Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu

Chapter 4

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--Oui, et je te cherche. Mais quel est l'enfant dont vous parlez?

--Un petit Irlandais perdu.

--Quel âge?

--Environ dix ans, dit Shoking, blond et joli comme un amour.

--Eh bien! dit Craven, je puis vous en donner des nouvelles.

--Toi?

--Vous dites qu'il pleurait?

--Oui.

--Eh bien! dit Craven, cette femme, tu la connais aussi bien que moi, John Colden, et c'est elle qui m'envoie vers toi,--c'est ta soeur Suzannah.

--Ah! dit John Colden, Dieu protège l'Irlande!

--Et nous allons retrouver l'enfant, ajouta joyeusement Shoking, qui ne s'aperçut pas que Craven secouait tristement la tête!

XI

Craven se disait, en sortant du public-house, tandis que Shoking et John Colden le suivaient:

--Je me suis chargé de venir chercher le frère de Suzannah et non point de leur expliquer à tous deux ce qui est arrivé. J'ai même eu tort de leur parler de l'enfant.

Ils s'arrangeront entre eux, ça ne me regarde pas!

Comme ils marchaient tous trois d'un pas rapide, ils arrivèrent dans le Brook street en moins d'un quart d'heure.

En route, Shoking s'était adressé un petit monologue dont voici la substance:

--Jenny s'était sauvée parce qu'elle n'avait pas confiance en moi, et de fait elle avait bien un peu raison, puisque j'étais en partie la cause de son entrée chez mistress Fanoche.

Mais, tout à l'heure, je vais lui ramener son enfant, et elle me sautera au cou.

Sans compter que l'homme pris, qui m'a traité d'imbécile pas plus tard qu'hier, me rendra toute sa confiance.

--Qu'est-ce qu'elle me veut donc, ma soeur Suzannah? demandait John Colden, tandis qu'ils entraient dans le Brook street.

--Ma foi! tant pis, pensa Craven, autant le lui dire tout de suite.

Et prenant le bras de l'Irlandais:

--Est-ce que tu la vois souvent, ta soeur? dit-il.

--Jamais. Elle a mal tourné, je ne suis qu'un pauvre cordonnier, mais le fils de mon père ne mange pas du pain mal gagné. Depuis que Suzannah porte des robes de soie, elle n'est plus ma soeur, et si j'ai consenti à te suivre, c'est que tu m'as dit qu'elle avait trouvé un enfant, et que je crois que c'est celui que nous cherchons.

--Écoute, dit Craven en baissant la voix, tu sais peut-être que ta soeur vit avec un homme nommé Bulton?

--Un voleur! fit l'Irlandais avec mépris.

--Soit, dit Craven.

--Eh bien?

--Eh bien, il est arrivé un malheur.

John Colden tressaillit.

--Elle et Bulton ont voulu faire un coup, je ne sais pas lequel, et le coup a raté.

--Alors...

--Suzannah est blessée...

--Blessée! s'écria John Colden qui oublia en ce moment les torts et la honteuse vie de Suzannah pour ne se souvenir que d'une chose, c'est qu'elle était sa soeur.

Et il se mit à gravir en courant l'escalier tortueux et sombre dans lequel Craven le précédait.

Shoking, plein d'espoir, montait derrière eux et se répétait:

--Enfin! je vais donc avoir l'enfant!

John Colden, en entrant dans la chambre, se précipita vers le lit sur lequel Suzannah était couchée.

Elle était pâle et la courtine du lit était couverte de sang.

L'Irlandaise jeta un cri.

--Je crois bien que je vais mourir, dit Suzannah.

--Mais non, ma chère, lui dit Craven, je t'assure que tes blessures ne sont pas mortelles.

Quant à Shoking, il s'était arrêté sur le seuil, et jetait un regard éperdu autour de lui.

--Où est l'enfant? s'écria-t-il enfin.

Bulton se retourna, jeta vers cet homme un sombre regard, et dit:

--Qu'est-ce qu'il veut, celui-là?

--Ce que je veux? répondit Shoking, je veux l'enfant.

--Quel enfant? ricana Bulton.

--L'enfant que cette femme a trouvé.

--Tu ne l'auras pas, dit Bulton.

Shoking serra les poings.

--Oh! par exemple! dit-il.

--Il est mort! ajouta Bulton.

L'Irlandaise et Shoking poussèrent un rugissement de douleur.

En même temps John Colden saisit le bras de sa soeur et lui dit brusquement:

--Je ne sais pas si tu vas mourir, mais, s'il en est ainsi, et si veux que Dieu te pardonne, dis-nous où est l'enfant.

Suzannah eut un gémissement sourd.

--Ah! dit-elle, c'est Bulton qui l'a perdu.

--Perdu! perdu encore! exclama Shoking, qui se méprit au sens de ses paroles.

Suzannah prit la main de son frère et lui dit:

--Tu le connais donc?

--Il s'appelait Ralph, n'est-ce pas, celui que tu as trouvé?

--Oui.

--Qu'est-il devenu?

Et l'Irlandais eut un accent menaçant.

--Peut-être est-il mort, peut-être n'est-il que blessé comme moi.

Et Suzannah eut alors le courage de faire à ces deux hommes sa confession tout entière, et Bulton, l'emporté et le farouche, n'osa l'interrompre.

Or, lorsqu'elle eût fini, elle vit une grosse larme rouler sur la joue de John Colden.

--Misérable! dit-il, savez-vous ce que vous avez fait? C'est l'Irlande tout entière que vous avez frappée dans cet enfant.

--L'Irlande! s'écria Suzannah.

--Oui, malheureuse!... et il faut que tu nous dises, avant de mourir, où vous l'avez laissé... peut-être n'est-il que blessé... peut-être...

--Dans Kilburn square, et dans la maison de Thomas Elgin, dit Suzannah.

--Mais tu veux donc m'envoyer à Newgate? dit Bulton avec un accent de fureur subite.

L'Irlandais John Colden était aussi grand et aussi fort que Bulton.

Il se dressa menaçant devant lui:

--Prends garde! dit-il, si l'enfant est mort, tu n'auras pas la peine d'aller à Newgate, c'est moi qui te tuerai!

--John! Bulton! au nom du nom du ciel! fit Suzannah mourante et croyant son frère et celui qu'elle aimait prêts à se ruer l'un sur l'autre.

Mais soudain, Craven, qui était descendu un moment, remonta tout bouleversé en disant:

--La police!

--Tonnerre et sang! s'écria Bulton.

--Il y a une dizaine de policemen dans la rue, dit Craven. Ils viennent sans doute t'arrêter. Sauve-toi, Bulton.

--Mille tonnerres! hurla Bulton, l'enfant n'est pas mort, et il aura parlé.

--L'enfant n'est pas mort! s'écria Shoking avec un élan de joie. Oh! si tu pouvais dire vrai... je crois que je te pardonnerais, bandit!

Mais Bulton ne l'entendit pas.

Il s'était élancé hors de la chambre et, au lieu de descendre l'escalier, il avait grimpé tout en haut de la maison, sachant qu'en cet endroit, il y avait une ouverture qui donnait sur les toits.

Tandis que Bulton se sauvait, la police envahissait la maison d'abord et ensuite le logement du Suzannah.

A sa tête était un constable.

Celui-ci dit en entrant:

--Nous cherchons un homme appelé Bulton.

--L'oiseau s'est envolé, dit Craven.

--Et une fille appelée Suzannah.

--C'est moi, dit l'Irlandaise d'une voix éteinte.

On connaissait Craven pour un voleur de profession; mais la police anglaise ne prend les gens que lorsqu'ils sont arrêtés en flagrant délit.

On n'avait rien à reprocher à Craven, ce jour-là; du reste, il n'y avait pas huit jours qu'il était sorti de la prison de _Cold Bath-fields_.

Le constable l'entendit donc à titre de simple témoin.

Craven affirma que Shoking était venu avec John Colden pour réclamer un enfant, et le constable répondit que cet enfant, en effet, n'avait été que légèrement blessé et qu'il était bien vivant.

--Ah! monsieur, dit Suzannah en joignant les mains, Bulton et moi nous sommes coupables, mais l'enfant est innocent.

Le constable haussa les épaules.

--Innocent, fit-il, cela vous plaît à dire, mais je puis vous répondre, ma chère, qu'il ira au _moulin_ attendre sa vingtième année.

Shoking et John Colden frissonnèrent à ce terrible mot:

_Le moulin._

C'est-à-dire le supplice le plus épouvantable qu'ait pu enfanter l'imagination en délire des justiciers. Une torture sans nom que la libre et philantropique Angleterre applique à ceux qui ont voulu s'approprier le bien d'autrui!

Et Shoking, à qui le constable déclarait qu'il était libre de se retirer, Shoking se mit à fondre en larmes, en murmurant:

--Pauvre petit! L'homme gris le laissera-t-il donc aller au moulin?

XII

Que s'était-il passé chez M. Thomas Elgin après la fuite de Bulton, qui emportait Suzannah évanouie?

C'est ce que nous allons raconter en peu de mots.

La détonation du tromblon avait mis en rumeur ce paisible quartier de Kilburn square, dans lequel il n'y avait ni un public-house ni un magasin, et dont chaque petite maison était habitée par un négociant qui avait ses bureaux dans la Cité.

A Londres, le samedi soir prélude dignement à cette journée mortellement ennuyeuse qu'on appelle le dimanche.

Les bonnes et les cuisinières ont fait toutes leurs provisions. Les maîtres s'enferment après souper et lisent la Bible. Les pianos eux-mêmes sont muets, et Dieu sait si les pianos sont nombreux chez ce peuple antimélomane qu'on appelle le peuple anglais!

Le coup de feu avait donc produit dans Kilburn square l'effet d'un tremblement de terre.

Le plus proche voisin de M. Thomas Elgin était un vieux libraire qui lisait dévotement sa Bible auprès du poêle.

La Bible lui échappa des mains et il appela ses servantes.

Les servantes, toutes tremblantes, n'osaient sortir.

--C'est une explosion de gaz! dit l'une.

--Non, répondit l'autre, c'est un coup de canon.

Le vieux libraire ramassa sa Bible et la posa sur la cheminée, mit sa calotte de soie et sortit.

Les autres voisins en firent autant, un à un.

Au bout d'un quart d'heure,--Bulton était déjà loin,--il y avait une douzaine de personnes assemblées devant la grille de M. Thomas Elgin.

Cette grille était ouverte; la porte de la maison l'était pareillement, et de cette maison sortaient des cris de douleur.

Cependant, personne n'osait entrer.

Enfin deux policemen, qui se trouvaient à l'autre extrémité du square, accoururent.

Et comme les policemen entrèrent, la foule pénétra sur leurs pas dans la maison.

On apporta des lumières et on trouva M. Thomas Elgin se roulant sur le sol rougi de sang du vestibule et appelant au secours.

Le coup de couteau de Bulton avait glissé sur les côtes. La blessure, quoique saignant en abondance, n'avait rien de dangereux.

Un médecin qui logeait dans le square et qui était accouru un des premiers, le constata.

--Ah! les bandits! ah! les misérables! vociférait M. Elgin, ils ont voulu me voler!

On le porta sur un lit, puis tandis que le médecin lui donnait des soins, les policemen firent une perquisition dans la maison et ne tardèrent pas à trouver le petit Irlandais évanoui dans le couloir, au milieu d'une mare de sang.

On apporta l'enfant dans la pièce où était déjà M. Thomas Elgin.

Celui-ci s'écria:

--C'est un des voleurs!

La foule accueillit d'un cri de doute cette accusation.

L'enfant, couvert de sang, avait, une figure si angélique et si douce.

D'un autre côté, il était assez difficile d'expliquer sa présence dans cette maison... M. Thomas Elgin avait toujours vécu seul.

Le médecin le déshabilla et constata pareillement que la blessure n'était pas mortelle.

La bourre s'était logée à fleur de chair, sans intéresser ni un os ni un muscle.

On fit revenir l'enfant à lui.

Il promena sur les assistants un long regard étonné et se mit à pleurer.

--Petit brigand, nomme tes complices! disait Thomas Elgin, qui s'était mis sur son séant.

L'enfant pleurait et ne répondait pas.

L'usurier eut le courage de se relever et, tout sanglant, tout affaibli qu'il était, il se traîna dans le corridor en disant:--Je vais vous prouver qu'il était avec les voleurs!

Et, en effet, il montra le guichet percé dans la porte, il démontra le système infernal de tromblon, il montra la corde coupée du pistolet qui n'était pas parti.

Et Ralph, épouvanté de tout ce monde, cherchant en vain autour de lui une figure amie, avoua que, en effet, il avait passé la main par le guichet et coupé la corde sur l'ordre de Bulton.

Bulton!

Il se souvenait du nom du bandit.

Il parla de sa mère, il prononça le nom de Suzannah.

Ces deux noms furent un trait de lumière pour les policemen.

Ils conduisirent l'enfant à demi mort de peur et souffrant horriblement de sa blessure, à la station de police voisine.

M. Thomas Elgin, affolé de colère et de vengeance, s'y traîna derrière eux et plusieurs personnes le suivirent.

La station de police était dans Oyware road, tout auprès du chemin de fer.

Le magistrat qui y siégeait était un gros homme rougeaud, ventru, emporté et brutal.

--Qu'est-ce que ce gibier de potence que vous m'amenez là? demanda-t-il en regardant l'enfant d'un air terrible.

Ralph joignit les mains, il se mit à genoux, prouva qu'il n'était pas un voleur.

Le magistrat lui fit répéter sa déposition; un greffier écrivit.

Ralph prononça de nouveau le nom de Suzannah et celui de Bulton.

Il parla du sa mère qu'il cherchait, de la dame qui l'avait retenu prisonnier et qui le battait; il raconta sa lamentable histoire avec une lucidité remarquable.

Le magistrat l'écouta en haussant les épaules.

Quant à M. Thomas Elgin, il vociférait de plus belle en disant que tout cela était un conte, et que les voleurs étaient d'une précocité d'intelligence merveilleuse.

Le magistrat, qui se nommait M. Booth, tira sa montre et dit:

--Il est près de dix heures du soir. Demain dimanche, jour de repos, je n'instruirai pas. Conduisez-moi cet enfant en prison, vous me l'amènerez à mon audience de lundi matin.

Ralph eut beau prier et supplier, les policemen le prirent par le bras, le poussèrent rudement devant eux jusqu'à la petite porte qui se trouvait au fond du prétoire.

Cette porte donnait sur un escalier, au bas duquel se trouvait le cachot dans lequel on enferme les prévenus jusqu'à plus ample informé.

--Mais, monsieur, dit le médecin qui avait accompagné Ralph, cet enfant est blessé, et il a besoin de soins.

--Bah! bah! répondit le magistrat, il sera toujours guéri trop tôt pour aller au moulin.

Et il ne voulut rien entendre.

En même temps, il consultait une note qui lui avait été transmise de Scotlan-Yard, qui est la métropole de police.

Cette note disait que la veille un policeman avait été assassiné, et qu'on soupçonnait, comme l'auteur de ce meurtre, un nommé Bulton, homme mal famé et voleur de profession, qui vivait dans Broock street.

Le magistrat ajouta en marge de cette note la déclaration de l'enfant, et chargea un des policemen de la porter à Scotland-Yard.

Ce qui explique comment, moins d'une heure après, la police se transportait dans le Broock street et envahissait la maison de Bulton.

Quant au malheureux petit Irlandais, on l'avait jeté sur la paille du cabanon infect de la station de police, sans se soucier autrement de cette blessure par laquelle il continuait à perdre son sang.

XIII

Le lendemain matin, comme huit heures sonnaient, la foule était compacte en la pauvre église, Saint-Gilles.

Les fidèles étaient pauvrement vêtus, pour la plupart, et quelques-uns étaient nu-pieds.

Femmes, enfants, hommes et vieillards agenouillés sur les dalles froides, avaient les yeux tournés vers le maître autel dont l'officiant n'avait pas encore monté les degrés.

En dépit de la sainte majesté du lieu, il y avait de sourds frémissements et de vagues murmures parmi cette foule.

Anxieuse, elle semblait attendre quelque grand événement.

C'est qu'un bruit s'était répandu depuis trois jours dans le quartier irlandais, un bruit qui avait mis l'inquiétude et fait naître le doute dans tous les coeurs.

On avait dit que ce jeune prêtre au front mystérieux, et qui semblait porter en lui les destinées futures de la pauvre Irlande, avait été arrêté et jeté en prison.

Tout à coup un frémissement parcourut l'église, tous les fronts se courbèrent, tous les coeurs battirent.

La porte de la sacristie venait de s'ouvrir.

Le bedeau marchait le premier, faisant retentir les dalles de sa longue canne.

Puis venaient les enfants de choeur vêtus de rouge.

Enfin apparut le prêtre officiant revêtu de ses habits sacerdotaux.

Et le frémissement redoubla, et tous les coeurs battirent de joie.

Les fidèles avaient reconnu l'abbé Samuel.

Le jeune prêtre monta à l'autel, célébra le service divin au milieu d'un pieux recueillement; puis, quand il eut dit l'Évangile, il se dépouilla de son étole et monta en chaire.

On eût entendu, sous les voûtes du temple, le vol d'une hirondelle.

--Mes frères, dit alors le jeune prêtre, c'était, il y a quatre jours, le 26 octobre.

A cette heure même, ce jour-là, je devais célébrer la messe, et des frères que nous attendons de pays lointains, qui ne se connaissent pas entre eux, mais qui ont au coeur le même amour de Dieu et de la patrie absente, ces frères, dis-je, devaient se trouver réunis ici.

Sont-ils venus? Je l'ignore.

S'ils sont parmi vous, je les adjure de se présenter, à l'issue de la messe, à la sacristie.

Et l'abbé Samuel ayant fait cet appel mystérieux, commença son sermon.

Il parla du peuple de Dieu réduit en esclavage et qu'un enfant exposé sur les eaux dans un berceau d'osier avait rendu à la liberté.

Il raconta ce long voyage d'Israël à travers le désert, disant que ceux-là seuls qui avaient toujours eu confiance eu Dieu et dont la foi n'avait point été ébranlée avaient vu enfin la terre promise.

Et les fidèles écoutaient cette parole inspirée, et ceux qui songeaient à l'Irlande comprenaient que l'histoire du passé était comme une révélation de l'avenir et que le Moïse de ce nouveau peuple de Dieu venait de naître.

Au pied de la chaire, courbée et sanglotante, il y avait une femme jeune et belle, vêtue de noir, qui écoutait la grave parole du prêtre et attirait tous les regards par sa douloureuse attitude.

C'était, on le devine, la pauvre Irlandaise, la mère de ce malheureux enfant dont nous racontions naguère les poignantes aventures.

Auprès d'elle, il y avait un autre homme que l'on voyait à Saint-Gilles pour la première fois.

Il était vêtu comme tous les autres; rien, en lui, ne trahissait une condition différente, et cependant tous les regards qui rencontraient le sien se baissèrent, et ceux qui le virent devinèrent en lui, sur-le-champ, un des chefs mystérieux à qui l'Irlande obéissait.

Quand le sermon fut fini, lorsque le prêtre fut remonté à l'autel, cet homme traversa la foule, qui s'ouvrit respectueusement devant lui.

Il conduisait l'Irlandaise par la main et il la mena au seuil du sanctuaire, où elle s'agenouilla de nouveau et continua à pleurer.

Quelle était cette femme?

Nul ne le savait.

Mais au moment de la communion, on vit l'abbé Samuel descendre du tabernacle, tenant dans ses mains l'ostensoir et s'approcher de cette femme.

Alors elle cessa de pleurer, communia, demeura un moment courbée et recueillie au bord de la sainte table; puis, se levant, elle reprit la main de son guide inconnu et retourna s'agenouiller au bas de l'église.

Quand l'office fut fini, l'abbé Samuel se retourna et dit:

--Mes frères, avant de nous séparer, prions Dieu pour ceux qui vont mourir.

Et il récita les prières des agonisants.

Qui donc allait mourir?

L'abbé Samuel ne le dit point.

Seulement, quand la foule commença à sortir de l'église, on vit deux hommes se diriger vers le choeur de deux points opposés.

Ces deux hommes s'inclinèrent ensemble devant l'autel, et entrèrent ensuite dans la sacristie.

Sur quatre, deux seulement avaient entendu l'appel mystérieux, et les deux autres manquaient au rendez-vous.

L'église se vida peu à peu; puis les portes se fermèrent.

Alors, l'homme gris, car on a deviné que c'était lui, reprit la main de l'Irlandaise et la conduisit à la sacristie, laquelle, dès lors, ne renferma plus que cinq personnes: les deux hommes qui y étaient entrés ensemble, l'Irlandaise et son guide, et l'abbé Samuel, demeuré couvert de son surplis.

Celui-ci regarda l'homme gris et dit avec tristesse:

--Il n'y en a que deux.

--Nous retrouverons les deux autres.

Alors l'abbé Samuel s'adressa au premier des deux hommes et lui dit:

--D'où venez-vous?

--Du comté de Galles, répondit-il.

--Et vous? demanda-t-il à l'autre.

--D'Ecosse.

--De combien d'hommes disposez-vous? demanda encore le prêtre.

--De vingt mille, dit le premier.

--De trente mille, dit le second.

Le prêtre regarda l'homme gris.

Celui-ci baissa la tête et dit:

--Ce n'est point encore assez, les temps ne sont pas venus.

--Ils viendront, dit le représentant du comté de Galles, avec un accent de robuste confiance.

L'autre regarda le prêtre:

--Où est l'enfant que nous attendons? dit-il.

L'abbé Samuel posa sa main sur l'épaule de Jenny l'Irlandaise:

--Voilà sa mère, dit-il.

Cet homme pâlit.

--Puisqu'elle pleure, dit-il, c'est donc qu'il est arrivé malheur à l'enfant?

--Oui, dit le prêtre, il est aux mains de nos persécuteurs.

--Mais nous le leur arracherons, dit l'homme gris.

Les deux nouveaux venus tressaillirent sous ce regard.

--Qui donc êtes-vous? fit l'un d'eux.

--Comme vous, répondit-il, je suis chef dans la grande cause que nous servons.

--Votre nom?

--Je n'en ai pas.

Et comme, à cette étrange réponse, ils se regardaient étonnés, l'homme gris poursuivit:

--Je représente un homme qui est mort pour l'Irlande. J'ai reçu ses instructions et son dernier soupir, car j'étais au pied de son échafaud.

--Et... cet homme?

--Il s'appelait Falten, dit l'homme gris.

Les deux hommes s'inclinèrent.

Alors l'homme gris se tourna vers l'abbé Samuel et lui dit:

--Mon frère, vous avez bien fait de recommander à nos frères de prier pour ceux qui mourront, car il y aura du sang versé...

Ils tressaillirent tous et la pauvre Irlandaise leva vers le ciel ses yeux pleins de larmes.

--Ne faut-il pas arracher à nos ennemis le Moïse que l'Irlande attend? dit l'homme gris.

--Le sang des martyrs est fécond, répondit gravement le prêtre, et il régénérera le monde.

XIV

L'homme gris laissa l'Irlandaise à la garde du prêtre et des deux-chefs mystérieux, et il sortit de l'église.

Shoking, le bon et naïf Shoking, l'attendait à la porte.

C'était par Shoking que l'homme gris avait su tout ce qui s'était passé la veille.

Shoking était Anglais et non Irlandais; Shoking n'était pas catholique.

Plein de respect pour ce culte qui n'était pas le sien, Shoking était demeuré à la porte du temple, et il avait attendu que l'homme gris sortît.

Huit jours auparavant, la cause de l'Irlande était plus qu'indifférente au mendiant; à présent qu'il avait connu Jenny, l'abbé Samuel, cherché l'enfant, qu'il s'était dévoué à ce personnage mystérieux qui cachait avec tant de soin son nom sous la dénomination bizarre de l'homme gris, Shoking était prêt à verser pour l'Irlande la dernière goutte de son sang.

L'homme gris alla droit à lui.

--As-tu suivi mes instructions? dit-il.

--Oui, Seigneurie.

Shoking, reconnaissant la supériorité de l'homme gris, avait absolument voulu consacrer cette supériorité par un titre.

--Eh bien?

--Bulton est arrêté. Je viens du Brook street.

--Comment cela?

--La nuit dernière, comme je vous l'ai dit, il s'est sauvé par les toits au moment où la police arrivait.

--Bon!

--Mais comme la rue était pleine de policemen, il n'a pas osé descendre et il est demeuré jusqu'au jour caché derrière un tuyau de cheminée.

--Et quand le jour est venu?...

--Il y avait toujours des policemen dans la rue. Une fenêtre s'est ouverte auprès du tuyau de cheminée.

--Ah!

--Et par cette fenêtre lui est apparue la tête d'un voleur bien connu qui sort de _Cold Bath-fields_, qu'on appelle Jak.

--Jak, dit l'_Oiseau Bleu_, n'est-ce pas?

--C'est cela même, Seigneurie.

--Eh bien?

--Jak a dit à Bulton: «Viens vite! J'ai trouvé le moyen de te faire filer.»

Bulton a quitté sa cheminée, et il est entré dans la maison par la croisée à tabatière.

Mais comme il descendait l'escalier, conduit par Jak, plusieurs portes se sont ouvertes, et les policemen cachés dans la maison se sont montrés tout à coup et, se ruant sur lui, l'ont terrassé.

--Jak l'a donc trahi?

--Oui, Seigneurie.

--Mais pourquoi?

--D'abord, Seigneurie, reprit Shoking, le _metropolitan chief of justice_ a promis une prime de cent guinées à qui le livrerait.

--Ah! le misérable!

--Et puis, il paraît que pendant une nuit, tandis que Bulton était sur les toits, le tribunal des voleurs s'est assemblé dans une cave et l'a jugé.

--En vérité!

--Jugé et condamné.

--Quel crime avait-il donc commis?