Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu
Chapter 11
Nous l'avons dit, il n'y avait guère que les guichetiers et les parents des prisonniers qui fréquentassent _Queen's-justice_.
Or, à sept heures du soir, en hiver surtout, les gardiens ne sortaient plus, et depuis longtemps même le vendredi, les parents des condamnés étaient partis.
Les seules personnes qui pussent encore franchir le seuil de la prison et venir boire chez l'ancien guichetier étaient master Pin, le portier-consigne, et M. Bardel, à qui la situation de gardien-chef créait des priviléges.
Shoking s'approcha donc de l'homme gris en toute sécurité.
Celui-ci le regarda d'un air interrogateur.
--Tout est prêt, dit Shoking.
--Tout?
--Absolument tout. La corde à noeuds est en haut, le cab sera à la porte de la maison.
--Où est Jenny?
--Dans la maison.
--Et Suzannah?
--Suzannah est avec elle.
--A quelle heure le cab viendra-t-il?
--C'est Craven qui l'amènera. A neuf heures précises, il tournera le coin de la rue.
--C'est bien, dit l'homme gris.
Et il tourna les yeux vers la porte, qui s'ouvrait en ce moment.
C'était M. Bardel qui entrait.
M. Bardel salua l'homme gris comme une connaissance banale.
--Hé! monsieur Bardel, lui dit celui-ci, voulez-vous boire un verre de sherry?
--Je préfère un grog, si ça ne vous désoblige point.
Et M. Bardel vint sans affectation s'asseoir à la table de l'homme gris.
Alors celui-ci se mit à lui parler en patois irlandais.
--Que s'est-il passé? demanda-t-il.
--Le mur s'est écroulé, répondit Bardel dans la même langue.
--L'enfant n'a pas été blessé?
--Non.
--Et John Colden est dans la salle du moulin?
--C'est-à-dire qu'il y a travaillé toute l'après-midi.
--C'est là précisément ce que je voulais dire. Avez-vous suivi mes instructions?
--A la lettre.
--Voyons?
--L'ouvrier John Colden est logé dans le même corridor cellulaire que l'enfant.
--Très-bien.
--J'ai fermé les cellules moi-même, tout à l'heure et j'ai glissé un poignard dans la main de John Colden.
--J'espère bien qu'il n'en aura pas besoin.
--Enfin, au lieu de fermer sa cellule, j'ai fait un grand bruit de verrous, mais cette porte est ouverte.
--A merveille!
--Enfin, j'ai éloigné les deux sentinelles du préau, en disant qu'il pleuvait, et qu'il était parfaitement inutile qu'elles montassent la garde à la porte de la prison neuve, où il n'y a personne.
--Et quel est le gardien qui surveillera le corridor?
M. Bardel fronça le sourcil.
--Oh! dit-il, voilà où nous avons du guignon!
--Comment cela?
--Il y a un homme féroce entre les plus féroces dans Bath square. Les condamnés l'ont surnommé monsieur Whip.
--Bon!
--C'était justement le surveillant du quatrième cylindre, et cet homme remplissait ses fonctions avec une joie cruelle.
--Eh bien, puisque le cylindre ne fonctionne plus, il n'a rien à faire.
--Vous vous trompez, reprit M. Bardel. Le misérable, qui se complaît à voir souffrir les prisonniers, s'est chargé de la besogne d'un camarade.
--Ah!
--Et c'est lui qui gardera justement cette nuit le corridor où est l'enfant. Je crois donc que John Colden aura besoin de son poignard.
L'homme gris ne répondit pas sur-le-champ.
--Cet homme prend-il du tabac? dit-il enfin.
--Oui, dit M. Bardel, presque autant que moi. Comme il ne nous est permis de fumer que dehors, nous nous rattrapons sur la tabatière.
Et M. Bardel tira de sa poche une boîte en écorce de bouleau, de celles qu'on appelle queues de rat, à cause sans doute de la lanière de cuir qui s'échappe du couvercle et sert à les ouvrir.
L'homme gris fouilla dans sa houppelande et en retira une tabatière à peu près semblable, avec cette différence qu'elle était à deux compartiments.
--Voilà, dit-il, qui vaut mieux que le poignard que vous avez remis à John Colden.
--Comment cela? fit M. Bardel.
--A quelle heure faites-vous votre ronde?
--Entre neuf et dix.
--Vous la ferez à neuf heures précises, ce soir.
--Soit.
--Prenez cette tabatière et remarquez qu'elle a deux fonds et s'ouvre par conséquent des deux côtés.
--Je vois bien cela.
--Une des queues de rat a un noeud, n'est-ce pas?
--Oui.
--C'est le compartiment que vous ouvrirez en passant auprès de M. Whip.
--Et je lui offrirai une prise?
--Précisément.
--Je comprends, fit M. Bardel; ce tabac contient un narcotique.
--Oui, dit l'homme gris. Maintenant, voulez-vous savoir comment John et l'enfant sortiront de la nouvelle prison?
--J'avoue que je n'en ai aucune idée.
--Eh bien! dit l'homme gris, sortez le premier d'ici.
--Bon.
--Attendez-moi au coin de la rue. J'y serai dans dix minutes.
M. Bardel sortit.
L'homme gris échangea encore quelques mots avec Shoking, puis tous deux quittèrent à leur tour Queen's justice.
La nuit était noire, le brouillard épais et les réverbères étaient sans rayonnement.
On eût dit des charbons à demi couverts de cendres.
M. Bardel s'était effacé sous le porche d'une maison.
--Venez, lui dit l'homme gris, en le rejoignant.
Les rues qui entourent Cold Bath field sont étroites, tortueuses et bordées de maisons assez élevées.
C'est un des quartiers du vieux Londres, car dans le Londres nouveau les maisons sont basses.
L'homme gris, suivi de M. Bardel et de Shoking, contourna le mur d'enceinte de la prison, entra dans une de ces ruelles et s'arrêta devant une porte bâtarde qui s'ouvrait sur une allée noire.
Alors M. Bardel, levant la tête, vit une maison haute de quatre étages, dont les fenêtres devaient dominer le préau de la nouvelle prison.
--Venez, répéta l'homme gris, en l'entraînant dans l'allée noire, au bout de laquelle il y avait un escalier tournant, à marches humides et glissantes, avec une corde en guise de rampe, venez, répéta-t-il, je vais vous démontrer que nous n'avons pas besoin de la clef de master Pin.
XI
L'homme gris, M. Bardel et Shoking qui les suivait montèrent tout en haut de la maison dans laquelle on n'entendait pas le moindre bruit, du reste, et qui paraissait tout à fait inhabité.
Arrivés en haut de l'escalier, l'homme gris poussa une porte devant lui.
Alors la lueur d'une chandelle frappa M. Bardel au visage.
Il était sur le seuil d'un pauvre logis comme en ont les ouvriers anglais, un véritable galetas à peine garni des meubles les plus indispensables.
Deux femmes s'y trouvaient.
Deux femmes dont la beauté contrastait étrangement avec l'aspect hideux du lieu,--Suzannah et Jenny l'Irlandaise.
Jenny que l'homme gris avait amenée là, en lui disant.
--C'est ce soir que vous reverrez votre fils.
Une chandelle brûlait sur la table et la fenêtre était garnie de volets à l'extérieur.
L'homme gris commença par souffler la chandelle, puis il ouvrit les volets et appela M. Bardel en lui disant:
--Regardez!
M. Bardel se pencha en dehors.
--Le brouillard est si épais, dit-il, que je ne vois qu'imparfaitement. Cependant il me semble que c'est là le préau de la nouvelle prison.
--Justement.
--Nous en sommes séparés par la largeur de la rue.
--Et l'épaisseur du mur de ronde, ajouta l'homme gris.
M. Bardel ne comprenait guère pourquoi le chef fenian l'avait amené là.
--Voyons, reprit l'homme gris, écoutez-moi bien.
--Parlez, dit M. Bardel.
--Nous sommes à soixante pieds de hauteur... n'est-ce pas?
--Environ.
--Supposez que vous ou John Golden, tenant l'enfant par la main, vous arriviez dans le préau de la nouvelle prison.
--Bon?
--Et que moi, d'ici, je vous lance une corde à noeuds dont je fixerai l'extrémité à cette fenêtre. Cette corde passe par-dessus le mur et l'autre Bout vient tomber à vos pieds. Alors John Colden prend l'enfant sur son dos et grimpe après la corde à noeuds.
--Avez-vous donc cette corde?
--La voilà.
Et l'homme gris poussa du pied un cordage enroulé qui gisait dans un coin du galetas et qui était de l'épaisseur d'un câble de navire, avec des noeuds qui se succédaient à la distance d'un pied et demi.
--C'est bien simple, dit M. Bardel en souriant, et pourtant cette idée ne me serait jamais venue.
--Pas plus que celle de la tabatière?
--Non plus.
--Mais, dit M. Bardel, comme nous n'avons pas de temps à perdre, autant vaut-il tout régler tout de suite.
--C'est mon avis.
--L'effet du tabac sera-t-il long à se produire?
--Quelques minutes à peine.
--Et M. Whip s'endormira?
--Sur-le-champ.
--Le reste, quant à l'évasion, est facile: poursuivit M. Bardel, puisque j'ai éloigné les sentinelles du préau neuf. Il faudrait un hasard comme je n'en puis prévoir pour nous empêcher d'y arriver.
--Quel serait ce hasard? demanda l'homme gris.
--Je ne sais pas... un gardien attardé... le directeur faisant une ronde extraordinaire...
--Après?
--Donc, poursuivit M. Bardel, nous arriverons dans le préau.
--Eh bien?
--Seulement, je crois que je ferai bien de suivre John Colden et l'enfant jusqu'ici.
Pourquoi donc?
--Mais parce que demain on s'apercevra de l'évasion.
--Naturellement.
--Que seul j'ai une clé du premier préau, la nuit.
--Soit.
--Et que ma complicité sera évidente.
--Ah! vous croyez? fit l'homme gris en souriant.
--D'autant plus évidente, ajouta M. Bardel, que M. Whip, mon collègue, ne manquera pas de m'accuser et de dire que je l'ai endormi avec une prise de tabac.
Or, dit encore M. Bardel, vous commandez, j'obéis; tout pour l'Irlande et par l'Irlande, mais il est probable que je puis servir notre cause plus longtemps, et autant vaut que je prenne la fuite, au lieu de me laisser envoyer à Mil-Bank et passer ensuite en cour d'assises.
--Tout ce que vous dites-là, mon cher M. Bardel, dit froidement l'homme gris, est plein de sens, mais parfaitement inutile.
--Inutile!
Et M. Bardel fit un pas en arrière.
--Sans doute.
--L'Irlande n'aura plus besoin de moi?
--Au contraire.
--Alors comment pourrai-je la servir quand on m'aura envoyé à Botany-Bay?
--Vous n'irez pas.
--Ah!
--Et vous resterez à Cold Bath field, où vous nous serez bien plus utile.
--Comme prisonnier, alors?
--Non, comme gardien-chef.
M. Bardel, stupéfait, regardait l'homme gris. Celui-ci reprit:
--Vous allez voir que c'est encore bien simple.
--De rester comme gardien-chef après avoir favorisé l'évasion d'un prisonnier?
--Mon Dieu, oui!
--Mais, comment?
--Vous serez la dernière personne qu'on soupçonnera.
--Moi!
--Sans doute.
--Mais la clef?
--On vous l'aura volée.
--Et la prise de tabac?
--Vous en aurez été victime comme M. Whip.
--Comment?
--Oh! de la façon la plus naturelle. M. Whip endormi, vous aiderez à la fuite de John Colden et de l'enfant.
--Bon!
--Puis vous rentrerez tranquillement dans la vieille prison, vous prendrez à votre tour une prise du même tabac et vous vous endormirez dans le même corridor que M. Whip.
--Ah! s'écria M. Bardel, vous aviez raison, c'est aussi simple que possible, mais je n'y aurais jamais pensé.
--Ce qui fait, ajouta l'homme gris, que demain, ce n'est ni vous, ni M. Whip qu'on accusera, mais le marchand qui vous a vendu votre tabac. Où le prenez-vous d'ordinaire?
--A Queen's tavern.
--A merveille! le land lord est déjà mal noté.
Puis l'homme gris ajouta:
--A présent, ne perdons pas de temps, M. Bardel, retournez à Cold Bath field. Nous n'avons plus qu'une heure devant nous.
Et se retournant vers Jenny qui pleurait silencieusement de joie:
--Le moment approche, lui dit-il, où votre fils vous sera rendu. Ne pleurez plus et croyez?
XII
M. Whip, l'homme-fouet, avait passé la soirée à martyriser le petit Irlandais.
Ralph était un enfant, c'était un titre à la haine de la bête fauve.
Dans la salle du tread-mill, quand Ralph avait poussé un cri, M. Whip avait deviné qu'il venait de reconnaître quelqu'un parmi les ouvriers.
Aussi lorsque le petit Irlandais, son quart d'heure fait, descendit du cylindre sur l'escabeau, M. Whip le fit-il venir près de lui.
Quand M. Whip appelait un condamné et lui enjoignait de s'approcher de son tabouret, sur lequel il trônait comme un tyran, toute la salle avait la chair de poule: on savait que l'homme-fouet allait se refaire un peu la main.
Ralph s'était donc approché.
Mais l'enfant ne tremblait pas. Il avait même la tête haute et son regard limpide et fier brava l'oeil féroce de M. Whip.
Celui-ci le questionna, le menaça, leva son fouet.
A toutes ses demandes, l'enfant fit la même réponse:
--Je ne sais pas.
M. Whip, furieux, lui appliqua une demi-douzaine de coups de fouet et le renvoya au cylindre.
Cela avait duré jusqu'au soir, ou plutôt jusqu'au moment où M. Bardel, le gardien-chef, entré inopinément dans la salle du tread-mill, et témoin des brutalités de M. Whip, lui en avait fait des reproches et n'avait pu s'empêcher de laisser tomber sur Ralph un regard de compassion.
Ce regard avait exaspéré M. Whip.
D'ailleurs, il y avait longtemps que l'homme-fouet en voulait à M. Bardel.
--Celui-ci lui avait souvent reproché sa férocité et avait même adressé des plaintes au directeur qui, deux fois, avait puni M. Whip.
Néanmoins, M. Bardel n'avait pas osé suspendre l'homme-fouet de son service ce soir-là, et il l'avait laissé dans ce corridor où on avait logé en cellule les ouvriers libres et les condamnés les plus jeunes, parmi lesquels se trouvait Ralph.
Les gardiens se relevaient de deux en deux heures pendant le jour et de quatre heures en quatre heures pendant la nuit.
De six à huit heures, M. Whip était allé dîner à la cantine des gardiens, juste au moment où M. Bardel enfermait les condamnés, glissait un poignard à John Colden et laissait ouvertes la cellule de ce dernier et celle de Ralph.
Seulement, le gardien-chef savait que M. Whip devait reprendre le service de huit heures à minuit.
M. Whip n'était pas plus aimé des autres gardiens qu'il ne l'était des condamnés, à une exception près cependant.
Le proverbe «Qui se ressemble s'assemble» est de tous les pays.
Or, il y avait à Gold Bath field un autre gardien, habituellement employé dans la salle des cordages, qui ne le cédait guère en procédés à M. Whip.
Ce gardien se nommait Jonathan.
C'était le seul qui aimât M. Whip et le comprit.
A l'heure des repas, ils s'asseyaient à côté l'un de l'autre. Si leur sortie tombait le même jour, on les voyait visiter ensemble les public-houses du quartier.
Jonathan et M. Whip haïssaient cordialement M. Bardel, qu'ils trouvaient trop doux.
Ce soir-là donc, la même table les ayant réunis comme à l'ordinaire, Jonathan et M. Whip, tout en prenant leur repas, se mirent à dire du mal de M. Bardel.
Jonathan se pencha à l'oreille de son acolyte et lui dit:
--Vous seriez mieux à sa place que lui, mon cher Whip. Parlez-moi d'un homme comme vous pour gardien-chef.
--Heu! fit modestement M. Whip, je saurais mieux remplir mes fonctions toujours.
--Je le crois sans peine, mon cher.
--Mais le directeur est entiché de M. Bardel.
--Il a tort, dit Jonathan.
--C'est mon avis.
--D'autant plus tort que M. Bardel néglige beaucoup son service depuis quelque temps.
--Ah! vous croyez?
--Il songerait même à faire évader quelque prisonnier que cela ne m'étonnerait pas.
M. Whip tressaillit à ces mots et ses yeux brillèrent.
--Qui vous fait parler ainsi? dit-il.
--Depuis deux ou trois jours, M. Bardel sort très-souvent.
--Ah!
--Deux ou trois fois par jour quelquefois.
--Vous croyez?
--Et il est à Queen's-justice.
--Chez notre ancien collègue destitué?
--Justement. Et, ajouta Jonathan, je l'y ai vu, hier, en conférence avec un homme dont la mine ne me plaît pas.
--Vraiment?
Jonathan baissa encore la voix.
--Avez-vous entendu parler des fenians?
--Pardieu! fit M. Whip.
--M. Bardel aurait des relations avec eux que ça ne m'étonnerait pas. Je suis même certain qu'à cette heure-ci, il est hors de la prison.
--Oh! pour cela non, dit M. Whip, il enferme les condamnés du moulin.
--Je vous gage que cette besogne accomplie, il sortira.
M. Whip murmura:
--Je regrette d'avoir pris le service de Burty, mon collègue.
--Pourquoi?
--Parce que j'aurais volontiers suivi M. Bardel, au cas où il se fera ouvrir de nouveau la grille de master Pin.
--Mon cher Whip, répondit Jonathan, nous sommes de vieux amis et il n'est rien que je ne fasse pour vous.
--Que voulez-vous dire?
--Je quitte mon service à l'instant.
--Ah!
--Et je n'ai rien à faire jusqu'à minuit; s'il vous plaît de sortir, je prendrai volontiers votre service.
--Je ne demande pas mieux, dit M. Whip, ce que vous venez de me dire m'intrigue au plus haut point; seulement, attendez que M. Bardel m'ait remis le service et puis vous viendrez me remplacer.
--Comme vous voudrez.
Le programme de M. Whip fut exécuté à la lettre.
L'homme-fouet alla s'installer dans le corridor et rencontra M. Bardel, qui lui dit:
--Je sors un moment, j'ai deux mots à dire à master Pin, je ferai ma ronde à neuf heures.
Et M. Bardel s'en alla au rendez-vous que lui avait donné l'homme gris dans la taverne de la reine.
Dix minutes après, Jonathan arriva et remplaça M. Whip. Alors celui-ci sortit et grâce à sa clef passe-partout qui ouvrait toutes les portes intérieures de la prison, il arriva jusqu'à la grille de master Pin.
Là, il prit une mine un peu effarée.
--Est-ce que M. Bardel n'est pas là? dit-il.
--Non, répondit M. Pin, il doit être à Queen's tavern.
--Il faut que je lui parle pour le service, dit M. Whip.
Le portier-consigne lui ouvrit sans difficulté.
L'homme-fouet se dirigea vers la taverne, mais au lieu d'entrer, il demeura en dehors et colla son visage aux vitres que ne recouvraient qu'imparfaitement des rideaux rouges.
Il aperçut alors M. Bardel en conférence mystérieuse avec l'homme gris.
Cela lui parut louche.
Au bout de quelques minutes, M. Bardel sortit.
M. Whip s'effaça de son mieux et le gardien-chef passa sans le voir.
Au lieu de rentrer dans la prison, le gardien-chef, on le sait, contourna le mur d'enceinte et alla attendre l'homme gris.
Puis celui-ci sortit à son tour de la taverne, suivi par Shoking.
Et ni lui, ni son compagnon, ni M. Bardel ne s'aperçurent que M. Whip les suivait.
XIII
Monsieur Whip était, du reste, un homme prudent.
Il ne s'amusa point à suivre les trois personnages de trop près.
Rasant les murs, dissimulé le plus possible dans le brouillard, il dut s'arrêter à distance et les vit entrer dans la maison à trois étages qui faisait vis-à-vis à la nouvelle prison.
--Où diable vont-ils? se demandait l'homme-fouet.
Il se garda bien de les suivre à l'intérieur de cette maison, mais il demeura au dehors, collé contre le mur d'enceinte, les yeux fixés contre les fenêtres qui paraissaient sans lumière.
Cependant, à force de regarder, il crut s'apercevoir qu'un filet de clarté passait au travers de l'une d'elles.
M. Whip en conclut que cette fenêtre avait des volets intérieurs et que ces volets étaient fermés.
Ce gardien féroce était patient à ses heures.
Il attendit.
Peu après, le filet de lumière s'éteignit.
Puis un bruit se fit dans l'air.
C'était la fenêtre qui s'ouvrait.
Il avait des yeux de lynx, ce M. Whip. En dépit de la nuit et du brouillard, il vit deux têtes apparaître à cette croisée et il en conclut sur-le-champ que l'une de ces deux têtes était celle de M. Bardel.
La voix monte, mais elle ne descend pas.
Évidemment les deux têtes causaient, mais ce qu'elles disaient ne pouvait pas parvenir aux oreilles de M. Whip.
Seulement, mis en éveil sans doute par les paroles de M. Jonathan, son collègue, M. Whip devina ce que M. Jonathan n'avait pas deviné, c'est qu'il pourrait bien être question d'une évasion.
Et il fit des efforts prodigieux pour comprendre, pour deviner ce que les deux têtes pouvaient se dire.
Le brouillard a quelquefois une sonorité merveilleuse.
Par un temps clair il eût été impossible d'entendre d'en bas ce que les deux têtes chuchotaient.
Le brouillard aidant, M. Whip entendit un sourd murmure, un bourdonnement dont il ne pouvait saisir le sens, mais qui lui paraissait cacher d'importantes confidences.
Enfin un mot, un seul, lui arriva distinct.
Mais ce mot fut une révélation.
C'était le mot de corde.
M. Whip eut un battement de coeur.
Du moment où on avait parlé de _corde_, c'est qu'il s'agissait d'une évasion.
Et s'il en était ainsi, c'est que M. Bardel allait être complice de cette évasion.
Dès lors, M. Whip n'avait plus besoin de rien savoir. Son imagination allait suppléer à tout.
Il se glissa le long du mur, se rapetissa, s'éloigna pas à pas d'abord, puis en courant, et M. Bardel n'était pas encore sorti de la maison mystérieuse que M. Whip entrait dans la prison.
M. Pin, en lui ouvrant, ne lui avait fait aucune question.
M. Pin, du reste, était l'homme le moins curieux qu'il y eût au monde.
Il ouvrait et fermait la grille et ne s'occupait jamais du service intérieur de la prison.
En chemin, M. Whip agita dans sa pensée la question de savoir ce qu'il ferait.
Irait-il trouver le gouverneur de la prison et dénoncerait-il M. Bardel?
Il y songea d'abord, mais il renonça à ce moyen presque sur-le-champ.
La prudence lui dit aussitôt que s'il voulait perdre M. Bardel et lui succéder dans le poste de gardien-chef, il fallait pour cela qu'il le surprit en flagrant délit.
Donc M. Whip rejoignit Jonathan.
Jonathan était enveloppé dans son manteau et s'était assis dans une espèce de guérite destinée aux surveillants, à l'extrémité de ce corridor sur lequel ouvraient les cellules des condamnés.
M. Whip avait aux lèvres un sourire mystérieux.
--Eh bien! lui dit Jonathan.
--Vous aviez raison, mon cher.
--Bardel a des intelligences au dehors?
--Oui.
--Avec qui?
--Je ne sais pas. Mais, très-certainement, il cherche à faire évader un prisonnier.
--Ah! ah!
Et Jonathan prit à son tour un air mystérieux.
--Quel est ce prisonnier? poursuivit M. Whip. Je l'ignore.
--Et moi, dit Jonathan, je pourrai bien le savoir.
M. Whip recula et regarda son collègue.
--Vous? fit-il.
--C'est bien M. Bardel qui a fermé les cellules? reprit le gardien Jonathan.
--Oui.
--Eh bien! il en est une qu'il a laissée ouverte.
--Laquelle?
--Le numéro 16. Venez voir.
Le coeur de M. Whip bondit dans sa poitrine.
--C'est celle du petit Irlandais, dit-il.
--Justement. Je vous disais bien qu'il y avait du fenianisme là-dessous.
Jonathan conduisit M. Whip à la cellule numéro 16, et lui démontra, sans le moindre bruit, que la serrure était ouverte et le verrou non poussé.
--Jonathan, dit M. Whip, en lui pressant vivement la main, écoutez-moi bien.
--Parlez.
--Vous allez rester ici.
--Bien.
--M. Bardel viendra à neuf heures.
--C'est probable.
--Il vous demandera pourquoi vous m'avez remplacé; vous lui direz que j'étais malade.
--Très-bien.
--Il se défie certainement plus de moi que de vous, et il se trouvera enchanté de la substitution.
--Vous croyez?
--Puis il vous éloignera sous un prétexte quelconque.
--Et alors que ferai-je?
--Vous tâcherez de gagner, le préau et de vous y cacher.
--Après?
--Je n'ai pas le temps de vous expliquer tout cela en détail mais je suis sûr que M. Bardel conduira le petit Irlandais dans le préau.
--Ah!
--Et qu'il lui ouvrira la porte de la nouvelle prison. Alors vous le suivrez et vous mettrez à crier au secours; j'aurai prévenu les sentinelles, nous accourrons et nous le prendrons en flagrant délit.
--Vous êtes un homme de génie, mon cher Whip, dit Jonathan.
M. Whip longea le corridor, ouvrit la porte du préau, la referma sur lui et disparut.
Il était temps, car cinq minutes après, M. Bardel parut à son tour, couvert de son manteau de nuit, un trousseau de clés à la ceinture et sa lanterne sourde à la main.
Jonathan s'était assis dans sa guérite.
M. Bardel dirigea vers lui la clarté de sa lanterne et tressaillit en reconnaissant qu'il n'avait plus à faire à M. Whip.
--Qu'est-ce que cela? dit-il en s'approchant.
--Excusez Whip, dit Jonathan, il était malade.
--Pourquoi ne me l'a-t-il pas dit? fit sévèrement M. Bardel.
--Il craignait d'être grondé. Pendant que nous dînions, il m'a demandé de le remplacer.
--Il a eu tort, dit sèchement M. Bardel, car vous êtes un mauvais gardien de nuit.
--Pourquoi cela?
--Mais parce que vous vous endormez facilement. Tenez, vous avez les yeux déjà à demi fermés...
--Oh! par exemple!