Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu

Chapter 8

Chapter 83,947 wordsPublic domain

Rejetons dégénérés d'une race vénérée par l'Irlande, vous avez trahi la plus noble des causes.

Cette fois miss Ellen fit un effort suprême, elle redressa la tête et soutint le regard de l'homme gris.

--Continuez, dit-elle.

--Votre père a trahi l'Irlande et livré son frère, dit encore l'homme gris.

--Mon père n'est plus Irlandais, répondit miss Ellen; il est Anglais.

--Soit. Eh bien! si vous voulez la paix, poursuivit-il, nous ne demandons pas mieux. Votre père continuera à vivre riche, honoré, à siéger au parlement.

--Vraiment! vous nous le permettrez? fit-elle avec ironie.

--Nous vous pardonnerons la mort de sir Edmund, votre oncle; nous vous laisserons jouir en paix de votre immense fortune.

--En vérité?

--Mais vous ne chercherez point à vous emparer du fils de sir Edmund. C'est le chef que l'Irlande attend avec patience et courage. C'est sur cette tête de dix ans qu'elle a mis tout son espoir.

Miss Ellen affronta de nouveau le regard de l'homme gris.

--Ainsi donc, dit-elle, voilà vos conditions de paix?

--Oui, miss.

--Ce matin encore, reprit-elle d'une voix ironique et mordante, je me demandais qui vous pouviez être. A présent, je le sais...

--Ah! vous le savez, miss?

--Vous êtes une manière de vice-roi d'Irlande, poursuivit-elle.

--Peut-être...

--Un des chefs de ce gouvernement occulte de cette association de bandits déguenillés qui ont déclaré la guerre à l'Angleterre.

--Cela est possible, miss.

La jeune fille s'enhardissait peu à peu en parlant.

--Maintenant, dit-elle, veuillez me dire à quel prix nous aurons la guerre.

--Si vous réclamez l'enfant.

--Ah!

--Si vous essayez de lutter contre nous.

--Fort bien.

--Si enfin vous vous mêlez d'une façon quelconque des affaires de l'Irlande.

Miss Ellen se redressa impérieuse, les yeux pleins d'éclairs:

--Eh bien! dit-elle, nous acceptons la guerre.

Et elle soutint l'éclat du regard de l'homme gris.

--Comme vous voudrez, dit froidement celui-ci. Adieu, miss Ellen.

--Non, au revoir, fit-elle.

--Oui, répéta-t-il.

Et d'un bond, il fut auprès de la croisée ouverte et sauta dans le jardin.

* * * * *

Une heure après, l'homme gris était en conférence avec le jeune prêtre irlandais, les trois chefs qui avaient pu se réunir,--car le quatrième manquait toujours à l'appel,--et la pauvre mère qui redemandait toujours son fils.

--Écoutez-moi bien, disait-il, pour que l'enfant soit à nous, il faut qu'il soit perdu pour tout le monde.

Un homme qui est haut et puissant, un homme qui siége au parlement, lord Palmure...

--Le traître? dirent les trois chefs.

--Oui, l'homme qui a laissé son frère sir Edmund périr sur un échafaud, cet homme se présentera demain à la cour de police de Kilburn, et il osera le réclamer comme son neveu.

--Mais je le réclamerai comme sa mère, moi, dit l'Irlandaise.

--On le rendrait à lord Palmure si vous ne le réclamiez pas, vous, dit l'homme gris.

--Et pourquoi ne me le rendra-t-on pas, à moi? fit la pauvre mère.

--Parce que vous êtes une Irlandaise, une femme du peuple, moins que rien, aux yeux des Anglais.

--Que fera-t-on donc de lui, mon Dieu!

--On l'enverra au moulin comme voleur.

L'Irlandaise cacha son visage dans ses mains.

--Mon enfant, lui dit l'homme gris en lui prenant la main, voulez-vous donc que votre fils soit élevé par les traîtres dans la haine et le mépris de la patrie?

Elle se redressa l'oeil en feu:

--Non, non, dit-elle, qu'il meure plutôt.

--Il ne mourra pas, et je vous le rendrai.

--Mais quand?

--Quand il sera au moulin.

Elle le regarda d'un air anxieux.

--Avez-vous donc le pouvoir, dit-elle, d'ouvrir les portes d'une prison?

--Oui.

Et il prononça ce mot avec un tel accent de conviction que l'Irlandaise s'inclina.

Alors, l'abbé Samuel, muet jusque-là, prit à son tour la parole:

--Ma fille, dit-il, souvenez-vous des dernières paroles de sir Edmund, votre époux, et soyez forte!

--Je le serai, répondit-elle.

--A demain donc, fit l'homme gris, nous nous retrouverons à la cour de police de Kilburn.

--Mais, dit le chef américain, la fille du magistrat vous reconnaîtra?

--Non, dit-il, quand je le veux, je ne me ressemble plus, et je sais me déguiser de telle sorte que nul ne pourrait me reconnaître.

Et l'homme gris se leva, ajoutant:

--Nous pouvons compter sur la déposition de Suzannah, et lord Palmure n'aura pas l'enfant.

XXVI

En France, le dimanche matin a un air de fête.

En Angleterre, c'est le lundi matin qui revêt cette physionomie.

Les magasins se sont rouverts et les bibles se sont fermées.

Ce long et triste jour que, par habitude plus que par croyance, par ostentation plutôt que par esprit religieux, l'Anglais passe enfermé chez lui, est passé.

L'Anglais, commerçant avant tout, salue donc le lundi matin, le retour des affaires, et il se dédommage le verre en main de l'abstinence de la veille.

Les public-houses ne désemplissent pas dès huit heures.

Le dimanche est un jour qui altère.

La vapeur siffle joyeusement sur tous les railways, les cabs et les hansons roulent à grand bruit dans les quartiers les plus paisibles, et le peuple, qui est avide de procès, d'émotions de jugements de toutes sortes, envahit, dès dix heures du matin, les tribunaux et les cours de police.

La justice, ayant chômé un jour, doit avoir une double besogne le lundi.

Or donc, ce lundi-là, dans le paisible quartier de Kilburn, bien avant dix heures, les abords de la cour de police où trônait M. Booth avaient été envahis.

La tentative de vol et de meurtre dont Kilburn-square avait été le théâtre dans la nuit du samedi au dimanche, avait mis en rumeur tous les environs.

On s'était raconté l'histoire du petit Irlandais, et l'opinion publique était divisée en deux courants contraires.

Les uns étaient pour qu'on mît l'enfant en liberté.

Les autres, pour qu'on le condamnât à la prison et qu'on l'envoyât à Cold Bath field.

M. Booth, tranquillement assis dans la salle à manger, achevait son déjeuner et beurrait sa dernière tartine, tout en causant avec sa fille, la jolie Katt, tandis que la foule se pressait au dehors.

Tout en déjeunant, il classait des notes et dégrossissait sa besogne.

--Ainsi, petit père, dit Katt, le noble lord va venir réclamer l'enfant.

--Oui, dit M. Booth, mais une nouvelle difficulté s'élève.

--Ah! mon Dieu!

--Cette difficulté, c'est la déposition de la voleuse Suzannah, qui a été interrogée ce matin par un magistrat, et dont on vient de me transmettre l'interrogatoire.

--Eh bien? dit Katt, que prétend-elle, cette Suzannah!

--Que le petit Irlandais est le fils d'une femme appelée Jenny, et qui est sa compatriote à elle, Suzannah.

--Bon.

--Suzannah affirme que Jenny l'Irlandaise avait mis son fils en apprentissage chez elle. Tu comprends ce que veut dire ce mot: _apprentissage_, ma petite Katt, dit M. Booth. La mère, qui est une Irlandaise, avait confié son fils à Suzannah pour qu'elle en fit un petit voleur.

--Soit, dit Katt, mais que peut la déposition d'une fille perdue comme cette Suzannah, alors qu'un noble lord viendra?...

--Si le noble lord se présente seul, je passerai outre à la déposition de Suzannah.

--Et vous rendrez l'enfant, petit père?

--Oui, mais si la mère se présente aussi...

--Eh bien?

--Et que je sois obligé de l'interroger, et que ses réponses concordent avec celles de Suzannah...

--Oh! mon Dieu! fit Katt frissonnante.

En ce moment Toby le secrétaire entra et dit:

--Dix heures vont sonner, Votre Honneur.

--Eh bien, répondit M. Booth, nous allons ouvrir les portes.

M. Booth se leva, passa par-dessus son habit une grande robe noire, et attacha un rabat blanc autour de son cou.

Puis il se dirigea vers le prétoire dans lequel se trouvaient les policemen de service.

Quelques minutes après, les portes de la cour de justice s'ouvraient au public et on apercevait M. Booth, la toque en tête, majestueusement assis devant son bureau.

--Qu'on amène le prisonnier, dit-il.

La foule avait envahi tous les bancs du prétoire, et ceux qui n'avaient pu s'asseoir se dressaient sur la pointe des pieds pour mieux voir.

La curiosité était dans la salle; mais elle était aussi au dehors.

On avait vu un carrosse armorié, conduit par un cocher poudré, aux étrivières duquel pendaient deux laquais en bas de soie, s'arrêter à la porte de la cour de police, et un gentleman en descendre.

Un homme du peuple avait dit:

--Sir lord Palmure, un membre de la chambre haute. Et la foule s'était demandée ce que pouvait venir faire lord Palmure à Kilburn.

Mais l'attention, la curiosité universelle furent bientôt attirées et concentrées par le prisonnier.

Quand on vit cet enfant au bras en écharpe apparaître dans le carré de fer qui est le banc des prévenus, un murmure de compassion se fit entendre.

--Comment vous nommez-vous? dit M. Booth.

--Ralph, répondit l'enfant, d'une voix douce.

En même temps son oeil bleu errait sur cette foule semblant y chercher quelqu'un.

--Vous êtes Irlandais? dit encore M. Booth.

--Oui, monsieur.

--Où sont vos parents?

L'enfant allait commencer son récit; mais M. Booth l'interrompit d'un geste.

Et, s'adressant à l'auditoire:

--Quelqu'un ici veut-il se porter caution de ce petit malheureux? dit-il.

--Moi, répondit une voix.

Et l'on vit lord Palmure fendre la foule et s'avancer vers le bureau de M. Booth.

--Vous connaissez cet enfant, milord? dit le magistrat.

--Oui, répondit lord Palmure.

--Et vous, Ralph, dit M. Booth, connaissez-vous Son Honneur?

L'enfant regarda lord Palmure et répondit résolument:

--Non!

--Peu importe! reprit le magistrat, si Son Honneur daigne s'intéresser à vous...

L'enfant ne répondit que par un cri.

Un cri, suivi d'un autre cri qui se fit entendre dans le fond de la salle.

L'enfant tendait les deux mains en disant:

--Ma mère!

Une femme s'approchait en répétant:

--C'est mon fils! rendez-le moi!

--Qui êtes-vous? dit le magistrat.

--Je me nomme Jenny, répondit cette femme.

--Vous êtes la mère de cet enfant?

--Oui, Votre Honneur.

--C'est vrai, dit lord Palmure.

--Jenny, dit froidement M. Booth, la loi me force à vous interroger. Prenez bien garde à ce que vous allez dire. Des explications que vous allez me donner dépend la liberté de votre fils que Son Honneur veut bien réclamer.

Mais Jenny s'écria:

--Monsieur le juge, envoyez mon fils en prison, plutôt que de le confier à cet homme.

Ces mots furent un coup de tonnerre.

Jenny ajouta:

--Cet homme a voulu me séduire, et il espère, en ayant mon fils...

Un murmure menaçant s'éleva de toutes parts, et couvrit la voix de l'Irlandaise, en même temps que celle de lord Palmure qui disait:

--Cette femme ment!

Le peuple prendra toujours parti pour le peuple; on crut aux paroles de l'Irlandaise, on hua le noble lord, et ce ne fut qu'à grand peine, et en invoquant le respect dû à la loi, que M. Booth put rétablir le silence.

Lord Palmure s'était prudemment éclipsé.

--Femme Jenny, dit alors le magistrat, vous reconnaissez être la mère de cet enfant.

--Oui, monsieur.

--Connaissez-vous une Irlandaise du nom de Suzannah?

--C'est ma cousine, répondit Jenny.

--Avouez-vous lui avoir confié votre fils.

--Oui, monsieur.

Alors M. Booth lut à haute voix la déposition de Suzannah.

Puis il se couvrit et prononça un jugement qui condamnait Ralph l'Irlandais à être enfermé pendant cinq ans à Cold Bath field.

L'Irlandaise poussa un cri et tomba évanouie dans les bras de l'homme gris, qui lui dit à l'oreille:

--Courage! dans huit jours vous aurez votre enfant. Nous avons gagné une rude partie aujourd'hui, puisque nous l'avons arraché à lord Palmure, le traître!

DEUXIÈME PARTIE

LE MOULIN SANS EAU

I

En anglais, Cold Bath field signifie la prairie des bains froids.

Ce nom n'a rien de lugubre.

Eh bien! prononcez-le dans le Brook street, ou bien dans une de ces tavernes sans nom de White-Chapel ou du Wapping que fréquentent les gens sans aveu, et vous verrez les visages pâlir, et les plus hardis compagnons frissonner.

C'est à Cold Bath field, à Bath square, comme les Anglais appellent ce lieu sinistre, par abréviation, que tourne le moulin sans eau, le _tread mill_.

La libre Angleterre a des raffineries de supplice qu'ignore le monde.

Dans l'Inde, elle attache des hommes à la bouche d'un canon. A Londres, elle envoie les voleurs au moulin.

Qu'on se figure un gigantesque cylindre à deux étages divisé par petites cases.

Dans chacune de ces cases est un condamné.

Le condamné est suspendu par les mains à une barre transversale et immobile.

Les pieds pendent dans le vide.

Croyant trouver un point d'appui, il les pose sur une palette qui est un parallèle à la barre.

Mais la palette fuit sous le pied; une autre lui succède, et fuit encore, et encore une autre, et mille autres ainsi: c'est le cylindre qui tourne, et les deux pieds du condamné jouent le rôle de l'eau qui tombe dans les godets d'une roue de moulin.

Si le condamné s'arrêtait avant qu'on ait arrêté la machine, il aurait les jambes broyées.

Le cylindre s'arrête tous les quarts d'heure.

Alors le condamné, en sueur, exténué, sans haleine, descend de son banc de supplice, remet son bonnet de police à galon jaune et s'assied sur un escabeau qu'un autre condamné occupait tout à l'heure.

Ce dernier a pris sa place et l'infernale machine se remet à tourner.

Cold Bath field est une vieille prison; elle est située dans le comté de Midlessex et administrée par un gouverneur qui est un capitaine de l'armée de terre.

Mais l'Angleterre n'aime ni les vieux monuments, ni les vieilles rues; elle transforme tout peu à peu.

Dans l'enceinte de la vieille prison, elle construit une prison toute neuve, démolissant l'ancienne au fur et à mesure.

Il y a bien des années déjà que dure ce travail, et le quartier a pris à ces travaux une physionomie des plus animées.

Il s'est ouvert des public-houses dans toutes les rues voisines, à l'usage des ouvriers libres qui travaillent dans la prison, et la vieille taverne de Queen's justice n'a pas gagné un buveur.

Cet établissement qui s'intitule pompeusement la _Justice de la reine_, est d'un aspect aussi sinistre que la prison.

C'est la taverne des guichetiers, des parents qui sont admis à voir les condamnés, et des condamnés eux-mêmes qui, le jour de leur libération, font un repas somptueux sous les voûtes de ce bouge.

Les ouvriers n'y vont pas.

Rarement un rough qui n'a rien eu encore à démêler avec la justice en franchit le seuil.

Il y a un proverbe accrédité dans le quartier qui dit: Ne jouez pas avec la justice de la reine, ça porte malheur!

Le land-lord de Queen's justice est un ancien guichetier congédié sans retraite ni indemnité.

Son affaire n'a jamais été claire. On a toujours prétendu qu'il avait favorisé l'évasion d'un prisonnier, mais on n'a pu le prouver.

Si on l'eut prouvé, il eut été condamné, et les portes de la prison ne se fussent point ouvertes devant lui.

Le land-lord se nomme Fang.

Vu son nom de guichetier, le mot _fang_ signifiant _griffe_ en anglais.

Master Fang a pris pour garçons de taverne deux prisonniers libérés, ce qui fait dire aux ouvriers, qu'on peut, à Queen's tavern, boire un verre de gin et perdre son mouchoir.

Master Fang se moque de ces calomnies, le premier vendredi du mois, surtout, qui est le jour où les prisonniers qui se sont bien conduits peuvent se rendre au parloir et y voir leurs parents.

Ce jour-là, de midi à trois heures son établissement ne désemplit pas.

Les parents se pressent autour du poêle, et les guichetiers viennent en courant, boire un verre de sherry.

Or donc, le vendredi qui suivit l'audience de la cour de police de Kilburn, audience dans laquelle l'honorable M. Booth avait condamné le petit Ralph à être enfermé à Cold Bath field jusqu'à l'âge de quinze ans, il y avait beaucoup de monde dans Queen's tavern justice; de pauvres gens pour la plupart.

Des femmes déguenillées, des hommes en haillons, des enfants pieds nus.

Au milieu de tout ce monde, qui parlait haut et avec volubilité, ne ménageant les injures ni aux magistrats qui condamnent ni aux policemen qui arrêtent les voleurs, un homme passait grave et serein, comme un demi-dieu au milieu d'humbles mortels.

Master Fang avait eu pour lui un sourire; cet homme lui avait serré la main.

Ce personnage était vêtu d'une tunique verte et d'un pantalon gris; il portait une petite casquette à visière, ornée d'un galon jaune, et à la taille une sorte de giberne serrée par une ceinture de cuir verni.

Il avait à la main une grosse clef.

Voilà pour l'accoutrement: passons au physique.

C'était un gros homme rougeaud, aux cheveux grisonnants, aux petits yeux verts, trapu, et doué d'une force herculéenne.

Ce personnage était le portier-consigne de la prison.

Le rough établit des nuances entre les hommes avec un merveilleux discernement.

Le guichetier ordinaire est une manière de prisonnier.

Il est en contact direct et de tous les instants avec les condamnés.

Les clefs qu'il porte à la ceinture n'ouvrent que les portes intérieures de la prison.

Son pouvoir meurt à la grille du portier-consigne.

Celui-ci est un homme libre; de sa fenêtre il voit la rue; à chaque instant, il parle à des hommes libres.

Ce n'est plus un bourreau, c'est un homme libre.

Il est bon homme, il est serviable et concilie quelquefois l'humanité avec les règlements.

Il s'intéresse à tel ou tel prisonnier, et lui fait passer quelques douceurs apportées par les parents.

Master Pin, tel est son surnom, car son vrai nom, les gens du dehors l'ignorent, vient à Queen's tavern tous les jours, mais surtout les vendredis.

On lui a remis le matin la liste des prisonniers qui pourront aller au parloir, il a cette liste dans sa poche, et il dit aux parents: «Vous pouvez vous en aller, votre homme a été puni» ou bien «vous verrez le petit il est sur la liste.»

Donc, Master Pin se promenait à travers la foule grouillante de Queen's tavern, lorsqu'un homme qui s'était tenu immobile dans un coin jusque-là, vint à lui et le salua de ses paroles:

--Bonjour, mon cousin.

Master Pin était fier.

Il fit un pas en arrière et considéra son interlocuteur qui était une manière de géant en guenilles.

--Qui donc es-tu? fit-il.

--Je suis votre cousin.

--Hein? fit le portier-consigne.

--Aussi vrai que nous voyons d'ici les noires murailles de Cold Bath field, reprit cet homme, nous sommes enfants de frère.

Le portier-consigne le regardait toujours.

--Je me nomme John Colden, dit l'homme déguenillé.

--C'est ma foi vrai, que nous sommes cousins, en ce cas, dit master Pin qui ne put réprimer une légère grimace.

Et il tendit la main à John Colden.

II

Le portier-consigne de Cold Bath field avait donc reçu le surnom de Pin.

En anglais, Pin veut dire _clavette_.

Dans la fermeture d'une porte, d'une devanture de boutique, la clavette est cette cheville ouvrière qui termine l'oeuvre.

Master Pin n'avait pas les clefs du dedans de la prison; mais il avait celle du dehors.

Telle était l'origine de son sobriquet.

Or donc, master Pin, qui était Irlandais, mais qui cachait avec soin sa nationalité, éprouva un premier mouvement de dépit à la vue de ce gaillard en haillons qui revendiquait l'honneur de sa parenté.

Mais ce n'était pas un méchant homme, après tout, et il était même assez religieux à l'endroit des liens de famille.

C'est pourquoi il tendit la main à John Colden et lui dit:

--Qu'est-ce que tu viens faire ici?

--A vous dire la vraie vérité, mon cher, répondit John Colden, je suis venu dans l'espérance de vous y rencontrer.

Master Pin jeta un nouveau regard sur les guenilles de son cousin.

--Tu es malheureux, dit-il, je le vois bien. Mais, mon cher, en dépit du bel habit que je porte, je ne suis pas heureux non plus, moi; j'ai femme et enfant, et un petit traitement, un traitement bien petit, mon cher.

John Colden baissa la voix:

--Je sais parfaitement cela, dit-il, et je ne viens pas frapper à la porte de votre bourse.

--Ah! fit master Pin, dont le front se dérida. Penses-tu que je puisse te rendre service?

--Certainement, dit John Colden, et sans qu'il vous faille pour cela dépenser un penny.

--Tu boiras bien toujours avec moi un verre de gin, dit le portier-consigne ravi de cette discrétion.

Et il entraîna John Colden dans le parloir où il n'y avait personne et où ils pourraient, par conséquent, causer tout à leur aise.

On apporta deux verres de grog au gin et master Pin reprit:

--Voyons, mon garçon, de quoi s'agit-il? nous sommes enfants de frères, et bien que je n'aie pas à me louer des Irlandais, je ferai tout ce que je pourrai pour toi.

--Vous êtes pourtant Irlandais, dit John Colden.

--Oui, mais je m'en cache...

--Et vous avez raison, répondit John Colden, car depuis quelque temps, ils se sont fait à Londres une bien mauvaise réputation, les Irlandais.

--Je suis enchanté de voir que tu as mon avis, John.

--Si mauvaise, poursuivit John, que du moment où on est Irlandais, on ne trouve plus d'ouvrage nulle part. Car tel que vous me voyez, mon cousin, je ne suis ni un mauvais sujet, ni un fainéant, et vous auriez tort de me juger sur la mine. Mais voici trois mois que je ne puis trouver à travailler.

--Quel est ton état?

--Je suis cordonnier, mais je suis aussi maçon.

--Ah!

--Je préfère même beaucoup ce dernier métier, parce qu'on est en plein air, et puis, qu'on gagne de meilleures journées.

--Ça, c'est vrai.

--Alors, si je me suis décidé à venir vous voir, c'est que j'ai pensé que vous pourriez me faire admettre parmi les ouvriers qui travaillent à la nouvelle prison.

--Cela est facile, dit master Pin, mais il faut que je te dise tout de suite les avantages et les inconvénients de la besogne.

Les avantages, c'est qu'on est bien payé; l'inconvénient, c'est que, lorsqu'on travaille dans certaine partie de la prison, on y reste.

--Comment cela?

--Je vais te le dire. Non-seulement on construit une nouvelle prison, mais on fait des réparations dans l'ancienne. Les règlements s'opposent à ce que les prisonniers aient la moindre relation avec les gens du dehors; mais si des maçons travaillent dans les cours ou dans les salles, on aurait beau multiplier le nombre des travailleurs, on n'empêcherait pas un prisonnier de parler à un ouvrier et de lui donner peut-être une lettre pour quelqu'un qui s'intéresse à lui.

On n'avait jamais pensé à tout cela, continua master Pin, jusqu'à l'année dernière.

Mais il est arrivé qu'un prisonnier s'est évadé et qu'on a soupçonné les ouvriers d'avoir favorisé son évasion.

--Eh bien! dit John Colden d'un air naïf, comment fait-on maintenant?

--Chaque semaine, le samedi matin, on tire au sort ceux des ouvriers qui doivent travailler dans la prison.

--Bon.

--On les tire au sort, parce que personne ne voudrait y aller.

--Et puis?

--Dès lors ils sont prisonniers.

--Pour toujours?

--Non, pour huit jours. On leur ôte leurs habits et on leur en donne qui appartiennent à la maison. Pendant huit jours, ils sont soumis à une discipline sévère. Leur semaine finie, on les lave, on les fouille, et ils ne sortent qu'après avoir été soigneusement examinés.

--Mais, dit John Colden, si un ouvrier désigné par le sort refusait?...

--Ses camarades le chasseraient et il ne trouverait plus d'ouvrage.

--Ma foi! dit John Colden, ça ne m'effraye pas de vivre huit jours sous les verroux.

--Tu n'as pas d'enfants?

--Je ne suis même pas marié.

--Et puis, dit master Pin, il est fort possible que tu aies de la chance et que tu ne tombes jamais au sort.

--Pourvu que je travaille, cela m'est égal.

--Ah! reprit le portier-consigne, j'ai encore une recommandation à te faire.

--Parlez...

--Les Irlandais, tu en conviens toi-même, sont mal vus.

--C'est vrai.

--Je te présenterai au directeur des travaux, comme mon cousin; il est donc inutile que tu parles de notre pays!

--Vous pouvez vous en fier à moi. Et quand me présenterez-vous, mon cousin?

--Ce soir, si tu veux venir ici.

--A quelle heure?

--Entre huit et neuf.

John Colden se leva et serra de nouveau la main de master Pin.

Comme il allait sortir, le portier-consigne le retint.