Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu
Chapter 6
Lord Cornhill--c'était le nom que s'était donné l'homme gris dans cette circonstance--me prie de lui donner un mot d'introduction auprès de vous.
C'est un gentilhomme accompli et excentrique, qui travaille à une collection des plus curieuses, et je ne doute pas que vous ne satisfassiez à sa demande.
Votre obéissant serviteur.
THOMAS ELGIN.»
L'homme gris posa trois autres billets de cinq livres sur la cheminée, remercia M. Thomas Elgin avec effusion, et sortit avec la lettre de recommandation.
Comme il arrivait à la porte extérieure, il trouva la servante qui parlementait avec un homme d'aspect misérable, lequel voulait absolument voir M. Thomas Elgin.
--Je viens pour affaires, disait-il.
--M. Thomas Elgin est malade.
--Dites-lui que je suis étranger, que j'arrive d'Amérique.
A ces mots qui le firent tressaillir, l'homme gris regarda attentivement cet homme.
--Parlez-vous français? lui demanda-t-il.
--Oui, dit l'Américain.
Alors l'homme gris lui fit un signe mystérieux et rapide.
Un signe qui fit faire à l'Américain un pas en arrière, et auquel il répondit.
--C'est bien, dit l'homme gris, vous êtes un de ceux que nous cherchons et je suis un de ceux que vous cherchez; n'insistez pas pour entrer dans cette maison et suivez-moi à distance.
Et l'homme gris, qui venait de détruire en quelques mots une des combinaisons machiavéliques auxquelles M. Thomas Elgin se trouvait mêlé, traversa de nouveau le petit jardin et alla reprendre son cheval, que le vieux libraire tenait respectueusement en main.
XVIII
L'homme gris soulevait le marteau de la porte d'entrée de la cour de police quelques minutes après.
L'homme d'aspect misérable, qui n'était autre qu'un des quatre qui avaient eu rendez-vous à Saint-Gilles, le 26 octobre dernier, avait obéi.
Il avait dit à la servante de M. Thomas Elgin qu'il reviendrait, et il s'en était allé.
Seulement, il avait suivi l'homme gris à distance.
La jolie miss Katt Boot avait donc un peu dérangé le rideau de la croisée et regardait dans la rue.
La tournure élégante du visiteur produisit sur la curieuse jeune fille une telle expression qu'au lieu d'appeler Toby, le secrétaire de M. Booth, elle alla ouvrir elle-même.
--Bonjour, ma belle enfant, dit l'homme gris. Je crains bien de me tromper. Une aussi jolie personne que vous ne saurait être une geôlière et on m'a mal indiqué sans doute.
--Que cherchez-vous, mylord? demanda miss Katt.
--La cour de police de Kilburn.
--C'est bien ici.
L'homme gris entra.
--Et je désirerais parler à M. Booth, ajouta-t-il.
--C'est mon père.
--En vérité! par saint George, ma mignonne, il doit être fier d'avoir une fille aussi jolie que vous.
Katt rougit jusqu'au blanc des yeux, elle ne put s'empêcher de songer que le visiteur était charmant.
L'homme gris poursuivit:
--J'ai pour M. Booth une lettre...
--Ah!
--De M. Thomas Elgin.
--Celui qu'on a failli assassiner la nuit dernière?
--Précisément.
Et l'homme gris suivit Katt, qui avait poussé une porte et était entrée dans le bureau particulier de M. Booth.
Là-dessus, il recommença son petit discours.
--Je suis un lord excentrique, fit-il, je collectionne des crimes curieux, et j'ai un album que le lord chancelier de l'échiquier payerait vingt-cinq mille livres, si je voulais m'en défaire.
--Mais c'est que mon père est absent, dit miss Katt.
--Ah! fit l'homme gris qui parut visiblement désappointé.
--Cependant, reprit la jolie fille, j'ai le pouvoir d'ouvrir ses lettres.
L'homme tendit le billet de M. Thomas Elgin.
Miss Katt en prit connaissance.
Puis comme si elle eût eu besoin de prendre conseil de quelqu'un, elle dit:
--Je vais appeler Toby?
--Qu'est-ce que Toby.
--Le secrétaire de mon père.
Elle avança un siége au gentleman, alla se placer en bas de la rampe de l'escalier et cria:
--Toby! laissez votre Bible, descendez au bureau, on a besoin de vous.
Puis, revenant vers l'homme:
--Ah! mylord, dit-elle, si vous saviez comme il est intéressant et joli, ce pauvre petit malheureux!
--Vraiment?
--Et beau comme un petit ange!
--Ah!
--M. Thomas Elgin a eu beau dire. Ce n'est pas un voleur, poursuivit miss Katt, et je crois à son histoire.
--Il a donc raconté son histoire?
--Oui, mylord. Une histoire bien touchante, allez.
--Je vais en prendre note, dit l'homme gris, qui tira de nouveau son calepin.
Alors miss Katt ne se fit pas prier; elle raconta tout ce que l'homme gris ne savait que trop bien; et celui-ci ne tarit pas en exclamations de surprise et de contentement.
--Oh! très-curieux, disait-il, très-curieux!
--Mais, continua miss Katt, je ne vous dis pas tout, mylord, et je crois bien que le pauvre petit sera sauvé demain.
--Sauvé!
Et l'homme gris tressaillit.
--Oui, dit miss Katt.
--Par qui?
--Par un noble lord comme vous, qui se propose de le réclamer.
L'homme gris eut un battement de coeur; mais son visage demeura impassible.
--Et quel est ce noble lord? fit-il.
--Lord Palmure, dit miss Katt.
L'homme gris ne sourcilla pas.
Miss Katt, qui jasait volontiers, lui parla alors de la note de police émanée de la cour de Marlborough, et elle termina son récit en disant que M. Booth, son père, s'était empressé d'aller chez lord Palmure.
Elle achevait de donner ces détails à l'homme gris, lorsque Toby parut enfin.
M. Booth, en l'appelant imbécile, n'avait rien exagéré.
C'était un gros garçon aux cheveux jaunes, avec des yeux ronds à fleur de tête, un rire bête qui faisait voir de vilaines dents.
--Toby, lui dit miss Katt, c'est vous qui avez la clef du cachot.
--Oui, certainement.
Et le bélître fit sonner un trousseau de clefs qu'il avait à sa ceinture.
--Je vous présente lord Cornhill, dit miss Katt.
Toby salua.
--Un lord excentrique.
--Et riche, dit l'homme gris.
--Qui fait une collection de crimes, poursuivit la jolie Katt, qui n'avait qu'à regarder Toby pour le faire rougir.
Toby était amoureux de Katt, et Katt se moquait de lui du matin au soir.
--Eh bien! fit le secrétaire, que désire milord?
--Il voudrait voir le petit Irlandais.
--Ah! c'est impossible, dit Toby.
--Pourquoi donc?
--Parce que M. Booth...
--M. Booth est mon père...
--Je ne dis pas non.
--Et il trouve bien tout ce que je fais.
--Je ne dis pas... mais...
--Mais quoi?
Et miss Katt prit un petit ton impérieux.
--Mais, dit Toby, qui se raidissait dans le sentiment du devoir, si mylord qui... est... excentrique...
--Eh bien! fit l'homme gris.
--Que voulez-vous dire? demanda miss Katt, qui plissa son joli front.
--Si mylord, qui est excentrique... voulait... délivrer le prisonnier?...
L'homme gris se mit à rire et miss Katt fit chorus avec lui.
--Excusez-le, mylord, dit la jolie fille. Mon père a bien raison de dire que vous êtes un imbécile, Toby.
Ces mots vexèrent le secrétaire de M. Booth.
--Ma foi, mademoiselle, dit-il, vous êtes la maîtresse, après tout; ordonnez, j'obéirai. Je suis un pauvre secrétaire, aux appointements de soixante-quinze livres, et si M. Booth me chasse pour vous avoir obéi...
--Vous êtes un insolent, dit miss Katt. Donnez-moi les clefs.
Tobby prit le trousseau à sa ceinture, poussa un gros soupir et tendit les clefs à miss Katt.
--Mylord, dit alors celle-ci, si vous voulez me suivre, je vais vous conduire.
--Au cachot?
--Oui, mylord.
--Et je verrai le petit voleur?
--Sans doute.
--Aoh! fit le prétendu lord avec une satisfaction visible.
Et il tira de sa poche un billet de cinq livres, qu'il mit dans la main de Toby pour le consoler.
Miss Katt avait allumé une chandelle et elle se dirigeait vers une porte à barreaux de fer qui se trouvait au fond du bureau de M. Booth.
XIX
La porte à barreaux de fer étant ouverte, le prétendu lord Cornhill se trouva au seuil d'un escalier tournant et noir.
--Aoh! fit-il, plein de caractère! très-curieux!
Et il prit une nouvelle note.
Miss Katt ne put réprimer un sourire, tant le noble lord lui paraissait original.
Elle passait la première, un flambeau à la main, et au bout d'une trentaine de marches, elle s'arrêta.
L'homme gris se vit alors dans une sorte de corridor souterrain qui avait toute la vulgarité d'un corridor de cave bourgeoise, et il vit une autre porte, également à barreaux de fer, et dont la solidité défiait les plus robustes efforts.
--C'est ici, dit-elle.
--Pauvre petit! dit l'homme gris, on a pris des précautions pour lui comme pour un condamné à mort.
Miss Katt ouvrit la porte.
On n'entendait aucun bruit derrière.
Mais quand les verroux eurent grincé dans leurs anneaux, un gémissement parvint jusqu'à l'homme gris.
Alors ce personnage mystérieux eut un tressaillement et son coeur battit violemment.
Il allait voir enfin cet enfant qu'il cherchait avec tant de persistance. Cet enfant dans les mains de qui l'Irlande devait mettre ses destinées et que lui, son précurseur, il n'avait jamais vu.
Miss Katt entra encore la première et dit:
--Mon petit Ralph, n'ayez pas peur... c'est moi...
L'homme gris avait un moment oublié son rôle de lord excentrique:
Il était pâle et une sueur abondante perlait à son front.
Ralph était couché sur un peu de paille; sous ses vêtements délabrés, qu'on avait entr'ouverts, on apercevait des linges sanglants.
Quand la lumière pénétra dans son cachot, le petit Irlandais se souleva à demi et regarda miss Katt.
La jeune fille avait été bonne pour lui, le matin, quand le médecin était revenu, et la reconnaissance est ce qui tient le plus au coeur des enfants.
--Ah! c'est toi, madame? dit-il.
--Oui, mon enfant, répondit miss Katt. Souffres-tu toujours?
--Un peu moins, répondit-il d'une voix douce et triste.
--As-tu toujours soif?
--Oh! oui, madame...
L'homme gris se tenait à l'écart, dans l'ombre, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.
--Oh! reprit le petit Irlandais, tu as pourtant l'air bien bonne, madame. Pourquoi ne veux-tu pas me laisser sortir, pour que j'aille retrouver ma mère?
Alors l'homme gris fit un pas et entra dans le cercle de lumière décrit par la lampe de miss Katt.
L'enfant eut un geste d'effroi; mais il ne pleura pas.
--Miss Katt, dit l'homme gris, voulez-vous que je lui parle la langue de son pays?
--Mais, dit miss Katt en souriant, la langue des Irlandais est la même que celle des Anglais.
--Les gens du peuple ont un dialecte.
--Ah!
--Vous allez voir...
Et soudain cet homme, qui savait tout et qui parlait toutes les langues, se mit à parler une sorte de patois qui n'est compréhensible que pour les pêcheurs des côtes d'Irlande.
Aux premiers mots, l'enfant jeta un cri.
La langue maternelle vibrait tout à coup à son oreille, comme si la patrie absente fût venue jusqu'à lui.
--Ralph, disait l'homme gris, je suis un ami de ta mère.
L'enfant jeta un nouveau cri.
--De ta pauvre mère Jenny qui t'a cherché et pleuré si longtemps, et à qui je te rendrai.
Depuis trois jours, on s'était bien joué du malheureux enfant; bien des gens lui avaient promis de lui rendre sa mère, et tout le monde l'avait trompé.
Et cependant sous le regard affectueux et dominateur de cet homme étrange, l'enfant frissonna d'une joie secrète et une confiance absolue emplit son âme.
--Oh! dit-il, vous ne me tromperez pas, vous, je le sens.
Alors, toujours dans ce dialecte que miss Katt ne comprenait pas, et dans lequel l'enfant s'était mis à lui répondre, l'homme gris lui parla de sa mère, de son pays, de leur chaumière au bord de la mer, et du bon Shoking qui l'avait porté sur ses épaules, à son arrivée à Londres.
Ralph l'écoutait, plongé en une sorte d'extase.
--Écoute, lui dit encore l'homme gris, tu dois être un homme et avoir du courage.
L'enfant le regarda.
--Demain, reprit l'homme gris, on te jugera, parce que tu as été le complice de Suzannah et de Bulton.
--Oh! monsieur, dit Ralph en joignant les mains, je vous jure que je ne savais pas ce qu'ils allaient me faire faire.
--Je le sais bien, dit l'homme gris, mais les juges ne te croiront pas.
L'enfant eut un accès de désespoir.
--O mon Dieu, dit-il, est-ce que l'on me laissera en prison?
--Pas ici, mais on te conduira dans une autre.
--Et ma pauvre mère?
--Quand tu seras dans l'autre prison, je te délivrerai.
--Vous?
--Oui, et regarde-moi bien...
L'enfant regarda et dit:
--Je vous crois, monsieur.
--Par conséquent, mon enfant, acheva l'homme gris, prends patience jusqu'à demain.
--Mais je ne verrai donc pas ma pauvre mère?
--Si, dit l'homme gris.
--Quand?
--Demain.
--Vous me le promettez, monsieur?
--Je te le jure.
Alors l'homme gris se tourna vers miss Katt.
--Je ne veux pas abuser de vos moments, miss, dit-il.
--Oh! mylord...
Et puis, miss Katt ajouta avec une curiosité naïve:
--Mais que lui avez-vous donc dit? Il paraît tout content de vous voir.
--Je lui ai dit que demain un noble lord viendrait le réclamer à la justice.
--Ah!
--Et qu'on le rendrait à sa mère.
Et l'homme gris dit encore à Ralph:
--Écoute bien ce que je vais te dire, mon enfant. Si tu veux revoir ta mère, il faut te garder de répéter à personne, même à miss Katt, ce que je viens de te dire.
L'enfant eut un sourire d'homme.
--Je ne dirai rien, répondit-il.
Et il se recoucha, résigné, sur la paille fétide qui lui servait du lit.
Alors miss Katt sortit du cachot, l'homme gris la suivit, et elle referma la porte.
Arrivé en haut de l'escalier, le prétendu lord Cornhill se remit à prendre des notes.
--Ah! vous voilà enfin, dit Toby en les voyant reparaître. Dieu soit loué!
--Nous croyais-tu donc perdus? fit miss Katt en riant.
--Non, mais j'avais peur que M. Booth ne revînt.
--Ah! vraiment?
--Et tenez, mamzelle, si vous m'en croyez, mylord s'en ira et nous ne dirons rien à M. Booth.
--Soit, dit miss Katt.
* * * * *
Quelques minutes après, l'homme gris remontait à cheval et murmurait:
--Allons! voici la bataille engagée... A nous donc! miss Ellen et lord Palmure!
Et il rejoignit l'Américain qui l'attendait, au coin de la rue, assis sur une borne.
XX
Retournons maintenant dans le Brook street.
Il est nuit, un brouillard épais couvre Londres. Le Brook street est désert, en apparence du moins.
C'est à huit heures en été, à six heures en hiver, que le Brook street est bruyant.
C'est le moment où les voleurs se réunissent, échangent un mot d'ordre et se répandent ensuite dans la grande ville.
Dès lors, jusqu'au lendemain matin, cette petite rue, ces cours et ces passages infects où la police n'ose pénétrer qu'en force, offrirent l'aspect d'une nécropole.
A peine, çà et là, rencontrera-t-on un invalide du crime que ses enfants nourrissent et qui est trop vieux pour aller en expédition; une femme qui allaite son marmot, un enfant dont les parents sont en prison et qui pleure sous une porte.
Ce soir-là, pourtant, le Brook street présentait une physionomie différente.
Certaines maisons étaient éclairées, et des ombres glissaient silencieuses au travers du brouillard.
Quand elles passaient devant la maison de Bulton, elles montraient du doigt une fenêtre d'où partait une vive lumière et semblaient se dire:
--C'est là!
C'était là, en effet, que Suzannah blessée et peut-être agonisante était couchée sous la garde d'une escorte de policemen.
Le bandit parisien ne recule devant aucune extrémité et les habitués des carrières d'Amérique jouent aisément du couteau.
Le voleur anglais est plus circonspect.
Mille fois plus sûr de son adresse que de son courage, il a établi avec l'homme de police une lutte d'ingéniosité, et on dirait volontiers de courtoisie.
S'il est pris, il se soumet et n'engage pas un combat inutile. Il sait qu'il ira au moulin, mais il voit Newgate, et la seule chose que craigne un Anglais, c'est la potence.
Tout cela explique comment une demi-douzaine de policemen avaient pu s'installer dans la maison de Bulton, au milieu du Brook street, sans être inquiétés.
Quand les ombres mystérieuses dont nous parlons s'étaient montré la fenêtre, elles continuaient leur chemin.
Au bout du Brook street, à gauche, il y a une cour noire, triste, déserte, dans laquelle s'élève une petite maison depuis plus d'un siècle.
Cette maison est un monument; c'est la pagode du Brook street, le temple de ce singulier quartier; c'est la demeure du Cartouche anglais, de Jack Sheppard, mort au champ d'honneur, c'est-à-dire sur l'échafaud, il y a déjà plus d'un siècle.
Les voleurs l'ont conservée intacte.
Ils se la montrent avec respect; de génération en génération, ils se transmettent la légende historique de celui qui l'habita.
Quand un enfant est né dans le Brook street, on le porte en grande pompe sous le porche de la maison et les vieillards lui disent:
--Puisse-tu ressembler à Jack Sheppard!
C'est là le baptême du voleur en herbe.
Cette nuit-là, c'était en cette maison que, deux par deux ou une par une, se dirigeaient les ombres qui traversaient le brouillard.
Elles arrivaient à la porte, frappaient trois coups et la porte s'ouvrait et se refermait aussitôt.
Le brouillard anglais, qui est rouge, donne à toutes choses une forme fantastique.
On aurait donc pu croire que c'était, non des hommes, mais des fantômes.
Les fantômes des compagnons de Jack Sheppard se réunissant la nuit dans sa demeure pour lui faire quelque ovation d'outre-tombe.
Ce qui eût put compléter cette illusion, c'était le silence qui régnait dans la cour, l'absence de lumière aux fenêtres veuves de leurs volets et de leurs carreaux depuis nombre d'années.
Cependant c'étaient bien des hommes qui se réunissaient.
Une fois entrés dans la maison, ils soulevaient une trappe et s'engageaient dans un escalier souterrain.
Cet escalier descendait dans une cave.
Cette cave était la cour de justice des voleurs.
Les hommes qui vivent en dehors de la société ont été obligés de se faire une législation particulière.
Les voleurs ont leur code, leurs juges, leurs exécuteurs de hautes oeuvres.
Celui qui est reconnu coupable de trahison, est condamné, et si la condamnation entraîne la peine de mort, il est étranglé, un soir, dans sa maison, ou jeté dans la Tamise par une nuit sombre et pluvieuse.
Or donc, les hommes qui se réunissaient ce soir-là dans la cave de Jack Sheppard, s'étaient assemblés pour juger Suzannah.
--Sommes-nous au complet? dit l'un d'eux, un vieillard qui paraissait être le président.
--Oui, répondit une voix sur la dernière marche de l'escalier.
--Nous sommes douze?
--Oui.
--Où est l'accusateur?
--C'est moi, dit un homme qui n'était autre que Jack, dit l'Oiseau-Bleu.
--Et le défenseur?
--Me voilà.
Celui-ci était Craven, l'ami de Bulton et de Suzannah.
--Alors, dit le président, commençons.
Et il se couvrit de son bonnet, ni plus ni moins qu'un vrai juge qui prononce les mots sacramentels: _la Cour va en délibérer_.
Il y avait au fond de la cave une vieille futaille et des bancs.
La futaille servait de table et de bureau, et on avait placé dessus une énorme chandelle de suif.
Les juges s'assirent sur les bancs.
Celui qui avait accepté la qualification d'accusateur fit un pas vers la futaille et se tint debout.
--Vous avez la parole, dit le président.
Alors l'Oiseau-Bleu commença une manière de réquisitoire contre Suzannah.
A ses yeux, Suzannah était coupable.
Elle avait partagé la vie du traître Bulton, s'était associée à ses bénéfices, l'avait aidé à soustraire frauduleusement une part de butin.
On avait livré Bulton à la police; l'Oiseau-Bleu ne voyait pas pourquoi on n'abandonnait pas Suzannah.
Il termina en concluant que, puisqu'elle était dans les mains de la justice, il fallait l'y laisser.
Le président donna ensuite la parole à Craven.
Craven démontra que Suzannah n'était point coupable; que, compagne dévouée de Bulton, elle n'avait cependant jamais été mêlée à ses secrets, et que, lorsque Bulton avait trompé ses compagnons, elle l'avait ignoré.
Les conclusions de Craven furent diamétralement opposées à celles l'Oiseau-Bleu.
Craven demandait qu'on délivrât Suzannah.
Le président résuma les débats et mit la chose aux voix.
Les juges acquittèrent Suzannah.
Du moment où l'Irlandaise n'était pas coupable de complicité avec Bulton, on lui devait aide et assistance.
Donc, il fallait l'arracher à la justice.
Alors le président mit en délibération le choix des moyens.
Mais, en ce moment, il se fit en haut de l'escalier un bruit qui déconcerta quelque peu cet étrange tribunal.
On n'attendait plus personne, et cependant la porte de la maison s'était ouverte et refermée.
Puis on entendit un pas dans l'escalier et, enfin, un homme apparut à l'entrée de la cave.
Les voleurs jetèrent un cri.
Chacun porta la main à ses armes.
Mais l'Oiseau-Bleu cria:
--Je connais monsieur, et il a un fameux coup de poing, allez! n'ayez pas peur, ce doit être un ami.
--Certainement, répondit le nouveau venu.
Et il s'élança, calme et souriant, au milieu des voleurs.
Ce nouveau venu, c'était l'homme gris!
XXI
L'homme gris avait repris ce costume que les habitués du Black-Horse, la taverne où trônait mistress Brandy, connaissaient si bien.
Jack, dit l'Oiseau-Bleu, était le seul parmi les voleurs qui le connût.
Mais, bien qu'il eût perdu son procès dans l'affaire Suzannah, Jack jouissait d'une grande considération parmi les voleurs, et lorsqu'il eut répondu de l'homme gris comme de lui-même, celui-ci put, à son aise, s'avancer au milieu d'eux et promener autour de lui ce regard dominateur qui le faisait maître sur-le-champ.
Les voleurs le regardaient et semblaient se demander ce qu'il venait faire parmi eux.
Comme tous les voleurs du monde, ceux de Londres ont un argot.
L'homme gris se mit à leur parler leur langue,--langue intraduisible ou à peu près en français, et dès lors, la confiance s'établit entre eux.
Il vint à Jack et lui serra la main.
Dès lors, Jack fut son ami à la vie et à la mort.
--Mes amis, dit l'homme gris, j'ai peut-être fait votre métier jadis, et si j'en ai pris un autre, c'est que cet autre est meilleur.
Il y eut parmi ces hommes un murmure d'étonnement qui ressemblait presque à de l'incrédulité.
Quel métier pouvait donc être meilleur que celui qu'ils exerçaient?
L'homme gris continua:
--Vous venez de juger Suzannah.
--Oui, dit le président.
--Et vous songez à la sauver?
--Sans doute.
Craven le regarda avec inquiétude.
--Voudriez-vous donc vous y opposer, vous? dit-il.
--Pas le moins du monde, dit l'homme gris. J'aime beaucoup Suzannah, qui est une charmante fille, et c'est pour elle que je viens, au contraire.
--Ah! fit-on avec curiosité.
Il s'adressa au président:
--Comment comptez-vous la sauver? dit-il.
--Mais, dit celui-ci, naturellement, ce me semble.
Les policemen sont six ou huit tout au plus...
--Bon!
--A minuit, nous appellerons les compagnons.
--Fort bien.
--Nous entourerons la maison, et, de gré ou de force, nous enlèverons Suzannah.
--C'est là votre projet?
--Oui.
--Eh bien! dit froidement l'homme gris, vous aurez tort, mes amis.
--Pourquoi?
--Parce que vous ne réussirez pas.
--Oh! oh! firent plusieurs voix.
--Non, reprit l'homme gris, et je vais vous en dire la raison.
La police s'occupe fort peu des voleurs, mais en revanche, elle s'occupe beaucoup des fenians.
Ce nom fit tressaillir les voleurs.
L'homme gris continua:
--Suzannah est Irlandaise.
--Nous le savons.
--On a dit à la police qu'elle avait des relations avec les fenians, et un magistrat de la cité s'apprête à l'interroger lui-même.
--Quand?
--Demain matin.
--Mais, observa Jack, dit l'Oiseau-Bleu, Suzannah est hors d'état d'être transportée hors de chez elle.
--Aussi le magistrat viendra.
--Dans le Brook street?
--Oui.
--Ce sera drôle, un magistrat dans le Brook street, fit l'Oiseau-Bleu.
Et tous les voleurs se mirent à rire.
--Or donc, reprit l'homme gris, comme on ne veut pas que Suzannah échappe à la justice, on a pris ce soir de grandes précautions.
Il y a dans les environs plus de deux cents policemen déguisés et armés de revolvers. Au moindre bruit, vous les verrez fondre sur vous et vous serez impuissants à délivrer Suzannah.
Les voleurs se regardèrent avec inquiétude.