Les misères de Londres, 3. La cage aux oiseaux

Chapter 11

Chapter 113,911 wordsPublic domain

Au feu vert succéda un feu rouge, puis un feu violet, puis tout s'éteignit.

--Regardez maintenant, dit l'Américain.

L'homme gris tourna les yeux vers Saint-Paul qui dominait de sa coupole gigantesque toute la colline qui forme la cité de Londres.

Et cette coupole s'illumina tout à coup d'une immense gerbe de lumière électrique qui rayonna successivement aux quatre points cardinaux de la ville.

--Voilà le signal, dit l'Américain.

La lumière brilla environ deux minutes, mais ce fut assez pour éclairer Londres tout entier.

Puis tout rentra dans l'obscurité.

Alors le petit bateau à vapeur se remit en mouvement, passa devant la gare de Cannons street et vint aborder au-dessus de Sermon lane, cette ruelle qui montait à la Cité.

--A présent, dit l'homme gris, que chacun soit à son poste. Il n'y a plus une minute à perdre.

Et tandis que les quatre chefs se dispersaient pour rejoindre chacun l'armée mystérieuse qu'il avait recrutée et qui devait marcher sur Newgate, l'abbé Samuel et l'homme gris continuèrent leur chemin côte à côte.

Le petit bateau à vapeur avait repris le large.

Au bout de Sermon lane, l'abbé Samuel et son compagnon trouvèrent la rue Paternoster et se dirigèrent vers Saint-Paul.

Ordinairement, la nuit, la Cité est déserte.

Mais cette nuit-là elle était déjà envahie par une foule compacte qui se ruait vers Newgate.

De nombreuses patrouilles de policemen circulaient en tous sens et il était facile de voir que le signal donné du haut de Saint-Paul avait été compris.

Une véritable marée humaine montait de tous les bas-fonds de la Cité vers l'église cathédrale,--silencieuse, pressée, en bon ordre.

Le peuple anglais n'est jamais bruyant.

Cependant l'homme gris et l'abbé Samuel s'ouvrirent facilement un passage.

A mesure qu'ils approchaient d'Old Bailey, ils entendaient parler l'idiome irlandais plus fréquemment.

Évidemment les soldats de la verte Erine se trouveraient au premier rang.

Le prêtre disait de temps en temps à haute voix:

--Je suis le confesseur du condamné. Laissez-moi passer.

Et la foule s'écartait avec respect, et le prêtre, suivi de l'homme gris, put ainsi arriver jusqu'à ce carré formé par des chaînes et au milieu duquel allait se dresser l'échafaud.

Les policemen étaient en force dans Old Bailey.

L'homme gris en entendit un qui disait:

--Il n'est pas encore dix heures du soir. Ils auront le temps d'attendre.

L'abbé Samuel se fit reconnaître et la porte de Newgate s'ouvrit devant lui.

Quant à l'homme gris, il s'était arrêté devant la maison de banque de M. Harris.

Une lumière brillait au premier étage et il y avait un homme à une fenêtre.

C'était M. Smith, le commis qui gardait la maison et était chargé d'en faire les honneurs, cette nuit-là, au prétendu chirurgien français.

L'homme gris le salua de la main et M. Smith le reconnut.

--Je descends vous ouvrir, fit-il.

Et, en effet, il vint entre-bâiller la porte et l'homme gris se glissa dans la maison.

M. Smith avait un flambeau à la main.

--Mon cher monsieur, dit-il, je n'ai jamais vu autant de monde que ce soir, et d'aussi bonne heure.

--Vraiment?

--Vous allez en juger.

Et M. Smith conduisit son hôte à cette chambre d'où on pouvait voir l'échafaud à une distance de dix pas, lorsqu'il serait dressé.

Il posa dans un coin, et fort négligemment, la canne qu'il avait achetée chez un armurier d'Holborn street et dont il ne s'était pas séparé.

Puis il plaça sur la cheminée les deux objets qu'il avait achetés en même temps.

--Qu'est-ce que cela? dit M. Smith avec curiosité.

--Des instruments de chirurgie, répondit-il.

--Mon cher monsieur, dit alors le commis, si vous voulez vous coucher et prendre un peu de repos, je vous éveillerai quand il en sera temps.

--Merci, dit l'homme gris, je n'ai nulle envie de dormir. Si vous le voulez, nous allons fumer un cigare.

Il tira son étui de sa poche et le présenta au commis.

M. Smith accepta un cigare et l'alluma.

Puis il s'allongea dans un fauteuil et se mit à fumer avec ce recueillement particulier aux Anglais.

Un quart d'heure après, le cigare avait produit son effet, et M. Smith dormait profondément.

Alors l'homme gris eut un sourire.

--Maintenant, dit-il, je suis chez moi.

XXXVI

Le narcotique absorbé par le commis, dans la fumée du cigare que lui avait donné l'homme gris, était assez puissant pour qu'il n'y eût plus à s'occuper de M. Smith.

Il dormirait sept ou huit heures de suite et on pouvait faire tout le bruit possible sans qu'il s'éveillât.

L'homme gris le prit donc à bras le corps et le porta sur un des lits.

Puis il revint à la fenêtre et s'y accouda.

La foule commençait à être compacte dans Old Bailey.

Elle s'épaississait à vue d'oeil, mais sans bruit, sans tapage, avec ce flegme silencieux qui est le côté saillant du caractère anglais.

Deux escouades de policemen bordaient le carré formé par les chaînes qu'on avait tendues dès huit heures du soir.

En France, une armée de sergents de ville serait bousculée par la foule en un clin d'oeil.

En Angleterre, le policeman n'a qu'à étendre son petit bâton au-dessus de sa tête pour que la foule ne fasse pas un pas de plus.

L'homme gris fumait tranquillement et, de temps en temps, il consultait sa montre.

La foule grossissait toujours et de loin en loin quelques mots étouffés montaient aux oreilles de l'homme gris.

Ces paroles étaient toutes en idiome irlandais.

Les chefs fenians avaient tenu parole.

Tout ce monde qui remplissait Old Bailey était l'armée mystérieuse sur laquelle l'Irlande comptait pour délivrer John Colden.

Enfin, ce murmure sourd qui s'élevait de toutes parts comme le clapotement des vagues sur le galet au bord de l'Océan, ce murmure grandit tout à coup et l'homme gris vit les policemen agiter leurs petits bâtons.

Puis ayant tourné la tête, il aperçut à l'extrémité d'Old Bailey, au coin de Fleet street, une lueur rougeâtre qui s'avançait lentement.

En même temps, il entendit résonner le pavé sous le pied d'un cheval et il vit apparaître cette charrette qui renfermait les bois de justice.

Les deux sous-aides étaient dessus et se tenaient debout, ayant chacun une torche à la main.

Au milieu d'eux Jefferies, pâle, triste, son paquet enveloppé de serge verte sous le bras, avait bien plutôt l'air du patient qu'on va pendre que du valet de l'exécuteur.

La foule s'écartait devant le hideux véhicule et Jefferies arriva ainsi jusque sous la fenêtre de l'homme gris.

--Bonjour, Jefferies! lui cria ce dernier.

Jefferies leva la tête et reconnut le sauveur de sa fille.

Il porta la main à son bonnet et, en même temps, il fit un petit signe mystérieux qui voulait dire sans doute:

--Tout est prêt, ne craignez rien.

Le véhicule arriva jusqu'à la chaîne, que les policemen détendirent un moment pour laisser passer le cortège.

Puis, quand il fut entré dans le carré, ils la tendirent de nouveau et le peuple respecta cette barrière et n'essaya pas d'aller plus loin.

Le véhicule s'était arrêté devant la troisième porte de Newgate et, comme l'avait dit M. Haris, tout à fait en face de cette croisée où se montrait l'homme gris.

Les aides avaient mis pied à terre et Jefferies faisait descendre une à une toutes les pièces du sinistre édifice.

L'homme gris se prit à suivre avec une grande attention tous les détails de l'opération, qui dura environ deux heures.

Cependant, de temps en temps, il jetait un furtif regard au-dessous de lui et fronçait le sourcil.

Shoking n'arrivait pas.

Enfin, du milieu de cette foule toujours grossissante qui assistait à la construction de l'échafaud, un coup de sifflet se fit entendre.

Et, en même temps, à la lueur des torches, l'homme gris aperçut Shoking.

Shoking, ses vêtements en lambeaux, tête nue, suant à grosses gouttes, avait eu bien du mal à se frayer un passage au milieu de cette marée humaine.

Mais, à force de jouer des coudes et de pousser l'un et l'autre, il avait fini par arriver jusqu'à la porte de M. Harris.

--Attends-moi et cramponne-toi au marteau de la porte, lui cria l'homme gris.

Deux minutes après, Shoking se glissait dans la maison et l'homme gris refermait vivement la porte.

Puis il prenait le mendiant par la main, car il était descendu sans lumière, et il le conduisait dans cette chambre où la lueur des torches allumées au dehors répandait une clarté rougeâtre.

Il était alors deux heures du matin.

--Eh bien? dit l'homme gris.

--Jefferies a la corde et m'a laissé la sienne.

--Es-tu bien sûr que le noeud soit fait dans le bout du caoutchouc.

--Oui, j'en réponds. Ouf! j'ai eu du mal à arriver jusqu'ici; j'avais beau faire des signes, je n'avançais pas facilement.

Tout à coup Shoking jeta les yeux sur le lit où dormait le commis et il fit un pas en arrière, disant:

--Je croyais que nous étions seuls.

--Oh! fit l'homme gris, en souriant, ce n'est pas celui-là qui nous gênera. Il dort.

--Mais il peut s'éveiller.

--Non. Si le coeur t'en dit, donne-lui des pichenettes sur le nez. Il a fumé de l'opium.

--Ah! bon! dit Shoking.

Le travail des aides de Jefferies continuait, la sinistre plate-forme était dressée.

Puis bientôt après, on vit s'élever la potence et Jefferies, montant au long d'une échelle, fixa à son extrémité le crochet destiné à supporter la corde.

Enfin, on fit jouer trois ou quatre fois de suite la trappe fatale, et alors l'homme gris dit à Shoking:

--C'est fait!...

Les deux aides s'assirent tranquillement sur le bord de la plate-forme, les jambes pendantes au-dessus de la foule.

Maintenant il n'y avait plus qu'à attendre que l'heure de l'exécution sonnât.

Quant à Jefferies, il avait frappé à cette porte de Newgate qui était de plain-pied avec l'échafaud et par où devait sortir le condamné.

Cette porte s'était ouverte et refermée sur lui.

--Maître, dit alors Shoking, je crois avoir compris ce qui va se passer.

--Ah!

--La corde ne serrera pas assez le cou de John pour l'étrangler sur-le-champ.

--Cela est vrai.

--Et la foule aura le temps de briser les chaînes, d'entourer l'échafaud et de le dépendre.

--Non, dit l'homme gris, la corde cassera auparavant et le pendu tombera.

--Ah! la corde cassera?

--Oui.

--Comment?

Alors l'homme gris alla prendre la canne qui se trouvait dans un coin et à cette canne il ajusta une boule de cuivre qui était grosse comme une pomme, et puis une autre pièce qui n'était autre qu'une batterie de fusil.

La canne était creuse et rayée comme le canon d'une carabine.

--Un fusil à vent! dit Shoking.

--Oui.

--Et c'est avec cela que vous couperez la corde?

--Aussi facilement que je coupe une balle sur la lame d'un couteau à vingt-cinq pas, répondit tranquillement l'homme gris.

XXXVII

Et pendant ce temps-là à quoi songeait John Colden, le condamné?

Apôtres ou fanatiques, les hommes qui se sont voués à une cause ou à une idée, savent être martyrs.

On avait bien dit à John Colden qu'on le sauverait. Il l'avait même espéré un moment, alors qu'il était encore à Cold Bath fields.

Mais depuis qu'on l'avait transféré à Newgate, cette espérance était devenue de plus en plus faible, et elle avait fini par s'évanouir.

Depuis qu'il était condamné, depuis surtout qu'il avait appris l'exécution de Bulton, John Colden se faisait peu à peu à cette idée que sa dernière heure approchait et qu'il irait dormir du dernier sommeil dans la Cage aux oiseaux, tout à côté de l'amant de la pauvre Suzannah.

Et les jours passaient, et John comptait maintenant les heures.

Il recevait tous les matins la visite de sir Robert, le sous-gouverneur, qui lui témoignait de l'amitié et ne cessait de lui dire qu'on s'exagérait beaucoup l'importance du dernier supplice et que cela n'avait absolument rien d'effrayant.

John Colden souriait avec mélancolie et se bornait à répondre:

--Je saurai mourir.

Enfin la veille de l'exécution était arrivée.

La dernière journée d'un condamné est peut-être moins lugubre et moins monotone que celles qui la précèdent.

Dès huit heures du matin, il reçoit la visite du prêtre d'abord, ensuite du gouverneur; puis, dans le courant du jour, ce sont les dames des prisons qui viennent lui apporter des consolations.

Enfin, vers le soir, les deux élèves de Christ's hospital, chargés de remplir le voeu du roi Edouard VI, viennent à leur tour.

Cette dernière visite est peut-être celle qui touche le plus le malheureux qui va mourir.

L'enfance a des accents, des paroles et des sourires qui vont droit à l'âme la plus endurcie.

A huit heures, John Colden avait donc reçu la visite d'un prêtre.

Mais ce prêtre n'était point l'abbé Samuel.

C'était un ministre protestant.

Car si la loi anglaise accorde au condamné catholique la grâce de voir un ministre de sa religion, ce n'est que lorsqu'il a refusé inflexiblement les secours d'un prêtre anglican.

Le ministre savait que John Colden était catholique.

Aussi, n'était-il entré dans sa cellule que pour la forme et en était-il ressorti aussitôt.

Le gouverneur était venu ensuite, accompagné du shérif, qui avait demandé à John si, au moment suprême, il ne voulait pas dénoncer ses complices.

John avait répondu négativement.

A midi, le prêtre catholique s'était présenté.

Celui-là, c'était l'abbé Samuel.

John avait, en le voyant, perdu son impassibilité, et quelques larmes avaient subitement roulé dans ses yeux.

Le jeune prêtre était demeuré enfermé avec le condamné pendant plus d'une heure, et il l'avait préparé à la mort.

Cependant, depuis quinze jours, le prêtre travaillait avec ses amis a sauver John Colden.

Comment donc, alors qu'on était presque sûr des amis, ne lui avait-il pas laissé entrevoir le salut?

Ceci tenait à la prudence de l'homme gris.

Celui-ci avait dit la veille:

--L'homme qui se noie s'accroche souvent à ceux qui essayent de le sauver, d'une façon si malheureuse, si désespérée, si maladroite, qu'il les fait périr avec lui.

Ainsi de John.

Il est résigné à mourir; il faut même qu'il n'espère plus, car il pourrait nous trahir par son attitude confiante, éveiller l'attention de l'autorité, et faire échouer tous nos projets.

Le prêtre quitta donc John en lui parlant du ciel et de Dieu, qui n'abandonne jamais ses serviteurs.

Il le quitta en lui promettant de revenir le soir et de passer la nuit en prières auprès de lui.

Après l'abbé Samuel, ce fut le tour des dames des prisons.

Puis enfin, comme la nuit venait, la porte de la cellule s'ouvrit.

Le gardien-chef lui dit:

--John, voici deux jeunes clercs du collége de Christ's hospital qui vienne vous visiter, selon la coutume établie par le roi Edward.

Et John vit apparaître d'abord un grand jeune homme, le plus ancien des élèves, et un enfant, le dernier venu et le plus jeune.

Et soudain, en regardant celui-ci, John poussa un cri et se demanda si Dieu ne faisait pas un miracle en sa faveur.

Dans cet enfant, John Colden venait de reconnaître l'enfant de Jenny l'Irlandaise, le petit Ralph, celui pour qui il allait subir le dernier supplice, le rédempteur enfin que la pauvre Irlande attendait.

Mais l'enfant avait posé un doigt sur ses lèvres, et John maîtrisa sa joie.

Ralph, car c'était bien lui, apparaissait à John Colden comme un ange descendu sur la terre.

L'enfant, on l'a vu plusieurs fois déjà, avait la raison et le courage d'un homme.

Quand il eut fait un signe à John Colden, il se tourna vers son compagnon, le grand écolier:

--George, lui dit-il, cet homme est Irlandais, n'est-ce pas?

--On nous l'a dit, répondit l'écolier.

--Veux-tu que je lui parle, le langage de son pays?

--Mais, dit le grand camarade avec étonnement, Anglais ou Irlandais, ne parlons-nous pas la même langue?

--Non, répondit Ralph, les pêcheurs de l'Irlande ont un idiome que je sais.

John Colden écoutait et regardait toujours l'enfant avec une muette extase.

Alors Ralph dit au condamné, en patois irlandais:

--Je suis bien heureux qu'on m'ait choisi pour venir te voir, mon bon John, toi qui m'as sauvé du moulin.

--Ah! dit John dans la même langue, Dieu a donc fait un miracle?

--Pourquoi? fit naïvement l'enfant.

--Il a donc fait un miracle pour que je vous voie sous cet habit, continua le condamné.

--C'est Shoking et ma mère, et notre ami l'homme gris qui m'ont mis à Christ's hospital, répondit Ralph. Et je vois tous les jours ma mère et mon amie Suzannah.

--Suzannah! murmura John, dont les yeux s'emplirent de larmes.

Et l'enfant raconta au condamné comment il était entré à Christ's hospital, sous le nom de Ralph Waterley, et comment Shoking était devenu lord Vilmot.

Et en l'écoutant, John ne pensait plus à lui-même, et il ne songeait plus qu'il allait mourir.

N'avait-il pas devant lui l'enfant promis à la délivrance de l'Irlande?

--Mon bon John, dit encore le petit Ralph, ils disent tous que tu seras pendu demain.

--A sept heures, dit John.

--Mais je suis sûr que non, moi.

John tressaillit et regarda l'enfant.

--Je suis bien sûr qu'on te sauvera, moi, répéta l'enfant.

Et à ces dernières paroles, il s'éleva dans l'âme du condamné une voix confuse qui lui dit:

--La vérité est dans la bouche des enfants.

Et son âme, où venait de se faire entendre cette voix mystérieuse, s'emplit tout à coup d'une vague espérance.

XXXVIII

John Colden regardait toujours Ralph, cherchant à lire sur son visage la cause de cette assurance avec laquelle il parlait de son salut.

L'enfant était calme, il souriait.

--Oui, mon bon John, disait-il, on te sauvera. Notre ami l'homme gris l'a promis à ma mère, et tu sais bien que tout ce qu'il a promis, il le tient.

--Ah! cher enfant de Dieu, répondit John, puisque vous n'êtes plus au moulin, que m'importe à présent de mourir!

--Tu ne mourras pas, j'en ai la conviction.

John Colden secoua la tête:

--Le prêtre est venu, dit-il.

--L'abbé Samuel?

--Oui.

--Et il t'a dit comme moi que tu ne mourrais pas?

--Non, fit John, il ne m'a pas dit cela.

--Alors c'est que l'homme gris ne lui a pas promis, comme il l'a promis à ma mère.

--Mon Dieu! mon Dieu! murmurait le condamné, j'avais fait le sacrifice de ma vie, j'attendais avec calme ma dernière heure, et voici que cet enfant vient ébranler mon courage.

Le grand écolier de Christ's hospital écoutait sans la comprendre cette conversation du condamné et de son petit camarade.

D'ailleurs, ce jeune homme,--il avait près de vingt ans,--était peu intelligent.

Anglais de pur sang, indifférent et froid, il était venu là comme il eût assisté à un cours.

De temps en temps, pendant que Ralph et John Colden continuaient à causer, il tirait sa montre et paraissait trouver le temps long.

De temps en temps aussi, un oeil s'appliquait au trou vitré pratiqué dans la porte.

C'était le surveillant qui avait le droit de voir, mais non pas d'entendre.

Enfin, des pas retentirent dans le corridor et la porte de la cellule s'ouvrit de nouveau.

Cette fois, c'était l'abbé Samuel qui revenait.

En même temps, le gardien chef dit aux deux élèves de Christ's hospital:

--Messieurs, il est temps que vous vous retiriez.

Ralph se jeta au cou de John Colden.

--Adieu, mon jeune maître, dit celui-ci.

--Au revoir, mon bon John, répondit l'enfant.

John secoua la tête.

Il avait regardé l'abbé Samuel et celui-ci lui avait paru triste et résigné.

--Non, dit-il encore, je sais bien que je vais mourir... adieu, mon jeune maître, je meurs pour l'Irlande et pour vous.

--L'Irlande n'abandonne point ses enfants, dit alors le prêtre d'une voix grave et douce.

Et John tressaillit encore, et ce vague espoir qui avait déjà envahi son âme, l'emplit de nouveau.

Les deux écoliers se retirèrent et le prêtre demeura seul avec le condamné.

Ce bruit sourd comme celui d'une tempête lointaine que John avait entendu déjà dans la nuit qui avait précédé l'exécution de Bulton, commençait à se faire entendre et perçait les murs épais de Newgate.

--John, dit l'abbé Samuel, on dresse votre échafaud.

--Ah! dit-il en pâlissant, je savais bien que l'enfant me berçait d'un fol espoir.

--Que vous disait-il, John?

--Qu'on travaillait à me sauver.

--C'est vrai, dit le prêtre.

John attacha sur lui un oeil éperdu:

--Ah! dit-il, je m'étais résigné... ne me donnez donc pas une espérance qui pourrait affaiblir mon courage. Ce matin, d'ailleurs...

--Ce matin, interrompit l'abbé Samuel, je ne pouvais pas rester avec vous jusqu'à la dernière heure.

--Je ne comprends pas, dit John.

--Ce matin, reprit l'abbé Samuel complétant sa pensée, la joie que vous auriez éprouvée en apprenant que nos frères d'Irlande espèrent vous sauver, pouvait vous trahir et tout perdre.

--Et... maintenant?

--Maintenant, John, j'ai obtenu la permission de demeurer avec vous cette nuit; et comme je ne vous quitterai plus, je puis vous dire: on a l'espoir de vous sauver.

John avait des battements de coeur terribles à mesure que le prêtre parlait.

Celui-ci continua:

--Nos frères travaillent: mais la Providence a quelquefois des vues secrètes, et le plan le mieux combiné peut échouer. A tout hasard, mon ami, il faut me faire votre confession et vous préparer à mourir saintement et noblement, comme un digne fils de l'Irlande que vous êtes.

--Mais, mon père, dit John, comment pourrait-on me sauver? Les murs de Newgate sont épais et les soldats veillent.

Le prêtre ne répondit pas.

Le sourd murmure du dehors grandissait de minute en minute, pénétrant l'enceinte massive de la prison, comme une vibration de cloche gigantesque.

John se mit à genoux; il se confessa, il écouta les exhortations du prêtre qui lui parlait toujours de la vie éternelle, comme si lui-même il eût perdu cette espérance qu'il avait mise tout à l'heure au coeur du condamné.

Les heures passaient, et les bruits du dehors devenaient de plus en plus stridents.

L'abbé tira sa montre.

--Cinq heures, dit-il, ils vont venir.

--Ah! fit John Colden, que l'angoisse reprit un moment à la gorge, nos amis ont échoué, vous voyez bien.

Le prêtre ne répondit pas.

Mais il se mit à réciter en latin, les vêpres des morts.

A cinq heures et demie, la porte de la cellule s'ouvrit et le lord gouverneur, le bon et jovial sir Robert M..., entra.

--Allons, mon ami, voici l'heure... Vous n'avez plus que quelques mauvais instants à passer.

Derrière le sous-gouverneur se tenait le shériff.

Celui-ci s'approcha de John.

--Au dernier moment, John Colden, lui dit-il, je vous adjure, au nom de Dieu et de la justice, de nommer vos complices, si vous en avez.

--Je n'en ai pas, répondit-il.

--Habillez-vous, dit le sous-gouverneur, on va vous conduire à la chapelle.

Et il appela deux gardiens, qui débarrassèrent le condamné de ses entraves et l'aidèrent à s'habiller.

L'abbé Samuel récitait toujours les vêpres des morts.

Quand John fut prêt, il regarda de nouveau le jeune prêtre.

Celui-ci était d'une pâleur mortelle.

--Allons, pensa le condamné, il est comme moi, il a perdu tout espoir.

Appuyé sur le bras de l'abbé Samuel, escorté par le sous-gouverneur, le shériff et une escouade de gardiens, John monta à la chapelle.

Le prêtre avait obtenu la permission de célébrer la messe.

Dans les pays protestants, il arrive souvent que les catholiques, qui sont en minorité, n'ont point d'église et célèbrent dans le temple, à de certains jours et à de certaines heures, les cérémonies de leur religion.

Ainsi fait-on à Newgate, où il n'y a pas de chapelle catholique.

Les gardiens, le sous-gouverneur et le shériff demeurèrent en dehors, le prêtre revêtit ses habits sacerdotaux et dit la messe devant un autel improvisé.

Comme il achevait, un bruit domina tous les autres bruits et vint frapper l'oreille du condamné prosterné sur les dalles.

C'était le tintement lugubre des cloches de l'hôpital Saint-Barthélémy, qui sonnent des glas funèbres, une demi-heure auparavant et pendant tout le temps ensuite que dure l'exécution et que le corps du supplicié demeure accroché au gibet.

Et John se releva, murmurant:

--Il faut mourir... Que Dieu protège et sauve l'Irlande!

XXXIX