Les misères de Londres, 3. La cage aux oiseaux

Chapter 10

Chapter 103,910 wordsPublic domain

--Mais, dit Jefferies d'une voix étranglée, et regardant Suzannah qui frissonnait et pleurait, ce n'est point la vie de John Colden que vous me demandez, c'est sa mort.

Un sourire glissa sur les lèvres de l'homme gris.

--Tu porteras la corde, qui doit servir demain à l'exécution, à un endroit que je te désignerai.

Nous nous arrangerons de façon qu'elle ne serre pas trop le cou de John Colden, acheva l'homme gris.

Jefferies continuait à ne pas comprendre.

Mais il commençait à avoir une foi aveugle en cet homme qui disputait si victorieusement sa fille à la mort.

--Je vous obéirai, dit-il. Sur la vie de ma fille, que vous tenez entre vos mains, je vous jure que je serai votre esclave.

--C'est bien. Alors écoute-moi encore. A quelle heure, cette nuit, partiras-tu de chez toi pour aller présider à l'érection de l'échafaud?

--A minuit.

--Tu auras la corde et les autres instruments du supplice?

--Oui.

--Eh bien! entre dans une maison de Farrington street qui porte le n° 189; tu monteras au troisième, tu frapperas à la porte de l'escalier et on t'ouvrira. Si tu exécutes de point en point ce que moi ou lord Vilmot te commanderons, John Colden ne mourra pas, et si John Colden ne meurt pas, ta fille sera sauvée.

Jefferies regarda de nouveau Suzannah.

L'Irlandaise ne pleurait plus, et un rayon d'espérance brillait dans ses yeux.

XXXII

Jefferies avait donné ses ordres aux sous-aides qui devaient dresser l'échafaud.

Jusqu'au soir il n'avait plus rien à faire.

Il obtint de l'homme gris la permission de rester avec sa fille jusqu'à cinq heures de l'après-midi.

Alors seulement il se retira.

Shoking n'avait pas bougé non plus.

Mais Jefferies parti, l'homme gris le prit à part et lui dit:

--Demain nous allons jouer une grosse partie, mon ami, et il faut tout prévoir.

--Que voulez-vous dire, maître? demanda Shoking.

--Il peut se faire qu'il m'arrive malheur.

--A vous? fit Shoking avec effroi.

--Oui, à moi.

--Et comment cela?

--Je ne sais; mais j'ai un pressentiment bizarre depuis ce matin.

--Maître!

--Et quand j'aurai sauvé John Colden, il se peut faire que je sois obligé de me cacher pendant quelques jours.

--Ah!

--Or, poursuivit l'homme gris, tu penses bien, mon ami, que je veux tenir la parole que j'ai donnée à Jefferies, du moment où il aura tenu la sienne. Je veux que sa fille vive. Or, si je ne suis pas ici, il faut que tu puisses, sans moi, continuer le traitement que je fais subir à Jerémiah. Je vais donc t'initier à mon secret.

Sur ces mots, l'homme gris conduisit Shoking dans une chambre voisine qu'il avait convertie en laboratoire de chimie. Le réchaud et la boîte à la poudre brune s'y trouvaient.

--Écoute-moi bien, dit alors l'homme gris.

--Parlez, maître.

--Je t'ai dit qu'il y avait en Amérique une vallée dont le séjour guérissait rapidement la phthisie.

--Oui.

--Et que cette guérison devait être attribuée non au climat, mais à certaines émanations résineuses qui se dégagent des arbres qui la couvrent.

--Eh bien? dit Shoking.

--Ces émanations, poursuivit l'homme gris, je les ai analysées et j'ai constaté en elles un mélange de goudron et d'acide phénique.

Le goudron seul serait impuissant, mais combiné avec l'acide phénique, il obtient un résultat décisif.

--Après? dit Shoking, qui écoutait attentivement.

--Cette poudre que tu me vois jeter chaque matin et chaque soir dans le réchaud n'est autre chose que le phénol pulvérisé. Tu trouveras ce phénol chez tous les apothicaires.

--Bon!

--Si donc j'étais obligé de m'absenter, ou de me tenir caché pendant quelques jours, si je ne pouvais revenir ici, tu continuerais à brûler du phénol chaque matin et chaque soir dans la chambre de Jérémiah.

--Oui maître, dit Shoking; et vous croyez que Jérémiah guérira?

--J'en suis sûr. Maintenant, va prendre tes habits ordinaires, tu redeviens Shoking pour ce soir.

--Est-ce que je vais avec vous?

--Sans doute.

L'homme gris s'était enveloppé de nouveau de ce grand manteau qui le couvrait de la tête aux pieds.

Une seule personne restait auprès de la malade, c'était Suzannah.

Suzannah vint se jeter aux pieds de l'homme gris.

--Oh! vous le sauverez, n'est-ce pas? dit-elle, faisant allusion à John Colden.

--Je tiens toujours ce que j'ai promis, répondit-il.

Shoking et lui s'en allèrent.

L'ombre et le brouillard planaient déjà sur Londres.

L'homme gris monta dans un cab avec Shoking, et indiqua Old Bailey au cocher.

Mais comme le cab traversait Holborn street, l'homme gris souleva la petite trappe, et, paraissant changer d'avis, il fit arrêter le cab à la porte d'un armurier.

--Attends-moi, dit-il à Shoking qui resta dans la voiture.

L'armurier avait sans doute reçu déjà la visite de l'homme gris, car il le salua comme une connaissance.

--Est-ce prêt? dit le premier.

--Oui, Votre Honneur.

Et l'armurier remit d'abord à l'homme gris une sorte de boule que celui-ci mit dans la poche de son manteau; puis un autre petit paquet enveloppé dans un morceau d'étoffe.

Et enfin une canne.

Shoking regardait et ne comprenait pas.

L'homme gris, muni de ces objets, remonta dans le cab et dit à Shoking:

--Tu croyais donc que les armuriers ne vendaient que des fusils, des épées et des pistolets?

--Dame! fit Shoking.

--Comme tu le vois, fit l'homme gris en souriant, ils vendent aussi des cannes.

--Que voulez-vous donc faire de cette canne? dit Shoking.

--Tu verras cela demain matin.

Et il cria au cocher:

--Menez-nous dans Old Bailey: vous vous arrêterez à la porte de la maison de banque Harris et Compagnie.

Un quart d'heure après, l'homme gris descendait encore et laissait Shoking dans le cab.

M. Harris, prévenu le matin par un mot jeté à la poste, était resté dans ses bureaux.

Il attendait M. Firmin Bellecombe, ce chirurgien français qui avait des lettres de crédit d'un million.

M. Harris reçut le chirurgien avec empressement.

--Vous m'avez annoncé votre visite, lui dit-il, et je me doute du motif qui vous amène.

--Ah! vraiment? dit le prétendu chirurgien.

--C'est demain qu'on pend le condamné irlandais.

--Justement.

--Et il vous serait agréable de voir l'exécution?

L'homme gris fit un signe de tête affirmatif.

--J'ai tout prévu, dit M. Harris.

L'homme gris s'inclina.

--Venez avec moi, ajouta le banquier.

En même temps il sonna et dit à un garçon de bureau:

--Envoyez-moi M. Smith.

M. Smith était le commis qui, seul, couchait dans les bureaux.

--Mon ami, dit M. Harris en lui montrant le prétendu chirurgien, monsieur est la personne dont je vous ai parlé.

Le jeune homme s'inclina.

--Venez avec nous, continua le banquier.

Et il ouvrit, au fond de son cabinet, une petite porte qui donnait sur un escalier.

Cet escalier conduisait au premier étage de la maison.

M. Smith avait pris une des lampes qui se trouvaient sur le bureau du banquier, et il passa le premier pour éclairer.

Arrivé au premier étage, il poussa une porte et l'homme gris se trouva au seuil d'une chambre spacieuse dans laquelle on avait dressé deux lits.

--Vous coucherez là, dit M. Harris, et je crois bien qu'on n'aura nul besoin de vous réveiller.

--Je ne dormirai pas, dit l'homme gris.

--Mais dussiez-vous dormir, dit M. Harris, le tapage qui se fera dans la rue, deux ou trois heures avant l'exécution, vous réveillera.

Et M. Harris ouvrit la croisée et fit signe à son hôte d'approcher.

--Tenez, voyez-vous ce réverbère?

--Oui.

--C'est juste au-dessous qu'on dresse l'échafaud.

--Ah! fort bien, dit l'homme gris.

--Vous n'en serez pas à dix mètres et vous pourrez voir tous les détails de l'exécution.

L'homme gris s'inclina.

--Mon ami, dit encore le banquier, s'adressant à son commis, vous attendrez que monsieur soit rentré pour fermer les portes.

--Oh! dit le prétendu chirurgien, je reviendrai de bonne heure, entre neuf et dix.

--Et vous aurez raison, ajouta M. Harris, car dès minuit, la rue sera complètement encombrée.

L'homme gris se confondit en remerciements, donna une poignée de main à M. Smith, prit congé de M. Harris et rejoignit Shoking, qui l'attendait toujours dans le cab.

XXXIII

--Dans Farringdon street! ordonna l'homme gris au cocher.

La maison dans laquelle il avait donné rendez-vous à Jefferies se trouvait tout à fait à l'angle de Fleet street et faisait face à la porte de la cité.

--Viens avec moi, dit l'homme gris à Shoking.

Tous deux descendirent de voiture et s'engagèrent dans une allée assez étroite, d'où s'échappait cette odeur nauséabonde qui est particulière aux maisons populeuses.

Ils montèrent au troisième étage, et là l'homme gris, ayant tiré une clef de sa poche, ouvrit une porte et introduisit Shoking dans un petit logement à peu près vide de meubles.

--Chez qui sommes-nous donc? demanda Shoking, tandis que son compagnon se procurait de la lumière.

--Chez moi, dit l'homme gris en souriant; j'ai comme ça une douzaine de logis dans Londres, mais comme je les habite rarement, ils sont un peu négligés, comme tu vois.

Shoking ne fit pas d'autre observation.

L'homme gris ferma la porte et poursuivit:

--Sais-tu faire un noeud coulant?

--Parbleu! répondit Shoking.

--Eh bien! essayons...

Et il alla chercher une corde qui était pendue dans un coin de la chambre.

Une corde toute neuve et tout à fait semblable à celle que Jefferies devait emporter de chez Calcraff pour pendre le malheureux John Colden.

--Fais un noeud, dit-il en la tendant à Shoking.

Shoking s'empara de la corde et exécuta le noeud avec une habileté incontestable.

--Tu aurais fait un excellent valet de bourreau, dit l'homme gris en souriant.

Puis il prit l'autre bout de la corde et poursuivit:

--Maintenant, regarde à ton tour.

Et il fit un noeud qui parut à Shoking en tout semblable au sien.

--Vois-tu une différence entre eux? reprit l'homme gris en pliant la corde en deux, de façon à placer les deux noeuds à côté l'un de l'autre.

--Non, dit Shoking.

--Alors, donne-moi ton poignet.

Shoking présenta son poing fermé.

L'homme gris passa le noeud fait par Shoking autour du poignet en disant:

--Je suppose que c'est ton cou.

Et il tira sur la corde.

--Aïe! fit Shoking, si c'était mon cou, je serais étranglé déjà.

--Bon! voyons l'autre, maintenant.

Et dégageant le poignet du premier noeud, il le passa dans le second, c'est-à-dire dans celui qu'il avait fait lui-même.

Puis il tira sur la corde.

Mais, ô miracle! la corde eut beau serrer le poignet, Shoking n'éprouva aucune souffrance.

--Comprends-tu, maintenant? dit l'homme gris.

--Ma foi, non! répondit Shoking.

--C'est pourtant bien simple, je t'assure. Cette corde, qui est d'un bout à l'autre de la même couleur, est cependant composée de deux substances.

--Comment cela?

--Chanvre d'un côté et caoutchouc de l'autre.

--Après? fit Shoking.

--Eh bien?

--La corde aura la force de le soutenir un moment en l'air, mais le caoutchouc prêtera assez pour que le poids du corps n'entraîne pas la strangulation immédiate.

--Malheureusement, dit Shoking, ce n'est pas avec cette corde-là...

--Tu te trompes complètement.

--Ah!

--N'ai-je pas dit à Jefferies de venir ici?

--Sans doute.

--Eh bien! comme cette corde est de la même épaisseur, de la même longueur et de la même couleur que celle que lui a donnée Calcraff...

--Comment le savez-vous?

--Je les ai mesurées la nuit dernière, dit l'homme gris.

Et sans vouloir s'expliquer davantage, il ajouta:

--La vie de John Colden est entre tes mains, songes-y bien, car si tu te trompais, ni moi ni Jefferies ne pourrions le sauver.

--Oh! répondit Shoking, soyez tranquille, je ne me tromperai pas. D'ailleurs, il y a pour cela un excellent moyen.

--Lequel?

--C'est de laisser le noeud fait du côté du caoutchouc.

--Soit, dit l'homme gris. Ainsi tu as bien compris, quand Jefferies viendra, tu lui donneras cette corde en échange de celle qu'il apportera. A ce prix, je réponds de tout.

--Alors John Colden est sauvé, dit Shoking, car je réponds de tout. Mais que vais-je faire en attendant Jefferies?

--Rien, tu attendras. Jefferies sera ici à minuit.

--Et quand il sera parti?

--Tu viendras me rejoindre dans Old Bailey.

--Mais, dit Shoking, ce ne sera pas commode d'arriver dans Old Bailey à minuit.

--Pourquoi?

--Parce qu'il y aura une foule énorme et compacte qui se pressera aux abords.

Un nouveau sourire arqua la bouche de l'homme gris.

--Ne t'inquiète pas de cela, dit-il.

--Ah?

--Quand tu seras dans la rue et que tu voudras jouer des coudes pour qu'on te livre passage, tu entendras bien certainement des gens qui parlent le patois irlandais.

--Eh bien!

--Tu frapperas sur l'épaule de l'un d'eux, le premier venu.

--Et puis?

--Et tu lui feras le signe mystérieux que je t'ai enseigné. Alors bien certainement cet homme te prendra par le bras et la foule s'écartera peu à peu devant vous et tu pourras ainsi arriver jusques à la porte du banquier Harris.

Je serai à la fenêtre, et je descendrai t'ouvrir.

--Est-ce tout ce que vous m'ordonnez, maître? demanda Shoking.

--Oui, mon garçon. Au revoir...

Et l'homme gris laissa Shoking dans la chambre et redescendit.

Le cab attendait toujours à la porte.

L'homme gris y remonta et dit au cocher:

--Mène-moi au tunnel de la Tamise.

Le cab descendit Farringdon jusqu'à la rue qui longe le fleuve et porte son nom, Thames' street.

C'est une longue artère qui sert, pour ainsi dire, de ceinture au midi, à la cité de Londres, et aboutit à la Poissonnerie.

Là, elle change de nom et s'appelle Saint-George.

Elle contourne les docks et s'enfonce au coeur du Wapping.

Une fois encore, l'homme gris entra dans Old Gravel lane, mais il ne s'arrêta point au public-house de master Wandstoon; il tourna à gauche et le cab s'arrêta devant l'espèce de tour qui sert d'entrée au tunnel.

Le tunnel est peu fréquenté; la compagnie qui le possède perd son argent peu à peu, tant les passants sont rares, et les boutiques souterraines qui le bordent se ferment une à une.

Il est rare qu'un gentleman s'aventure dans le tunnel, le soir surtout.

Aussi le préposé à la perception fut-il quelque peu étonné de voir un homme bien mis jeter un penny sur son bureau, se présenter au tourniquet et s'aventurer ensuite dans le gigantesque escalier qui descend au-dessous du fleuve.

Mais l'homme gris ne se préoccupa point de cet étonnement.

Il atteignit la galerie souterraine, allongea le pas et ne mit pas un quart d'heure à atteindre l'autre rive.

Au bout du tunnel est un autre escalier semblable en tous points au premier.

Quand on a gravi cet escalier, on trouve une ruelle, Swan lane, qui conduit à une chapelle.

Autour de cette chapelle est un cimetière.

Ce fut vers cet endroit que se dirigea l'homme gris.

Ce quartier qu'on appelle Rothrill est un des plus misérables de Londres, si misérable que le public-house, cet établissement qui foisonne partout ailleurs, y est rare.

Cependant, il s'en trouve un à l'angle de Swan lane, et tout à fait en face de la chapelle et du cimetière. Et ce fut dans ce public-house que l'homme gris entra.

XXXIV

Le public-house dans lequel l'homme gris entra était désert comme le quartier.

Le landlord seul était assis derrière son comptoir.

L'homme gris lui fit un signe,--ce signe mystérieux qui reliait entre eux les fils de l'Irlande.

Et, tout aussitôt, le landlord perdit son visage impassible, et s'empressa de quitter le journal qu'il lisait à la lueur d'un maigre bec de gaz.

--Suis-je le premier? dit l'homme gris.

--Oh! non, répondit le landlord. Le prêtre est arrivé.

--Alors la porte est ouverte?

--Oui, vous n'aurez qu'à la pousser.

--Et le prêtre est seul?

--Jusqu'à présent.

--C'est bien, dit l'homme gris. Je vais attendre ici quelques minutes encore.

Et il s'assit tout auprès de la porte, afin de voir ce qui se passait au dehors.

La nuit était moins brumeuse qu'à l'ordinaire et avait même une certaine transparence qui permettait de voir à distance.

Il n'y avait pas cinq minutes que l'homme gris était dans le public-house, qu'il entendit un bruit de pas dans l'éloignement.

Puis ces pas se rapprochèrent et, enfin, un homme apparut et vint contourner la grille du cimetière.

Cette grille était à peine à hauteur d'appui.

Celui qui s'en approchait était de haute taille, et l'homme gris se dit;

--Ce doit être _l'Américain_.

L'Américain enjamba la grille et entra dans le cimetière. L'homme gris le suivit des yeux jusque auprès d'une tombe derrière laquelle il disparut tout à coup.

On eût dit que la terre s'était entr'ouverte et l'avait englouti.

L'homme gris ne s'en étonna point et conserva son poste d'observation.

Peu après, un autre personnage, venant d'une direction opposée, se montra pareillement auprès de la grille, l'enjamba à son tour, suivit le même chemin et disparut, comme le premier, derrière la même tombe.

--Et de deux! fit l'homme gris.

Puis il attendit encore.

Enfin, dix minutes plus tard, deux autres hommes arrivèrent en même temps, et comme les premiers se perdirent au milieu du cimetière.

--Fort bien, dit l'homme gris.

Et il se leva, tira sa montre et dit au landlord:

--Tu le vois, il est huit heures et demie.

--Oui, maître.

--A neuf heures précises tu siffleras, s'il n'y a personne dans la rue; ce sera signe que nous pouvons sortir.

Le landlord s'inclina.

Alors l'homme gris quitta le public-house et se dirigea à son tour vers le cimetière dans lequel il pénétra de la même façon que les quatre personnes qui l'avaient précédé.

Comme elles, il marcha droit à la tombe derrière laquelle elles avaient disparu.

Cette tombe était un petit monument carré dans lequel on pénétrait par une porte que l'homme gris n'eut qu'à pousser et qui céda devant lui.

Il se trouva alors au milieu d'une obscurité profonde, et il frappa trois fois du pied.

Soudain, le sol fléchit sous lui, une dalle tourna comme une bascule et une sorte de crevasse se fit, par laquelle il disparut à son tour.

Puis la dalle remonta et prit sa place.

Le monument dans lequel l'homme gris était entré était un caveau de famille; et ce monument servait d'entrée à un souterrain que certainement peu de gens connaissaient.

Après que la dalle, en tournant, lui eut livré passage, l'homme gris se trouva dans le souterrain.

C'était une petite salle ronde autour de laquelle étaient rangés des cercueils de plomb portant différentes inscriptions.

Une lampe était posée sur l'un d'eux.

Et à la clarté de cette lampe l'homme gris put voir cinq personnes réunies au milieu de la salle.

Ces cinq personnes étaient l'abbé Samuel et les quatre chefs fenians qui, au début de notre histoire, s'étaient donné rendez-vous dans l'église Saint-Gilles, à la messe de huit heures, le 27 octobre.

Tous quatre saluèrent l'homme gris comme un supérieur.

--Eh bien! dit celui-ci, êtes vous prêts?

--Oui, répondit le premier, celui qu'à sa haute taille, l'homme gris avait reconnu pour l'Américain.

J'ai huit cents hommes déterminés aux environs du pont de Londres.

--Moi, j'en ai deux mille qui ont envahi déjà les alentours de Saint-Paul, dit le second.

--Et nous, dirent à la fois le troisième et le quatrième, nous avons réuni six mille personnes hommes et femmes, qui vont entrer dans Fleet street comme un torrent aussitôt que le signal sera donné.

--Remarquez bien, dit l'homme gris, qu'il faut qu'avant dix heures tout le monde soit à son poste, car le bon peuple de Londres, qui veut voir pendre, escortera la charrette qui porte l'échafaud et ira grossissant à mesure que la charrette approchera de Newgate.

--Oui, certes, dit un des quatre chefs, mais souvenez-vous des grilles de Hyde-Park: nous les avons renversées en un clin d'oeil.

--Aussi faudra-t-il faire des chaînes qui barreront la rue.

--Soyez tranquille, dit un autre, je réponds de nos gens.

--Moi, dit à son tour l'abbé Samuel, j'ai obtenu la permission de passer la nuit dans la cellule du condamné.

--Je n'osais l'espérer, dit l'homme gris. Je pensais qu'on ne vous laisserait entrer qu'un peu avant l'exécution.

Puis, s'adressant à l'Américain:

--Et la tasse de lait?

--C'est le cuisinier de Newgate qui l'offrira lui-même à Calcraff.

--En répondez-vous toujours? car c'est le seul homme que je n'ai pu voir moi-même.

--C'est un fenian d'Amérique, et je n'ai eu qu'à me faire reconnaître de lui pour qu'il m'obéît.

--Ainsi, reprit un des chefs, nous répondons d'enlever le patient, mais ne sera-t-il pas mort?

--Je vous le promets, répondit l'homme gris.

Il tira de nouveau sa montre:

--Neuf heures, dit-il.

L'abbé Samuel saisit alors une corde qui pendait de la voûte et qui servait à faire mouvoir la dalle.

En même temps l'homme gris éteignit la lampe.

La dalle tourna et la salle souterraine se trouva de nouveau en communication avec le caveau supérieur, dont la porte était demeurée ouverte.

L'Américain, qui était le plus grand, s'était placé au-dessous de l'ouverture.

L'homme gris lui sauta sur les épaules et atteignit ainsi le caveau supérieur.

Les trois autres chefs et l'abbé l'imitèrent.

Puis quand tous furent en haut, l'homme gris se pencha et saisit l'Américain par les poignets.

Alors, avec une force herculéenne, il le tira, à son tour, dans le caveau supérieur.

Presque aussitôt après, on entendit un coup de sifflet.

--C'est le landlord qui nous appelle, dit l'homme gris. Nous pouvons sortir.

Et il se glissa le premier dans le cimetière.

La dalle avait repris sa place ordinaire et il ne restait plus de trace de ce mystérieux conciliabule qui avait eu lieu dans le caveau.

XXXV

Tous les six sortirent du cimetière sans avoir été inquiétés et sans avoir vu l'ombre d'un policeman.

L'homme gris marchait en avant.

Ils reprirent Swan lane, mais au lieu d'entrer dans le tunnel, chemin qu'avait déjà suivi l'homme gris, ils descendirent au bord de l'eau.

Le fleuve était comme les rues, presque désert, et les innombrables bateaux à vapeur qui le sillonnaient pendant le jour étaient rentrés dans leurs débarcadères.

Cependant, un peu sur la gauche, tout à fait au bord, un panache de fumée grise montait lentement dans le brouillard rouge.

Ce fut vers ce panache que l'abbé Samuel et ses compagnons se dirigèrent.

L'homme gris reconnut un petit steam-boat.

Et, se tournant vers l'Américain.

--Est-ce là le bateau à vapeur qui vous a amené?

--Oui, répondit le chef fenian.

--Alors le capitaine est à nous?

--Le capitaine et l'équipage. C'est à bord que j'ai organisé le signal.

--Vous m'avez paru si expert, dit l'homme gris qui sauta lestement sur le pont du petit bateau à vapeur, que je vous ai laissé le soin de préparer le signal. Seulement, puis-je savoir ce que vous allez faire?

--Sans doute, répondit l'Américain.

Le prêtre, les quatre chefs et l'homme gris étant à bord, le capitaine du bateau prit le large.

Alors l'Américain entraîna l'homme gris à l'avant du bateau et lui dit:

--Voyez-vous le dôme de Saint-Paul?

--Oui.

--Il domine toute la ville.

--Oh! certainement.

--C'est de là que va partir le signal.

--Comment?

--Vous allez voir. Il y a un homme qui est caché tout en haut du dôme dans la lanterne, et cet homme nous appartient.

--Comment s'est-il introduit dans l'église?

--Il y est entré une heure avant qu'on ne fermât les portes et il s'est glissé dans l'escalier du dôme.

--Vous pensez qu'on ne l'aura pas découvert?

--J'en suis sûr, car tout à l'heure, avec un télescope, j'ai pu voir non pas l'homme, la nuit n'est pas assez claire, mais un petit point rougeâtre qui n'était autre que le feu de son cigare.

--Bon! après?

--Vous allez voir, dit l'Américain, c'est simple comme bonjour. Du haut du dôme, il a l'oeil fixé sur la Tamise.

--Ah!

--Dans la direction du pont de Londres qui est le point convenu entre nous.

Le bateau à vapeur, qui était tout petit, fendait; l'eau avec la rapidité d'un cygne. Il passa sous le pont de Londres et vint stopper un moment entre ce pont-là, et celui du chemin de fer qui conduit à la gare de Cannons street.

Soudain le capitaine, sur un signe de l'Américain, fit hisser un feu vert.

L'homme gris avait compris, mais il regarda néanmoins attentivement.