français lui avait offert un cigare et que lui, M. Smith, s'était endormi après avoir aspiré trois gorgées de fumée.

La police a été avertie.

Elle a commencé par découvrir un carreau de la fenêtre coupé avec un diamant; puis elle a retrouvé dans un coin de la chambre un fusil à vent, celui qui a servi sans doute à chasser la balle qui est allée s'enfoncer dans le mur de Newgate, après avoir opéré la section de la corde.

A propos de fusil à vent, il faut que la police de Londres nous permette de lui donner un conseil.

En France, le fusil à vent est une arme prohibée, et en France on a raison.

En Angleterre, cette arme qui ne fait aucun bruit et qui peut, par conséquent, servir à commettre des crimes, est vendue publiquement chez tous les arquebusiers.

Nous respectons la liberté, mais nous ne pensons pas que cette liberté doive s'étendre jusqu'à permettre la vente d'un engin qui peut être employé d'une manière aussi funeste.

M. Harris, averti par la police, s'est empressé d'accourir, et voici les renseignements qu'il a donnés:

Un Français, se faisant appeler Firmin Bellecombe, se disant chargé par le gouvernement de son pays d'une mission scientifique, s'est présenté porteur d'une lettre de crédit importante.

M. Harris a cru pouvoir se mettre entièrement à sa disposition et accéder à tous ses désirs.

C'est ainsi qu'il a obtenu la permission de visiter Newgate, Saint-Barthélémy, et enfin qu'il s'est installé dans cette chambre de la maison de banque, dans le but, disait-il, de faire des études sur la mort par strangulation.

Cet audacieux étranger est-il réellement Français? On en doute.

Ce dont on est sur, par contre, c'est qu'il était de connivence avec les fenians qui ont enlevé John Colden.