Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu
Chapter 7
--Ainsi, continua l'homme gris, je vous conseille d'attendre à demain.
--Mais, dit Craven, demain ce sera comme aujourd'hui.
--Vous vous trompez...
Suzannah ne sait même pas ce que font les fenians.
Quand le magistrat l'aura interrogée, il verra bien qu'elle n'est qu'une simple voleuse, et il ne jugera pas utile de déployer des forces si considérables pour la garder.
--Si c'est comme vous le dites, fit Jack, je suis de votre avis; il faut attendre à demain.
--C'est comme je vous le dis.
--Mais, dit le président, pourquoi êtes-vous venu ici?
--Pour vous prévenir.
--Quel intérêt pouvons-nous donc vous inspirer?
--Je suis venu parce que Suzannah a un frère du nom de John Colden.
--Bon! fit Craven.
--Et que ce frère est fenian.
--Je le sais encore.
--Et que tous les fenians sont frères et qu'ils se portent une mutuelle assistance.
--Alors... vous êtes?
--Chut! dit l'homme gris. Je vous ai prévenus.
Souvenez-vous du proverbe: A bon entendeur, salut!
Et il fit un pas de retraite.
Puis, se retournant vers Jack:
--Tu me connais, toi?
--Certes, dit l'Oiseau-bleu.
--As-tu confiance en moi?
--J'irais avec vous jusqu'à la porte de Newgate.
--Je ne te demande pas cela, dit l'homme gris. Je veux seulement que tu me conduises jusqu'à la maison de Suzannah.
--Mais la police y est!
--Je le sais bien.
--Et elle ne vous laissera pas entrer?
Il eut un superbe sourire:
--Tu verras bien, dit-il, que j'entre partout.
--Allons donc, alors, fit Jack.
Et il suivit l'homme gris, qui salua les voleurs d'un geste amical.
Quand ils furent hors de la maison de Jack Sheppard, Jack lui frappa sur l'épaule:
--Je ne sais pas, dit-il, si cela vaut mieux d'être fenian que voleur, mais je puis vous dire que si vous vouliez venir parmi nous, nous vous élirions chef.
--J'y songerai, dit l'homme gris, qui avait pour principe de ne froisser personne.
Ils sortirent de la cour et rentrèrent dans le Brook street.
--C'est là, dit Jack, au bout de quelques pas.
Et il lui montra la maison aux fenêtres de laquelle on voyait de la lumière.
--Merci et bonsoir.
--Vous n'avez plus besoin de moi?
--Non.
Et il se sépara de Jack en lui donnant une poignée de main.
Puis il marcha vers la maison devant laquelle un policeman était en sentinelle.
Le policeman croisa devant lui son petit bâton.
Mais l'homme gris fit un signe.
Un signe mystérieux que Jack, qui l'observait à distance, ne comprit pas.
A ce signe, le policeman s'inclina et lui livra passage.
L'homme gris monta l'escalier en murmurant:
--Cette pauvre Angleterre qui se croit la reine du monde: elle ne sait donc pas qu'il y a des fenians partout?
XXII
L'habit gris de notre héros était, à proprement parler, une sorte de houppelande assez large, qui permettait de porter en dessous un autre vêtement.
Dans l'escalier, cette houppelande tomba, lestement détachée par l'homme gris, qui la mit sur son bras en guise de pardessus.
Il se trouva alors vêtu d'un habit noir, cravaté de blanc, et tira de sa poche un petit bâton de constable.
L'institution des constables est purement anglaise.
Dans un pays où on a le plus grand respect de la loi, les hommes considérables se font un mérite et tiennent à honneur de prêter main forte à l'autorité en péril.
Un gentilhomme, un simple gentleman se fait recevoir constable.
Vienne une rixe dans la rue, ou même une émeute; que les policemen, trop peu nombreux, soient sur le point d'avoir le dessous, on voit sortir des rangs de la foule un homme, ou plusieurs hommes, parfaitement mis, parfaitement élevés, appartenant à la haute classe de la société, qui tirent un petit bâton de leur poche et viennent au secours des policemen.
Ce sont des constables.
L'homme gris, qui logeait dans Pall-Mall et paraissait avoir deux existences, l'une mystérieuse, l'autre en plein soleil, l'homme gris était constable.
Il arriva donc à la porte de Suzannah et se trouva en présence de deux policemen, il leur montra son bâton.
Ceux-ci s'inclinèrent et le laissèrent passer.
Alors cet homme, qui n'avait qu'à paraître pour dominer, entra dans la chambre, fit un signe aux autres policemen, et ceux-ci sortirent, le laissant seul avec Suzannah.
Très-certainement ils le prirent pour un haut employé de la police, chargé d'interroger l'Irlandaise.
Celle-ci le crut également, sans doute, car elle souleva sa tête pâle et tourna ses grands yeux noirs vers lui.
L'homme gris s'approcha du lit et lui dit:
--Suzannah, je viens de la part de votre frère.
Elle tressaillit et le regarda plus attentivement.
--Vous connaissez John? fit-elle.
--C'est mon ami.
La police emploie souvent des ruses pour arracher des aveux aux prisonniers.
Aussi Suzannah eut-elle un premier mouvement de défiance.
L'homme gris eut un sourire.
--Je suis son ami, dit-il, et je vais vous le prouver.
Alors il se mit à lui parler dans cet idiome des côtes d'Irlande, qui est incompréhensible pour les Anglais.
Et il lui raconta de telles choses sur son enfance et sa jeunesse, à elle, Suzannah, que John Colden seul lui pouvait avoir donné ces détails.
--Oh! je vous crois, lui dit Suzannah. Que me voulez-vous? Parlez...
--Au milieu de votre vie aventureuse et souillée, Suzannah, reprit l'homme gris d'une voix grave, vous n'avez pu oublier votre patrie...
--J'aime l'Irlande, répondit-elle, et je donnerais ma vie pour elle.
--Votre frère pense comme vous, Suzannah! hommes, parfaitement mis, parfaitement élevés, appartenant à la haute classe de la société, qui tirent un petit bâton de leur poche et viennent au secours des policemen.
Ce sont des constables.
L'homme gris, qui logeait dans Pall-Mall et paraissait avoir deux existences, l'une mystérieuse, l'autre en plein soleil, l'homme gris était constable.
Il arriva donc à la porte de Suzannah et se trouva en présence de deux policemen, il leur montra son bâton.
Ceux-ci s'inclinèrent et le laissèrent passer.
Alors cet homme, qui n'avait qu'à paraître pour dominer, entra dans la chambre, fit un signe aux autres policemen, et ceux-ci sortirent, le laissant seul avec Suzannah.
Très-certainement ils le prirent pour un haut employé de la police, chargé d'interroger l'Irlandaise.
Celle-ci le crut également, sans doute, car elle souleva sa tête pâle et tourna ses grands yeux noirs vers lui.
L'homme gris s'approcha du lit et lui dit:
--Suzannah, je viens de la part de votre frère.
Suzannah couvrit son visage de ses deux mains.
--Le pauvre petit, murmura-t-elle, il est mort peut-être... Ah! c'est Bulton qui l'a voulu.
--Cet enfant n'est pas mort.
--Vrai?
--Mais il est prisonnier, et demain on vous interrogera sur lui.
--Oh! dit Suzanne, je dirai la vérité, allez! je la dirai... il est innocent... nous l'avons trompé... nous lui avons fait un mensonge...
--Voilà précisément ce qu'il ne faut pas dire, Suzannah.
--Comment?
Et elle le regarda avec étonnement.
--Écoutez-moi, Suzannah, reprit l'homme gris.
Et il se pencha vers elle et lui parla longtemps à l'oreille.
Que lui dit-il?
Mystère!
Mais quand il eut fini de parler, elle lui dit:
--Je vous comprends à présent, et je vous obéirai.
--Vous me le jurez!
--Foi d'Irlandaise.
--Je vous crois, dit l'homme gris en se relevant. Adieu, Suzannah, au revoir plutôt, car nous nous nous reverrons.
--Vrai? dit-elle, on me sauvera?
--L'Irlande veille sur ceux qui travaillent pour elle, répondit-il gravement. Patience et courage, que ce soit votre devise, comme c'est la nôtre.
Et il s'en alla, après avoir rappelé les policemen demeurés au dehors.
Dans l'escalier, il reprit sa houppelande grise qu'il avait accrochée à la corde qui servait de rampe.
Puis quand il fut hors de la maison, il se prit à marcher d'un pas rapide, descendit le Brook street et arriva dans Holborne.
Là, un cab l'attendait.
--Où allons-nous? demanda le cabman.
--Dans Haymarket, répondit l'homme gris.
Le cab partit avec la rapidité de l'éclair et quelques minutes après, il s'arrêta au coin de Haymarket et de Piccadilly.
Là, il y avait un homme assis auprès de la marchande de gin qui stationne en plein vent sous un large parapluie jaune.
Cet homme se leva et s'approcha du cab.
C'était Shoking.
--Où est l'abbé Samuel? lui demanda l'homme gris.
--Chez lui.
--Et l'Irlandaise?
--Avec le prêtre.
--Et l'Américain?
--Avec eux.
--C'est bien. Va chez l'abbé Samuel et dis-lui que nous tiendrons conseil à deux heures du matin.
--Rapport au petit, n'est-ce pas?
--Oui, dit l'homme gris.
--Oh! dit Shoking, qui sans doute avait revu l'homme gris, depuis que celui-ci l'avait quitté, le matin, pour aller à Kilburn, maintenant que nous savons où il est, c'est comme si nous l'avions, n'est-ce pas?
--Pas tout à fait, répondit l'homme gris, mais nous y arriverons.
Et il cria au cocher:
--Chester street, Belgrave square!
Puis, tandis que le cab descendait Haymarket, il regarda l'heure à sa montre.
--Minuit moins cinq, dit-il; je suis tout à fait dans les désirs de miss Ellen; la noble fille de lord Palmure me tiendra pour un parfait gentleman.
XXIII
Que s'était-il passé depuis deux jours dans Chester street, Belgrave square, à l'hôtel de lord Palmure?
C'est ce que nous allons vous dire.
Pendant tout le reste de cette nuit néfaste durant laquelle l'homme gris avait eu l'audace de s'introduire dans l'hôtel et d'entrer par la fenêtre dans la chambre de miss Ellen, la jeune fille à qui il avait arraché l'Irlandaise et qui s'était trouvée sans force et sans énergie devant l'audace de cet homme dont le regard la fascinait et l'épouvantait en même temps, la jeune fille, disons-nous, était demeurée en proie à une singulière prostration.
On eût dit une colombe longtemps poursuivie par un épervier, ou bien un de ces malheureux oiseaux charmés par un reptile et que le reptile a dédaigné, au dernier moment, d'engloutir.
Miss Ellen, quand le jour parut, était encore là, pâle, frémissante, l'oeil éteint, à demi-couchée dans un fauteuil auprès de la fenêtre ouverte.
Quel était cet homme qui avait osé la braver, qui l'avait tenue palpitante et courbée sous son regard?
Et pourquoi n'avait-elle pas osé appeler ses gens?
C'était là un mystère pour elle-même.
Il ne fallut rien moins qu'un bruit qui se fit au dehors pour l'arracher à demi à l'anéantissement dans lequel elle était plongée.
Ce bruit, c'était le pas précipité de son père, qui ouvrit brusquement la porte, signe qu'il était en proie à une violente agitation, car jamais il n'entrait chez sa fille sans frapper.
En effet, lord Palmure était fort rouge et ses vêtements en désordre et souillés de boue attestaient qu'il avait soutenu une lutte.
--Mon père! dit miss Ellen.
Elle essaya de se lever; mais les forces lui manquèrent: la fascination existait encore.
--Oh! les bandits, oh! les misérables! disait le noble lord avec un accent de rage.
--De qui parlez-vous, mon père? demanda miss Ellen qui leva sur lui un regard sans chaleur.
--De qui je parle? exclama lord Palmure. Je parle de ces Irlandais, de ces fenians, comme on les nomme, et qui ont eu l'audace de s'emparer de votre père, de lui appliquer un masque de poix sur le visage et de le garrotter.
Et lord Palmure, trop ému lui-même pour s'apercevoir de la pâleur de sa fille, raconta ce qui lui était arrivé.
On l'avait saisi, étouffé, garrotté, rendu aveugle et muet, et on l'avait jeté dans un coin du jardin, où il serait mort étouffé, si, au petit jour, mistress Fanoche et sa servante ne l'avaient trouvé et délivré.
Et quand il eut fini le récit de sa mésaventure, miss Ellen lui dit froidement:
--Je sais quel est l'homme qui vous a traité ainsi, mon père.
--Vous le savez?
--C'est le même qui est venu ici.
--Quand?
--Cette nuit.
--Êtes-vous folle, Ellen?
--Et qui a emmené l'Irlandaise.
Et, à son tour, miss Ellen raconta ce qui s'était passé.
--Mais comment est-il entré?
--Par la fenêtre.
--Et vous n'avez pas crié?
--Non.
--Appelé vos gens?
--Je ne l'ai pas pu. Cet homme a un regard qui terrasse!
Lord Palmure connaissait sa fille; il la savait hautaine, impérieuse, douée de courage. En la retrouvant en cet état, il comprit que l'homme dont elle parlait avait dû exercer sur elle un prodigieux ascendant.
Lord Palmure avait deux partis à prendre.
S'en aller à Scotland-Yard, le jour même, porter plainte et mettre la police sur pied.
Ou bien garder le secret de sa mésaventure et se borner à faire rechercher par la police le petit Irlandais.
Pourquoi s'arrêta-t-il à ce dernier?
Peut-être miss Ellen aurait pu le dire.
Toujours est-il que deux jours s'écoulèrent et que le dimanche arriva.
Miss Ellen s'était dit:
--Cet homme et moi nous nous sommes déclaré la guerre. La lutte doit être entre nous, et je serai forte, car je le hais de toutes les puissances de mon âme.
Elle était donc sortie le dimanche à cheval et nous l'avons vu croiser l'homme gris qu'elle avait reconnu sur-le-champ, et commander à son groom de le suivre jusqu'à ce qu'il eût appris où il demeurait.
Il n'y avait pas dix minutes qu'elle avait donné cet ordre, lorsqu'elle entendit retentir derrière elle le galop d'un cheval.
Elle se retourna et vit le groom de l'homme gris.
Le groom s'approcha et lui remit le billet.
Un frémissement nerveux parcourut tout le corps de l'altière jeune fille.
--Il ose m'écrire! murmura-t-elle. Ah! c'en est trop.
Une invincible curiosité la poussa cependant à prendre le billet et à le parcourir des yeux.
L'homme gris avait l'audace de lui annoncer sa visite pour le soir même, à minuit.
Miss Ellen eut un rugissement de lionne blessée; elle déchira le billet en mille morceaux et les jeta au vent.
Puis comme le groom faisait mine de s'en aller, elle le retint d'un geste impérieux.
--Veux-tu faire ta fortune? dit-elle.
Le groom la regarda.
--Quel est l'homme qui t'a remis ce billet?
--C'est mon maître.
--Son nom?
Le groom se prit à sourire:
--Je ne le sais pas, dit-il.
Elle prit sa bourse, qui était pleine d'or, et la lui tendit:
--Parle! répéta-t-elle.
Le groom n'allongea pas la main.
--Si tu me dis où est ton maître et où il demeure, dit encore miss Ellen, je te donne mille livres.
Le groom secoua la tête.
--Je suis riche, très-riche, je puis te donner le double, le triple de cette somme.
--Milady, répondit froidement le groom, si riche que vous soyez, mon maître l'est plus que vous, et les gens qui le servent ne le trahissent point.
Il salua, donna un coup de cravache à son poney et s'éloigna au galop.
--Mais quel est donc cet homme? murmura miss Ellen, qui sentit des larmes de rage rouler dans ses yeux.
Elle rentra toute frémissante et trouva lord Palmure.
Celui-ci paraissait rayonnant.
--L'enfant est retrouvé, dit-il.
--L'enfant?
--Oui. Il est emprisonné dans une cour de police, le magistrat sort d'ici.
--Eh bien?
--Demain j'irai directement à son audience, et il me le rendra.
Miss Ellen secoua la tête.
--Pourquoi ne le réclamez-vous pas tout de suite?
--Parce que l'enfant est tombé dans les mains d'une bande de voleurs, et qu'il faut qu'il comparaisse devant le magistrat, en audience publique, avant que je puisse me le faire rendre.
--Demain, dit miss Ellen, il sera peut-être trop tard...
--Trop tard, dis-tu?
--Oui.
--Mais...
--Écoutez-moi, mon père, reprit miss Ellen, je ne puis m'expliquer davantage, mais croyez que ce n'est ni à des vagabonds, ni à des mendiants que nous avons à faire. Un homme peut-être aussi noble, peut-être aussi riche que vous, nous a jeté le gant...
--Que veux-tu dire?
--Rien, dit-elle, je m'entends.
Puis tout à coup, prenant la main de son père:
--Êtes-vous homme à me croire?
--Sans doute.
--A m'écouter?
--Parle...
--A... intervertir les rôles?
--Que signifient ces paroles?
--A m'obéir, dit froidement mis Ellen.
Et à son tour elle fascina son père du regard.
--Parle, je ferai ce que tu voudras, dit lord Palmure, qui baissa instinctivement la tête.
XXIV
Miss Ellen avait quelque chose de solennel et de fatal dans le geste, l'attitude et le regard, qui subjugua lord Palmure.
--Mon père, dit-elle, ne me questionnez pas et promettez-moi de faire ce que je vous demanderai.
--Soit, dit le membre de la Chambre haute.
Elle le prit par la main et le conduisit dans une galerie qui mettait en communication leurs deux appartements.
Cette galerie aboutissait d'une part à la chambre à coucher de miss Ellen.
De l'autre, elle ouvrait sur une vaste pièce, dont lord Palmure avait fait son cabinet de travail.
Ce fut dans cette dernière que miss Ellen s'arrêta.
--Ce soir, un peu avant minuit reprit-elle, je désire que vous vous trouviez ici.
--Bon.
--Avec deux domestiques sûrs et dévoués.
--Après?
--Armés jusqu'aux dents.
--Pourquoi faire? demanda lord Palmure qui tressaillit.
--Attendez, reprit miss Ellen. Vous laisserez ouverte la porte de la galerie.
--Et puis?
--L'oreille tendue, vous attendrez...
--Mais à quoi bon tout cela?
--Vous m'avez promis de ne pas m'interroger, mon père.
--Soit, dit lord Palmure en courbant la tête.
--Si tout à coup, poursuivit miss Ellen, vous entendez un coup de pistolet dans ma chambre.
--Un coup de pistolet? dit lord Palmure en pâlissant.
--Oh! rassurez-vous, répondit miss Ellen qui se prit à sourire, c'est moi qui le tirerai.
--Mais...
--J'ai votre promesse, mon père.
--Eh bien! si j'entends un coup de pistolet?
--Accourez avec vos deux serviteurs; si la porte est fermée, enfoncez-la... vous verrez bien ce que vous aurez à faire.
Et miss Ellen ne voulut pas s'expliquer davantage, et, forte de la parole que son père lui avait donnée, elle se réfugia dans un mutisme absolu.
Elle trouva même son humeur habituelle pendant le souper, et se retira dans sa chambre vers onze heures.
Elle avait renvoyé ses femmes, leur défendant de revenir avant qu'elle ne les appelât.
Elle était seule.
Celui qui l'eût vue en ce moment, l'eût trouvée d'une pâleur étrange; mais il eût saisi dans son regard et dans son attitude l'expression d'une volonté de fer.
Miss Ellen était résolue à la lutte.
Elle alla vers un petit meuble en bois de citronnier qui se trouvait entre les deux croisées.
Dans ce meuble qu'elle ouvrit, il y avait une boite en ébène qui renfermait deux de ces mignons pistolets à crosse d'ivoire que certaines femmes un peu cavalières se plaisent à étaler sur le marbre d'une cheminée.
Miss Ellen prit cette boîte et se mit à vérifier l'amorce des pistolets qui étaient chargés.
Les capsules étaient brillantes.
La baguette qu'elle coula successivement dans chaque canon rendit un bruit mat en rencontrant la balle.
--A nous deux donc! murmura-t-elle.
Elle remit la boîte vide dans le meuble et glissa les pistolets dans la poche de sa robe.
Puis, au lieu de s'asseoir auprès du feu, elle ouvrit une des croisées, lesquelles on s'en souvient, donnaient sur le jardin.
Et, assise près de cette croisée, elle attendit.
La nuit était silencieuse, le jardin désert.
Cependant, c'était par le jardin que l'homme gris était déjà venu.
D'ailleurs comment aurait-il trouvé un autre chemin?
Miss Ellen demeura donc les yeux fixés sur le jardin, prêtant l'oreille au moindre bruit et croyant toujours voir une ombre s'agiter dans l'éloignement.
Mais rien ne bougeait, aucun bruit ne se faisait entendre.
Une heure s'écoula.
Soudain la pendule de la cheminée sonna.
--Minuit! dit miss Ellen. Il ose me faire attendre...
En même temps, elle tourna les yeux vers la cheminée...
Certes, en ce moment, l'apparition de la tête de Méduse, chantée par les anciens, n'eût pas produit un plus grand effet d'épouvante sur miss Ellen.
Dans cette chambre où elle se croyait seule, adossé à la cheminée, il y avait un homme calme et froid qui la regardait en souriant.
Et cet homme, c'était _lui_.
Lui, l'homme gris, le personnage mystérieux qu'elle croyait devoir entrer chez elle comme l'avant-veille, par la fenêtre.
Elle voulut crier; mais sa gorge crispée ne rendit aucun son.
Elle se leva et voulut marcher vers lui.
Ses jambes refusèrent de la porter.
L'homme gris continuait à sourire.
Par où était-il entré? et passait-il donc comme une ombre à travers les murs et les portes fermées...
--Vous! vous! dit-elle enfin d'une voix étranglée.
--Ne vous avais-je pas annoncé ma visite, miss Ellen? dit-il d'une voix douce et empreinte d'un charme mystérieux... Je suis venu voir si vous étiez satisfaite.
Elle se roidit et eut un geste hautain:
--Et de quoi donc serais-je satisfaite? dit-elle.
--J'ai tenu ma parole.
--En vérité!
--Et votre père est revenu sain et sauf.
--Monsieur, dit miss Ellen avec un accent de rage froide, puisque vous êtes ici, peut-être daignerez-vous me dire par où vous êtes venu.
--Je suis entré par la porte, miss Ellen.
--Ah!
--J'ai même des amis chez vous.
--Ah! quelle audace!
--Et je viens vous faire une proposition, miss Ellen.
Quelque effort qu'elle fît, elle se sentait trembler de nouveau sous le regard de cet homme.
--Je vous écoute, dit-elle avec un accent d'amère ironie.
--Votre père a l'intention de réclamer demain le fils de l'Irlandaise, à la station de police de Kilburn.
Elle recula frémissante.
--Ah! vous savez aussi cela?
--Je sais tout. Eh bien! je viens vous prier de l'en empêcher.
--Moi!
--Vous, miss Ellen.
--Et pourquoi cela? fit-elle avec hauteur.
--Parce que cela me plaît, dit-il.
Cette fois miss Ellen parvint à rompre le charme, l'espace de quelques minutes.
Son regard affronta le regard de l'homme gris, et elle lui dit:
--A votre tour à m'écouter, monsieur.
--Parlez, mademoiselle.
--Je veux savoir qui vous êtes...
--Ah!
--Pourquoi vous avez l'audace d'entrer chez moi...
--En vérité!
--Et je vous donne dix secondes de réflexion.
--Et, au bout de ces dix secondes?
--Je ne réponds plus de votre vie.
Et ce disant, miss Ellen tira un des pistolets, l'éleva à la hauteur du front de l'homme gris et s'écria:
--Parlez! ou je vous tue...
Ils étaient séparés par une distance de quelques pas, et le poignard de l'homme gris était impuissant à le protéger.
--Parlez, répéta froidement miss Ellen, ou je je fais feu!
XXV
Devant ce pistolet, braqué sur lui, l'homme gris ne sourcilla point; le sourire n'abandonna point ses lèvres et il croisa tranquillement les bras sur sa poitrine.
Ce calme exaspéra miss Ellen.
Elle pressa la détente et le chien s'abattit.
Mais le coup ne partit pas, l'amorce n'avait pas brûlé.
Miss Ellen eut un cri de rage.
Elle se saisit du second pistolet, ajusta de nouveau l'homme gris qui n'avait point bougé et pressa la détente de nouveau.
Le même résultat se produisit.
Alors, d'un bond, l'homme fut près d'elle.
Cette fois, il avait un poignard à la main.
--Si vous jetez un cri, dit-il, ce n'est pas vous que je tuerai, c'est votre père qui est à deux pas d'ici et qui viendra à votre secours, s'il entend du bruit.
Miss Ellen eût peut-être bravé la mort elle-même, tant elle était exaspérée.
Mais la menace concernant son père la rendit muette et tremblante, et le charme fascinateur de cet homme reprit toute sa puissance.
--Que voulez-vous donc de moi? dit-elle.
Et elle courba la tête et frissonna par tout le corps.
--Je veux causer avec vous, dit l'homme gris.
Et il la prit par la main.
La jeune fille avait une tempête dans le coeur, et si le regard tuait, l'homme gris fût tombé roide mort, au moment où il osa prendre sa main pour la conduire vers un fauteuil dans lequel il la fit asseoir.
Puis il demeura debout devant elle:
--Miss Ellen, lui dit-il alors, j'avais raison de vous dire tout à l'heure que j'avais des intelligences jusque dans votre maison. Vous venez d'en avoir la preuve. Vous avez tiré sur moi et vos pistolets n'ont pas pris feu. Vous devinez, n'est-ce pas, qu'une main dévouée et invisible avait préparé ce résultat?
Maintenant, causons, si vous le voulez bien?
Elle ne répondit pas et attendit.
--Miss Ellen, continua l'homme gris, je viens vous offrir la paix ou la guerre. A vous de choisir.
La paix, c'est l'abstention de votre père et la vôtre dans les affaires dont vous ne vous êtes que trop mêlés.