Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu
Chapter 3
La lettre de crédit ayant disparu avec son portefeuille, il se trouve sans ressources. Un de nos émissaires, qui le suit nuit et jour, lui a persuadé de s'adresser à vous; et demain, dimanche, il ira frapper à la porte de votre maison, dans Kilburn square. Il vous demandera mille livres pour un mois, vous lui en offrirez trois mille.
--Trois mille livres! exclama M. Thomas Elgin; mais, Votre Honneur, cette somme...
--Vous ne l'avez pas sur vous?
--Non, mon argent est à la Banque, et la Banque est fermée jusqu'à lundi.
--Aussi, dit l'inconnu en souriant, je vous l'apporte.
Il déboutonna sa redingote noire, tira de sa poche un portefeuille et de ce portefeuille une poignée de bank-notes qu'il étala devant M. Thomas Elgin en lui disant:
--Comptez.
L'usurier prit l'argent et le mit, à son tour, dans sa poche.
--C'est là tout ce que j'avais à vous dire pour le moment, dit l'inconnu, M. Elgin.
--Je suis votre serviteur très-humble, Votre Honneur, dit l'usurier, qui reconduisit son visiteur avec une politesse servile.
--Hé! hé! se dit M. Thomas Elgin, jamais je n'aurai eu cinq mille livres chez moi, dans Kilburn square; il faudra, ce soir, prendre quelques petites précautions. Et il sauta dans un cab et se rendit chez lui, où il arriva vers dix heures.
La description que Bulton avait faite à Suzannah, de la pièce où M. Thomas Elgin avait sa caisse, était parfaitement exacte.
La porte avait un petit guichet, par lequel M. Elgin voyait, avant d'ouvrir, à qui il avait affaire.
L'usurier, qui était toujours seul dans la semaine, vivait chez lui le dimanche, et gardait tout le jour sa femme de ménage, qui introduisait les visiteurs.
Il rentra donc chez lui, s'enferma dans son bureau, ouvrit sa caisse et y mit les deux mille livres, qu'il avait prises à la Banque, et les trois mille que lui avait apportées l'homme vêtu de noir.
--Il faut tout prévoir, se dit-il alors.
Le canon de pistolet posé sur un affût, dont avait parlé Bulton, existait réellement.
Le mécanisme était d'une simplicité formidable.
L'affût était un morceau de bois enfoncé dans une large rondelle de plomb.
Le pistolet, qui était à deux coups, était posé sur ce morceau de bois, en face de la porte, et une ficelle attachée à la détente, passait dans un anneau enfoncé dans le mur et venait se rattacher à la porte, au-dessous du guichet.
La porte, en s'ouvrant, pesait sur la ficelle, la tendait et faisait partir le pistolet, qui tuait le voleur.
Bulton avait parfaitement étudié et compris ce mécanisme, qu'il avait observé en s'introduisant un jour dans le jardin de la maison, sous l'habit d'un des jardiniers du square, et en regardant dans la pièce par la fenêtre, qui était garnie d'énormes barreaux de fer.
Le bandit avait même songé un moment à tourner la difficulté en sciant l'un des barreaux, mais il avait calculé que ce travail dans lequel il pouvait être surpris, ne durerait pas moins de sept ou huit heures, et l'idée de se servir des petites mains de Ralph pour couper la corde, lui avait paru meilleure.
Seulement, Bulton croyait tout savoir, et ne savait pas tout.
M. Thomas Elgin avait un luxe de précaution pour les grandes circonstances.
Quand il n'avait dans sa caisse que mille ou quinze cents livres, le pistolet suffisait.
Dans les grandes occasions, il employait le canon.
Ce canon était une espèce de tromblon évasé qu'il fixait sur sa caisse, chargé à mitraille, la gueule inclinée de haut en bas vers la porte et qu'une deuxième ficelle placée différemment mettait en contact avec elle.
Cinq mille livres sterling, c'est-à-dire cent vingt-cinq mille francs ne sont point une bagatelle.
Quand il eut donc refermé sa caisse, M. Thomas Elgin, l'usurier, disposa son tromblon, le pointa, fit passer la ficelle dans l'anneau du mur et la rattacha, non à la serrure, mais à un verrou qui se trouvait tout en haut de la porte, à droite du guichet.
En atteignant celui-ci, en regardant de haut en bas, on pouvait apercevoir la corde du pistolet, mais il était impossible de voir celle du tromblon.
Cela fait, M. Thomas Elgin ne songea point, comme on le pense, à sortir par la porte.
Il écarta un peu son lit, car c'était dans cette pièce qu'il couchait, pressa une feuille du parquet et cette feuille s'ouvrit et laissa voir un petit escalier qui descendait dans le sous-sol.
Cette issue secrète était si habilement ménagée que Bulton ne l'avait point devinée, et qu'il se creusait encore la tête, le matin même, pour savoir comment M. Thomas Elgin sortait de sa chambre, une fois le pistolet placé sur son affût. M. Thomas Elgin sortit donc de chez lui par le sous-sol, ferma la grille du jardin comme à l'ordinaire, et s'en alla au chemin de fer, ne se doutant pas que le cab qui traversait la station au moment où il rentrait, renfermait des gens qui s'apprêtaient à le dévaliser.
VIII
M. Thomas Elgin s'approcha donc du guichet et demanda son billet.
En même temps, un autre train qui venait de Londres entra en gare, et comme l'usurier s'apprêtait à descendre, il aperçut un homme qui montait l'escalier et qui le salua.
Cet homme n'était autre que notre ancienne connaissance, le recors du commerce surnommé _l'homme sensible_, et appelé de son vrai nom John Clavery.
Après lui avoir rendu son salut, M. Thomas Elgin allait passer outre, mais John Clavery l'aborda et lui dit:
--J'allais précisément chez vous.
--Chez moi?
--Oui, et vous ne serez pas fâché de ma visite.
M. Thomas Elgin remonta l'escalier et revint, suivi de l'homme sensible, dans la salle d'attente, en disant:
--De quoi s'agit-il?
--Je vous apporte de l'argent, et, ce n'est pas pour dire, mais vous avez une fière chance.
--Vous m'apportez de l'argent?
--Oui.
--De qui donc?
--Du prêtre irlandais.
M. Thomas Elgin ne put se défendre de pâlir.
--Comment, dit-il, le prêtre irlandais a payé?
--Oui.
--Quand?
--Il y a deux jours.
--C'est impossible! s'écria l'usurier que cette nouvelle était loin de combler de joie.
--C'est pourtant la vérité pure.
--Ainsi, il est sorti de White-cross?
--Avant-hier matin.
--Ah! dit M. Thomas Elgin, qui contint de son mieux l'émotion qu'il éprouva.
--Voilà vos deux cents livres, ajouta John Clavery, en tirant de la poche de sa redingote usée un portefeuille plus usé encore.
Et il en tira huit bank-notes qu'il tendit à M. Thomas Elgin.
Celui-ci était si bouleversé qu'il s'appuya au mur de la salle d'attente, et laissa partir le train.
L'homme sensible ne put s'empêcher de murmurer:
--Par exemple, voici la première fois que M. Thomas Elgin fait une semblable grimace en recevant de l'argent. C'est à n'y rien comprendre.
Mais l'usurier ne songea nullement à donner des explications à M. John Clavery et, ayant en poche l'argent, il se contenta de lui dire:
--Merci bien, monsieur Clavery, merci mille fois, et au revoir!
Et il s'éloigna brusquement.
--Drôle d'homme, murmura John Clavery, qui le vit reprendre le chemin de Kilburn square, drôle d'homme en vérité!
En effet, M. Thomas Elgin, qui avait une grande demi-heure devant lui avant de pouvoir prendre le train suivant pour s'en retourner à Londres, fit cette réflexion qu'un homme prudent qui a l'intention de passer sa soirée joviablement, dans un établissement comme Argill-rooms ou l'Alhambra, d'offrir des verres de sherry-cotler aux dames et de tenir conversation avec elles, ne saurait avoir sur lui que deux ou trois guinées et et une poignée de shillings.
Mais deux cents livres!... pour être volé!... Allons donc!
M. Thomas Elgin faisait ce raisonnement plein de sagesse, et marchait d'un pas rapide en se disant:
--Que diable vont-ils dire, les autres, quand je leur apprendrai que l'abbé Samuel a payé? C'est bien extraordinaire, en vérité, bien extraordinaire!
Et il allongeait toujours le pas, et bientôt il entra dans Kilburn square.
Mais tout à coup il s'arrêta net et comme s'il eût reçu quelque choc violent sur la tête.
A travers le brouillard, les petits yeux de M. Thomas Elgin avaient fort nettement distingué une voiture devant sa porte.
--Oh! oh! dit-il, qu'est-ce que cela? Qui peut me venir voir à cette heure?
Et après s'être arrêté, il se mit à courir.
Le cabman dormait sur son siége.
La grille du jardin était fermée, on ne voyait pas de lumière.
-M. Thomas Elgin crut que le cabman s'était arrêté là par hasard, et ses terreurs s'évanouirent.
Il tira de sa poche une clef et pénétra dans le jardin.
* * * * *
Pendant ce temps, Bulton, Suzannah et l'enfant étaient dans la maison.
Nous les avons vus traverser le parloir, longer le corridor qui menait à la chambre de M. Thomas Elgin, et s'arrêter devant le guichet.
Alors Bulton dit au petit Irlandais:
--Si tu veux revoir ta mère, il faut faire ce que je vais te dire.
--Oui, dit l'enfant avec soumission.
Bulton le prit dans ses bras et l'éleva jusqu'au guichet:
--Essaye de passer ta main là, dit-il.
Non-seulement la main, mais encore le bras, passèrent.
--Retire ta main, dit alors Bulton.
L'enfant obéit encore.
Il ne savait pas ce qu'on attendait de lui, mais ne lui avait-on pas promis qu'il allait revoir sa mère?
Bulton avait, avec sa trousse de clefs, une paire de petits ciseaux repassés avec soin et qui devaient couper comme un rasoir.
--Prends cela, dit-il encore. Bien. Maintenant repasse ta main et cherche au long de la porte si tu ne trouve pas une corde.
L'enfant exécuta cette manoeuvre et dit tout à coup:
--Oui... j'ai une corde sous la main.
--Alors, dit Bulton, coupe-là.
Ralph obéit. Un petit bruit presque imperceptible, arriva aux oreilles de Bulton: c'était la corde coupée qui tombait à terre.
Alors il laissa l'enfant retirer son bras, puis il le mit à terre, et il dit à Suzannah:
--A présent nous n'avons plus peur du pistolet.
Et il chercha dans son trousseau de clefs celle qui devait ouvrir la porte.
--Et maman est là derrière? demanda l'enfant.
--Oui, certes, répondit Bulton.
La clef tourna dans la serrure, la porte s'ouvrit et Bulton la poussa.
Mais soudain une détonation épouvantable se fit entendre. C'était le tromblon qui venait de partir.
Deux cris de douleur retentirent, l'un poussé par l'enfant, qui tomba baigné dans son sang; l'autre par Suzannah, atteinte également à la tête et à la poitrine.
Par une sorte de miracle, Bulton n'avait pas été frappé.
En ce moment une clef tournait dans la serrure de la porte d'entrée.
C'était M. Thomas Elgin, qui accourait en jetant des cris, lui aussi.
Bulton ne s'occupait pas du petit Irlandais, qui se tordait dans une mare de sang. Il se pencha sur Suzannah et l'appela.
Suzannah ne lui répondit point.
--Au voleur! au voleur! criait au dehors la voix de Thomas Elgin.
Bulton prit Suzannah dans ses bras, la chargea sur son épaule et s'élança dans le corridor.
En route, il rencontra M. Thomas Elgin qui criait de plus belle et voulait lui barrer le passage.
--Place! place! dit-il.
--Ah! misérable! ah! bandit! exclama l'usurier qui le prit à la gorge et engagea avec lui une lutte dans l'obscurité.
--Place! répéta Bulton.
Et M. Thomas Elgin s'affaissa en poussant un gémissement sourd.
Le bandit l'avait frappé d'un coup de couteau dans le bas-ventre et il s'enfuyait, emportant sur ses épaules Suzannah évanouie, et laissant aux mains de ceux que la détonation du tromblon allait attirer le petit Irlandais, qu'une balle avait frappé à l'épaule gauche.
IX
La détonation avait éveillé le cabman qui était à la porte de la maison de M. Thomas Elgin.
Il ne s'écoula pas cinq minutes entre cette détonation et la sortie de Bulton, qui portait Suzannah dans ses bras.
Ce qui fit que le cabman, qui, n'avait pas vu M. Thomas Elgin rentrer chez lui, n'était pas encore revenu de sa surprise, lorsque Bulton reparut.
Il ne fit qu'un bon à travers le jardin, ouvrit la portière du cab et y jeta Suzannah, criant au cocher:
--Mari jaloux, homme blessé... file, file! il y a deux couronnes pour toi, si tu marches bien.
Le cabman ne demanda pas d'autre explication, il fit siffler son fouet et le cab partit.
Le flegme britannique n'est pas une exagération française.
L'effroyable détonation avait éveillé tout ce quartier paisible de petits rentiers et d'honnêtes commerçants de la cité, qui observaient, dès le samedi soir, le pieux isolement du dimanche.
Les fenêtres s'ouvrirent lentement, les portes plus lentement encore, deux ou trois policemen finirent par arriver; mais le cab qui emportait Bulton et Suzannah avait disparu depuis longtemps dans le brouillard.
Alléché par la promesse des deux couronnes, le cabman marchait un train d'enfer.
Bulton, au désespoir, appelait Suzannah et la couvrait de caresses.
Suzannah était évanouie, et Bulton épouvanté la crut morte.
--O malheur! malheur! murmurait-il. J'ai causé la mort du seul être que j'aimais en ce monde.
Le cab descendit vers Kinsington garden, gagna Hyde park, entra dans Oxford, tout cela en moins d'une demi-heure.
En homme intelligent, le cabman avait fait plusieurs tours dans les rues transversales, sûr de faire perdre sa trace, si par hasard il était poursuivi.
Quand il fut dans Oxford street, il se retourna et frappa au carreau.
Bulton baissa la glace.
--Où allons-nous? demanda le cabman.
--Dans Holborne, au coin du Brook street, répondit Bulton.
Le cab continua sa course rapide, et bientôt il arriva à l'endroit désigné.
Alors Bulton mit pied à terre, paya le cabman, reprit Suzannah dans ses bras, et l'emporta.
Le Brook street est désert entre neuf et dix heures du soir.
Les voleurs, y habitant, se sont répandus dans Londres pour aller chercher leur besogne ordinaire, et il n'y a guère, çà et là, au seuil des portes et des tavernes que des femmes et des enfants.
Cependant, comme il allait s'engouffrer dans l'allée noire de cette maison qu'il habitait avec Suzannah, Bulton, qui pleurait en portant son cher fardeau, sentit une main s'appuyer sur son épaule.
En même temps une voix d'homme lui dit:
--Qu'est-ce qui arrive donc à Suzannah? Est-ce qu'elle a bu trop de gin?
Le Brook street est une rue noire, la robe de Suzannah était de couleur brune et celui qui parlait n'avait pas vu le sang qui la couvrait.
Bulton reconnut cette voix, et il ne se retourna point.
--Craven, dit-il, viens avec moi, il est arrivé un grand malheur, mon Dieu!
--Quoi donc! fit Craven, ce même homme que Suzannah avait abordé la veille, dans Holborne en lui demandant s'il avait vu Bulton.
--Je crois qu'ils me l'ont tuée!
--Qui? Suzannah?
--Oui...
Et la voix de Bulton était pleine de sanglots.
Il monta précipitamment l'escalier, entra dans la chambre, dont il enfonça la porte d'un coup de pied et déposa Suzannah sur le lit.
En même temps, Craven tirait des allumettes de sa poche et se procurait de la lumière.
--J'ai été domestique chez un chirurgien, disait-il, je m'y connais...
Et tandis que Bulton s'arrachait les cheveux et appelait, en versant des larmes, la jeune femme, qui ne lui répondait pas, Craven la déshabillait et examinait sa blessure.
Suzannah avait été, frappée en deux endroits par les projectiles du tromblon, au-dessous du sein droit et au cou.
Cette dernière blessure, qui n'avait rien de dangereux, était celle qui saignait en abondance et avait déterminé l'évanouissement.
--Morte! elle est morte! disait Bulton en se tordant les mains.
--Elle est évanouie, répondit Craven qui se mit à ausculter les deux blessures avec une certaine expérience.
Elle n'est pas même blessée grièvement: vois, la balle a glissée sur une côte, ici; là, elle n'a fait que déchirer les chairs.
Alors ces deux hommes grossiers, voleurs et assassins à leurs heures, se mirent à déchirer leur propre linge pour panser Suzannah, et arrêter son sang qui coulait toujours.
Puis Craven descendit et se procura du vinaigre dans le public-house voisin, remonta et se mit à en frotter les tempes et les narines de Suzannah.
La jeune femme poussa un soupir, puis deux, et Bulton jeta un cri de joie.
Enfin elle rouvrit les yeux, aperçut Bulton et un sourire vint sur ses lèvres.
--Suzannah! ma bien-aimée! s'écria Bulton en se précipitant sur elle et la couvrant du baisers.
--Ah! tu es vivant, dit-elle.
Bulton pleurait.
--Je crois que je vais mourir, dit encore Suzannah.
--Non, non, fit Craven avec conviction. Ce n'est rien... ne t'effraye pas, ma petite Suzannah.
Tout à coup un souvenir traversa le cerveau de l'Irlandaise:
--Mon Dieu! dit-elle, et l'enfant?
--Mort, dit Bulton, mort ou blessé... je ne sais pas au juste, car je ne me suis occupé que de toi.
--Ah! malheureux! dit Suzannah, s'il est mort, son sang retombera sur ta tête.
Et elle se mit à fondre en larmes.
--J'aimerais mieux qu'il soit mort, dit Bulton d'un air sombre.
--Pourquoi? fit Craven qui ignorait ce qui s'était passé.
--Parce qu'il nous dénoncera, dit le bandit.
--Bulton, Bulton, dit Suzannah, vous avez beau dire, toi et Craven, je crois que je vais mourir... Laisse-moi... dis-moi adieu... et fuis... car on nous recherchera.
--Fuir! t'abandonner! s'écria le bandit, tu es folle, ma Suzannah!
--Avant de mourir, dit-elle encore, je voudrais voir mon frère.
--Ton frère?
--Oui, dit-elle, j'ai un frère... un pauvre diable qui est resté honnête et qui gagne péniblement sa vie. Ne me refuse pas, Bulton, je voudrais lui dire adieu.
--Mais où est-il ton frère?
--Il demeure dans Dudley street. Il est cordonnier de son état.
--Comment s'appelle-t-il? demanda Craven.
--John Colden.
--Et il est cordonnier?
--Oui.
--Au numéro 37 de Dudley street? dit Craven.
--Oui, c'est cela, dit Suzannah.
--Je le connais, dit Craven.
--Eh bien! va le chercher, dit Bulton qui continuait à s'abandonner au plus profond désespoir.
Et tandis que Craven s'en allait, Suzannah murmurait:
--Ah! Bulton, mon bien-aimé, pourquoi n'avons-nous pas rendu le pauvre petit à sa mère?
--La fatalité est contre nous! répondit Bulton d'un air sombre.
Et il s'agenouilla au chevet de Suzannah et tomba dans un silence farouche.
X
Craven s'en alla dans Dudley street.
Cette rue où se sont accomplis les premiers événements de ce récit, est la plus aristocratique, sans contredit, du misérable quartier Irlandais.
Craven s'en alla tout droit au numéro 37.
Chaque maison a un sous-sol, et la plupart du temps ce sous-sol est ouvert sur la rue.
On y descend par quatre ou cinq marches qui viennent aboutir au trottoir.
C'est dans ces sortes de caves que travaillent les cordonniers.
A dix heures du soir, leur journée n'est point finie, et Craven se croyait sûr de trouver John Colden dans l'atelier où il était ouvrier.
Il entra et jeta un coup d'oeil dans la cave.
Le maître cordonnier, qui était assis tout au fond, regarda Craven de travers et lui dit:
--Que veux-tu? cherches-tu quelqu'un?
--Je cherche John Colden.
--Il n'est plus ici, répondit doucement cet homme qui était Anglais et qui, bien que donnant du travail aux Irlandais, avait pour eux un profond mépris.
--Où est-il donc maintenant? demanda Craven.
--Est-ce ton ami?
--Non, mais j'ai une commission pour lui.
Les ouvriers, en entendant prononcer le nom de John Colden, s'étaient mis à parler bas entre eux, d'un air de mystère.
Le maître ouvrier se leva, vint à Craven et lui dit:
--Je ne te connais pas, mais je vois que tu es Anglais.
--Né dans le Borough, dit Craven.
--Les Anglais se doivent aide et protection, continua le maître ouvrier; par conséquent, je te dois donner un bon conseil.
Et il poussa Craven hors de la cave, lui fit remonter les marches et se trouva sur le trottoir avec lui.
--Mon garçon, reprit-il alors, si tu n'es pas ami avec John Colden, tu feras bien de ne pas le fréquenter.
--Pourquoi donc ça?
--Parce qu'il a mal tourné.
--Plaît-il?
--Il est dans les fenians maintenant, comme tous ces misérables Irlandais qui ont juré la perte et la ruine de la trop libre Angleterre.
--Ah! il est fenian?
--Je le crois.
--Cela m'est bien égal, dit Craven. J'ai une commission pour lui; quand je l'aurai faite, je lui tournerai le dos, et si les policemen ont besoin de moi pour l'arrêter, je leur donnerai volontiers un coup de main.
--Voilà qui est parler en bon Anglais, aussi vrai que je m'appelle Colcrane, dit le maître cordonnier.
--Mais cela n'empêche pas que j'aurai absolument besoin de le voir.
Colcrane repondit:
--Quand j'ai vu qu'il était dans le fenianisme, je l'ai chassé de l'atelier. Je veux bien faire travailler les Irlandais, parce qu'ils sont bons ouvriers et qu'on les paye moins que les autres, mais à la condition qu'ils ne conspireront pas contre la libre Angleterre.
--En sorte que vous ne savez pas dans quel atelier il travaille maintenant?
--Il ne travaille plus.
--Ni où je pourrais le rencontrer?
--Je crois bien qu'il va dans le public-house d'en face.
--Ah!
--Tous les soirs entre dix et onze heures, et qu'il y a des rendez-vous avec un tas de misérables comme lui: que l'Angleterre les confonde!
--Merci, dit Craven.
Il donna une poignée de main au maître ouvrier, et se dirigea vers le public-house, se disant:
--Je ne suis pas si bon Anglais que maître Colcrane, moi, et je ne suis pas du tout faché qu'il y ait des fenians, attendu que depuis qu'on s'occupe d'eux, la police s'occupe beaucoup moins des voleurs et que nous vivons tranquilles.
Il entra dans le public-house.
Il y avait peu de monde et du premier coup d'oeil, Craven constata que John Colden ne s'y trouvait pas.
Cependant il demanda un verre de gin et de bitter mélangé, et il s'apprêtait à demander à Marie-Ann, la jolie fille du public-house, si elle ne connaissait pas l'Irlandais, lorsqu'un homme tout de noir vêtu, qui buvait seul dans le box des gentlemen, frappa son attention.
--Hé! par saint Georges! murmura-t-il, je crois que je connais ça.
Et il passa dans le box des gentlemen.
L'homme vêtu de noir, cravaté de blanc, grave et digne comme un solicitor, buvait à petites gorgées un verre de gin.
--Ma parole! dit Craven, c'est bien lui. Il a un habit neuf... et des bottes... et une chemise... et des bords à son chapeau... Tu as douc fait fortune, camarade?
Et il lui frappa sur l'épaule.
L'homme se retourna et fit la grimace.
--C'est pourtant bien à mossieu Shoking que j'ai l'honneur de parler? dit Craven.
--Oui, dit Shoking, car c'était lui.
Et il parut visiblement contrarié de la reconnaissance.
--L'ami du Hak-Horse?
--Certainement, certainement, dit Shoking embarrassé.
--Nous sommes donc riche, que nous passons maintenant dans le box des gentlemen?
Shoking jeta sur ses beaux habits un coup d'oeil orgueilleux.
--Heu! heu! fit-il nonchalamment, on est à son aise, pour le moins.
--Ce qui ne paraît pas te rendre plus gai, mon camarade, dit encore Craven; car tu as les yeux rouges et la mine d'un homme qu'on va pendre.
Ces mots réveillèrent sans doute dans l'âme de Shoking des douleurs qu'il était en train de calmer, car il poussa un profond soupir.
--Nous avons donc des peines de coeur? dit Craven.
Shoking ne répondit pas.
Seulement il jeta un regard anxieux sur la pendule qui était accrochée au mur, dans le fond du public-house.
--Tu attends quelqu'un?
--Oui.
--Moi de même, dit Craven, j'attends un certain John Colden.
--Plaît-il? fit Shoking.
--John Colden, répéta Craven.
--C'est lui que j'attends, moi aussi, dit Shoking.
Craven n'eut pas le temps de le questionner, car la porte du box s'ouvrit et John Colden entra.
Ce John Colden n'était autre que l'Irlandais en guenilles qui s'était attaché au service de l'homme gris, aussitôt que celui-ci eut fait le signe mystérieux.
D'abord cet homme ne fit pas attention à Craven.
Il aborda vivement Shoking.
--Eh bien? dit celui-ci.
--Nous sommes sur la trace.
--Ah! dit Shoking dont le visage s'éclaira.
--L'enfant, poursuivit John Colden, a été aperçu dans _Gloucester place_, assis sous une porte et pleurant.
--Ah! fit Shoking.
--Une femme l'a pris par la main et l'a emmené.
Craven intervint en ce moment:
--Vous cherchez un enfant? dit-il.
John Colden reconnut Craven.
--Tiens, dit-il, c'est toi?