Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu
Chapter 2
Suzannah pressa Bulton dans ses bras.
--Tu ferais cela? dit-elle.
--Oui.
Elle soupira.
--Mais, hélas! fit-elle, nous n'aurons jamais mille livres.
--Qui sait?
Et, comme elle attendait qu'il s'expliquât:
--Cet enfant, poursuivit-il, pourrait nous rendre un grand service.
--Oh! Bulton! Bulton! mon bien-aimé, dit Suzannah d'un ton de reproche, pourquoi veux-tu faire de ce malheureux enfant un voleur? N'as-tu pas vu comme il était beau... comme il ressemblait à un petit ange?... ne frissonnes-tu donc pas en pensant que nous pourrions envoyer au moulin cette innocente créature?
Le bandit eut un rire moqueur:
--Tu es vraiment émouvante, ma chère; quand tu parles ainsi. Cependant, je ne veux pas te faire de peine, ma Suzannah, et je te promets que je ne m'opposerai pas à ce que tu le ramènes à sa mère, mais quand il nous aura rendu le service dont j'ai besoin.
--Quel est donc ce service? demanda Suzannah.
--Écoute-moi bien.
Et Bulton baissa la voix plus encore.
--Je nourris une affaire depuis longtemps, dit-il, une affaire superbe.
--Ah!
--Je n'en ai parlé à aucun des camarades, car il faudrait partager, et ce n'est pas mille livres, c'est deux mille, peut-être trois ou quatre que nous aurions.
--Quatre mille livres! murmura Suzannah. Et à qui donc veux-tu voler ça?
--A un homme qui a volé tout le monde, les pauvres et les riches, dont le nom est exécré dans Londres, et qui, lorsqu'il passe dans une rue, est poursuivi par les malédictions du peuple.
--Quel est donc cet homme?
--On l'appelle Thomas Elgin.
--L'usurier?
--Justement.
--Et c'est cet homme que tu veux voler toi?
--Mon plan est fait. J'ai l'empreinte de toutes les serrures, depuis celle de la grille de son petit jardin sur le square jusqu'à celle de son bureau où est sa caisse. Ayant les empreintes, j'ai fabriqué les clefs.
--Mais où demeure-t-il, ce Thomas Elgin?
--Dans Kilburne square, tout auprès de la station de Western-Railway, il vit seul et n'a même pas de servante. Il prend ses repas dans un boarding de la Cité et ne rentre chez lui que le soir assez tard.
--Mais, dit Suzannah, il n'a probablement jamais d'argent chez lui.
--Dans la semaine, jamais. Il a tout son argent à la Banque. Mais Thomas Elgin n'est pas homme à perdre un jour par semaine, et il estime qu'on doit travailler le dimanche aussi bien que les autres jours.
--Ah! fit Suzannah.
--Il y a des gens qui ont besoin d'argent le dimanche tout aussi bien que dans la semaine, et c'est même ce jour-là qu'il fait les meilleures affaires.
Donc, continua Bulton, le samedi, Thomas Elgin passe à la Banque et y prend quelquefois mille, quelquefois deux et même quatre mille, livres en or et en banknotes, et il les emporte chez lui.
--Ah! fit Suzannah.
--Il a une caisse chez lui, une caisse qui est un chef-d'oeuvre et que personne que moi ne saurait forcer. Mais j'ai trouvé le secret, moi.
--Comment?
--Avant d'être voleur, j'ai tenu une boutique, poursuivit Bulton. Nous ne nous connaissions pas alors, ma Suzannah, et j'avais une femme légitime. C'est Thomas Elgin qui m'a ruiné, et ma femme en est morte de chagrin.
--Continue, dit Suzannah avec émotion.
--Thomas Elgin m'a prêté, à trois cents pour cent, douze livres pour lesquelles il m'a envoyé à White-cross, et c'est un dimanche qu'il m'a remis cette somme.
La caisse de l'usurier est dans une petite salle qui n'a qu'une porte.
Dans le milieu de cette porte est percé un judas qui a deux pouces carrés de largeur.
Quand un homme à qui Thomas Elgin a affaire se présente, il regarde par ce guichet avant d'ouvrir.
Si j'avais pu passer la main, il y a longtemps que j'aurais dévalisé l'usurier.
--Tu n'as donc pas l'empreinte de la serrure.
--Si, mais si j'essayais d'ouvrir cette porte, je serais mort.
--Comment cela?
--C'est un homme ingénieux que M. Thomas Elgin, poursuivit Bulton.
--Qu'a-t-il donc imaginé?
--Il y a derrière la porte un pistolet disposé de telle manière que la porte, en s'ouvrant, le ferait partir et qu'il tuerait celui qui voudrait entrer.
--Mais enfin, dit Suzannah, quand M. Thomas Elgin entre chez lui et qu'il ouvre cette porte, comment fait-il pour empêcher le pistolet de partir.
--Voilà, dit Bulton, la seule chose que je n'aie pu trouver. Je me suis bien cassé la tête, mais je n'ai pu y parvenir.
--Alors, le vol est impossible.
--Oui et non.
--Comment cela?
--Suppose un moment que le guichet est assez large pour que j'y puisse passer le bras.
--Bon.
--Je promène ma main le long de la porte, en dedans, jusqu'à ce que j'aie trouvé une corde.
--Qu'est-ce que cette corde?
--Celle qui, tirée violemment par une poulie, si la porte s'ouvrait, et attachée à la détente du pistolet qui est placé sur un affût, le ferait partir.
--Après? dit Suzannah.
--La corde est lâche, comme tu le penses bien il faut que la porte s'ouvre à moitié pour qu'elle se tende et pèse sur la détente, sans cela la balle, chassée trop vite, rencontrerait la porte et non le le corps du voleur.
--Je comprends.
--Ma main rencontre donc la corde et comme elle est munie d'une paire de ciseaux, elle la coupe.
--Ah! j'y suis.
--Mais, dit Bulton, j'ai la main trop grosse, et toi aussi; et il n'y a qu'une main d'enfant, celle du petit, par exemple, qui puisse...
--Écoute, dit Suzannah, si tu me jures que, ce vol accompli, nous rendrons l'enfant à sa mère, je ne m'opposerai pas à ton projet.
--Je te le promets.
--Mais, dit encore Suzannah, probablement en rentrant chez lui avec de l'argent, le samedi soir, M. Thomas Elgin ne sort plus.
--Au contraire. Quand il a refermé sa caisse, disposé son pistolet et pris toutes ses précautions, il s'en retourne passer sa soirée à Londres, tantôt dans les galeries de l'Alhambra, dans Leicester square, tantôt à Argyll-Rooms, ou bien encore au théâtre du Lycéum. C'est donc entre neuf et dix heures du soir qu'il faudrait faire le coup, car c'est demain samedi.
--Mais que ferons-nous de l'enfant, d'ici-là?
--Je me charge de le faire patienter, dit Bulton.
--Tu le battras? demanda Suzannah d'une voix tremblante.
--Pas du tout.
--Tu me le promets?
--Je te le jure.
--Mais comment feras-tu?
--Tu le verras...
Et le bandit et la femme perdue s'endormirent à leur tour.
V
Un de ces pâles rayons de jour, qui se dégageait péniblement du brouillard, pénétrait dans la chambre de Suzannah l'Irlandaise, lorsqu'elle s'éveilla.
Bulton était déjà levé.
L'enfant dormait encore, brisé qu'il était par la fatigue de la veille.
Bulton était assis auprès de la fenêtre et paraissait fort occupé.
Son occupation consistait à limer et à polir un trousseau de clefs, dont chacune portait une petite ficelle de couleur différente, étiquettes mystérieuses, intelligibles pour lui seul.
Malgré le grincement de la lime, Ralph était immobile sur son lit improvisé.
--Pauvre petit! dit Suzannah en le regardant.
Et elle avisa ses chaussures, couvertes de cette boue noire qui est particulière à Londres.
--Comme il a dû marcher! dit-elle.
Bulton se mit à rire.
--Tu serais une bien bonne mère de famille, ma chère, dit-il.
--Et toi, répondit Suzannah, qui vint entourer de ses bras blancs le cou musculeux du bandit, tu es meilleur que tu n'en as l'air. Je parie que tu prendrais cet enfant en affection.
--La preuve en est, répondit Bulton, que je voudrais le garder.
--Oh! non, répondit Suzannah, il ne faut pas faire cela... D'ailleurs, tu me l'a promis, n'est-ce pas?
--Je te le promets encore, mais quand il aura coupé la corde.
--Soit, dit Suzannah. Cependant j'ai envie de faire une chose.
--Laquelle?
--De m'en aller errer, toute seule, aux environs de Saint-Gilles.
--Pourquoi faire?
--Et de m'enquérir adroitement si on n'a pas perdu un enfant... si on ne connaît pas quelque pauvre mère en pleurs... si...
--Il sera toujours temps de faire cela demain.
--Pourquoi pas aujourd'hui?
--Je te le répète, parce que nous avons besoin de l'enfant ce soir. Ensuite, suppose qu'en ton absence il s'éveille...
--Bon!
--Ne te voyant plus, il se mettra à pleurer et voudra s'en aller. Tu sais que je ne suis pas patient.
--Non, certes, répondit Suzannah, et tu le battras. Oui, tu as raison, il vaut mieux que je reste, mais comment le faire patienter jusqu'à demain?
--Quand il s'éveillera, il aura faim.
--Soit.
--Il aura soif...
--Eh bien?
--Tu sais bien que lorsque, nous autres voleurs, nous voulons griser et endormir les gens, c'est très-facile: deux gouttes de gin mélangé de bitter dans un pot de bière brune, et le tour est fait.
--Tais-toi, dit Suzannah.
Et elle jeta un regard rapide sur Ralph, qui venait de s'agiter légèrement.
En effet peu après, l'enfant ouvrit les yeux et prononça un mot: «Maman.»
Suzannah s'approcha de lui et le prit dans ses bras.
--Ta mère, mon enfant, dit-elle, je t'ai promis que nous la chercherions.
--Tout de suite, n'est-ce pas? dit-il.
Il se leva et, ayant aperçu Bulton, il éprouva un nouveau mouvement d'effroi.
Mais le bandit lui sourit, adoucit sa voix et son regard et lui dit:
--N'aie donc pas peur de moi, mon chérubin, je suis le mari de madame et je ne veux pas te faire du mal.
--Cela est bien vrai, fit Suzannah qui embrassa le petit Irlandais.
Celui-ci était déjà prêt à partir, mais il aperçut sur la table les restes du souper de Suzannah, et son regard trahit le vide de son estomac.
--Tu as faim, n'est-ce pas? dit-elle.
L'enfant ne répondit rien, mais il rougit.
Il mourait de faim en effet.
--C'est loin d'ici l'église Saint-Gilles, poursuivit Suzannah et il te faudra beaucoup marcher encore. Par conséquent il faut que tu aies de la force. Allons, mange, mange, mon mignon, nous allons déjeûner.
--Je vais aller chercher du jambon et de la bière, dit Bulton, qui se leva à son tour et sortit.
Son départ fit sur Ralph un effet tout semblable à celui qui se produirait pour une personne oppressée, si une fenêtre venait à s'ouvrir et laissait pénétrer une bouffée de grand air.
Il lui sembla qu'il était plus en sûreté, et que Suzannah lui parlait avec plus de douceur.
Alors celle-ci se mit, pour tromper son impatience, à lui faire mille questions sur sa mère, sur l'endroit où il l'avait laissée et sur ce qui lui était arrivé.
Ralph se souvenait exactement des différentes circonstances de son arrivée à Londres, de son entrée chez mistress Fanoche.
Il parla des petites filles qui lui avaient prédit qu'il serait battu; et comme il en était au milieu de son récit, Bulton revint avec des provisions et un pot de bière.
L'enfant voulut s'arrêter encore, mais Suzannah lui dit:
--Puisque monsieur est mon mari, pourquoi ne parles-tu pas devant lui?
Ralph s'enhardit; et il répéta devant le bandit ce qu'il avait dit déjà.
Un fait se dégagea, pour ce dernier et pour Suzannah, des paroles de l'enfant, c'est qu'il n'avait que des souvenirs très-vagues du quartier où on l'avait conduit et que par conséquent, on pourrait, sous prétexte de le mener à Saint-Gilles, l'entraîner dans un autre quartier de Londres sans qu'il s'en aperçut.
Les voleurs de Londres, tout comme ceux de Paris, ont un argot, une sorte de langue verte qui n'est compréhensible que d'eux seuls.
Bulton se mit à parler cette langue et il dit à Suzannah:
--Je renonce à griser l'enfant.
--Ah!
--Tu vas t'en aller avec lui, tous les squares se ressemblent, à Londres, et en place de le mener à Saint-Gilles, tu le mèneras à Kilburn square.
--Bon!
--Tu le promèneras dans tous les environs jusqu'à ce qu'il soit rompu de fatigue. Il n'aura pas à soupçonner la vérité et à mettre en doute ta bonne foi, et quand il sera bien las, tu entreras dans un public-house qui est dans le Kursalt Pince Lane, à l'angle d'Edward road, et tu m'y attendras, cela vaut mieux.
--Je préfère cela aussi, dit Suzannah.
--J'aurai les clefs toutes prêtes, je serais mis comme un gentleman, et j'arriverai eu cab: fie-t'en à moi pour le reste.
--C'est bien, dit Suzannah.
Ralph mangea avec avidité, et on lui donna à boire de la bière sans addition de gin et de bitter. Puis Suzannah prit son châle et son chapeau et lui dit:
--Maintenant, allons chercher ta mère.
Et l'enfant partit avec elle, plein de confiance et consentit à embrasser Bulton.
Le programme de ce dernier fut suivi à la lettre.
Suzannah tenait l'enfant par la main, descendit le Brok street et tourna dans le Holborne.
Un des nombreux omnibus qui vont à Regent's parck passait en ce moment.
Suzannah fit signe au cocher qui s'arrêta.
Ralph ne fit aucune difficulté de monter avec l'Irlandaise, et une demi-heure après, ils descendaient dans Albert road.
Alors Suzannah se mit à lui faire parcourir les rues environnantes, en lui disant:
--Regarde-bien, est-ce là?
--Non, disait l'enfant.
Et ils se remettaient en route.
Elle le traîna ainsi tout le jour, avec une patience qui acheva de lui gagner la confiance du pauvre enfant.
Et la nuit vint, et Ralph n'avait ni reconnu la rue de mistress Fanoche, ni retrouvé sa mère.
Il était si las que Suzannah le prit dans ses bras et le porta.
Elle le porta jusqu'à ce public-house dont avait, parlé Bulton.
Et l'enfant, docile désormais, consentit à s'asseoir et à souper avec l'Irlandaise.
La nuit était venue.
--Nous allons nous en retourner chez nous, dit Suzannah, et demain nous chercherons encore...
L'enfant était triste, mais il avait cessé de pleurer.
L'âme d'un homme était en lui.
Tout à coup la porte du public-house s'ouvrit et Bulton entra.
--Je crois bien, dit-il, que j'ai retrouvé ta mère.
L'enfant jeta un cri de joie et tendit les bras au bandit.
VI
Suzannah regarda Bulton, au cou de qui sautait l'enfant.
Bulton lui fit un signe imperceptible qui voulait dire:
--Tais-toi donc, c'est pour qu'il fasse ce que nous voudrons.
Le bandit avait arrangé une petite histoire propre à frapper l'imagination de Ralph, et il en avait pris les premiers éléments dans le récit même du pauvre enfant.
Au cri de joie poussé par le petit Irlandais, quelques personnes qui se trouvaient dans le public-house s'étaient retournées.
--Ne fais pas de bruit, lui dit Bulton, ne crie pas, et écoute-moi bien.
Il avait su trouver une voix sympathique et se faire un visage affectueux.
L'enfant qui, le matin encore, avait peur de lui, se sentit pris d'une sorte de tendresse subite pour cet homme qui lui promettait de lui rendre sa mère.
Bulton fit un nouveau signe à Suzannah, et tous trois passèrent dans le parloir du public-house, où il n'y avait personne.
Là, Bulton dit:
--Nous avons le temps... il ne faut pas nous presser... Écoute-moi bien, mon mignon.
Ralph le regardait avec anxiété.
--Ta mère est en prison, dit Bulton.
L'enfant joignit les mains et leva un regard douloureux.
Bulton continua:
--Elle est en prison, comme tu l'étais toi-même, nous as-tu dit, dans une maison particulière. Ceux qui t'ont emmené d'un côté et te battaient, ont emmené ta mère de l'autre.
L'enfant eut un geste de colère.
--Oh! dit-il, est-ce qu'ils ont osé la battre?
--Non, mais ils la battront si nous ne la délivrons pas. Heureusement je suis là, moi.
Et Bulton prit un air de matamore qui acheva de convaincre le petit Irlandais.
--Et où est-elle? demanda Suzannah à son tour.
Cette question faite avec une grande naïveté eût achevé de convaincre Ralph.
--Elle n'est pas bien loin d'ici, dans une maison où on l'a enfermée, continua Bulton.
--Allons vite la délivrer! dit l'enfant.
Bulton sourit.
--Tu n'es plus un enfant, dit-il, tu es un homme et tu comprendras pourquoi nous ne partons pas de suite.
--Ah! dit Ralph en le regardant. Eh bien! pourquoi?
--Parce qu'il faut attendre que ses gardiens soient couchés et que les rues soient désertes.
Ralph ne fit pas d'objection. Il comprenait vaguement que Bulton devait avoir raison.
Suzannah se remit à parler cette langue verte des voleurs de Londres qui ne pouvait être intelligible pour le petit Irlandais.
--As-tu donc tout préparé? dit-elle à Bulton.
--Oui. J'ai les fausses clefs. De plus je suis venu en cab et j'ai laissé le cocher à la porte.
--Pourquoi avoir pris un cab?
--Pour ne pas éveiller de soupçons d'abord.
Quand on verra une voiture à la porte, les passants ne feront nullement attention à nous, ils croiront que nous sommes des clients de Thomas Elgin. Ensuite, une fois que nous aurons l'argent, nous filerons plus vite.
--Es-tu donc bien sur qu'il ait de l'argent aujourd'hui?
--J'en suis certain.
--Comment?
--Je l'ai vu entrer à la Banque à trois heures et demie.
--Et il ne t'a pas vu, lui?
--Non. D'ailleurs, je suis bien changé depuis le temps où j'étais son client; il ne me reconnaîtrait pas.
Bulton regarda la pendule du public-house.
Elle marquait huit heures et demie.
--Nous n'avons plus qu'une demi-heure à attendre, dit-il.
--Ah! dit Suzannah.
--Comme Thomas Elgin sortait de la banque, poursuivit Bulton, je l'ai entendu qui donnait rendez-vous à une personne pour dix heures dans Leicester square. Il ira donc prendre le train de neuf heures à la station.
Quand le sifflet de la locomotive se fera entendre, nous partirons.
--Mais, dit Suzannah, quand nous aurons fait le coup, que ferons-nous de l'enfant?
--Nous le conduirons à Saint-Gilles, au work-house. Il est à peu près certain que ses parents viendront l'y réclamer.
--Et nous.
--Nous filerons dès demain matin par le South-Eastern-Railway...
--Tu es donc toujours décidé à aller en France?
--Toujours.
Suzannah sauta au cou de Bulton.
Ils causèrent ainsi quelques minutes encore; puis le bandit se leva, jeta une demi-couronne sur le comptoir pour payer la dépense et sortit le premier.
Suzannah reprit l'enfant par la main:
--Viens, dit-elle.
--Madame, demanda Ralph, bien sûr, n'est-ce pas, que nous allons revoir maman?
--Oui, mon mignon.
Le cab dont avait parlé Bulton était, en effet, à la porte du public-house.
Suzannah y monta la première, fit asseoir Ralph auprès d'elle et Bulton monta à côté du cocher.
--Où allons-nous? demanda le cabman.
--Kilburn square, je t'arrêterai à la porte, dit Bulton; mais auparavant, passe devant la station du railway.
On entendait dans le lointain le sifflet du train et Bulton n'était pas fâché de voir partir Thomas Elgin.
Sur son ordre, le cocher alla lentement, et, comme il arrivait devant la station, Bulton aperçut un homme qui se dirigeait en toute hâte vers le guichet.
Cet homme, enveloppé dans un chaud _imperméable_, marchait le nez au vent, les mains dans les poches, avec un petit air de satisfaction.
C'était M. Thomas Elgin.
Bulton vit l'usurier monter les marches de la station, s'approcher du guichet et demander un ticket.
--A présent, pensa le bandit, nous sommes tranquilles, et tout ira bien. Kilburn square, et rondement.
Le cocher anglais est l'homme discret par excellence. Il voit tout et ne regarde rien, entend tout et ne cherche pas même à comprendre.
Il serait témoin d'un assassinat que l'idée d'appeler le policeman ne lui viendrait même pas.
Celui qui conduisait Bulton ne se demanda seulement pas pourquoi on l'avait fait passer par la gare du chemin de fer, ce qui était, en partant du public-house, le chemin le plus long, et fouettant son cheval, il arriva à Kilburn square.
--Vois-tu cette maison blanche, là, à droite? dit Bulton. C'est là.
Le cab s'arrêta.
Suzannah descendit, donnant toujours la main à l'enfant.
La soirée était brumeuse, le square désert, et la lueur des réverbères ne perçait qu'imparfaitement le brouillard.
Bulton était fort proprement vêtu, et il avait l'air d'un parfait gentleman.
Il y aurait eu du monde dans le square, que nul n'aurait trouvé extraordinaire que cet homme s'arrêtât devant la grille de la maison, tirât une petite clef de sa poche et l'ouvrit.
A Londres, dans les quartiers excentriques et non commerçants, il y a devant chaque maison un petit jardin de six à huit mètres de profondeur.
Bulton, Suzannah et l'enfant traversèrent ce jardin et arrivèrent à la porte d'entrée.
Là, le bandit fit usage d'une nouvelle, clef qui tourna dans la serrure aussi facilement que la première, et les deux voleurs et leur innocent complice se trouvèrent dans la maison.
Ils avaient devant eux un vestibule dallé en marbre avec des murs peints et vernis, quelques siéges d'acajou et un dressoir.
Bulton avait tiré de sa poche une de ces bougies minces et repliées sur elles-mêmes comme un écheveau, auxquelles on a donné le nom de rats de cave, puis il l'avait allumée à l'aide d'un briquet phosphorique.
--Et c'est ici qu'est maman? dit l'enfant joyeux.
--Oui, silence! répondit Bulton.
Au fond du vestibule, il y avait une porte complétement fermée au pêne.
Bulton, qui marchait le premier, l'ouvrit, et Ralph aperçut un parloir qui ressemblait vaguement à celui de mistress Fanoche.
Il en conclut que Bulton lui avait dit vrai et que sa mère devait se trouver dans cette maison.
En face de la porte d'entrée du parloir, il y en avait une autre qui était masquée par un rideau.
Celle-là donnait sur un corridor et, à l'extrémité de ce corridor, on en voyait une troisième.
--C'est là, dit Bulton.
Et il montra à Suzannah une petite moulure carrée percée dans le milieu.
VII
Occupons-nous maintenant un moment de M. Thomas Elgin, et pénétrons dans le bureau qu'il avait à Londres, en rétrogradant de quelques heures.
M. Thomas Elgin sortait de la banque où il avait pris une somme de deux mille livres, pour les éventualités de son petit commerce, lequel allait aussi bien le dimanche que les autres jours.
Puis, avant de prendre l'omnibus qui devait le conduire à Kilburn square, il avait donné rendez-vous à un petit bourgeois de ses amis, avec lequel il passait volontiers ses soirées, soit à Argyll-rooms, soit à l'Alhambra.
Enfin, il s'était souvenu qu'il avait oublié de répondre à deux de ses correspondants de Dublin et, au lieu de retourner à son domicile privé, il avait passé par son bureau, une sorte d'échoppe située au fond d'un passage dans Oxford street.
--Je dînerai une demi-heure plus tard, s'était-il dit; mais il faut que j'écrive ce soir, car la poste ne part pas le dimanche.
Tandis qu'après avoir mis, en homme soigneux qu'il était, ses manches de lustrine, il taillait sa plume auprès d'un petit poêle où brûlait un maigre feu de coke, il entendit frapper à la porte.
--Entrez! dit-il sans se déranger.
Mais à peine la porte se fut-elle ouverte, que M. Thomas Elgin se leva vivement, perdit son air arrogant et hautain, ôta vivement son chapeau et salua avec une politesse obséquieuse.
Le personnage qui venait de franchir le seuil de l'ignoble boutique de l'usurier, était un homme de haute mine, entièrement vêtu de noir, jeune encore, mais complètement chauve, et dont l'oeil bleu accusait une énergique volonté.
--Vous ne m'attendiez peut-être pas, M. Elgin? dit-il.
--En effet, Votre Honneur, j'étais loin de supposer... Je ne croyais pas...
--M. Thomas Elgin, dit l'inconnu, je n'ai pas le temps de causer longuement avec vous. Nous irons donc vite en besogne, si vous le voulez bien.
--J'attends que Votre Honneur daigne m'expliquer...
--Vous avez fait arrêter l'abbé Samuel?
--Oui, Votre Honneur.
--C'est bien, mais ce n'est pas assez...
Thomas Elgin regarda son visiteur.
--L'abbé Samuel n'a pu célébrer la messe à Saint-Gilles le 26 octobre.
--Il a été arrêté à six heures du matin.
--Et un grand danger qui menaçait la cause que je sers et que vous servez, par cela même, a été évité, poursuivit l'homme vêtu de noir. Quatre hommes dangereux pour l'Angleterre, que cette cérémonie religieuse devait réunir, le cherchent inutilement dans Londres et ne peuvent le retrouver.
Nous, au contraire, nous avons les yeux sur eux et ils ne nous échapperont pas.
--Ah! fit Thomas Elgin.
--L'un d'eux, reprit le visiteur, a été volé en débarquant à Liverpool. Il venait d'Amérique et était muni d'une lettre de crédit sur la maison de banque Davis-Humphrey et Co.