Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu

Chapter 15

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--Je gage, dit-il, que si je l'interroge dans ce patois des côtes d'Irlande qui est cher à tous ces gens-là, il me répondra.

--Savez-vous donc cet idiome? demanda le gouverneur.

--Un agent de police doit tout savoir.

--Alors, faites... dit le gouverneur sans défiance.

--John Colden, dit alors l'homme gris se servant du langage dont il venait de parler, il faut sauver M. Bardel. Il faut répondre au gouverneur, dire que M. Whip était coupable et que M. Bardel était innocent.

--S'il en est ainsi, répondit John, c'est facile; car j'ai déjà deviné ce qui se passait et j'ai imaginé une bonne histoire.

--Il dit, répondit le prétendu M. Simouns que si on veut lui promettre de le traiter avec douceur et lui donner un verre de grog, car il a bien soif, il dira toute la vérité.

--Accordé, dit le gouverneur. On le traitera comme tous les malades, et ce n'est que lorsqu'il sera rétabli qu'on le livrera à la justice pour qu'il soit statué sur son sort.

John leva sur le gouverneur un regard reconnaissant.

L'homme gris lui dit encore, en patois irlandais:

--Tâche de compromettre un certain Jonathan, qui est un gredin et un ennemi personnel de M. Bardel.

--Ce sera fait, répondit John Colden.

--Que dit-il? fit de nouveau le gouverneur.

--Il dit, répondit l'homme gris, qu'il croit sa blessure mortelle et qu'il espère qu'on le laissera mourir en paix ici, au lieu de le livrer à Calcraff.

--Voilà, répondit le gouverneur, qui n'est nullement de ma compétence.

L'homme gris reprit, mais cette fois en anglais:

--Consentez-vous, John, à dire la vérité? Sans rien préjuger des décisions de la justice, il est probable cependant, j'ose l'affirmer, qu'elle vous tiendra compte de vos aveux.

John Colden fit un signe affirmatif.

Alors le gouverneur ouvrit la porte de la cellule, fit rentrer un des gardiens, et lui donna l'ordre de prendre une plume et d'écrire, au fur et à mesure la déposition de l'ouvrier.

John Colden s'exprima ainsi:

--Je suis le frère de Suzannah. Suzannah est la maîtresse d'un homme dangereux, voleur de profession, appelé Bulton.

Le gouverneur fit un signe de tête qui prouvait que ce nom ne lui était pas inconnu.

John poursuivit:

--Suzannah a fait connaissance de la mère du petit Ralph qui, hier encore, était prisonnier ici. Comme cette femme était très-misérable, Suzannah lui a dit qu'elle se chargeait de son enfant et lui apprendrait un état.

La pauvre mère l'a cru.

Mais Suzannah n'avait envie de l'enfant que pour commettre un vol avec Bulton chez M. Thomas Elgin. Ce vol n'ayant pas réussi, Bulton a été arrêté, Suzannah aussi et le pauvre petit envoyé au moulin.

--Mais où veut-il donc en venir? demanda le gouverneur en regardant l'homme gris.

--Je ne sais pas, répondit celui-ci, mais n'importe! écoutons-le... c'est le seul moyen d'arriver à un résultat.

--Quand l'Irlandaise a su que son fils était au moulin, elle est venue me trouver en pleurant, et son désespoir m'a touché. Mais je ne pouvais rien faire, absolument rien, car je suis un pauvre diable.

Suzannah, elle, qui d'abord avait été arrêtée, a pu s'échapper, et elle est venue me trouver.

Je lui ai parlé de l'Irlandaise, de l'enfant qui était au moulin, et alors elle m'a dit:

--S'il ne s'agissait que d'argent, nous le tirerions de là.

--Tu as donc de l'argent? lui ai-je dit.

--C'est-à-dire, m'a-t-elle répondu, que Bulton a commis un vol, la semaine passée, et que nous avons enterré l'argent. Bulton a son compte. Il sera condamné à mort et je ne le reverrai jamais. Je puis donc disposer de l'argent.

--Combien y en a-t-il?

--Mille livres.

--Alors, reprit John Colden qui, vu son état de faiblesse, s'était reposé un moment, j'ai eu l'idée d'entrer ici; je suis allé trouver master Pin qui est mon cousin, et puis j'ai pris la place d'un autre ouvrier qui ne voulait pas aller dans l'intérieur de la prison, bien que le sort l'eût désigné.

En ce moment, on apporta le verre de grog demandé par le blessé.

Il le vida d'un trait, reprit haleine une minute, puis continua:

--Dans mon pays, où nous n'avons pas d'argent, tout le monde dit qu'en Angleterre, où il y en a beaucoup, avec de l'argent on fait tout ce qu'on veut.

Quand j'ai été dans le moulin, j'ai vu un homme qui était plus dur et plus farouche que les autres, et je lui ai dit:

--Cela vous fait donc bien plaisir de torturer ainsi les malheureux.

Il m'a répondu par ces mots:

«--Si j'avais mille livres sterling de revenu, je serais l'homme le plus doux du monde.

--Vraiment?

--Et si on vous offrait vingt mille livres, ce qui doit constituer un revenu du vingtième...»

A cette proposition, il m'a regardé d'un air étonné et plein de convoitise.

Puis il m'a dit:

«--On pourrait peut-être s'entendre...»

--Et quel était cet homme? demanda le gouverneur qui interrompit en ce moment les aveux de John Colden.

--C'était M. Whip, répondit celui-ci avec un accent si vrai que le gouverneur ne douta pas un seul instant de sa sincérité.

--Continuez, dit-il, en regardant le prétendu M. Simouns qui demeurait impassible.

XXV

M. Whip était mort.

Ensuite, de son vivant, il était généralement détesté, non-seulement par les prisonniers, mais encore par ses collègues.

Le gardien, qui tenait la plume, ne sourcilla pas.

Quand au gouverneur, il se borna à froncer légèrement le sourcil.

John Colden poursuivit.

--Entre un homme qui se vend et un homme qui l'achète, le marché est bientôt conclu. Quand j'ai vu M. Whip si bien disposé, je lui ai dit: allez-vous-en ce soir dans le Brook street, demandez à parler à Suzannah, et elle vous en dira plus long que moi.

Et M. Whip est parti.

Cette révélation de John Colden coïncidait étrangement avec la déposition de master Pin qui s'était souvenu d'avoir ouvert la grille, vers huit heures du soir, à M. Whip.

--Après? fit le gouverneur.

John Colden reprit:

--Quand nous avons eu soupé, les autres ouvriers et moi, on nous a enfermés séparément, chacun dans une cellule, et je me suis endormi.

J'ai été réveillé en sursaut par le bruit des verrous qu'on tirait, de la serrure qu'on ouvrait et j'ai vu entrer M. Whip.

--Tout est prêt, m'a-t-il dit.

--Vous avez vu Suzannah.

--Oui.

--Vous êtes d'accord?

--Oui.

Je me suis habillé et je l'ai suivi. Un autre gardien l'attendait sur le seuil.

Tous les deux m'ont mené au bout du corridor et ont ouvert une porte.

Alors j'ai vu, dormant sur son lit, le gardien-chef, celui qui m'avait enfermé.

Et M. Whip a dit, en regardant l'autre gardien:

--Il a pris une bonne prise. J'ai du fameux tabac, va!

Puis ils ont détaché la clef que M. Bardel portait à sa ceinture, et nous sommes revenus dans le corridor.

M. Whip a dit alors à l'autre gardien:

--Tu tiens donc à ta place?

--Certainement, et, malgré l'argent que tu me donnes, j'aime autant ne pas me compromettre.

--Alors, a dit M. Whip, prends une prise.

Et il lui a tendu sa tabatière.

Aussitôt Jonathan...

--Ah! interrompit le gouverneur, ce gardien-là, c'était Jonathan?

--Du moins, répondit naïvement John Colden, c'était le nom que lui donnait M. Whip.

--Eh bien? dit le prétendu M. Simouns, qu'a fait Jonathan?

--Il n'a pas eu plutôt aspiré une prise de tabac qu'il s'est trouvé pris d'étourdissement et s'est assis.

Je ne sais pas ce qui est arrivé, car nous avons continué notre chemin.

--Ah!

--M. Whip a ouvert la cellule du petit Irlandais et lui a dit: Suis-nous.

L'enfant, qui avait une peur horrible de M. Whip, s'est habillé sans mot dire et nous l'avons emmené.

M. Whip nous a fait longer le corridor dans le sens opposé, puis avec la clef qu'il avait prise à M. Bardel, il a ouvert le préau que nous avons traversé, et nous sommes arrivés dans le préau de la nouvelle prison.

Une corde pendait, et au pied de cette corde, il y avait un homme que j'ai reconnu pour un des amis de Bulton et de Suzannah.

Alors M. Whip lui a dit:

--Voilà l'enfant, où est l'argent?

--L'argent, a répondu l'homme, il est là-haut; nous vous le donnerons.

--Je l'aime autant tout de suite.

--Montez, et vous trouverez l'argent...

M. Whip a paru se méfier.

--Allez le chercher, a-t-il dit, ou vous n'aurez pas l'enfant.

Une querelle s'est engagée et M. Whip nous a menacés de rappeler les sentinelles qu'il avait éloignées et de nous faire arrêter.

L'ami de Suzannah s'est emparé de l'enfant qu'il a mis sur ses épaules.

Puis il a voulu grimper après la corde.

M. Whip a voulu l'en empêcher.

Alors, je suis intervenu. Une lutte s'est engagée entre M. Whip et moi, il m'a frappé de son poignard, j'ai riposté et je l'ai tué.

Pendant ce temps-là, l'ami de Suzannah avait grimpé avec l'enfant.

Alors je me suis enroulé cette même corde autour du corps et on a essayé de me hisser. Mais la corde a cassé et je suis retombé.

John Colden, qui paraissait avoir fait un suprême effort pour aller jusqu'au bout, retomba alors sans force sur son oreiller.

--C'est bien, ce que tu as fait là, lui dit l'homme gris en patois irlandais; aie confiance, je te sauverai... Calcraff ne t'aura pas.

--Je suis prêt à mourir pour l'Irlande, répondit John Colden d'une voix faible.

Le gouverneur regarda le prétendu M. Simouns:

--Que pensez-vous de cela? dit-il.

L'homme gris fronçait le sourcil:

--Je pense, dit-il, que, pour croire aveuglément à ce récit, je voudrais une preuve matérielle de la trahison de M. Whip et de l'innocence de Bardel.

--Hein? fit le gouverneur.

--Sans doute, reprit l'homme gris, qui trouva le moyen de faire un signe mystérieux à John Colden, signe qui voulait dire: «Je n'ai l'air de douter de tes paroles que pour leur donner plus de force et de crédit.»

--Ah! vraiment? fit le gouverneur.

--Sans doute, répéta l'homme gris. Ce récit est vraisemblable, mais est-il vrai? N'est-il pas l'oeuvre de Bardel, dont cet homme serait le complice?

--C'est ce que dit Jonathan.

--Jonathan ment peut-être aussi...

--Alors, comment savoir la vérité?

--Je voudrais voir l'endroit où M. Whip est mort.

--C'est facile, dit le gouverneur.

Et il conduisit l'homme gris dans le préau de la nouvelle prison.

Alors celui-ci parut se livrer à une enquête des plus minutieuses.

Le soleil avait percé le brouillard et on voyait fort distinctement la maison qui avait joué un rôle dans le drame de la nuit.

--Je voudrais visiter cette maison, dit l'homme gris.

--Pourquoi?

--Votre Honneur verra...

Et l'homme gris força le gouverneur à revenir sur ses pas, à sortir de la prison, qu'il fallut retraverser tout entière et à gagner la rue en passant par la grille de master Pin, de plus en plus inconsolable de sa parenté avec John Colden.

Puis ils suivirent le mur d'enceinte de la prison, au dehors, escortés par le gardien qui avait recueilli la déposition de l'Irlandais.

La maison paraissait déserte.

Cependant une jeune fille pâle, hâve, vêtue de haillons était assise au seuil de la porte.

L'homme gris alla droit à elle.

Le gouverneur de Cold Bath field qui ne savait ce qu'il voulait faire, le suivit néanmoins.

XXVI

L'homme gris, que nous appellerons monsieur Simouns, toutes les fois qu'il portera l'uniforme de policemen, se mit à questionner la jeune fille.

--Vous paraissez souffrante, mon enfant, dit-il.

Elle leva les yeux au ciel et ne répondit pas.

M. Simouns lui glissa dans la main une demi-couronne.

Alors ce visage pâle et hâve s'éclaira d'une joie suprême.

--Ah! dit la jeune fille, nous aurons donc du pain aujourd'hui, mon père et moi.

M. Simouns se tourna vers le gouverneur de la prison:

--Je supplie Votre Honneur, dit-il, de se montrer patient et de se souvenir de ce proverbe, que les petites causes amènent les grands effets.

--Faites tout ce que vous voudrez, répondit le gouverneur.

Alors M. Simouns dit à la jeune fille:

--Est-ce que vous habitez cette maison, votre père et vous?

--Oui, monsieur; c'est-à-dire, ajouta-t-elle, cette maison est à fin de bail, et le lord à qui le terrain appartient, va la faire démolir, parce qu'elle est vieille et qu'on dit qu'elle peut s'écrouler au premier jour. Tout le monde s'en est allé, excepté nous. Mon père est vieux et infirme, et l'hiver est bien dur. Comme nous ne savions pas où aller, nous sommes restés.

--A quel étage?

--Au deuxième.

M. Simouns se pencha vers le gouverneur.

--C'est d'une fenêtre de cette maison, dit-il, qu'on a dû lancer la corde dans le préau.

--Je le crois aussi, répondit le gouverneur.

Le prétendu agent de police continua à interroger la jeune fille.

--Ainsi, dit-il, il n'y a que votre père et vous dans cette maison?

--Oui, monsieur, mais il y est venu du monde la nuit dernière.

--Ah!

--On a même fait un tapage infernal, et j'ai eu bien peur, je vous jure.

--A quel endroit de la maison a-t-on fait ce tapage?

--Juste au-dessus de nous.

--Il y avait beaucoup de monde?

--Deux hommes et deux femmes. Une des deux femmes s'appelait Suzannah.

Le gouverneur tressaillit.

--Mon enfant, dit M. Simouns, puisque vous êtes misérables, votre père et vous, je ne pense pas que vous refusiez de gagner honnêtement une petite somme d'argent.

Des larmes brillèrent dans les yeux de la jeune fille:

--Ah! monsieur, dit-elle, que faut-il faire?

--Nous dire tout ce que vous avez entendu cette nuit.

En même temps, M. Simouns tira de sa poche une belle guinée toute neuve.

De pâle qu'elle était, la jeune fille devint toute rouge.

--Entrons dans la maison, dit M. Simouns.

Et il se dirigea vers l'escalier, suivi du gouverneur et de la jeune fille.

Au deuxième étage, ils trouvèrent une porte entr'ouverte et ils aperçurent un vieillard couché sur un amas de vieille paille.

--C'est mon père, dit-elle.

M. Simouns continua à monter.

A l'étage supérieur, il y avait une autre porte ouverte.

M. Simouns entra.

La corde à noeuds avait été retirée de la fenêtre, mais elle était enroulée sur le sol.

--Vous voyez, dit M. Simouns en se tournant vers le gouverneur, que je ne m'étais pas trompé.

Puis, s'adressant encore une fois à la jeune fille:

--C'est ici, n'est-ce pas, qu'on a fait du bruit?

--Oui, monsieur. Les femmes sont venues d'abord dans la soirée, puis un homme qui portait un uniforme, pas comme vous, mais comme les gardiens de Bath square.

--Ah! vraiment?

--Un grand maigre, avec de la barbe rouge. Il est entré chez nous et il m'a demandé si je m'appelais Suzannah. Sur ma réponse négative, il est monté plus haut et il s'est mis à parler tout bas avec les deux femmes.

--Vous n'avez pas entendu ce qu'ils disaient?

--Non. Seulement, il est parti, et dans l'escalier il a dit:--Foi de Whip, vous pouvez compter sur moi.

--Oh! oh! fit M. Simouns en regardant le gouverneur...

--Après? dit celui-ci.

La jeune fille reprit:

--Il s'est écoulé une heure pendant laquelle je n'ai plus rien entendu.

Après cela des pas d'hommes se sont fait entendre dans l'escalier.

Comme nous n'avions jamais vu tout ce monde-là, j'ai eu bien peur et j'ai fermé notre porte du mieux que j'ai pu.

Cependant je voulais savoir pourquoi ils venaient ainsi dans la maison et je me suis hasardée à entr'ouvrir notre fenêtre.

Alors j'ai vu une corde qui pendait.

Puis un homme qui est descendu après cette corde.

Puis je n'ai plus rien vu et plus rien entendu durant un quart d'heure.

Après quoi des plaintes sont montées jusqu'à moi. Puis un cri, et un silence après le cri.

Et enfin l'homme qui était descendu après la corde est remonté.

Seulement, il avait quelque chose sur les épaules. Il faisait si noir et le brouillard était si épais que je n'ai pas pu distinguer ce que c'était.

Mais, en haut, il m'a semblé que j'entendais des caresses, des exclamations de joie et des baisers.

La corde pendait toujours.

Bientôt il m'a semblé qu'elle se tendait et qu'on la hissait petit à petit.

Certainement il y avait quelque chose de lourd attaché au bout.

Tout à coup j'ai entendu un nouveau cri, puis un blasphème... et la corde est remontée rapidement.

Une voix disait au-dessus de ma tête:

--La corde a cassé. Pauvre John!...

--Ah! interrompit M. Simouns, vous avez entendu ce nom-là?

--Oui, monsieur.

--Après?

--Une des deux femmes a dit alors: Il faut pourtant sauver mon frère.

Un des hommes a répondu: Nous n'avons pas le temps... et puis c'est impossible... on nous prendrait tous...

Comme il disait cela, un cab s'est arrêté dans la rue.

--Vite! a dit encore un des deux hommes, il faut partir. Nous n'avons pas une minute à perdre.

--Mais l'argent de Whip? a repris la femme.

--Nous en aurions pour une heure à le retirer de sa cachette. Nous viendrons le chercher la nuit prochaine, a-t-il répondu.

Et ils sont tous partis.

M. Simouns regarda le gouverneur.

--En vérité, dit-il, si nous retrouvions cet argent et qu'il y eut mille livres, Votre Honneur ne douterait plus, j'imagine, de la culpabilité de M. Whip.

--Certes non, dit le gouverneur.

--Et de l'innocence de Bardel!

--Oh! fit le gouverneur, dès à présent je suis convaincu que Bardel est un honnête homme, incapable d'avoir manqué à son devoir.

--C'est égal, reprit M. Simouns, je voudrais bien retrouver l'argent.

--Mais où? dit le gouverneur.

--C'est ce que nous allons chercher, je ne suis pas agent de police pour rien.

En même temps il mit une seconde guinée dans la main de la jeune fille en lui disant:

--Vous pouvez vous en aller, mon enfant.

Et quand elle fut partie, M. Simouns, ou plutôt l'homme gris, promena un regard investigateur autour de lui:

--Vraiment, dit-il, je suis convaincu que l'argent destiné à payer la trahison de M. Whip est ici.

Cherchons...

--Cherchons, répéta le gouverneur.

XXVII

Le _Times_, le plus grand et le plus important des journaux de Londres, contenait le lendemain le récit suivant:

«Il vient de se passer à Cold Bath field une série d'événements bizarres et mystérieux qui appelleront, nous n'en doutons pas, l'attention de l'autorité sur ses agents subalternes.

Un prisonnier s'est évadé. Un gardien a été tué. Deux autres se sont trouvés un moment compromis.

Parmi ces deux derniers, il en est un, M. Bardel, qui a vingt ans de bons et loyaux services, et qui n'a dû son salut et sa réhabilitation, comme on va voir, qu'à l'extrême habileté d'un agent de police, M. Simouns.»

Puis le _Times_ racontait tout au long ce que nous savons déjà, c'est-à-dire la version de John Colden sur l'évasion de Ralph; puis il continuait:

«Il n'y avait pas plus de raison d'ajouter foi au récit de l'ouvrier irlandais qu'à celui du gardien Jonathan qui le contredisait de point en point.

M. Simouns, ce précieux détective qui nous est venu de Liverpool, a débrouillé cette énigme.

Il a d'abord découvert la maison qui avait servi à préparer l'évasion, la corde dont on avait fait usage, et enfin, une jeune fille, locataire de ladite maison, qui a pu donner plusieurs détails fort importants, un, entre autres, sur l'agent qui a succombé et qu'elle a vu venir dans la maison, une heure auparavant, et s'entretenir à voix basse avec la fille Suzannah.

Cependant M. Simouns, que le gouverneur accompagnait dans ses investigations, ne s'est point contenté de ces preuves de l'innocence du gardien-chef, M. Bardel.

Il a voulu plus encore, l'argent qui avait dû payer la trahison du gardien Whip.

Cet argent, il l'a trouvé.

Après avoir vainement sondé tous les murs et le plancher, mais dominé par la conviction que si l'argent existait, il était dans cette maison, M. Simouns a fini par découvrir qu'une des solives du plafond sonnait le creux.

La solive a été forcée par un outil de menuisier et une liasse de bank-notes s'en est échappée.

Il y avait mille livres rondes, et l'un des billets étaient jaspé de quelques gouttes de sang qui attestaient le dernier haut-fait de Bulton, ce bandit redoutable dont nous parlions dernièrement et qui est maintenant à Newgate, d'où il ne sortira, espérons-le, que pour monter sur la plate-forme qui chavire, pour nous servir de l'expression populaire si terriblement pittoresque.

M. Simouns tenait enfin la preuve matérielle qu'il avait cherchée avec tant de persévérance.

Le dénoûment est facile à prévoir.

M. Bardel a été réintégré dans ses fonctions, et le gouverneur lui a remis une gratification.

Jonathan a été congédié; les charges qui s'élèvent contre lui n'étant pas assez fortes pour qu'on puisse le déférer à la justice.

John Colden, coupable d'assassinat, demeurera à Cold Bath field jusqu'à ce que sa blessure soit cicatrisée.

Alors, il sera transféré à Newgate, et passera probablement aux prochaines assises.

Nous tiendrons nos lecteurs au courant de son procès, qui sera, très-certainement, fort curieux.»

Or, la lecture de cet article venait d'être faite à haute voix dans la sacristie de l'église Saint-George par l'homme gris lui-même à l'abbé Samuel.

--Eh bien! dit-il, en posant le journal sur une table, et regardant le jeune prêtre en souriant, comprenez-vous maintenant?

--Pas encore, dit l'abbé Samuel.

--C'est pourtant facile.

--Comment?

--M. Simouns, c'est moi.

--Bon.

--La jeune fille, c'est moi qui l'ait apostée.

--Ensuite?

--L'argent trouvé dans la poutre, c'est moi qui l'avait caché.

--Je commence à comprendre.

--Enfin, la tache de sang est tout simplement une tache de vin additionnée d'un peu d'ocre rouge. Grâce à tout cela, ce pauvre Bardel est innocenté, et nous avons en lui un ami qui aura les plus grands égards pour John Colden.

--Oui, mais celui-ci sera transporté à Newgate.

--Certainement.

--Il sera jugé.

--Sans doute.

--Condamné à mort.

--Très-certainement.

--Eh bien.

Un sourire passa sur les lèvres de l'homme gris:

--N'ai-je pas tiré l'enfant de prison.

--Oui.

--Eh bien! j'arracherai John Colden à l'échafaud.

--Mais, dit encore l'abbé Samuel, l'enfant est toujours en danger.

--Non, tant qu'il demeurera caché avec sa mère dans le logis du sacristain de Saint-George.

--Ils ne peuvent pas y rester toujours.

--Aussi vais-je à présent, m'occuper de les en faire sortir. J'ai trouvé un lieu d'asile inviolable pour l'enfant.

--Lequel?

--Christ's hospital.

--Le collège fondé par Edward VI?

--Justement. Vous n'ignorez pas, continua l'homme gris, que les enfants placés dans ce collège sont sous la protection du lord maire?

--Je le sais.

--Qu'ils jouissent de certains privilèges d'origine moyen âge, et portent un uniforme qui les fait respecter en tout lieux.

--Oh! sans doute.

--Supposez ceci, continua l'homme gris, que Ralph, une fois sous cet habit, soit rencontré par un des policemen de Kilburn, ou par M. Booth lui-même, ou encore par un gardien de Bath square qui le reconnaisse.

--Bien.

--Les uns ou les autres auront beau faire. Protégé par son habit, l'enfant n'aura plus rien à craindre d'eux.

--Oui, certes dit l'abbé Samuel, mais vous n'ignorez pas non plus que l'admission à Christ's hospital est des plus difficiles.

--J'ai trouvé le moyen d'y faire entrer Ralph.

--Comment cela?

--Vous vous souvenez qu'à son arrivée à Londres l'enfant a été volé par mistress Fanoche.

--Sans doute.

--Qu'en voulait faire cette femme?

--Je l'ignore.

--Mais je le sais, moi, elle voulait le substituer à un enfant mort qu'on lui réclamait.

--Eh bien?

--Cet enfant, s'il vivait, aurait le droit d'entrer à Christ's hospital. Je vais donc rendre Ralph à mistress Fanoche.

--Ah! par exemple!

L'homme gris eut un nouveau sourire.

--Fiez-vous à moi, dit-il. Ne vous ai-je pas déjà prouvé que j'arrivais à mon but?

--Quel homme êtes-vous donc? fit l'abbé Samuel qui regardait l'homme gris avec une sorte d'admiration.

Il baissa la tête.

--Je suis, je vous l'ai dit, expliqua-t-il, un grand coupable que le repentir a touché.

Et il se leva.

--Où allez-vous? demanda le prêtre.

--Chez mistress Fanoche, répondit l'homme gris.

Puis il baisa le bas de la soutane de l'abbé Samuel et sortit.

Il traversa l'église et trouva Shoking à la porte.

Shoking lui dit:

Mistress Fanoche n'est pas revenue dans Dudley street.

--Où est-elle donc?

--Elle est toujours dans Heath-mount, à Hampsteadt.

--Eh bien, dit l'homme gris, va chercher un cab et filons, car c'est demain qu'arrive le père de l'enfant mort.

XXVIII