Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu

Chapter 16

Chapter 163,834 wordsPublic domain

Il ne régnait pas une gaieté folle dans le cottage de Heath-mount, à Hampsteadt,--lequel cottage, on s'en souvient, appartenait à mistress Fanoche.

La nourrisseuse d'enfants s'y était enfermée de plus belle avec Mary l'Écossaise, depuis la disparition de Ralph.

Nous avons su vaguement, par le récit que lord Palmure bouleversé avait fait à sa fille, ce qui s'était passé après le départ de l'homme gris courant à la recherche de l'enfant.

Mais il est un personnage important de cette histoire que nous avons perdu de vue un moment.

Nous voulons parler de la vieille dame osseuse qui portait des bésicles sur le nez, et qui, durant le trajet de Londres à Hampsteadt, s'était vue, en rêve, propriétaire d'une jolie maison à Brighton et à la tête de cent cinquante livres de revenu.

Elle était demeurée dans le fiacre, tandis que lord Palmure et les prétendus agents de police entraient dans le jardin.

Puis elle avait entendu des cris, des exclamations d'étonnement et de colère, elle avait vu courir des flambeaux à travers le jardin, et elle en avait conclu qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire.

La peur l'avait prise, d'autant mieux que lord Palmure avait gardé le portefeuille qui contenait sa fortune à venir.

Puis, comme le bruit augmentait et que la voix perçante de mistress Fanoche se faisait entendre plus aigre encore que de coutume, elle s'était dit: je suis perdue!

Cette femme, qui battait les enfants de si bon coeur, avait une grande terreur de mistress Fanoche.

Elle la haïssait violemment, mais elle avait toujours tremblé sous son regard.

La vieille dame avait donc fini par s'évanouir.

Lorsqu'elle revint à elle, horreur! elle était dans le cottage, couché sur un lit, et deux femmes était auprès d'elle, mistress Fanoche et Mary l'Écossaise.

La servante prenait sa revanche, et mistress Fanoche ne doutait plus de la trahison de son associée.

Mary brandissait le martinet qui avait meurtri déjà les épaules de Ralph, et elle disait, en regardant mistress Fanoche:

--Madame, laissez-moi faire, je vais la faire périr sous sous le fouet.

Mistress Fanoche avait fait un signe affirmatif.

Alors la géante était tombée sur la vieille dame et l'avait rossée d'importance.

Comme le quartier était désert personne n'avait entendu les hurlements de la victime.

Enfin, mistress Fanoche avait jugé la correction suffisante.

D'un geste, elle avait arrêté Mary qui cessa de frapper en soupirant.

Mistress Fanoche dit alors à la vieille dame:

--Vous le voyez, misérable, vos abominables machinations ont tourné contre vous. Plus que jamais vous êtes en mon pouvoir, et s'il vous prenait fantaisie d'aller me dénoncer à la police pour nos peccadilles passées, vous seriez aussi punie que moi, puisque vous avez été ma complice.

Le visage lamentable et baigné de larmes de la vieille dame, qui s'était jetée à genoux pour demander grâce, attestait qu'elle partageait cette conviction.

--Dès aujourd'hui, avait poursuivi mistress Fanoche, nous n'avons plus rien de commun ensemble, et je vous chasse!

La vieille dame avait pleuré, prié, supplié.

--Et si vous me chassez, disait-elle en sanglottant, que voulez-vous donc que je devienne?

Il entrait probablement dans les vues de mistress Fanoche de ne pas se brouiller avec son ancienne associée, car elle avait fini par se laisser toucher et consenti à la voir retourner à Londres dans la maison de Dudley street.

Le jour même, la vieille dame avait repris ses fonctions, et replacé les malheureuses petites filles sous son fouet.

Mais mistress Fanoche était demeurée à Hampsteadt.

Elle envoyait Mary à Londres chaque jour pour lui rapporter ses provisions et ses lettres.

Mais elle n'osait franchir la grille de son jardin.

Mistress Fanoche avait peur de trois choses:

La première, c'est que lord Palmure ne fît faire une enquête.

La seconde, c'est que ces hommes qui étaient venus lui réclamer Ralph ne revinssent.

La troisième, c'est que miss Émily et son époux n'arrivassent redemander leur enfant.

Dix jours s'étaient écoulés cependant, et les hommes n'étaient pas revenus, et elle n'avait pas entendu parler de lord Palmure.

Mary, la veille encore, était revenue de Londres sans la moindre lettre et affirmait que le _petit pensionnat_ marchait à merveille sous le fouet de la vieille dame. Mais mistress Fanoche était toujours en proie à une anxiété terrible.

Il était, ce jour là, quatre heures de l'après-midi, et Mary, partie depuis longtemps, n'était pas revenue encore.

D'horribles pressentiments assaillaient mistress Fanoche.

Assise auprès de la fenêtre du parloir, qu'elle avait laissée entr'ouverte, elle écoutait, le coeur palpitant, le bruit des omnibus qui passaient.

Enfin, l'un d'eux s'arrêta à la grille et une femme en descendit.

C'était Mary, la servante écossaise.

Mary avait une lettre à la main.

Mistress Fanoche sentit tout son sang affluer à son coeur.

Ce fut d'une main tremblante qu'elle prit la lettre, et, lorsqu'elle eut jeté les yeux sur la suscription, elle pâlit en reconnaissant l'écriture du major Waterley.

Le major n'écrivait que deux lignes:

«Demain, ma femme et moi, disait-il, nous serons chez vous. Nous avons hâte d'embrasser notre enfant.»

Mistress Fanoche cacha sa tête dans ses mains et se prit à trembler de tous ses membres.

--Que faire? que devenir? mon Dieu murmurait-elle.

--Madame, répondit Mary, c'est bien simple. La vieille dame dira que vous êtes en voyage.

--Avec l'enfant?

--Sans doute.

--Oh! dit mistress Fanoche, si on lui met dix guinées dans la main, elle dira où je suis. Ne nous a-t-elle pas trahies une fois déjà.

--Ça, c'est vrai, dit la vindicative Écossaise. Eh bien! si nous partions réellement d'ici?

--Mais où aller?

--Je ne sais pas, dit Mary; dans mon pays, si vous voulez.

--Le major portera une plainte à la police, et la police arrive toujours à tout savoir.

--C'est vrai tout de même, soupira l'Écossaise.

--On découvrira Wilton; le misérable avouera tout... et nous serons condamnées.

--A mort, dit l'Écossaise. Nous serons pendues, madame. Heureusement que la vieille dame y passera comme nous.

Et Mary parut se consoler du triste sort qui l'attendait, en songeant que ce sort serait partagé par son ennemie.

Mais comme mistress Fanoche se désolait de plus belle, un nouveau bruit se fit dans le jardin.

A Londres, en hiver, la nuit arrive de bonne heure, grâce à ce brouillard rouge qui monte éternellement de la Tamise et se répand sur la ville.

Les deux femmes se levèrent épouvantées.

Elles ne voyaient rien, mais elles entendaient des pas dans le jardin.

Pourtant Mary était bien certaine d'avoir refermé la grille.

Les pas approchaient.

Bientôt deux silhouettes apparurent dans le brouillard, puis un homme enjamba la croisée.

Alors mistress Fanoche jeta un cri.

Elle avait reconnue cet homme: c'était le mendiant Shoking.

Et derrière lui, un autre homme apparut, et mistress Fanoche le reconnut pareillement.

C'était celui qui lui avait réclamé Ralph dix jours auparavant, avec un accent d'autorité.

Cependant l'homme gris n'avait plus son costume traditionnel.

Il avait revêtu l'habit de policeman de M. Simouns et mistress Fanoche, défaillante, murmura d'une voix brisée:

--Ah! on vient nous arrêter!

XXIX

L'homme gris était armé et Shoking aussi.

Tous deux avaient un revolver et un poignard, qu'ils montrèrent tout d'abord à mistress Fanoche.

--Ma chère dame, dit l'homme gris, vous savez aussi bien que moi que vous n'avez pas de voisins, que, s'il vous prenait fantaisie d'appeler, on ne viendrait pas à votre secours.

D'ailleurs, l'habit que je porte doit vous prouver que personne ne vous prêterait main-forte.

Mistress Fanoche, en proie à une terreur inouïe, s'était jetée à genou et joignait les mains en demandant grâce.

L'homme gris fit un signe à Shoking:

--Emmène cette fille dit-il en désignant Mary l'Écossaise, conduis-la à la cuisine et tiens-la en respect. J'ai besoin de rester seul avec madame.

Shoking obéit.

L'Écossaise, malgré sa force herculéenne, comprit, en présence du revolver et du poignard de Shoking, qu'il n'y avait pas à plaisanter, et elle le suivit.

Alors l'homme gris dit à mistress Fanoche:

--Ma chère dame, rassurez-vous un peu, je vous prie, et laissez-moi vous dire tout de suite que je ne viens pas vous arrêter.

Ces mots produisirent un effet magique.

Mistress Fanoche se releva, attacha un regard avide sur son nocturne visiteur, et se suspendit pour ainsi dire à ses lèvres.

--Je ne vous arrêterai pas, poursuivit-il, bien que j'en aie le pouvoir et que j'aie, en outre, la preuve de tous vos crimes; si je le faisais, c'est que nous n'aurions pas pu nous entendre, et vous êtes, cependant, une femme d'esprit.

Mistress Fanoche tressaillit.

Elle se trompa même au sens véritable de ces dernières paroles et crut qu'elle avait affaire à un homme de police qui ne demandait pas mieux que de la laisser échapper, si elle payait une somme convenable.

--Hélas! monsieur, dit-elle, je ferai tout ce que je pourrai; mais je ne suis pas riche...

Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris:

--Vous vous trompez, dit-il, je ne veux pas d'argent.

--Ah! fit mistress Fanoche, stupéfaite.

--Écoutez-moi bien et asseyez-vous là, près de moi.

Mistress Fanoche obéit.

--Voyons poursuivit-il, laissez-moi jeter tout d'abord un coup d'oeil sur votre situation. Vous avez commis assez de crimes pour faire pendre dix personnes.

Mistress Fanoche frissonna.

--Demain le major Waterley vous réclamera son fils, et ce fils vous ne pourrez le lui rendre.

--Hélas! dit-elle en pleurant.

--Le major portera une plainte, et vous irez à Newgate, où l'on vous tissera un collier de chanvre.

Le tremblement nerveux de mistress Fanoche reparut.

--Cependant, il y a moyen de tout arranger.

Elle leva de nouveau sur lui un oeil anxieux.

--L'enfant perdu est retrouvé, dit l'homme gris.

Mistress Fanoche jeta un cri.

--Et vous pouvez le représenter au major comme son fils.

Cette fois, mistress Fanoche jeta un grand cri et se leva tout debout.

--L'enfant est retrouvé s'écria-t-elle.

--Oui.

--Où est-il?

--Je l'ai en mon pouvoir.

--Et vous me le rendriez?

--Non, mais je le placerai dans une maison où vous pourrez conduire miss Émily et Waterley en toute sûreté. Ils l'y trouveront.

--Je ne comprends pas, dit mistress Fanoche.

--Il est inutile que vous compreniez, pour le moment du moins, dit l'homme gris.

Puis il prit mistress Fanoche par la main et la conduisit vers la croisée, qui était toujours ouverte, et lui montrant le grand mur qui fermait le jardin à l'ouest:

--Il y a là une maison?

--Oui.

--Elle est déserte?

--Toujours en hiver.

--Elle sera habitée demain.

--Ah! fit mistress Fanoche, et par qui?

--Par un vieux monsieur que vous irez voir en vous levant, et qui vous dira ce que vous aurez à faire.

--Mais... l'enfant?

--L'enfant sera auprès de lui.

--Seul?

--Non, avec sa mère.

Mistress Fanoche ouvrait de grands yeux, en même temps qu'une certaine défiance la reprenait.

--Mais, dit-elle, je ne connais pas la personne dont vous parlez, et je ne sais pas même son nom.

--Cette personne s'appelle monsieur Lirton.

--Ah! Et je n'aurai qu'à me présenter?

--Vous serez reçue sur-le-champ.

Et comme le visage de mistress Fanoche exprimait toujours la défiance, l'homme gris lui dit en souriant:

--Vous ne me croyez pas...

--Mais, dame! répondit la nourrisseuse d'enfants, tout cela est au moins bizarre...

--Mais tout cela arrivera, reprit-il. Maintenant, laissez-moi vous donner un dernier conseil. Croyez aveuglément à ce je vous dis, et faites ce que je vous commande. S'il en était autrement, vous pourriez bien aller demain soir coucher à Newgate.

Mistress Fanoche frissonna de nouveau.

--J'obéirai, dit-elle.

--Et ne cherchez pas à fuir, ajouta-t-il, car vous ne seriez pas hors de cette maison sans être arrêtée.

Faites ce que je vous commande, et vous serez satisfaite.

--Mais, monsieur, dit encore la nourisseuse, que le regard dominateur de l'homme gris pénétrait jusqu'au fond de l'âme, cet enfant a un caractère énergique; il a une raison au-dessus de son âge.

--Eh bien?

--Il protestera devant le major qu'il n'est pas pas son fils et il se plaindra de moi.

--Vous vous trompez encore. Je vous engage ma parole qu'il vous sautera au cou et fera et dira tout ce que vous voudrez...

Cette fois l'étonnement de mistress Fanoche devint presque de la stupeur.

L'homme gris prit son chapeau.

--Adieu, madame, dit-il, à demain.

Et il ouvrit la porte du parloir et appela Shoking qui était à la cuisine avec Mary l'Écossaise.

Cinq minutes après, le prétendu agent de police qu'on appelait à Scotland-yard M. Simouns, roulait vers Londres en compagnie de Shoking, dans un cab qu'ils avaient laissé au coin de Heathmount.

Shoking marchait depuis quinze jours d'étonnements en étonnements, à la suite de ce maître qu'il s'était donné.

Aussi avait-il fini par ne plus lui faire de questions et par trouver tout naturel.

L'homme gris lui eût dit qu'ils allaient prendre la cathédrale de Saint Paul sur leurs épaules et la transporter à Hyde-Park, que Shoking eût dit simplement:

--Allons! cela doit être possible.

Le cab roula rapidement et rentra au coeur de Londres en moins d'une demi-heure.

L'homme gris s'était enveloppé d'un grand manteau qui dissimulait entièrement son uniforme de policeman.

Au coin d'Holborne street, le cab s'arrêta.

Tous deux mirent pied à terre devant une maison assez chétive.

L'homme gris dit à Shoking:

--Suis-moi.

Et il s'engouffra dans une allée humide et sombre, ajoutant tout bas:

--Nous avons de la besogne cette nuit.

--Cela ne m'étonne pas, répondit Shoking.

--Sais-tu où nous allons?

--Non.

--Nous allons déterrer un mort.

Si habitué qu'il fût aux excentricités de l'homme gris, Shoking ne put se défendre de cette question:

--Il y a donc un mort dans cette maison?

Mais l'homme gris ne répondit pas, et il enfila l'escalier dont il monta lestement les degrés.

XXX

L'homme gris allait faire dans cette maison une chose bien simple et que le bon Soking aurait dû comprendre du premier coup.

Il allait quitter son habit de policeman et prendre des vêtements ordinaires.

Shoking le vit s'arrêter au deuxième étage, tirer une clef de sa poche et ouvrir une porte.

Après quoi, il se procura de la lumière, et alors Shoking put voir où il était.

Il se trouvait au seuil d'une chambre en tout semblable au logement d'un ouvrier honnête, laborieux et qui est sans femme ni enfants.

Un lit de bois blanc, une table, deux chaises, un porte-manteau où étaient appendus quelques habits, dans un coin une malle en bois, et un poêle en faïence.

Tel était l'ameublement.

Cependant l'homme gris était entré comme chez lui et Shoking lui dit:

--Ce n'est pourtant pas ici que vous demeurez?

--Ici et ailleurs, répondit l'homme gris, j'ai une demi-douzaine de logis dans Londres.

--Voilà qui est joliment commode! murmura Shoking avec un soupir. De cette façon on est toujours sur de ne pas coucher dehors.

L'homme ne put réprimer un sourire.

Puis, regardant Shoking:

--Eh bien! lui dit-il, quand j'aurai terminé ma tâche, accompli mon oeuvre, lorsque je n'aurai plus besoin de toi, je récompenserai tes services.

--Oh! fit Shoking, je ne vous sers pas par intérêt, croyez-le bien.

--Je le sais, mais ça ne m'empêchera pas de te donner une petite maison hors de Londres, où tu pourras vivre comme un gentleman.

Et l'homme gris quitta sa tunique courte et s'affubla d'un vieil habit tout râpé et d'un chapeau sans bord.

En même temps ses favoris roux tombèrent, et Shoking, bien qu'il eut été souvent témoin de ces métamorphoses, Shoking se mit à rire en disant:

--Le plus rusé des policemen n'est qu'un imbécile auprès de vous.

Ainsi vêtu, l'homme gris ouvrit sa malle et en retira une petite bêche courte, mais toute neuve, qui était enveloppée dans un morceau de toile cousu en forme de sac, lequel renfermait en outre, un marteau, un ciseau à froid et un tournevis.

--Prends cela, dit-il à Shoking. Ce sont les outils dont nous avons besoin.

Et il tira de sa malle un dernier objet qui attira bien autrement l'attention de Shoking.

Cet objet était une lanterne.

Mais non point une lanterne ordinaire, comme en portent les gens des bas quartiers où le gaz est rare.

Elle avait quatre verres de couleur différente: un blanc, un bleu, un rouge et un vert.

--Une drôle de lanterne! dit Shoking.

--Et dont je vais te montrer les qualités et l'utilité, dit l'homme gris.

Il ouvrit la lanterne et pressa un ressort.

Après quoi il alluma le bout de bougie qui se trouvait au centre.

Et, cela fait, il souffla la chandelle qui brûlait sur le poêle.

Shoking vit alors qu'un seul côté de la lanterne était éclairé et projetait une flamme blanche comme les feux d'un diamant.

--Mais c'est le soleil, ça, dit-il.

L'homme gris pressa un ressort.

La clarté blanche s'éteignit. Une flamme verte, qui changeait de ton à chaque seconde lui succéda.

Celle-là était sans rayonnement, et on eût dit un de ces gaz qui planent la nuit au-dessus des étangs ou des endroits putrides, et qui s'éteignent tout à coup.

Puis, le ressort joua deux fois de suite encore, et la lumière devint rouge, puis bleue, à la naïve admiration du bon Shoking.

--Une singulière lanterne, en vérité! répéta-t-il.

--Eh bien! dit l'homme gris, écoute-moi maintenant. Tu sais que la loi punit de l'emprisonnement, et souvent même de la déportation, ceux qui violent une sépulture?

--Oui, certes.

--C'est pourtant ce que nous allons faire.

--Et s'il en est ainsi, dit Shoking, c'est que vous avez des raisons.

--Naturellement. Seulement je ne veux pas que nous allions en prison et c'est pour cela que j'ai fait faire cette lanterne.

Shoking regardait toujours la lanterne qui jetait alternativement des feux verts, rouges et bleus.

--As-tu passé quelquefois auprès de Saint-Paul, la nuit, en été, après qu'il a plu?

--Très-souvent.

--Ces flammes ne te rappellent rien?

--Oh! si fait, dit Shoking, on en voit quelquefois de pareilles sur les tombes du cimetière qui entoure l'église. Elles se promènent comme si on les portait à la main.

--Et elles changent de couleur?

--Très-souvent. Il y a des gens qui disent que ce sont les âmes des morts qui redescendent sur la terre pour voir si leur corps est tranquille.

--Non, dit l'homme gris en souriant, ce sont des gaz et des phosphorescences qui se dégagent des matières en putréfaction. Mais je ne me plains pas de cette croyance, qui est consolante, après tout, et qui nous sera d'un certain secours cette nuit.

--Comment cela?

--C'est ce que je t'expliquerai en chemin. Viens.

Et l'homme gris éteignit sa lanterne et la mit dans sa poche, ainsi qu'un briquet.

Shoking avait jeté sur son dos le sac d'outils.

Ils refermèrent la porte de la chambre et descendirent sans lumière.

Une fois dans la rue, l'homme gris regarda l'heure à la pendule d'un public-house.

Il était neuf heures.

--Nous avons un bout de chemin à faire, dit-il; mais nous arriverons encore trop tôt. Allons à pied.

Le brouillard était très-épais: si épais même, que la circulation des voitures était presque interrompue.

Ils descendirent Holborne street, entrèrent dans Oxford, qui en est la continuation, et d'Oxford, ils gagnèrent le quartier irlandais qu'ils traversèrent, se dirigeant toujours vers la Tamise.

--Écoute bien, disait l'homme gris, et tu vas comprendre. Il n'y a guère de policemen aux alentours de l'église Saint-George.

--Les pauvres gens n'ont pas besoin d'être gardés avec autant de soin que les riches, dit Shoking.

--Mais il y a toujours des mendiants qui ne savent où coucher, des ivrognes attardés qui cherchent un public-house encore ouvert.

Voilà les gens que je crains, et en vue de qui j'ai fabriqué cette lanterne.

--Ah! fit Shoking, comment?

--Entrer dans le cimetière n'est rien, puisque le gardien de l'église viendra nous ouvrir.

--Bon!

--Le brouillard est assez épais pour qu'à travers les grilles on ne nous aperçoive pas, et nous ne ferons pas grand bruit, mais encore faudra-t-il y voir?

--C'est juste, dit Shoking.

--Une lanterne ordinaire nous trahirait, tandis que ces flammes vertes, rouges et bleues mettront en fuite les rôdeurs de nuit, qui feront un signe de croix et prieront pour les pauvres âmes en peine.

--Comment ne pas suivre au bout du monde un homme qui a des idées comme vous! s'écria Shoking enthousiasmé.

L'homme gris ne répondit pas à ce compliment.

Ils arrivèrent dans le Strand, descendirent au pont de Waterloo, et à l'entrée, tandis qu'il fouillait dans sa poche pour y prendre le penny de rigueur, il regarda la Tamise.

La Tamise avait disparu dans le brouillard et les réverbères du pont étaient invisibles.

--Une belle nuit pour déterrer un mort, murmura Shoking.

Et tous deux s'engagèrent sur le pont.

XXXI

Le pont de Waterloo traversé, l'homme gris et Shoking se trouvèrent dans cette partie de Londres située sur la rive droite qu'on appelle le Southwark.

De là à Saint-George, le trajet était court.

Néanmoins l'homme gris évita les rues larges et les voies fréquentées, et se dirigea vers la cathédrale catholique par ces petites ruelles dans lesquelles, la nuit précédente, il avait suivi la mère du pauvre garçon mort d'amour.

Le brouillard s'épaississait selon l'ordinaire.

C'est entre neuf heures du soir et deux heures du matin qu'il atteint, sur les deux rives de la Tamise, sa plus extrême densité.

L'église en était enveloppée, et à peine son clocher parvenait-il à déchirer cette enveloppe de brumes.

Cependant une lumière tremblottait dans le clocher et ressemblait à la lueur d'un cigare, tant elle était faible et sans rayons.

--Le sacristain nous attend, dit l'homme gris.

Et il contourna le mur du cimetière pour arriver jusqu'à la grille.

La grille était tout contre, pour nous servir d'une expression familière que tout le monde comprend.

Shoking la poussa et elle tourna sans bruit sur ses gonds.

Quand ils furent dans le cimetière, l'homme gris dit à Shoking:

--Donne-moi la main; tu pourrais te heurter à quelque tombe. Moi, je connais le chemin.

--Brrr! fit Shoking, si on m'avait dit, il y a huit jours, que je me promènerais la nuit dans un cimetière, je n'aurais pas voulu le croire. Je n'ai pas peur des morts, précisément, mais je préférerais le gazon de Hyde-Park.

--Gentleman! fit l'homme gris d'un ton moqueur.

--C'est que, voyez-vous, continua Shoking, on a beau dire, mais les morts ne peuvent pas être contents.

L'homme gris ne répondit pas.

Mais il continua son chemin, traînant toujours à sa suite Shoking, qui avait le frisson et sentait ses cheveux se hérisser.

Ils arrivèrent ainsi à la porte percée derrière le choeur.

L'homme gris n'eut qu'à frapper trois coups, et elle s'ouvrit presque aussitôt.

Le vieux sacristain apparut, son surplis blanc sur les épaules et sa lampe à la main.

--Tout va bien? lui demanda l'homme gris.

--Oui, votre Honneur. La mère et l'enfant sont toujours là-haut.

--Et ils m'attendent?

--Sans doute. L'abbé Samuel est venu ce soir.

--Ah!

--Il les a vus et il m'a dit que je pouvais vous obéir aveuglément.

--Il a eu raison, dit l'homme gris en pénétrant dans l'église.

--Aussi vous obéirai-je, ajouta le sacristain.

--Quoi que je fasse ou dise?

--Sans doute, puisque l'abbé Samuel le veut. Nous brûlerions l'église, s'il nous le commandait.

L'homme gris se tourna vers Shoking.

--Attends-moi ici, sur ce banc, dit-il.

--Où donc allez-vous?

--Dans le clocher.

Et il se dirigea vers la porte de l'escalier en colimaçon qui conduisait au logis du sacristain.

Ce dernier suivait l'homme gris, qui lui dit encore.

--L'Irlandaise est-elle couchée?

--Elle, non, mais son fils dort.

--Je n'ai affaire qu'à elle.

Et il monta sans bruit, probablement pour ne pas troubler le repos de l'enfant.

Que se passa-t-il entre l'Irlandaise et lui?

Shoking ne le sut pas.