Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu

Chapter 12

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M. Bardel posa sa lanterne à terre, prit sa tabatière et prit brusquement une prise.

--Tenez, dit-il à Jonathan, faites comme moi, cela vous réveillera.

Et il lui tendit sa tabatière, qu'il avait prestement retournée et dans laquelle Jonathan introduisit ses doigts sans défiance.

XIV

L'homme gris avait donné la tabatière à M. Bardel, en vue du terrible M. Whip, et c'était le cauteleux Jonathan qui y plongeait les doigts.

Mais, aux yeux de M. Bardel, le résultat était le même, puisque c'était M. Jonathan qui remplaçait M. Whip dans la surveillance du corridor.

Jonathan aspira le tabac avec une volupté sans égale.

--Fameux, dit-il, fameux, monsieur Bardel.

--Vous le trouvez bon?

--Excellent, où le prenez-vous?

M. Bardel se mit à rire:

--Mais, mon cher, dit-il, comme on voit bien que vous êtes un mauvais gardien de nuit.

--Pourquoi donc?

--Parce que le sommeil vous gagne tout de suite au point que vous prenez le premier tabac venu, du moment où il vous pique un peu le nez, pour du tabac supérieur.

--Ouais! fit Jonathan.

--C'est du tabac ordinaire, poursuivit M. Bardel, très-ordinaire, à telle enseigne que c'est le landlord de Queen's-justice qui nous le vend.

Et M. Bardel ouvrit de nouveau la tabatière qu'il retourna lestement dans ses doigts et prit une autre prise qu'il aspira avec une lenteur complaisante.

Puis, regardant Jonathan:

--Allons, tâchez de ne pas vous endormir, je reviendrai entre onze heures et minuit.

Et M. Bardel s'en alla, au grand étonnement de Jonathan, qui se disait:

--Les choses ne se passent nullement comme l'avait prédit M. Whip.

Au lieu de m'éloigner sous un prétexte quelconque, c'est M. Bardel, au contraire, qui s'en va.

Et Jonathan se mit à arpenter le corridor d'un pas régulier et monotone, se disant encore:

--M. Whip va revenir, je suppose, quand il n'entendra point parler de moi, et je lui rendrai sa place; car je crois bien que notre haine pour Bardel nous a donné beaucoup d'imagination ce soir.

Là-dessus, M. Jonathan s'avoua qu'il y avait vingt ans passés que M. Bardel était gardien-chef dans Bath square, et qu'il était bien difficile d'admettre, sans une excessive bonne volonté, qu'il faisait métier de faire évader des prisonniers.

Et le gardien murmura:

--Je crois que Whip et moi, nous avions bu un verre de gin de trop, ce soir.

Tout en rendant peu à peu son estime à M. Bardel, Jonathan continuait à se promener; mais un singulier phénomène commençait à se produire en lui.

Il avait froid, et il avait multiplié par deux fois déjà les plis de son manteau autour de son cou.

Il avait froid au point qu'il se dit:

--Je gage qu'on a laissé éteindre le calorifère!

Car, il faut bien le dire, si l'Angleterre est impitoyable pour les voleurs, si elle les punit cruellement, elle n'abandonne pas complétement ses principes de confortable.

Les corridors, les cellules sont chauffés par un calorifère, et les murs sont peints au vernis.

M. Jonathan avait donc si froid, qu'il crut qu'on avait laissé éteindre le calorifère.

--Il y a des courants ici, murmura-t-iL

Et il gagna une sorte de guérite qui se trouvait à l'un des bouts du corridor et dans laquelle le gardien de nuit avait licence de se reposer et de s'asseoir.

Le narcotique absorbé dans la prise de tabac, agissait, comme on le pense bien.

Une fois assis, Jonathan eut encore plus froid. Il voulut se relever, mais il lui sembla que ses jambes étaient engourdies.

En même temps, il éprouva un violent mal à la tête et ses yeux se fermèrent.

--Ah ça qu'est-ce que j'ai donc? murmura-t-il.

Il essaya de secouer la torpeur, qui l'envahissait par tout le corps et ne put y parvenir.

Il voulut crier, appeler au secours, et sa voix ne put se faire jour à travers sa gorge crispée.

Enfin par un dernier et suprême effort, il parvint à ressortir de sa guérite et il voulut se traîner vers cette porte du corridor derrière laquelle, il le supposait, se tenait sans doute M. Whip.

Il fit deux ou trois pas, trébucha et tomba de son haut sur le sol.

La léthargie avait triomphé, et quelques secondes après, on n'entendit plus dans le corridor qu'un ronflement sonore.

Alors la porte du corridor se rouvrit.

Mais ce n'était point M. Whip qui entra.

Ce fut M. Bardel.

M. Bardel était armé de sa lanterne sourde.

Il vint auprès de Jonathan et l'appela.

Jonathan dormait et ne répondit pas.

Il le poussa du pied et ne rencontra qu'une masse inerte.

--Il a son compte, pensa le gardien-chef.

Alors il se dirigea d'abord vers la cellule occupée par John Colden.

L'Irlandais, comme on le pense bien, ne dormait pas.

M. Bardel poussa la porte de la cellule, qui n'était pas fermée, et il l'appela, dans cette langue des côtes d'Irlande que les Anglais ne comprennent pas.

John Colden se glissa hors de la cellule.

--As-tu ton poignard? fit M. Bardel.

--Oui.

--Eh bien! le moment est venu.

--Je suis prêt. Allons.

Ils passèrent auprès de Jonathan et John Colden tressaillit.

Est-ce que vous l'avez tué? dit-il.

--Non, il dort. Il a pris un narcotique.

--Ah!

M. Bardel poussa la porte de la cellule du petit Irlandais.

L'enfant, brisé de lassitude, dormait profondément.

Un moment le frère de Suzannah et le gardien-chef s'arrêtèrent à le contempler.

--Comme il dort bien! dit John.

--Il dormira mieux encore dans une heure, quand il sera dans les bras de sa mère, répondit M. Bardel avec émotion.

Et il secoua doucement l'enfant.

Le gardien-chef n'avait plus un visage farouche; il avait un sourire paternel aux lèvres, et l'enfant ouvrant les yeux lui dit:

--Ah! c'est vous, n'est-ce pas, qui parliez par la porte chaque soir!

--Oui, dit M. Bardel.

--Et qui me parliez de ma mère...

M. Bardel posa un doigt sur ses lèvres.

--Chut! dit-il, lève-toi et viens avec nous.

L'enfant ne se le fit pas répéter. Il s'habilla sans mot dire et sans même demander où il allait.

Alors John et M. Bardel le prirent par la main et lui recommandèrent de marcher sans bruit.

Quand ils furent au bout du corridor, M. Bardel ouvrit la porte qui donnait sur le préau, et il éteignit sa lanterne.

Un silence profond régnait dans le préau et l'obscurité était complète.

M. Bardel marchait le premier.

John Colden donnait toujours la main à l'enfant, à qui il n'osait parler de sa mère, de peur qu'un cri de joie ne lui échappât.

Le préau de la vieille prison était séparé du préau de la prison nouvelle et encore inhabitée, par une porte dont M. Bardel avait la clef.

Cette porte s'ouvrit donc comme l'autre.

--Où allons-nous? demanda alors tout bas John Colden.

--Lève les yeux, dit M. Bardel.

--Bien.

--Vois-tu ma maison de l'autre côté du mur?

--Oui.

--Et une fenêtre ouverte?

--Oui.

--Eh bien! il y a une corde qui pend de cette fenêtre dans le préau. Une corde à noeuds...

John Colden et M. Bardel, conduisant l'enfant, s'approchèrent encore.

Mais soudain, M. Bardel étouffa un cri.

Un homme était assis au pied du mur et tenait un bout de la corde dans ses mains.

Et cet homme se dressa devant M. Bardel dont les cheveux se hérissèrent, en lui disant:

--Ah! ah! je vous prends donc en flagrant délit de trahison?

M. Bardel, frissonnant, avait reconnu la voix de M. Whip, le féroce gardien du tread-mill.

XV

M. Whip était d'autant plus calme qu'il ne doutait pas un seul instant que son ami Jonathan ne marchât derrière M. Bardel et ne fût prêt à lui porter secours.

M. Bardel, lui, avait été un moment épouvanté, non pour lui, mais pour l'enfant qu'il croyait sauvé et qui allait être certainement ramené en prison.

Mais il n'avait pas tardé à reprendre son sang-froid.

--Hé! hé! lui dit M. Whip, nous favorisons donc les évasions, cher ami, nous éloignons les sentinelles... nous nous faisons jeter des cordes par les maisons voisines; heureusement que ce bon M. Whip est là... et que...

M. Whip n'eut pas le temps d'en dire davantage.

M. Bardel, qui était robuste, se jeta sur lui et le saisit à la gorge, disant:

--Tais-toi, misérable, tais-toi!

--A moi, Jonathan, à moi! hurla M. Whip d'une voix étouffée.

John Colden s'était rué sur lui à son tour.

--Frappe, frappe! disait M. Bardel et Dieu sauve l'Irlande!

M. Bardel était robuste, John Colden était une manière de géant.

Néanmoins M. Whip fit une résistance désespérée.

La grande préoccupation du gardien-chef et de John Colden était moins de le terrasser que de l'empêcher de crier, car au moindre bruit on pourrait accourir, et alors tout était perdu.

De telle façon que M. Bardel, qui le serrait à la gorge, ne songea point à lui prendre les bras, et oublia que M. Whip portait toujours sur lui un poignard, avec l'autorisation du gouverneur, depuis un certain jour où une révolte avait éclaté dans le tread-mill et où on avait voulu l'assassiner.

A demi étranglé, M. Whip eut cependant l'énergie de tirer son poignard avec un de ses bras demeuré libre.

--Frappe! répétait M. Bardel à John Colden.

Mais, en ce moment l'Irlandais jeta un cri étouffé.

M. Whip l'avait prévenu en frappant le premier.

--Ah! canaille! murmura John Colden, qui eut la force de riposter.

Cette fois M. Whip ne cria plus, ne se débattit plus.

M. Bardel, qui le serrait toujours à la gorge, le sentit s'affaisser lourdement dans ses bras.

Le poignard de John Colden l'avait frappé au coeur.

--Je crois qu'il a son compte, murmura l'Irlandais.

En effet, M. Bardel desserra les bras et M. Whip tomba sur le sol et s'y allongea comme une masse inerte. Le gardien féroce était mort.

Seul et frémissant, l'enfant était demeuré spectateur muet de cette lutte.

M. Bardel le prit dans ses bras:

--Mon enfant, dit-il, tu es sauvé! tu vas revoir ta mère!...

--Allons, John, poursuivit-il, prends-le sur tes épaules et file.

En même temps, il pesait sur la corde pour la tendre.

Le brouillard était devenu si épais qu'on ne voyait plus ni la fenêtre, ni même la maison.

Cette corde qui était le salut de Ralph semblait pendre du ciel.

John prit l'enfant et le chargea sur ses épaules.

--Tiens-toi bien à mon cou, dit-il.

M. Bardel le lui plaça à califourchon sur les épaules, et l'intelligent petit être passa les bras autour du cou.

Alors John voulut saisir la corde et commencer son ascension.

Mais soudain les forces lui manquèrent, les mains qui serraient la corde se détendirent, un cri sourd lui échappa et il s'affaissa à son tour sur le sol:

--Moi aussi, dit-il, je crois que j'ai mon compte.

Le poignard de M. Whip avait pénétré dans la cuisse de John un peu au-dessous du bas-ventre, et John perdait beaucoup de sang.

Ce fut un moment terrible.

Un moment qui parut à M. Bardel avoir la durée d'un siècle.

Qui donc allait sauver l'enfant?

Ralph, qui était tombé avec John Colden, venait de se relever.

M. Bardel le prit à son tour et lui dit:

--Tiens-toi bien, je vais essayer de te monter, moi.

Le gardien-chef était déjà vieux. Il était lourd et manquait de cette élasticité de membres qui est le privilége de la jeunesse.

Il essaya de grimper après la corde, tandis que John Colden, qui s'était relevé sur un genou, murmurait:

--Sauvez l'enfant, et tout ira bien!

Mais M. Bardel ne parvenait pas s'enlever de terre et la corde menaçait de casser sous son poids.

Tout à coup une voix se fit entendre dans les airs au-dessus de sa tête:

--Lâchez tout! disait-elle.

M. Bardel, tenant toujours l'enfant, retomba sur ses pieds et leva les yeux.

Un homme se laissa glisser en ce moment le long de la corde, et vint dégringoler auprès de M. Bardel.

C'était l'homme gris.

Il vit M. Whip qui n'était plus qu'un cadavre, et il vit John Colden qui perdait tout son sang; il devina ce qui s'était passé.

--J'ai entendu le bruit d'une lutte, dit-il, et je suis descendu. Où est l'enfant?

--Le voilà, répondit M. Bardel.

--Où es-tu blessé? continua l'homme gris en se penchant sur John Colden.

--Là...

--Te sens-tu bien faible?

--Oh! oui... je crois que je vais mourir... mais qu'importe! sauvez l'enfant, dit le courageux Irlandais.

L'homme gris avait tout son sang-froid.

--Il ne s'agit pas de perdre la tête, dit-il, mais il faut les sauver tous les deux.

La corde était assez longue pour que l'homme gris pût l'enrouler autour des reins de John Colden.

--Écoute bien, dit-il; je vais remonter, emportant l'enfant.

Quand j'aurai atteint la fenêtre et mis l'enfant en sûreté, Shoking et moi nous tirerons la corde après nous et nous te hisserons à ton tour.

Puis s'adressant à M. Bardel:

--Quant à vous, faites ce qui est convenu; ce n'est pas cet homme qui vous trahira, puisqu'il est mort.

Et il poussa du pied le cadavre de M. Whip.

--Retournez dans le corridor de la prison, acheva l'homme gris, prenez une prise du tabac que je vous ai donné, et endormez-vous; on ne songera pas à vous accuser.

M. Bardel fit un signe de tête affirmatif.

Alors l'homme gris prit l'enfant, lui recommanda de se bien tenir, et, avec une souplesse et une agilité toute féline, il se mit à grimper après la corde, et John et M. Bafdel le virent monter et disparaître dans le brouillard.

L'enfant était sauvé!

--Allez-vous-en! dit alors John d'une voix faible.

--Adieu... au revoir, plutôt, dit M. Bardel d'une vois émue.

Et il serra la main de John.

--Je crois bien que je suis blessé à mort, dit l'Irlandais, mais je meurs pour la bonne cause...

M. Bardel s'en alla et regagna la porte du préau de la vieille prison.

Pendant ce temps, l'homme gris avait atteint l'entablement de la croisée.

John Colden le comprit, car la corde se détendit tout coup.

Puis elle se tendit de nouveau et l'Irlandais se sentit enlevé de terre.

Mais soudain, le malheureux jeta un cri et retomba sur le sol.

La corde s'était cassée sous le poids de son corps.

--Allons! murmura le fils de l'Irlande, je savais bien qu'il fallait mourir.

Si je guéris de ma blessure, je ne guérirai pas de la cravate que Calcraff, le bourreau de Newgate, me passera autour du cou.

Et résigné, John Colden demeura étendu sur la terre qu'il avait arrosée de son sang.

Et comme ses forces étaient épuisées, il ferma les yeux et murmura:

--Qu'importe la mort de John Colden? l'enfant est sauvé, Dieu protège l'Irlande!

XVI

Six heures du matin venaient de sonner.

C'est l'heure réglementaire où on éveille les prisonniers, et une cloche placée au centre de Bath square se fit aussitôt entendre.

Classés par pénalités, les prisonniers du Cold Bath field ont une administration différente, dans chaque catégorie.

Les condamnés au moulin, qui occupent le centre de la prison, sont pour ainsi dire retranchés dans une espèce de forteresse où les autres condamnés ne pénètrent pas.

Le moulin à son personnel, ses gardiens; il est une prison dans une autre prison.

Le matin, c'est le moulin qui se fait entendre le premier.

Quand son tic-tac monotone et sinistre commence à retentir, les charpentiers et les forgerons se mettent à l'oeuvre et on distribue de l'étoupe aux autres prisonniers.

Ce matin-là, chose bizarre, le moulin ne se fit pas entendre tout d'abord.

Cependant on avait entendu la cloche, et le gardien-chef avait dû ouvrir les cellules des condamnés.

Il y avait, dans le bâtiment affecté au service du moulin, quatre corridors cellulaires, autant de corridors que de cylindres, lesquels venaient aboutir perpendiculairement à une sorte de rond-point à coupole assez élevée.

Sur ce rond-point ouvraient cinq portes.

Ces cinq portes étaient celles des logis réservés aux gardiens, lesquels étaient deux par deux, sauf le gardien-chef qui occupait une cellule à lui tout seul.

Quand les condamnés étaient couchés, quand le gardien-chef, M. Bardel, avait fait son inspection accoutumée et fermé toutes les cellules, y compris celles des ouvriers détenus provisoirement à Bath square, le gardien de nuit prenait son service et son compagnon se couchait.

A six heures du matin, M. Bardel se levait, ouvrait à la fois la porte des quatre corridors et on faisait lever les condamnés.

Donc, ce matin-là, la cloche se fit entendre comme à l'ordinaire; mais M. Bardel ne sortit point de sa cellule.

Sur les quatre gardiens qui avaient dû prendre le service à minuit, trois seulement apparurent à l'extrémité de leur corridor respectif.

Des quatre qui avaient dû se coucher à minuit, trois seulement encore sortirent enfin de leur cellule et tous les six se regardèrent avec un certain étonnement.

Pour bien faire comprendre ce qui allait se passer, il est nécessaire de donner certains détails.

Il y avait donc un corridor par cylindre, avec des numéros correspondants.

Il y avait aussi deux gardiens par corridor, lesquels étaient toujours affectés au même service.

Chacun des deux avait une clef qui ouvrait à la fois sa cellule, la porte de son corridor et celle du préau, mais qui ne pouvait ouvrir ni la porte de la cellule voisine, ni celle d'un des autres corridors:

Seul, M. Bardel, le gardien-chef, avait une clef, vrai chef-d'oeuvre de serrurerie, qui ouvrait toutes les portes indistinctement, hormis cependant la grille de master Pin.

Il est vrai que le gouverneur de la prison avait, lui, une clé qui ouvrait tout, même la grille du portier-consigne.

Or donc, le gardien de nuit du corridor n° 1 sortit en entendant sonner la cloche, et vint frapper à la porte de la cellule qui portait également le n° 1, afin d'avertir son camarade.

Celui-ci sortit.

Les gardiens des nos 2 et 3 un firent autant.

Seul le corridor du n° 4 demeura fermé.

--Qui donc était de nuit? demanda l'un des gardiens.

--Jonathan.

--Comment! dit un autre d'un ton ironique, c'est ce bon M. Whip qui va prendre le service du matin, et il ne se presse pas plus que ça. Il a pourtant entendu la cloche;

--Et Bardel qui dort aussi, fit un troisième.

--Whip, mon cher! cria l'un des gardiens au travers de la porte n° 4.

M. Whip ne répondit pas.

--Hé! Jonathan? dit un autre, en frappant à la porte du n° 4 qui demeurait close.

La porte ne s'ouvrit pas.

--Hé! monsieur Bardel? cria un quatrième, en se dirigeant vers la cellule du gardien-chef, vous n'avez donc pas entendu la cloche?

M. Bardel ne répondit pas davantage.

Le gardien, ayant voulu frapper du poing sur la porte, demeura stupéfait.

La porte, qui n'était point fermée en dedans, comme à l'ordinaire, s'ouvrit sous l'effort du coup de poing et M. Bardel apparut couché tout vêtu sur son lit et profondément endormi.

Armés de leurs lanternes, les gardiens entrèrent, répétant.

--Monsieur Bardel? Mon cher monsieur Bardel?

M. Bardel ronflait.

--Il est ivre mort, dit l'un.

Et il se mit à le secouer.

Mais si puissante que soit l'étreinte de l'ivresse, un homme finit toujours par s'éveiller.

M. Bardel ne remua pas.

Alors les gardiens effrayés se regardèrent.

--Il faut appeler le docteur, dit l'un.

--Et le gouverneur, dit un autre.

En présence de l'état de M. Bardel, on ne songeait plus au corridor et à la cellule n° 4 qui continuaient à demeurer fermés, non plus qu'à Jonathan et à M. Whip, dont on n'avait pas la moindre nouvelle.

L'un des gardiens courut donc chez le docteur.

Le docteur se leva en maugréant, car il n'était pas matinal et s'était même si bien habitué au bruit de la cloche de six heures qu'elle ne le réveillait plus.

Il arriva chez M. Bardel enveloppé dans sa robe de chambre, et à première vue, il s'écria:

--Comment, butors que vous êtes, c'est pour cela que vous m'éveillez? Cet homme est ivre-mort, voilà tout.

Et, à son tour, il secoua M. Bardel sans plus de succès.

--Ah! diable! fit-il alors, je crois qu'on lui a fait prendre un narcotique.

Et il se mit à l'examiner plus attentivement.

Le gouverneur, également prévenu, était arrivé en toute hâte.

Aux premiers mots qu'on lui dit, il soupçonna quelque événement extraordinaire.

On chercha la clef que M. Bardel portait toujours à sa ceinture et on ne la trouva pas.

Alors le gouverneur, laissant le dormeur aux mains du docteur, se fit accompagner par deux des gardiens, et, à l'aide de sa propre clef, il ouvrit la cellule n° 4.

M. Whip n'y était pas.

Le lit n'avait pas même été foulé.

De la cellule, le gouverneur, qui fronçait le sourcil, passa à la porte du corridor, dans lequel on n'entendait aucun bruit.

Cette porte ouverte, il prit la lanterne d'un des gardiens et marcha le premier.

Au quatrième pas qu'il fit, il se heurta à Jonathan, étendu tout de son long sur le sol et dormant comme dormait M. Bardel.

--Oh! oh! pensa le gouverneur, tout cela est bien extraordinaire.

Il fit quelques pas encore et vit une cellule ouverte.

Alors le gouverneur comprit tout.

On avait endormi le gardien-chef et Jonathan pour favoriser une évasion.

Et, s'arrêtant brusquement, il ordonna qu'on allât lui chercher quatre des soldats qui occupaient chaque soir le poste de la prison.

XVII

Le gouverneur avait donné cet ordre par mesure de prudence.

Bien qu'il appartînt à l'armée; et qu'il fût très-brave, cet officier se souvenait d'une révolte récente où, sans l'intervention des soldats, M. Whip, lui et tous les gardiens de la prison eussent été massacrés.

Les soldats arrivèrent.

Alors le gouverneur se mit à leur tête et continua l'inspection du corridor.

Il trouva une deuxième cellule ouverte et vide.

M. Bardel seul aurait pu dire quels étaient les prisonniers qui les avaient occupées; mais M. Bardel dormait, et le docteur faisait de vains efforts pour l'arracher à sa léthargie.

Le gouverneur continua son chemin jusqu'à la porte du préau.

Cette porte, contre toute habitude, était ouverte.

C'était donc par là que les deux prisonniers étaient sortis.

Le préau était sablé.

Le gouverneur abaissa sa lanterne jusqu'auprès du sol, et il distingua nettement l'empreinte de plusieurs pas.

En examinant ces empreintes avec attention, on trouva deux pieds d'homme et un pied d'enfant.

La lumière commençait à se faire. Le pied d'enfant était certainement celui du petit Irlandais.

Les gardiens de Bath square portent un uniforme, comme les employés de toutes les prisons du monde, et par conséquent, on leur donne des chaussures identiques.

Il ne fut pas difficile au gouverneur de reconnaître, dans l'une des empreintes, le soulier ferré d'un gardien.

L'autre paraissait être celle d'un homme étranger à la prison.

Quel était le gardien qui avait passé par là, sinon M. Whip, dont on continuait à n'avoir pas de nouvelles, puisque M. Bardel et Jonathan, qui, seuls avec lui, avaient pu pénétrer dans la prison par ce chemin, étaient plongés dans un profond sommeil?

Le gouverneur, les gardiens et les soldats suivirent les empreintes des pas, et arrivèrent ainsi à la muraille qui séparait la prison des nouveaux bâtiments en construction.

Là se trouvait une porte dont M. Bardel avait seul la clé.

Mais puisqu'on n'avait pas retrouvé cette clef sur le gardien-chef, il fallait bien admettre que M. Whip la lui avait volée.

Le gouverneur ouvrit cette porte et pénétra le premier dans le préau neuf.

Alors de sourds gémissements parvinrent à son oreille.

Ces gémissements se faisaient entendre au pied du mur d'enceinte.

Il n'était pas jour encore, et le brouillard était toujours très-épais.

Le brouillard de Paris est blanc et presque toujours transparent.

Celui de Londres est rougeâtre et presque toujours opaque.

Le gouverneur fut donc obligé de guider sa marche avec l'ouïe, bien plus qu'avec la vue, et il arriva ainsi, suivi des gardiens et des soldats, jusques au pied du mur.

Les gémissements redoublèrent à son approche.

Alors, baissant sa lanterne, le gouverneur vit un homme qui se tordait sur le sol et paraissait en proie à de vives souffrances.

--C'est un des ouvriers, dit l'un des gardiens, il travaillait à reconstruire le mur du moulin, je le reconnais.

C'était en effet John Colden qui, revenu d'un long évanouissement, ranimé sans doute par le froid de la nuit, et souffrant beaucoup, appelait à son aide.

--Qui êtes-vous? dit le gouverneur en se penchant sur lui.

Mais soudain une exclamation d'horreur échappa à l'un des gardiens.

A trois pas de John Colden se trouvait le cadavre de M. Whip.

Le gouverneur avait cru un moment être sur la trace de la vérité.