Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu
Chapter 13
Selon lui, Whip, acheté par des gens du dehors, avait endormi successivement M. Bardel et Jonathan, afin de favoriser l'évasion d'un prisonnier.
Mais on retrouvait M. Whip frappé d'un coup de poignard et mort.
Sa face violacée, sa langue tirée, sa cravate fortement serrée autour de son cou et ses vêtements déchirés attestaient qu'il avait soutenu une lutte.
M. Whip avait dont péri victime de son devoir.
Ce n'était plus un traître, c'était un martyr.
John Colden, qui avait perdu beaucoup de sang, était hors d'état de pouvoir donner le moindre éclaircissement sur ce mystérieux événement.
Cependant on retrouva enroulée autour de son corps une partie de la corde à noeuds.
C'était une preuve que John Colden, hissé au moyen de cette corde jusqu'à une certaine hauteur, était retombé, par suite de sa rupture, et que ses complices l'avaient abandonné.
Le gouverneur essaya de le questionner; mais il ne put rien obtenir de lui.
Soit faiblesse, soit parti pris, John Colden secoua la tête, se bornant à murmurer qu'on pouvait faire de lui tout ce qu'on voudrait.
On le transporta ainsi que le cadavre de M. Whip à l'intérieur de la prison.
Là, il fût constaté que le prisonnier évadé n'était autre que le petit Irlandais;
Le docteur avait employé des sels très-violents et triomphé de la léthargie de M. Bardel.
Celui-ci, revenant enfin à lui, vit le gouverneur à son chevet, et commença par promener autour de lui un regard hébété.
Mais il devinait ce qui s'était passé, et il n'eut garde d'oublier son rôle.
Il raconta que, la veille, il avait acheté du tabac, ce qui était parfaitement vrai, du reste, à Queen's tavern, mais que M. Whip, qui s'y trouvait en même temps que lui, lui avait dit qu'il en achetait de bien meilleur dans un bureau de Picadilly, et qu'il lui avait offert de lui en faire goûter.
Il ajouta qu'en effet, un peu avant neuf heures, M. Whip était entré dans sa cellule et lui avait donné de son tabac; puis, qu'il était allé prendre son service.
A neuf heures, M. Bardel avait fait son inspection habituelle et avait été très-étonné de trouver dans le corridor numéro quatre, non plus M. Whip, mais Jonathan, qui sommeillait à demi dans sa guérite; qu'alors il lui avait offert une prise de tabac.
A partir de ce moment, achevait M. Bardel, ses souvenirs étaient de plus en plus confus. Il avait été pris d'un violent mal de tête, était rentré dans sa cellule et s'était assis sur son lit.
Dès lors, il ne se souvenait plus de rien.
M. Bardel était employé à Cold Bath field depuis plus de vingt ans.
Il s'était toujours montré très-zélé dans son service et on n'avait aucune raison de douter de la véracité de son récit.
Malheureusement pour lui, Jonathan venait également de s'éveiller, grâce aux soins du docteur.
Et Jonathan, apprenant la mort de M. Whip, l'évasion du petit Irlandais et l'arrestation de John Colden, Jonathan demanda à parler au gouverneur en particulier.
Celui-ci s'enferma avec le gardien qui lui dit:
--C'est M. Bardel qui a favorisé l'évasion du prisonnier.
--Prenez garde, lui dit le gouverneur, vous accusez un homme jusque-là irréprochable.
--Je l'accuse, dit Jonathan avec conviction, parce que j'ai les preuves de sa trahison.
--De qui les tenez-vous?
--De M. Whip.
--Il est mort.
--Cela ne m'étonne pas, car en m'endormant, je n'ai pu, comme c'était convenu, lui porter secours.
Et Jonathan raconta ce qui s'était passé la veille.
Alors le gouverneur pensa qu'il ne pouvait faire autrement que d'avertir la police et demander un magistrat qui vint faire une enquête minutieuse sur les événements dont la prison avait été le théâtre pendant la nuit précédente.
XVIII
Avant d'aller plus loin, reportons-nous au moment où l'homme gris était remonté dans les airs, le petit Irlandais sur les épaules.
Nous l'avons dit, pendant cette nuit-là, le brouillard était si épais que, de cette fenêtre d'où pendait la corde, il était impossible de voir le sol du préau.
A neuf heures précises, la corde, solidement attachée à l'entablement de la croisée, avait été lancée dans le préau par-dessus le mur d'enceinte.
A neuf heures quelques minutes, la sonorité du brouillard avait permis à Shoking et à l'homme gris, penchés à cette même fenêtre, d'entendre un bruit de pas sur le sable.
--Ce sont eux, avait dit Shoking; tout va bien.
Mais presque aussitôt un murmure confus de voix était monté jusqu'à eux, puis le bruit d'une lutte, puis un cri... puis...plus rien!
Suzannah et Jenny s'étaient mises à genoux dans un coin de la chambre et priaient avec ferveur.
Par deux fois, la corde s'était tendue.
L'homme gris et Shoking pensaient que M. Bardel et John Colden s'étaient débarrassés de quelque sentinelle importune.
Mais la corde ne demeura point tendue, et un dernier cri se fit entendre.
Alors l'homme gris n'hésita plus, et il enjamba l'entablement de la croisée.
--Qu'y a-t-il donc? lui dit Shoking avec épouvante.
L'homme gris ne répondit pas.
Il s'était laissé glisser le long de la corde, et nous savons ce qui s'était passé dans le préau.
Il s'écoula cinq minutes.
Cinq minutes d'angoisses mortelles pour la pauvre mère, pour Suzannah et pour Shoking.
Enfin la corde se tendit et Shoking sentit son coeur battre à outrance.
Puis, au bout de quelques secondes, l'homme gris reparut.
L'enfant était sur ses épaules, et, quand tous deux eurent franchi l'entablement de la croisée, la pauvre Irlandaise murmura d'une voix mourante, en sentant autour de son cou les petits bras de son fils:
--Mon Dieu! il me semble que je vais mourir...
--On ne meurt pas de joie, répondit l'homme gris.
Et en même temps il dit à Shoking:
--Maintenant à John Colden!
--John! exclama Suzannah!
--Oui, il s'est battu avec un gardien...
--Mon Dieu!
--Il est blessé... mais légèrement... je lui ai enroulé la corde autour du corps, nous allons le tirer à nous.
Shoking avait compris la manoeuvre.
L'homme gris et lui s'emparèrent de la corde et se mirent à tirer à eux.
Déjà la corde s'enroulait sur le plancher, lorsque tout à coup ils éprouvèrent une secousse qui fut suivie d'un bruit sourd et d'un cri de douleur.
C'était la corde qui venait de casser.
John Colden était retombé sur le sol du préau.
--Malédiction! murmura l'homme gris.
Cependant il ne perdit ni son sang-froid ordinaire, ni sa merveilleuse présence d'esprit.
--Tire à toi tout ce qui nous reste de corde, ordonna-t-il à Shoking.
La corde avait soixante noeuds, quand elle était entière.
Shoking n'en retira que vingt-neuf.
Elle s'était donc rompue à peu près vers le milieu.
--Impossible, murmura l'homme gris, de descendre désormais.
--Pourquoi? demanda Suzannah.
--Parce que la corde est trop courte, et que celui de nous qui descendrait se tuerait sans profit pour John.
--Mais, s'écria Suzannah, John est blessé.
--Oui.
--On le trouvera dans le préau.
--Certainement, dit l'homme gris avec flegme.
--On l'accusera d'avoir favorisé l'évasion de l'enfant.
--Sans aucun doute.
--Et on le condamnera à la prison.
--On fera mieux, dit froidement l'homme gris, on le condamnera à mort, car il a tué un des gardiens.
Suzannah jeta un grand cri et se mit aux genoux de l'homme gris.
--Oh! dit-elle, sauvez-le, au nom du ciel, au nom de l'Irlande, sauvez-le!
--Certainement, je le sauverai, dit-il froidement, mais pas aujourd'hui, car aujourd'hui c'est impossible...
Jenny l'Irlandaise couvrait son fils de baisers et ne paraissait plus savoir en quel lieu elle se trouvait.
--Ah! maman, disait l'enfant, j'ai bien souffert, va! ils étaient bien méchants, tous ces hommes! si tu savais comme ils m'ont battu!
Suzannah pleurait à chaudes larmes.
Shoking se pencha sur elle et lui dit:
--Aie confiance, ma chère. Quand l'homme gris promet quelque chose, c'est sacré comme la parole de Dieu. Il t'a dit qu'il sauverait John, il le sauvera.
Tout à coup un bruit, un son plutôt, traversa l'espace. C'était l'horloge de l'église voisine qui sonnait la demie de neuf heures.
L'homme gris tressaillit et dit:
--Nous nous attardons ici, comme si nous étions en sûreté. Partons!
Il prit Suzannah par la main:
--Mais ne pleurez donc pas, enfant, dit-il, je vous ai dit que je sauverai John. Vous ne croyez donc plus en moi?
--Oh! si, répondit Suzannah.
Shoking avait retiré le fragment de corde et fermé les volets de la fenêtre.
Alors l'homme gris ralluma la lampe et dit:
--Maintenant, pas de bruit; le cab est en bas, au coin de la rue; il faut partir.
Les deux femmes, l'enfant, Shoking et l'homme gris s'engouffrèrent alors sans bruit dans l'étroit escalier et, quelques secondes après, ils étaient dans la rue.
Un cab à quatre places attendait, appuyé contre le mur d'enceinte.
Shoking s'approcha, du cocher.
--Est-ce toi? dit-il.
--C'est moi, répondit une voix qui n'était autre que celle de Jack, dit l'Oiseau-Bleu.
Les deux femmes entrèrent dans la voiture avec l'homme gris.
Shoking monta à côté du cocher.
Alors, Jack fit clapper sa langue, siffler son fouet, et le cab partit au grand trot d'un cheval vigoureux.
L'homme gris avait pris la main de Jenny l'Irlandaise et lui disait:
--Votre fils vous est rendu, mais il a subi une condamnation, il ne vous appartient plus, et la police, désormais à sa recherche, vous le reprendra si elle le trouve.
Jenny entoura l'enfant de ses bras et répondit avec un accent de lionne:
--Oh! je le défendrai!
--Il vaut mieux, reprit l'homme gris, se mettre à l'abri de la police.
--Comment?
--Voilà ce dont je me charge si vous avez foi en moi.
Elle eut un frisson d'épouvante.
--Est-ce que vous voudriez encore me séparer de lui? dit-elle.
--Non, je m'arrangerai même de telle manière que vous puissiez le voir chaque jour et presque à toute heure.
--Ah! fit-elle, regardant avidement le libérateur de son fils.
--Avez-vous entendu parler du _Christ's hospital_? demanda encore l'homme.
--Non, répondit la pauvre femme.
--Eh bien! c'est un collége, et quand l'enfant a revêtu l'uniforme de ce collége, il est inviolable.
La pauvre mère regarda encore l'homme gris et parut se suspendre à ses lèvres.
Le cab roulait rapidement; durant ce temps, il avait gagné Piccadilly, descendu Hay-Market, traversé Pall-Mall, passé devant la statue de Charles Ier à Charing Cross, longé White-Hall, et il arrivait sur le pont de Westminster.
La Tamise sombre et bourbeuse roulait au-dessous son flot couvert de brouillard.
XIX
L'homme gris poursuivit tandis que le cab roulait sur le pont et se dirigeait vers ce quartier de Londres qu'on nomme le _Southwark_:
--Tout ce que je pourrai vous dire maintenant, ma chère, ne vous apprendrait pas grand'chose.
Votre fils est placé entre deux dangers: d'une part, la justice qui l'a frappé et cherchera à le reprendre; de l'autre un ennemi pire encore, le frère ennemi de son père, le misérable qui a envoyé sir Edmund à l'échafaud, lord Palmure.
A ce nom Jenny frissonna.
--Il faut donc qu'on trouve à votre enfant un autre nom, qu'on lui fasse une identité nouvelle, et qu'on jette sur ses épaules un manteau auquel nul ne puisse toucher.
Tout cela, je le ferai. Mais il me faut deux jours au moins, et pendant ces deux jours, je ne puis vous mettre, vous et votre enfant, à l'abri de tout danger que si vous m'obéissez aveuglément.
--Ne vous ai-je pas obéi déjà? dit l'Irlandaise avec douceur.
--Si, répondit l'homme gris.
Et, rêveur, cet homme étrange se pencha à la portière du cab et se mit à contempler la Tamise qui avait l'air, en ce moment, d'un immense champ de brouillard semé, çà et là, d'étoiles sans rayons, car les réverbères luttaient en vain contre cette obscurité toujours croissante.
Le cab arriva de l'autre côté du pont, et bientôt il roula dans Saint-George-road.
Dix minutes après, il s'arrêta.
--Nous sommes arrivés, dit l'homme gris. Descendez, ma chère.
Et il sauta lestement à terre et prit l'enfant dans ses bras.
Alors, jetant les yeux autour d'elle, Jenny vit une place déserte, des maisons chétives, de petites ruelles noires, et au milieu une église dont les arceaux et le clocher étaient estompés dans le brouillard.
Un cimetière clos d'une petite grille l'entourait.
C'était Saint-George, l'église cathédrale des catholiques de Londres.
L'homme gris dit alors à Jack et à Shoking:
--Emmenez Suzannah, vous saurez toujours bien où la cacher.
--Oh! je m'en charge, moi, dit Jack.
--Et moi aussi, fit Shoking: faut-il donc vous quitter, maître?
--Oui, répondit l'homme gris, seulement, demain matin, à la première heure, ajouta-t-il, s'adressant toujours à Shoking, tu te rendras à Saint-Gilles.
--Oui, maître.
--Tu iras droit à la sacristie et tu demanderas à parler à l'abbé Samuel.
--Bien.
--Et tu lui diras: Tout va bien, l'enfant est sauvé.
Jack et Shoking s'en allèrent emmenant Suzannah, et l'homme gris, prenant Jenny par la main, la fit entrer dans le cimetière, dont la grille était ouverte.
--Ici, dit-il, nous sommes en sûreté déjà, il n'y a pas un agent de police dans toute l'Angleterre qui oserait arrêter un criminel dans un cimetière.
Cheminant au travers des tombes, dont les pierres blanches tranchaient sur l'obscurité, ils contournèrent l'église et arrivèrent derrière le choeur.
Là, il y avait une petite porte à laquelle l'homme gris frappa trois coups.
Cette porte s'ouvrit presque aussitôt.
Alors un rayon de clarté vint frapper l'Irlandaise et son fils au visage.
Un homme se montrait au seuil de cette porte, une lanterne à la main.
L'homme gris lui dit:
--C'est nous que vous attendez.
--Qui vous envoie? demanda cet homme.
--Celui à qui nous obéissons tous jusqu'au jour où le maître suprême sera devenu homme, répondit le sauveur de Ralph.
--Entrez, dit celui qui tenait une lampe.
C'était un vieillard courbé par l'âge et dont la longue barbe blanche descendait jusque sur sa poitrine.
Il portait une calotte noire sur le dessus de la tête et était vêtu d'une sorte de houppelande noire qui pouvait passer pour une soutane.
En outre ses épaules étaient couvertes d'un léger surplis blanc, ce qui était comme un indice de sa profession semi-cléricale et semi-laïque.
Cet homme, qui n'était que tonsuré, était le sacristain de Saint-George.
L'Angleterre est dure aux catholiques.
Elle les tolère, mais elle ne veut rien faire pour eux.
C'est à leurs frais qu'ils ont construit leurs églises, à leurs frais que leurs prêtres vivent.
Elle était bien froide et bien nue cette cathédrale, aussi froide, aussi nue, et plus misérable d'aspect encore que la pauvre église de St-Gilles que nous connaissons déjà.
L'homme au surplis ferma la porte quand les voyageurs nocturnes furent entrés.
Marchant le premier, il leur fit traverser le choeur, passa derrière le maître-autel et poussa une nouvelle porte devant lui.
Cette porte donnait sur un étroit corridor à l'extrémité duquel il y avait un petit escalier tournant, dans lequel le sacristain s'engagea.
Cet escalier conduisait à son logis, qui se trouvait dans la tour du clocher.
A la fois sacristain et gardien de l'église, cet homme vivait seul, la nuit, dans l'édifice et habitait une chambrette dans laquelle il y avait un pauvre lit de sangle, et deux chaises de paille.
--Voilà votre refuge et celui de votre enfant, dit l'homme gris à l'Irlandaise. Au nom de la cause que nous servons, au nom de votre fils que l'Irlande attend comme un rédempteur, je vous supplie de ne pas bouger d'ici jusqu'au jour où je viendrai vous avertir.
Nul ne soupçonnera votre présence dans cette église, nul ne viendra vous y chercher; et la police, fût-elle avertie, n'oserait pénétrer jusqu'à vous. Mais alors elle établirait à l'entour comme une vaste souricière et vous seriez prisonnière de nouveau et pour longtemps sans doute.
--Oh! que m'importe? fit-elle en prenant son fils dans ses bras.
--Jenny, reprit l'homme gris d'une voix solennelle, jurez-moi que vous ne quitterez pas cette chambre.
--Je vous le promets, dit-elle, sur les cendres de mon époux martyr.
--Adieu donc, fit-il, au revoir plutôt.... car avant deux jours vous entendrez parler de moi.
Il embrassa l'enfant, il serra la main de la mère, et s'en alla, reconduit par le sacristain.
Lorsqu'ils furent dans l'église, l'homme gris se tourna vers le vieillard.
--Ainsi, dit-il, cela est bien vrai, chaque matin, aux premières clartés de l'aube, une femme vêtue de noir vient pleurer et prier sur une tombe.
--Oui, répondit le sacristain, nous sonnons l'_Angelus_ à six heures, et l'_Angelus_ sonné, je vais ouvrir la grille du cimetière.
--Elle ne reste donc pas ouverte?
--Non. Je l'avais laissée entre-bâillée pour vous ce soir.
--Après?
--A peine la grille est-elle ouverte que cette femme, dont je n'ai jamais pu voir le visage, car elle le couvre d'un voile épais, se glisse dans le cimetière.
--Et vers quelle tombe va-t-elle? L'avez-vous remarqué?
--Oui.
--Pourriez-vous m'y conduire?
--Sans doute.
Le sacristain ouvrit la porte, et portant toujours sa lanterne, il descendit les deux marches qui donnaient accès dans le cimetière.
L'homme gris le suivait, et ils se mirent à cheminer lentement à travers les tombes.
XX
L'homme gris se disait, pendant que le sacristain portait sa lanterne au ras de terre et en projetait la lueur sur les tombes:
--Si c'est la femme que je crois, il faudra bien que lord Palmure devienne, entre mes mains, un instrument docile, et je combattrai miss Ellen à armes égales.
Après quelques minutes de recherche, le sacristain s'arrêta:
--Ce doit être là, dit-il.
L'homme gris prit la lanterne des mains du sacristain et l'approcha d'une pierre étroite et haute, sur laquelle on avait gravé ces mots:
ICI REPOSE DICK HARRISSON MORT D'AMOUR A L'ÂGE DE VINGT ANS.
--Et c'est sur cette tombe que vient s'agenouiller cette femme? dit l'homme gris.
--Oui, monsieur.
L'inscription tumulaire ne portait aucune date. Cependant la pierre n'était pas encore couverte de cette mousse grisâtre dont le temps tisse la livrée des tombeaux.
--Depuis quand cette tombe est-elle creusée? demanda l'homme gris.
--Comment voulez-vous que je le sache, monsieur? répondit le sacristain. On enterre ici tous les dimanches plusieurs personnes à la fois. Bien que ce champ de repos ne renferme que des catholiques, tous ne sont pas de notre paroisse.
Il y a des paroisses dans Londres qui n'ont pas d'église de notre culte, il y en a même beaucoup. Il advient donc que le dimanche, de très-grand matin, il nous arrive jusqu'à dix et quinze cercueils de différents points de la ville, accompagnés d'un prêtre, sous les yeux duquel on leur donne la sépulture.
Et puis, voyez-vous, je suis vieux et je n'ai pas beaucoup de mémoire.
Ensuite, l'administration du cimetière, bien qu'il touche à l'église, ne me regarde pas. Cela fait que je ne m'en occupe guère autrement que pour ouvrir la grille, chaque matin, quand j'ai sonné l'_Angelus_.
Cependant, la ténacité, la régularité de cette femme m'a frappé, et j'en ai parlé à l'abbé Samuel, lorsqu'il est venu hier.
--C'est bien, mon ami, dit l'homme gris, je sais ce que je voulais savoir.
Et il fit un pas de retraite.
Mais, au lieu de se diriger vers la grille du cimetière, il reprit le chemin de la petite porte qui donnait accès dans l'église, au grand étonnement du vieillard, qui lui dit:
--Est-ce que vous voulez revoir la personne que vous m'avez amenée?
--Non, dit l'homme gris.
Et il entra dans l'église.
--Mon ami, dit-il alors, je désire attendre ici l'heure où cette femme vient.
Il se dirigea vers le confessionnal qui se trouvait au milieu de l'église, y entra, s'enveloppa dans son manteau, et y chercha la position la plus commode pour dormir.
Le sacristain savait qu'il avait affaire à un homme tout-puissant dans ce parti mystérieux à la tête duquel était l'abbé Samuel.
Il s'inclina donc, se bornant à dire:
--Devrai-je vous éveiller?
--Oui, quand vous sonnerez l'_Angelus_.
L'homme gris se couvrit la tête d'un pan de son manteau.
Le sacristain s'en alla après avoir fermé soigneusement les portes de l'église.
Plusieurs heures s'écoulèrent, et la nuit tout entière.
Les gens qui passaient au dehors et regardaient l'église Saint-George, ne se fussent guère doutés qu'elle abritait quatre personnes, tant elle fut silencieuse jusqu'au matin.
L'homme gris dormait.
Enfin une lueur brilla dans le fond du choeur et vint frapper la grille de bois du confessionnal.
L'homme gris s'éveilla.
Il vit le vieillard, la lanterne à la main, sortant de la sacristie, où il avait passé la nuit sur une chaise, se diriger vers la porte du clocher.
Une seconde après, l'_Angelus_ tinta.
Alors le sacristain se dirigea vers le confessionnal pour éveiller l'homme gris.
Mais celui-ci en sortit et vint à sa rencontre.
--Je vous ai entendu, lui dit-il. Allez ouvrir la grille du cimetière. Je vous suis.
Ils sortirent de nouveau par la petite porte du choeur.
Il était nuit encore, mais quelques rayons blafards glissaient à travers le brouillard toujours épais.
L'homme gris se dirigea vers cette tombe qu'il avait remarquée la veille au soir, puis, après l'avoir reconnue, il s'en éloigna de quelques pas et se dissimula derrière un monument plus élevé.
A peine le sacristain, après avoir ouvert la grille, était-il entré dans l'église, qu'un bruit léger se fit entendre.
En même temps, l'homme gris vit une forme noire qui s'avançait au milieu des tombes.
Oh! elle ne chercha point son chemin, elle n'hésita pas une seconde.
Elle vint droit à cette pierre qui recouvrait le corps du pauvre enfant mort d'amour et s'y prosterna.
Immobile à deux pas de distance, l'homme gris entendit alors des sanglots et des paroles entrecoupées.
La femme voilée et vêtue de noire disait:
--Mon fils, mon enfant..., mon bien-aimé Dick, c'est donc vrai que les morts ne reviennent pas... et que jamais plus ils ne se manifestent à ceux qui les ont tant aimés... Dick, mon enfant, ne m'entends-tu donc pas?
Et la malheureuse femme se frappait la poitrine et sanglotait à fendre l'âme.
Elle appela longtemps son fils qui ne lui répondait pas; elle pria et pleura longtemps.
Puis tout à coup, elle se leva et eut comme un mouvement d'effroi.
Le jour avait grandi, et de rouge qu'il était pendant la nuit, le brouillard était devenu blanc.
Comme si elle eût craint d'être surprise sur cette tombe, la pauvre mère prit la fuite, après avoir mis un baiser sur cette pierre qui portait le nom de son fils.
Alors, étouffant le bruit de ses pas, l'homme gris se mit à la suivre.
Il franchit après elle la grille du cimetière; après elle, il se trouva dans la rue.
Elle marchait rapidement, et il avait peine à ne pas la perdre de vue.
Autour de Saint-George, il y a un dédale de petites rues mal bâties, tortueuses et habitées par une population misérable.
La femme voilée entra dans ce labyrinthe et s'arrêta dans Adam's street.
Il y avait là une maison de chétive apparence, aux murs noircis, avec une porte bâtarde ouvrant sur une allée noire.
Comme elle allait s'y engager, l'homme gris lui mit la main sur l'épaule.
Elle se retourna en étouffant un cri d'effroi.
Mais l'homme gris lui fit un signe, ce signe mystérieux que les Irlandais affiliés au fenianisme connaissent tous.
Et le cri prêt à s'échapper de sa gorge y rentra, et elle regarda cet inconnu au travers de son voile épais, avec une indicible anxiété.
--Vous êtes la mère de Dick Harrisson? lui dit-il.
--Oh! répondit-elle, ne prononcez pas ce nom, monsieur, ne le prononcez pas... par pitié!...
--J'étais son ami, dit l'homme gris.
--Vous?
Et elle le regarda avec un redoublement d'angoisse.
--Et vous êtes sa mère, ajouta-t-il.
--Monsieur... par pitié... ne le dites pas... si vous saviez combien je suis persécutée... On me croit morte, moi aussi!...
--Ah! fit l'homme gris.
--Je n'ai plus qu'une joie en ce monde, poursuivit-elle d'une voix mouillée de larmes, celle d'aller chaque matin prier sur sa tombe... Eh bien! si ceux qui ont causé sa mort savaient que j'existe, ils me retireraient ce dernier bonheur.