Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu
Chapter 14
--Ils eussent pu le faire hier encore, dit l'homme gris; ils ne le pourraient plus aujourd'hui.
--Pourquoi? demanda la pauvre mère avec un accent hébété.
--Parce que je vous protège, répondit l'homme gris, que j'étais l'ami de votre fils, que je suis l'ennemi mortel de miss Ellen Palmure, pour laquelle le malheureux enfant s'est donné la mort.
Cette fois, la pauvre mère jeta un cri.
--Chez vous... entrons chez vous, dit encore l'homme gris; car, pour le venger, il me faut tout savoir!
XXI
L'homme gris avait pris la main de la pauvre mère, et il la magnétisait, pour ainsi dire, de son regard pénétrant et dominateur.
--Allons chez vous, répéta-t-il.
Elle ne résista point à cette injonction; elle le conduisit au fond de l'allée noire, lui fit monter le petit escalier tournant à marches usées, arriva au second étage et tira une clef de sa poche. Puis elle ouvrit une porte, et l'homme gris se trouva au seuil d'une chambre assez propre, quoique misérablement meublée.
Dans le fond de cette chambre, il y avait une autre porte, et la pauvre mère, étendant la main vers elle, dit:
--C'est là qu'il est mort!...
Elle se laissa tomber sur une chaise et regarda de nouveau l'homme gris.
--Ainsi, dit-elle, vous avez connu mon Dick?
--Oui.
--Vous étiez son ami?
--Oui, dit encore l'homme gris.
--Où donc l'aviez-vous rencontré?
--Au public-house de White-Hall.
--Je ne sais pas quel est l'endroit dont vous parlez, répondit-elle, mais je sais que mon Dick, depuis longtemps, sortait beaucoup le soir. Où allait-il? hélas! il ne me le disait pas. Il y avait près d'un an que le pauvre enfant était comme fou...
--J'ai quitté Londres, poursuivit l'homme gris. Quand j'y suis revenu, votre fils était mort. On me l'a appris au public-house dont je vous parle, et on m'a dit qu'il était mort d'amour. Comment? je l'ignore, et il faut pourtant que je le sache.
Il parlait d'une voix grave et pleine d'autorité qui impressionnait vivement la pauvre femme.
Évidemment, en parlant ainsi, il disait vrai, il avait très-certainement rencontré Dick Harrisson au public-house de White-Hall, en face de l'amirauté et d'une des entrées de Hyde-Park. La femme vêtue de noir avait relevé son voile.
L'homme gris vit alors une personne encore jeune, bien que le chagrin eût creusé sur son visage, qui avait dû être fort beau, des rides précoces, et blanchi ses abondants cheveux, autrefois d'un blond cendré.
--Je vais tout vous dire, dit-elle, car j'ai beau me réfugier dans l'amour de Dieu qui ordonne le pardon des injures, une voix secrète s'élève sans cesse au fond de mon coeur et me crie que la mort de mon enfant ne peut rester impunie.
--Parlez, dit l'homme gris, en lui prenant la main, je vous écoute.
Alors elle lui fit le récit suivant:
--«Je suis Irlandaise, mon mari était Anglais. Soldat de marine, il s'était épris de moi, pendant un séjour que fit son navire dans la rade de Cork, et malgré la différence de religion qui existait entre nous, il m'épousa.
Je le suivis à Londres; il espérait quitter le service de mer et obtenir un petit emploi dans les bureaux de l'amirauté.
Ses démarches et celles de ceux de ses chefs, qui s'intéressaient à lui, demeurèrent infructueuses.
Un an après notre mariage, il fut obligé de prendre la mer et me laissa à Londres, où je devins mère quelques jours après son départ.
Depuis lors je ne l'ai plus revu.
Le navire qu'il montait fit naufrage et se perdit corps et biens.
On me fit une petite pension.
D'abord, je songeai à retourner en Irlande, où j'avais encore des parents, mais l'avenir de mon enfant me fit renoncer à ce projet.
J'entrai comme dame de confiance dans une maison de commerce.
Ce que je gagnais, réuni à ma pension, me permit d'élever mon fils et de lui donner de l'éducation.
A seize ans, il avait acquis une instruction suffisante pour entrer dans une maison de banque et y toucher cent livres d'appointement.
Alors le cher enfant me dit!
«--Je ne veux plus que tu travailles, mère, c'est à mon tour.»
Nous vînmes nous établir ici, dans cette maison, parce que nous connaissions M. Colcram, le propriétaire, qui avait également servi dans la marine et était un ami de mon mari.
Ah! cela n'a duré que deux années, mais pendant ces deux années, monsieur, j'ai été la plus heureuse des femmes.
Mon Dick était laborieux, rangé, affectueux; il ne vivait que pour moi et l'avenir était gros d'espérances pour nous deux.
Hélas! le vent de la fatalité devait souffler bientôt sur nous.
Un soir, M. Colcram, notre logeur,--il crut bien faire, le pauvre homme,--vint nous voir tout joyeux, et dit à mon fils:
--La maison que je tiens à bail est située sur la terre d'un des plus nobles lords d'Angleterre, et j'ai quelquefois affaire à lui, il cherche un secrétaire, et je lui ai parlé de toi: veux-tu que je te présente? Tu auras des appointements doubles, pour le moins, de ceux que tu touches dans ta maison de banque de la cité.
Pouvions-nous résister à une offre semblable?
Le lendemain, M. Colcram conduisit Dick chez le lord.
Celui-ci le trouva intelligent, modeste et doux, et agréa ses services.
M. Colcram avait dit la vérité, le noble lord fixa les appointements de Dick à deux cents livres, et il se trouva que mon cher enfant avait beaucoup moins de besogne que dans la maison de banque d'où il sortait.
Chaque matin, il allait chez le lord, qui habitait dans Chester street, écrivait sous sa dictée, dépouillait sa correspondance, et il était libre à quatre ou cinq heures de l'après-midi.
Le cher enfant passait toutes ses soirées avec moi et nous caressions le projet de faire des économies suffisantes pour aller au printemps suivant voir ma chère Irlande, dont le souvenir était toujours vivant au fond de mon coeur.
Deux mois s'écoulèrent. Une mère est clairvoyante, monsieur, elle a l'habitude de lire dans l'âme de son fils, et cependant je ne m'étais pas aperçue d'un changement presque subit qui s'était opéré chez mon enfant.
Depuis qu'il était chez le lord, il apportait à sa toilette, jusque-là simple et presque négligée, un soin minutieux.
Peu à peu, sa gaieté naturelle fit place à une vague mélancolie qui dégénérait parfois en tristesse ou à laquelle succédait quelquefois une sorte de joie fiévreuse.
Mon Dick avait un amour au coeur.
Amour sans espérance d'abord et presque inavoué à lui-même; amour violent ensuite et tout à coup rempli d'illusions.
Vers la Christmas, il me dit que lord Palmure,--c'est bien le nom que vous avez prononcé tout à l'heure,--était accablé d'affaires par suite de l'ouverture du parlement, et qu'il serait obligé d'aller travailler avec lui, le soir; je le crus.
Pendant deux mois encore, il sortit chaque soir après notre souper, pour ne rentrer que fort avant dans la nuit, et dès lors sa vie me parut mystérieuse et tourmentée.
Tantôt il avait l'espérance et le bonheur dans les yeux, tantôt il paraissait livré au plus profond désespoir.
Il demeura longtemps muet à toutes mes questions.
Enfin, un soir, il me prit dans ses bras et me dit:
--J'aime la fille de lord Palmure.
--Malheureux! m'écriai-je.
--Et j'en suis aimé, ajouta-t-il.
Je me mis à fondre en larmes, je le suppliai de songer à notre humble condition, à la distance qui nous séparait de la noble demoiselle; je l'engageai à remercier lord Palmure, à retourner dans la cité où il trouverait facilement un emploi.
--Miss Ellen et moi, me dit-il, nous nous aimons, et elle sera ma femme.
Le mal était déjà sans remède, et le pauvre enfant était fou.
Que s'est-il passé dès lors? Par quelles tortures sans nom cette femme a-t-elle brisé le coeur de mon malheureux fils? Hélas! je l'ignore, monsieur.
Mais bientôt sa vie devint un supplice; il était devenu insensible à mes caresses, et il parlait de mourir.
Un jour, il se sentit si faible qu'il ne put quitter le lit. Il eut la fièvre pendant une semaine, une fièvre pleine de délire et de rage, pendant laquelle le nom de miss Ellen était sans cesse sur ses lèvres.
Je ne le quittais ni jour ni nuit. Enfin, le dimanche, la fièvre se calma, le délire disparut, et il me sembla plus calme.
Ah! monsieur, la fatalité était sur nous. J'eus la funeste pensée de m'absenter une heure, pour aller à Saint-George entendre la messe et prier Dieu pour mon enfant.
Quand je revins, il était si pâle que je jetai un cri d'épouvante.
--Mère, me dit-il, pardonne-moi... je suis un fils ingrat... car je t'ai oubliée, pour ne songer qu'à ma propre douleur... Je suis un pauvre fou qui va mourir...
Je jetai un nouveau cri, un cri d'épouvante et d'horreur! car il avait soulevé la courtine qui le couvrait, et je vis son lit plein de sang!...
Ici la malheureuse mère s'interrompit et fondit en larmes.
L'homme gris lui prit la main et lui dit d'une voix émue et grave:
--Continuez, madame, il faut que je sache tout.
XXII
La mère de Dick Harrisson parvint à maîtriser ses sanglots.
Elle continua.
--Mon malheureux enfant, fou de désespoir, s'était frappé de trois coups de couteau.
J'appelai au secours, jetant des cris d'épouvante; M. Colcram monta.
Mon pauvre Dick secouait la tête et un pâle sourire effleurait ses lèvres:
«--Tout est inutile, mère, me dit-il, je vais mourir...»
--Ah! monsieur, le pauvre enfant ne se trompait pas, poursuivit-elle d'une voix brisée. M. Colcram alla chercher un chirurgien.
Le chirurgien fit comme Dick, il secoua tristement la tête, et dit que les trois blessures étaient mortelles.
Et cependant mon pauvre enfant essaya de lutter contre la mort.
Il survécut trente-six heures en dépit d'horribles souffrances, me demandant toujours pardon de m'abandonner ainsi.
Il ne s'interrompait que pour prononcer le nom de miss Ellen.
--Mère, me dit-il encore, je veux être enterré dans un cimetière catholique et je veux que tu mettes ceci dans ma bière.
En même temps il m'indiquait un gros pli cacheté qu'il avait caché sous son oreiller avant de se donner la mort.
C'étaient les lettres de miss Ellen.
Quand il eut rendu le dernier soupir, Dieu fit un miracle.
Il me donna la force d'aller me jeter aux pieds d'un prêtre catholique et de lui avouer que mon fils s'était suicidé.
Ce prêtre était jeune, il était bon, il me releva et me dit: Pauvre mère, puisque votre fils est mort par amour, Dieu lui pardonnera, car ceux qui ont souffert et pleuré trouvent toujours grâce devant sa miséricorde.
Et si Dieu doit pardonner, pourquoi nous, ses ministres, qui ne sommes que des hommes, nous montrerions-nous plus sévères?
Il fut convenu alors que je garderais mon fils encore jusqu'au samedi soir.
Alors le jeune prêtre viendrait, avec quatre Irlandais, enlever la bière et ils la transporteraient sans bruit au cimetière de Saint-George.
Là, on inhumerait mon enfant en terre sainte, et on réciterait les prières de l'Église sur sa tombe, comme s'il fût mort de sa mort naturelle.
--Et ce prêtre, dit l'homme gris, interrompant la mère de Dick, ce prêtre se nommait l'abbé Samuel?
--Oui. Vous le connaissez donc aussi?
--C'est notre maître à tous, répondit-il.
La pauvre femme reprit:
--Je posai sous la tête de mon cher mort le pli cacheté qu'il voulait emporter dans la tombe.
Puis, on cloua la bière, et il disparut pour toujours à mes yeux, celui que j'aurais dû précéder dans une autre vie.
Ici, elle s'interrompit encore et fondit en larmes.
L'homme gris lui tenait toujours la main et la regardait avec bonté.
--Et cette miss Ellen, dit-il, vous ne l'avez donc jamais vue?
Ce nom produisit une sorte de réaction subite chez la mère de Dick Harrisson.
--Oh! oui, je l'ai vue, dit-elle. Je l'ai vue une fois, et j'ai compris que mon fils l'ait aimée, tant elle est belle, et qu'elle l'ait tué, tant elle a de méchanceté dans le regard.
--Où l'avez-vous vue?
--Ici.
La voix de madame Harrisson se prit à trembler.
--C'était le lendemain des funérailles de mon pauvre enfant, dit-elle. J'étais seule, abîmée dans ma douleur et n'ayant plus de larmes dans ma tête affolée!
La porte s'ouvrit, elle entra.
D'abord, il me sembla que c'était un ange, mais quand elle m'eut parlé, je vis que j'avais un démon devant moi...
--Écoutez, bonne femme, me dit-elle d'un ton impérieux et sec, je suis la fille de lord Palmure. Votre fils s'était pris pour moi d'un amour insensé et que je n'ai jamais encouragé...
Elle mentait, monsieur, sans cela mon fils aurait-il eu des lettres d'elle?
--Votre fils est mort, poursuivit-elle, et mon père et moi nous savons qu'il vous laisse sans ressources.
Je la regardais, les yeux effarés, et je ne comprenais pas ce qu'elle voulait me dire.
--Je viens, poursuivit-elle, vous offrir ce portefeuille qui contient une petite fortune, laquelle mettra vos vieux jours à l'abri du besoin, et en échange, je viens vous demander tous les papiers de votre fils.
Alors je compris. Elle venait me racheter ses lettres.
Et je repoussais le portefeuille et la chassai, en m'écriant:
--Tout ce qui vient de mon fils est sacré. Ce sont des reliques auxquelles vos mains impures ne toucheront pas!
Elle sortit en me jetant un regard de haine.
Trois jours après, au milieu de la nuit, comme je continuais à pleurer mon fils, une vitre de cette fenêtre fut brisée et deux hommes masqués firent irruption dans ma chambre.
Ils me garrottèrent, me mirent un bâillon sur la bouche.
Puis ils se mirent à fouiller partout.
Je compris qu'ils cherchaient les lettres de miss Ellen.
Ils se retirèrent sans rien trouver.
Le lendemain, M. Colcram me dit:
--Ma chère, vous êtes ici en danger de mort.
Pendant deux mois, monsieur, je me suis cachée à l'autre bout de Londres, et M. Colcram a fait courir le bruit de ma mort.
Je crois que Miss Ellen en est convaincue.
Alors je suis revenue, car je veux vivre et mourir dans ce logement où mon fils a rendu le dernier soupir.
Je ne sors jamais pendant le jour, et ce n'est que le matin que je me risque à aller prier sur la tombe de mon enfant.
L'homme gris se leva alors, tandis que la pauvre mère étouffait un dernier sanglot.
--Ainsi, dit-il les lettres de miss Ellen sont dans le cercueil?
--Oui.
--Et nul ne le sait?
--Nul, excepté vous, et si je vous l'ai avoué, c'est que vous m'avez fait le signe rédempteur des fils de l'Irlande.
--Je serai aussi muet que la tombe à qui ce secret est confié, et je vous le jure, acheva l'homme gris, votre fils sera vengé.
Puis, pressant la main de madame Harrisson:
--Vous paraissez avoir épuisé vos dernières ressources, ma bonne dame, dit-il.
--C'est M. Colcram qui me fait vivre, répondit-elle, et il n'est pas riche, le digne et cher homme.
--L'Irlande prend soin de ses enfants, ajouta l'homme gris.
Il tira de sa poche un rouleau de guinées qu'il posa sur la table.
Et il sortit brusquement, comme s'il n'eût pas voulu entendre les remerciements et les bénédictions de la pauvre mère.
* * * * *
Quand il fut dans la rue, l'homme gris se dit:
--Maintenant je crois que je tiens miss Ellen et son digne père, lord Palmure.
Jenny et l'enfant sont en sûreté pour deux jours.
Il faut que Bardel ne perde point sa place, et ensuite, si John Colden n'a point succombé à sa blessure, il faudra l'arracher au bourreau.
Voilà de la besogne, murmura-t-il avec un sourire. Mais bah! avant de m'appeler l'homme gris, j'en ai fait bien d'autres et de plus rudes encore!
Et le mystérieux personnage se dirigea vers le pont de Westminster, qu'il traversa, et, comme huit heures sonnaient, il entra dans Scotland-yard, où il avait en ce moment une affluence inusitée de policemen.
XXIII
Il est des gens qui ont le talent de se déguiser sans rien changer à leur costume.
Une certaine inclination donnée tout à coup au chapeau, un vêtement qu'on boutonne, des cheveux qu'on ramène sur le front ou qu'on en écarte, il n'en faut pas davantage pour qu'un homme habitué à se grimer se rende tout à coup méconnaissable.
C'est ce qu'avait fait l'homme gris, dans son trajet d'Adam's street à White-Hall.
Quand il rentra dans Scotland-yard, ce qui, traduit mot à mot, veut dire «cour des Écossais», mais en réalité l'office général de la police, il ne ressemblait pas plus à l'homme qui avait sauvé le petit Ralph que le bon Shoking ne ressemblait, malgré ses prétentions, à un véritable gentleman.
Les policemen qui le virent entrer d'un pas roide, le chapeau sur l'oreille, jetant à droite et à gauche un regard oblique, se dirent entre eux:
--Voilà cet agent qui vient de province et en qui les chefs ont si grande confiance.
Comment l'homme gris était-il entré dans la peau de l'agent Simouns, qui venait de Liverpool, où il avait rendu d'éminents services, voilà ce qui ne se pouvait expliquer que par les ramifications sans nombre du fenianisme.
Toujours est-il que le jour où l'homme gris avait eu besoin de pénétrer dans Cold Bath field et d'y planter les premiers jalons de l'évasion de Ralph, il s'était trouvé un homme du nom de Simouns que le chef de la police provinciale recommandait à la police métropolitaine comme très habile.
Cet homme, que personne ne connaissait à Londres, s'était présenté le matin même de ce jour où le petit Irlandais avait été transféré de la cour de police de Kilburn à la prison du moulin.
Et cet homme, c'était l'homme gris.
Deux policemen qui se trouvaient au seuil du premier bureau, et qui lui avaient vu traverser la cour, se mirent à causer à voix basse.
--Voilà Simouns, l'agent secret de Liverpool, dit l'un.
--Le directeur de la police de Londres, répondit l'autre, est un véritable Français.
--Pourquoi?
--Parce que le nouveau est toujours beau. Depuis que Simouns est revenu de Liverpool, il n'y en a que pour lui.
Tu verras, camarade, que c'est lui qu'on va envoyer à Bath square.
--Pourquoi faire?
--Pour faire une enquête.
--Et sur quoi donc?
--Sur les événements de cette nuit.
--De quels événements parles-tu?
--Comment tu ne sais pas ce qui s'est passé?
--Non.
--Eh bien! il s'est évadé des prisonniers, on a endormi des gardiens, que sais-je encore? et le gouverneur qui ne sait où sont les coupables parmi les gens de la maison qui ont facilité les évasions, a envoyé demander ici un homme de police habile.
--Et tu crois que c'est Simouns qu'on va envoyer?
--J'en suis sûr.
En effet, l'homme gris était entré dans le bureau d'un des chefs de division, sur l'invitation qui lui en avait été faite.
Le chef s'était enfermé avec lui pendant quelques minutes.
Au bout de ce temps, l'homme gris était ressorti et avait gagné le vestiaire.
A Londres comme à Paris, la police se fait de deux manières, en habit de ville ou en uniforme.
L'homme gris avait pu être chargé de missions secrètes qui exigeaient un habit de ville, mais celle qu'il acceptait en ce moment comportait l'uniforme.
En effet, il sortit bientôt du vestiaire avec l'habit d'un policeman, portant en outre sur sa manche gauche le galon qui est spécial au service de la Cité.
Scotland-yard est non-seulement la métropole de la police, c'est encore le quartier général des fiacres et des voitures de Londres.
L'homme gris, devenu l'agent de police Simouns, n'eut donc qu'à monter dans un cab qui entrait en ce moment, pour déposer un objet laissé par un voyageur sur les coussins, et il dit au cocher:
--Bath square!
Vingt minutes après, le prétendu M. Simouns arrivait à cette fameuse grille dont master Pin, le portier-consigne, avait seul la clef.
--Ah! dit le gros homme, qui paraissait au désespoir, c'est vous qu'on envoie de Scotland-yard?
--Oui, dit l'homme gris.
--Si vous débrouillez quelque chose à ce qui se passe, fit master Pin, vous serez un homme habile.
--Que se passe-t-il donc dans Gold Bath field?
--Des choses dont la responsabilité peut retomber sur moi, mon cher monsieur, fit master Pin d'une voix lamentable.
--Vraiment?
--Oui: figurez-vous que j'ai eu le malheur de m'intéresser à un cousin que je n'ai jamais vu.
--Eh bien!
--Ce cousin, je l'ai fait entrer ici comme ouvrier, et il est mêlé à tout cela.
--Mais enfin, demanda naïvement le prétendu M. Simouns, que s'est-il passé?
--Le petit Irlandais s'est évadé.
--Ah! vraiment?
--On a endormi deux gardiens.
--Bon!
--Le gardien-chef M. Bardel, et un autre appelé Jonathan.
--Comment cela?
--Avec une prise de tabac.
--Joli moyen et qui est très-connu, dit l'homme gris. Est-ce tout?
--Non: on a tué M. Whip.
--Un autre gardien?
--Oui, monsieur.
--Et... votre cousin?
--Le misérable est très-certainement le meurtrier de M. Whip.
--En vérité!
--Mais M. Whip s'est défendu avant de mourir; et je crois que mon cousin a son compte.
--Il est blessé?
--D'un coup de couteau dans le bas ventre?
--Voyons, mon cher monsieur Pin, dit l'homme gris, voulez-vous me conduire auprès du gouverneur?
--Certainement, répondit le désolé portier-consigne, d'autant plus qu'il vous attend avec impatience.
En effet, le gouverneur, on s'en souvient, en présence de l'accusation que Jonathan portait contre son chef, avait cru devoir s'adresser à Scotland-yard.
A Scotland-yard, il avait été décidé qu'on lui enverrait M. Simouns, cet homme qui avait fait des merveilles à Liverpool.
Et le gouverneur accueillit M. Simouns comme un envoyé de la Providence.
--Mon cher monsieur, lui dit-il, il y a ici un homme qui est attaché à la maison depuis plus de vingt ans et qui est tout à coup accusé de trahison.
--Est-ce par un inférieur? demanda l'homme gris.
--Naturellement.
--Le chef était-il sévère?
--Quelquefois.
--A-t-il souvent puni celui qui l'accuse?
--Il a dû le punir.
--J'écoute Votre Honneur, dit l'homme gris qui demeura respectueusement debout devant le gouverneur.
Celui-ci lui fit alors l'historique des événements de la nuit.
Le prétendu M. Simouns l'écouta sans l'interrompre, puis quand le gouverneur eut fini:
--Votre Honneur a-t-il interrogé l'ouvrier qui se nomme?...
--John Colden? oui... mais il est hors d'état de répondre...
--C'est pourtant lui qui peut jeter un brin de clarté sur tout cela, dit l'homme gris, et dire si M. Bardel est coupable ou innocent.
--Mais cet homme se refuse à parler.
--Oh! dit en souriant l'homme gris, si Votre Honneur me permet de l'interroger, je lui arracherai bien des révélations, moi.
--Venez, dit alors le gouverneur, je vais vous conduire à la cellule dans laquelle on l'a transporté.
Et l'homme gris suivit le gouverneur, murmurant à part à lui:
--Il faut pourtant que ce pauvre Bardel conserve sa place: nous avons besoin de lui ici.
XXIV
John Colden était, en effet, assez grièvement blessé.
Cependant ce même chirurgien qui se vantait d'appartenir à une société philanthropique, ce qui ne l'avait pas empêché d'envoyer Ralph au moulin, avait déclaré que la blessure n'était pas mortelle et que Calcraff, le bourreau de Londres, ne perdrait pas pour attendre.
L'Irlandais était un de ces hommes à la foi robuste qui savent mourir pour une cause et ne la compromettent jamais par des révélations.
Par l'interrogatoire qu'on avait essayé de lui faire subir, il avait compris que Bardel était accusé.
Dès lors, de peur de le compromettre encore davantage, il s'était retranché dans un mutisme absolu qu'on pouvait prendre, à la rigueur, pour le résultat de sa faiblesse extrême.
Mais la scène changea quand le prétendu agent de police de Liverpool, M. Simouns, l'homme en qui on avait grande confiance, entra dans sa cellule.
Bien que le fameux habit eût disparu pour faire place à la tunique courte du policeman, John Colden reconnut sur-le-champ l'homme gris.
Il le reconnut au regard, au geste, à la voix et il se dit:
--J'ai eu raison d'avoir confiance en cet homme, il est plus puissant que tous ceux qui sont ici.
L'homme gris était accompagné du directeur.
Sur un simple signe qu'il lui fit, ce dernier fit retirer les deux gardiens qui les suivaient.
Alors l'homme gris et le gouverneur demeurèrent seuls au chevet de John Colden.
--Comment te nommes-tu? dit le prétendu M. Simouns.
--John Colden, répondit le blessé.
--Tu dois être Irlandais?
--Oui.
L'homme gris se tourna vers le gouverneur: