Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu

Chapter 9

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Est-ce que tu n'as pas un autre vêtement? lui dit-il.

Quand on veut être embauché, il ne faut pas avoir l'air trop misérable.

--J'ai un camarade qui me prêtera son twine, dit John Colden.

--Alors, tout ira bien. A ce soir.

Et John Colden s'en alla et sortit de Queen's tavern.

Quand il fut au coin de la rue, il se retourna, jeta un regard autour de lui pour s'assurer que personne ne faisait attention à lui, et il entra dans un autre public-house, où un homme l'attendait.

Cet homme n'était autre que le voleur Jack, dit l'Oiseau-Bleu.

--Eh bien? fit celui-ci.

--Je crois qu'on m'embauchera demain.

--Alors, dit l'Oiseau-Bleu, je vais te mettre au courant des habitudes de la prison et t'en faire un plan détaillé. Si avec ça tu ne vas pas partout les yeux fermés, c'est que tu ne seras pas le frère de Suzannah, qui est si fine qu'elle connaît la couleur de l'air.

--Je tâcherai de comprendre.

--A propos de Suzannah, ajouta Jack, tu sais que c'est ce soir qu'on la sauve.

-Ah!

--Un fameux homme que ton patron, murmura Jack; quel dommage qu'il ne veuille pas venir avec nous: il serait roi dans le Brook street...

--Parlons du moulin sans eau, dit John Colden, qui parut vouloir éviter toute conversation relative à l'homme gris.

III

Le lendemain, qui était un samedi, comme deux heures sonnaient, une cloche se fit entendre dans les bâtiments en construction de Cold Bath field.

La prison ancienne est à l'ouest; celle qui s'élève lentement à côté et qui est destinée à la remplacer, de telle façon qu'à mesure qu'une partie du nouvel édifice est terminée, on démolit une partie semblable de l'ancien, celle-là, disons-nous, se trouve au nord-est.

Un vaste mur d'enceinte entoure les deux prisons, du reste, et n'a qu'une issue, cette grille dont master Pin, le cousin de John Colden, est portier-consigne.

Chaque matin, le digne fonctionnaire voit les ouvriers entrer un à un.

Il les passe à l'inspection et s'assure qu'aucun d'eux ne porte un objet quelconque frappé de prohibition.

Après la première grille s'ouvre une vaste salle qui est comme l'antichambre commune des deux prisons.

A gauche, une porte de fer munie d'un guichet.

C'est l'entrée de la prison en activité.

A droite il y a une autre porte qui donne sur un préau inachevé.

Là commence la prison nouvelle, celle dans laquelle on travaille et qui n'est pas terminée.

Les ouvriers, en se rendant à leur chantier, passent par cette salle commune, à voûte ogivale, au fond de laquelle se trouve le greffe, et il n'en est pas un dont les regards n'aient été attirés par cette inscription en grosses lettres qui couvre un des murs:

_L'amour de l'argent est la source de tous les maux._

Cette maxime, qui est d'une philosophie tout à fait pratique et peint bien le peuple qui a le plus vif amour de la possession et le plus grand respect de la propriété, a toujours fait réfléchir quiconque l'a lue.

Il est fâcheux seulement, qu'au lieu de l'inscrire à l'intérieur d'une prison, où elle est un regret bien plus qu'un avertissement, on ne la grave pas au coin des rues.

Or donc, ce jour-là, samedi, à deux heures, une cloche se fit entendre dans la nouvelle prison.

C'était celle qui annonçait le repos des ouvriers et l'heure du lunch.

Tout Anglais, riche ou pauvre, a l'habitude de luncher.

Le lunch est un goûter, un repas qui se compose de sandwiches, de jambon ou de roastbeef froid et d'un verre de bière brune.

Les ouvriers qui travaillaient dans Cold Bath field se reposaient alors une heure, et il leur était loisible de sortir et d'aller luncher dans les public-houses des environs.

Cependant, ce jour-là, cette autre grille qui s'ouvrait sur la salle du greffe pour les laisser passer, demeura close même après le coup de cloche.

En même temps, habitués sans doute à ce qui allait se passer, les ouvriers se réunirent au milieu du chantier, et des conversations animées s'engagèrent.

Un d'eux cependant se tenait un peu à l'écart et ne parlait à personne.

--Qui est donc celui-là? dit un maçon qui s'appelait Jonathan.

--C'est un nouveau.

--Depuis quand est-il embauché?

--Depuis ce matin.

--Comment s'appelle-t-il?

--John. C'est un protégé de master Pin.

--Ah! ah! il vaudrait mieux que le sort le prît que moi.

--Tu n'as pourtant pas à te plaindre, Jonathan, dit un autre ouvrier.

--Pourquoi donc ça?

--Mais parce que depuis deux ans que tu travailles ici, tu n'es encore allé là-bas qu'une fois...

Et par ces mots _là-bas_ l'ouvrier désignait les bâtiments de la vieille prison.

--C'est déjà de trop, dit Jonathan en fronçant le sourcil.

C'était un homme d'un âge mur, un peu pâle, d'aspect chétif et de mine patibulaire.

--Ça te fait donc bien de l'effet, dit un autre, d'aller en prison pour travailler?

--A moi, rien?

Et Jonathan haussa imperceptiblement les épaules.

--Alors pourquoi en as-tu si grand peur?

--Dame! parce que j'ai mes raisons...

--Et... ces raisons?...

Jonathan fit un brusque mouvement; puis s'adressant à l'un des ouvriers:

--Est-ce que tu es marié, toi? dit-il.

--Non.

--Alors tu ne peux pas savoir pourquoi je ne voudrais pas m'en aller huit jours là-bas.

--Hé! dit un autre, nous devinons, tu as une jolie femme, Jonathan.

--Et tu es jaloux, ajouta un troisième.

Jonathan ne protesta point, mais une larme lui vint aux yeux.

--Vous avez raison, dit-il, j'avais une jolie femme et j'ai été jaloux tout comme un autre. Mais, ajouta-t-il en soupirant, je ne le suis plus, hélas!

--Pourquoi donc?

--Parce que ma femme est morte, dit l'ouvrier en baissant la tête.

En même temps cette larme qui brillait dans son oeil roula brusquement sur sa joue amaigrie.

Au lieu de s'expliquer, l'énigme se compliquait au contraire, et il se fit un silence général autour du maçon.

Mais Jonathan en avait trop dit déjà pour ne pas aller jusqu'au bout.

--Je n'ai plus de femme, dit-il..., mais j'ai une fille..., une fille de seize ans, si grande et si belle déjà qu'on lui en donnerait vingt.

Elle travaille dans un magasin de Piccadilly, et tous les soirs, après ma journée, je vais la chercher... comme tous les matins je la conduis moi-même avant de venir ici. Commencez-vous à comprendre, acheva Jonathan, pourquoi je redoute d'aller là-bas? Huit jours séparé de ma fille! Est-ce qu'on peut savoir ce qui arriverait? Elle est jolie, vous dis-je, et Londres n'est que trop plein de gens qui cherchent à faire le mal.

En France, on se fût peut-être moqué de Jonathan.

En Angleterre on est plus grave, et tous ceux à qui il venait de faire cette confidence, prirent part à son anxiété, et avec eux cet homme qui se tenait à l'écart et qui avait tout entendu.

Celui-là, qui n'était autre que John Colden, entré le matin même au chantier par la haute protection de master Pin, s'avança alors vers Jonathan et lui dit:

--Compagnon, je suis ici de ce matin, et si le sort vous désignait, j'accepterais bien d'aller à votre place travailler dans l'intérieur de la prison. Je n'ai ni femme ni enfant qui m'attendent au logis, et ce ne serait pas pour moi une grande privation.

La proposition de John Colden fut accueillie des autres ouvriers par un murmure sympathique.

--Tu es un brave coeur, dit Jonathan en lui tendant la main.

--Un compagnon qui paye noblement sa bienvenue, dirent plusieurs voix.

Soudain, un silence général s'établit, et tous les regards se portèrent vers la grille du préau qui venait de s'ouvrir pour livrer passage à un gros homme qui marchait d'un pas lourd et majestueux, et portait à la main une sorte de calebasse dans laquelle il agitait des petites boules qui toutes portaient un numéro.

--Voilà le hasard qui vient, murmura Jonathan en jetant à John Colden un regard anxieux et suppliant.

IV

John Colden s'était approché de Jonathan et lui disait:

--Comment cela se fait-il, le tirage au sort?

--Vous voyez ce gros homme? répondit Jonathan en montrant le personnage qui venait d'apparaître dans le chantier.

--Oui, c'est le contre-maître des travaux.

--Dans cette calebasse il porte des numéros, continua Jonathan.

--Et il va nous en donner un à chacun.

Puis il appellera chaque numéro en commençant par un.

Je comprends, dit John Colden.

--Si le nombre des ouvriers dont on a besoin dans la prison, à l'intérieur, est de quinze, par exemple, ce seront les quinze premiers numéros qui seront désignés.

--Restez auprès de moi, dit John Colden, ce qui fait que si vous avez un mauvais numéro et moi un bon, nous pourrons changer.

--Vrai, fit Jonathan ému, si j'avais le malheur d'être désigné, vous iriez à ma place?

--Sans doute.

--Pourtant vous ne me connaissez pas...

--Je vous ai vu aujourd'hui pour la première fois.

--Qui donc peut vous pousser alors à me rendre service?

--Je vous l'ai dit, répondit naïvement John Colden, je suis sans femme et sans enfants. Quand je suis entré ce matin, j'étais au bout de mes dernières ressources. Cela m'est donc bien égal de passer huit jours sans sortir, puisque je ne serai payé que samedi prochain.

--Vous êtes un brave homme, dit Jonathan.

Et il lui serra affectueusement la main.

Le gros homme à la calebasse, s'était placé au milieu du chantier et les ouvriers faisaient maintenant cercle autour de lui.

--Mes enfants, dit-il, j'ai une mauvaise nouvelle à vous donner.

Tout le monde le regarda avec inquiétude.

--Il s'est écroulé un mur dans le vieux Bath square, entre le moulin et la boulangerie, et il nous faut pour le réparer plus de monde qu'on n'en prend d'ordinaire chaque semaine.

Les ouvriers se regardèrent d'un air consterné.

--Nous avons besoin de vingt-cinq hommes, c'est dix de plus que d'habitude.

--C'est le quart, murmurèrent les ouvriers qui étaient une centaine environ.

--Allons, reprit le gros homme, un peu de courage, compagnons, et la main à la calebasse; une mauvaise semaine est bientôt passée.

Le peuple anglais est calme, méthodique, silencieux.

Les ouvriers se rangèrent d'eux-mêmes sur une file, qui vint passer homme par homme, devant le contre-maître.

Chaque ouvrier, en passant, plongeait sa main dans la calebasse et y prenait une petite boule.

Les uns, superstitieux, la mettaient dans leur poche ou la gardaient dans le creux de leur main sans vouloir la regarder.

Les autres voulaient être fixés tout de suite.

Jonathan, quand ce fut son tour regarda la sienne et pâlit.

Il avait le numéro 3.

Qui sait si John Colden n'amènerait pas lui aussi un bas numéro?

John Colden fut un des derniers à mettre la main dans la calebasse.

Pais il s'éloigna sans affectation et rejoignit Jonathan.

Jonathan tremblait.

--Quel numéro avez-vous? lui dit-il.

--Hélas! le numéro 3.

--Eh bien, dit John Colden en souriant, donnez-moi votre boule et prenez la mienne.

La boule de John Colden portait le numéro 69.

L'échange fait, Jonathan était sauvé.

Quant à John Colden, un éclair de satisfaction passa dans ses yeux.

Sans doute le but poursuivi était atteint.

L'homme à la calebasse fit alors l'appel.

Quand il vit John s'avancer au numéro 3, il lui dit en riant:

--Tu n'as pas de chance, mon garçon.

--Bah! dit John, j'en aurai une autre fois. Pour aujourd'hui, je paye ma bienvenue.

Alors les vingt-cinq hommes que le sort avait désignés pour travailler dans l'intérieur de la prison se rangèrent deux par deux.

La grille du préau s'ouvrit devant eux, et ils traversèrent la salle du greffe.

Tout au fond, à gauche, le gros homme sonna à la porte de fer.

John Colden entendit crier des verrous, grincer des pènes, et la porte s'ouvrit.

--Nous aurons joliment soif quand nous sortirons, dit à John l'ouvrier qui marchait à côté de lui.

--On ne boit donc pas, là-bas?

--De l'eau coupée avec de la bière.

--Et mange-t-on bien?

--On a deux rations de prisonnier.

--Et comment couche-t-on?

--Sur un lit de camp.

--Bah! fit John, c'est vite passé, huit jours.

La porte s'était refermée sur les vingt-cinq ouvriers qui se trouvaient maintenant dans un sombre corridor.

Un guichetier s'était mis à leur tête et les conduisait.

Au bout du corridor on trouva une première salle de correction.

C'étaient là qu'étaient les condamnés pour un temps très-court, de un à six mois, tout au plus.

Ceux-là travaillaient chacun de leur état.

Un tailleur était assis sur une table, les jambes croisées sous lui et confectionnait des vestes de condamnés.

Un typographe composait des têtes de lettres pour le directeur de la prison et les tirait ensuite avec une petite presse à bras.

Un barbier rasait ses co-détenus.

Un relieur, un bottier, un ciseleur avaient chacun leur établi.

Une nouvelle porte s'ouvrit et se referma sur John Colden et ses compagnons, et un bruit assourdissant de scies, de marteaux et d'enclumes frappa leurs oreilles.

Ils étaient dans l'atelier des menuisiers et des forgerons condamnés.

Puis vint la salle des étoupes.

Là commence le travail pénible.

On met à l'étoupe tout condamné qui n'a pas d'état. On lui donne le matin un paquet de vieux cordages goudronnés et coupés par morceaux.

Alors, sans autre outil que ses ongles, il est obligé de faire de ce paquet un tas d'étoupes, et, au dire des condamnés, c'est la tâche la plus dure.

Mais ce n'était pas encore dans cette salle que devaient s'arrêter les ouvriers.

Ils traversèrent la partie cellulaire de la prison et enfin, après avoir traversé une petite cour, ils virent s'ouvrir une dernière porte.

Alors John Colden ne put s'empêcher de frissonner.

Il était au seuil du tread mill que les condamnés appellent le _moulin sans eau_, et il allait voir enfin ce pauvre enfant que mistress Fanoche avait volé à sa mère, que Bulton et Suzannah avaient perdu et que M. Booth, l'inflexible magistrat de police, avait condamné aux travaux forcés.

V

Maintenant reportons-nous au moment où Ralph, le petit Irlandais, cet enfant sur la tête de qui, disait-on, reposait l'espoir de l'Irlande était entré à Cold Bath field.

A Londres, comme à Paris, le transport des prisonniers se fait en voiture cellulaire.

Chaque jour une sorte d'omnibus à fenêtres grillées et prenant le jour par en haut fait le tour des cours de police et y prend les prisonniers, pour laisser les uns à Bath square, les autres, à Mil bank, ou à Clarcken weld, et, ce qui est plus grave à Newgate.

Après sa condamnation, Ralph n'avait vu, n'avait entendu, n'avait compris que trois choses:

D'abord que sa mère tombait à demi-morte en jetant un cri;

Ensuite qu'on allait le séparer d'elle de nouveau.

Enfin que quelque chose d'épouvantable l'attendait, puisque, au mépris du respect dû à la justice en général et à M. Booth en particulier, la foule qui se trouvait dans le prétoire avait murmuré hautement.

Cependant Ralph ne poussa pas un cri, ne versa pas une larme.

L'héroïque enfant, les mains étendues vers sa mère qu'un homme emmenait et qui lui jeta un regard mourant, se laissa entraîner hors du prétoire par deux policemen qui le reconduisirent dans son cachot.

Sur son passage, il trouva Katt tout en larmes qui le prit dans ses bras avec effusion et l'y pressa longtemps.

Ce ne fut que lorsqu'il se trouva seul que Ralph sentit ses nerfs se détendre et qu'il se mit à fondre en larmes.

Puis une sorte de prostration morale et physique s'empara de lui, et il tomba épuisé sur la paille de son cachot, où il s'endormit, peu après, de ce sommeil profond qu'amène le désespoir arrivé à sa limite suprême.

Quand le bruit de la porte qui s'ouvrait l'en arracha, plusieurs heures s'étaient écoulées.

Ralph avait dormi, Ralph avait rêvé.

Son rêve l'avait transporté dans cette verte Erin, sa patrie, pour laquelle il était déjà martyr.

Il avait retrouvé sa pauvre chaumière, et sa mère qui lui souriait, et le vieil Irlandais, pêcheur de morue, son aïeul, qui lui enseignait à prier Dieu.

Tout le reste s'était évanoui comme un cauchemar.

Hélas! Ralph fut bientôt rendu au sentiment de la réalité.

Les deux policemen qui faisaient le service de la cour de police de Kilburn se représentaient à ses yeux de nouveau et, cette fois, l'un d'eux lui disait:

--Allons, lève-toi et suis-nous.

Ralph obéit sans mot dire.

Maintenant qu'on l'avait séparé de sa mère, que lui importait d'être en prison là ou ailleurs.

On lui fit remonter les marches de cet escalier tortueux et sombre que le prétendu lord Cornhill avait rempli la veille de ses exclamations d'étonnement et d'admiration.

L'enfant eut un dernier espoir, celui de rencontrer miss Katt, une dernière fois.

Mais M. Booth s'était laissé aller, par extraordinaire, à gronder sa fille, à l'issue de l'audience, trouvant inconvenant qu'une personne décente et bien élevée comme elle s'apitoyât ainsi sur le sort d'un petit vagabond que la loi venait de frapper.

Miss Katt était allée s'enfermer dans sa chambre et y pleurer tout à son aise.

Comme Ralph traversait un des corridors, il rencontra Toby, le secrétaire de M. Booth.

Toby, pour plaire sans doute à miss Katt, ou plutôt par les ordres de cette dernière, lui jeta un plaid sur les épaules.

La nuit était venue, une bise aigre et froide se dégageait du brouillard que perçait la lueur des deux fanaux de la voiture cellulaire.

La libre Angleterre fait voyager ses prisonniers la nuit, autant qu'elle le peut.

Il est inutile de dire à un peuple qui se croit le plus libre du monde qu'il y a chez lui des prisons, des bourreaux et des geôliers.

Un policeman prit Ralph sous les bras et le monta dans la voiture.

Ralph n'avait jamais vu, ou ne croyait avoir jamais vu cet homme.

Cependant il tressaillit des pieds à la tête et s'arracha à la torpeur morale qui l'étreignait quand celui-ci lui eut murmuré à l'oreille ces paroles pleines d'espoir.

--Ne crains rien, et prend courage, ta mère et les amis de ta mère veillent sur toi.

Ces paroles avaient été prononcées dans ce patois de son pays dont s'était déjà servi lord Cornhill.

Il sembla même à l'enfant que c'était le même son de voix.

Mais il eut beau regarder le policeman, qui avait de gros favoris roux; il lui fut impossible de reconnaître en lui le fringant gentleman qui était descendu la veille dans son cachot.

Néanmoins l'espoir monta subitement du coeur à la tête de l'enfant.

On lui avait parlé de sa mère!

Il se laissa mettre sans résistance dans la cellule qui lui était destinée et dont la porte se referma sur lui avec un grand bruit de verrous.

Puis il entendit retentir le fouet du cocher, et le lourd véhicule s'ébranla et roula bruyamment sur le macadam détrempé.

Le trajet fut long.

De quart d'heure en quart d'heure la voiture s'arrêtait.

Ralph ne pouvait rien voir; mais il entendait.

Il entendait qu'on ouvrait la porte de ce corridor roulant, puis une autre cellule et qu'un compagnon d'infortune sans doute y prenait place.

La voiture faisait le tour des différentes cours de police et prenait son chargement avec le moins de bruit et de scandale possible.

Enfin, elle s'arrêta pour tout de bon.

Cette fois on ouvrit la porte de la cellule où se trouvait Ralph.

Et le même policeman qui lui avait parlé la langue de son enfance, en prononçant le nom de sa mère, lui dit durement en anglais.

--Allons! petit gibier de potence, descends!

Ralph obéit encore.

Il se vit alors entouré d'une demi-douzaine d'hommes à la figure patibulaire ou sinistre.

C'était les voleurs recrutés en chemin.

Eux-mêmes étaient entourés d'une escorte de policemen.

Enfin la voiture n'était plus dans la rue, mais bien dans une cour entourée de hautes murailles.

C'était la première enceinte de Bath square.

Le policeman aux gros favoris roux alla sonner à une porte qui se trouvait au fond de cette cour.

Une cloche répondit de l'intérieur avec un bruit lugubre.

Le son de cette cloche avait quelque chose de rauque et de fêlé qui remplissait le coeur d'une mystérieuse épouvante.

Les pas lourds et mesurés de plusieurs hommes se firent entendre derrière la porte qui s'ouvrit.

Alors les policemen qui avaient escorté la voiture s'arrêtèrent dans la cour.

Seul, celui qui avait parlé à l'oreille de Ralph franchit le seuil de cette porte, qui donnait sur la salle du greffe.

Celui-là était ce que nous pourrions appeler le chef du convoi.

C'était lui qui remettait un à un les prisonniers aux guichetiers de la prison.

Il prit Ralph par la main et lui dit d'une voix dure:

--Marche!

Mais cette grosse voix n'épouvanta point l'enfant, et il marcha la tête haute et d'un pas résolu.

VI

Kilburn étant la station de police la plus éloignée, il était naturel qu'au greffe on commençât par les prisonniers qui en arrivaient, puisque c'était par elle qu'avait commencé la voiture cellulaire.

Le policeman aux favoris roux poussa donc le petit Irlandais dans le greffe.

Le chef prit le registre, qu'il ouvrit, et fit les questions d'usage.

Le policeman répondit en donnant le nom de Ralph, son âge, et en exhibant une copie par minute du jugement rendu par l'honorable M. Booth.

Le greffier en chef inscrivait tout cela sur le livre d'écrou avec une indifférence parfaite; puis il releva les bésicles qu'il avait sur le nez, regarda, sans leur secours, le policeman:

--Ah! dit-il, si je ne me trompe, c'est une nouvelle figure?

--En effet, répondit le policeman avec calme, c'est la première fois que je prends ce service, Votre Honneur.

L'appellation de _Votre Honneur_ flatta le greffier.

C'était un petit homme entre deux âges, qui avait commencé par être simple commis, et qui, depuis vingt ans, n'avait pas plus quitté Bath square qu'un colimaçon ne quitte sa carapace.

Si on l'eût transporté, les yeux bandés, au milieu de Londres, il s'y fût inévitablement perdu.

Il n'y avait pour lui que deux espèces d'hommes: des prisonniers et des gens qui veillaient sur eux.

Le policeman qui accompagne une voiture cellulaire et mène les prisonniers à l'écrou est un brigadier de policeman.

Ce service est trop délicat pour qu'on le confie au premier venu, et généralement de pareilles fonctions sont remplies par les mêmes individus pendant de longues années.

Le greffier en chef regarda de nouveau l'homme aux favoris roux et lui dit:

--En effet, c'est la première fois que j'ai l'honneur de vous voir, gentleman.

Une politesse en vaut une autre: le policeman avait appelé le greffier: _Votre Honneur_; le greffier lui accordait le titre courtois de _gentleman_.

--Sternton est donc malade? reprit-il.

Sternton était le policeman-chef qui faisait ordinairement le service.

--Oui, Votre Honneur.

--Et on vous a donné ses fonctions?

En disant cela, le greffier regardait plus attentivement encore l'homme aux favoris roux.

--Je vois ce que c'est, répondit celui-ci; vous me trouvez peut-être un peu jeune, et puis vous ne m'avez jamais vu... cela n'a rien d'étonnant, j'ai été appelé de province à Londres il y a deux jours seulement.

--Ah! vous étiez dans la police de province?

--Oui, Votre Honneur.

--Où cela?

--J'étais brigadier à Manchester, où je faisais également le service des prisons.

--Fort bien, dit le greffier.

Et comme sa curiosité était satisfaite, il dit:

--Passons à un autre.

--Pardon, Votre Honneur, dit encore le policeman, mais j'ai un mot à vous dire de la part de M. Booth, le magistrat de police de Kilburn.

--Ah! ah!

--Cet enfant, ce petit voleur que vous voyez là, est blessé.

--Où cela?

--A l'épaule. M. Booth, tout en le condamnant, a exprimé le désir qu'il ne fût mis au moulin qu'après sa guérison, ce qui est une affaire de quelques jours.

--Cela ne me regarde pas, dit le greffier; mais le gardien-chef, qui va venir, transmettra le désir de M. Booth au directeur.

Le policeman s'inclina.

La salle du greffe était divisée en deux par une sorte de muraille en bois qui montait à hauteur d'appui. Tant que le prisonnier n'était pas inscrit sur le registre d'écrou, il demeurait de l'autre côté de cette barrière, dans laquelle une porte s'ouvrait aussitôt l'inscription terminée.

Alors le prisonnier passait de l'autre coté et allait s'asseoir sur un banc, jusqu'à ce que les geôliers vinssent le chercher.