Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu
Chapter 10
Le policeman aux favoris roux poussa donc Ralph de l'autre côté de la barrière, assez rudement en apparence, mais en se penchant sur lui et lui murmurant à l'oreille:
--Pense à ta mère!
L'enfant avait un calme héroïque.
Il ne comprenait pas ce qui se passait, mais il pressentait que, pour lui, l'âge d'homme commençait et qu'il devait être courageux.
Il s'assit docilement sur le banc des prisonniers, sans verser une larme, les yeux attachés sur cet homme qui, deux fois, lui avait parlé de sa mère.
Celui-ci continuait son métier en conscience.
Il faisait inscrire un à un tous les prisonniers recrutés dans les différentes cours de police.
Arrivé au dernier, le greffier étendit la main vers un cordon de laine verte qui pendait au-dessus de son pupitre et qui correspondait à une sonnette.
Au bruit de la sonnette, une porte s'ouvrit au fond du greffe, et un homme qui portait l'uniforme de la prison et sur sa manche un galon d'argent, entra, suivi de quatre autres gardiens, évidemment sous ses ordres, car leur manche était veuve de tout insigne. Alors le greffier, d'une voix monotone, comme un prêtre qui psalmodie, lui donna lecture du registre d'écrou et ne s'aperçut pas que le policeman aux cheveux roux et lui échangeaient un regard d'intelligence.
Cette lecture terminée, le greffier se souvint de la recommandation de M. Booth, et il la transmit au gardien-chef.
Celui-ci répondit:
--On ne met jamais les condamnés au moulin que le lendemain de leur entrée.
On visitera l'enfant demain matin et on fera ce qu'ordonnera le médecin.
Puis il échangea un dernier regard avec le policeman et dit aux prisonniers:
--Allons, vous autres, en avant!
Ralph, à son tour, jeta un dernier coup d'oeil sur le policeman qui lui avait parlé de sa mère, puis il suivit les gardiens qui l'emmenèrent à l'intérieur de la prison.
La vie du condamné commençait pour lui.
On le conduisit dans une grande salle au milieu de laquelle il y avait une cuve pleine d'eau tiède.
Là il fut déshabillé des pieds à la tête et on le plongea dans la cuve à deux reprises différentes.
Après quoi on le revêtit du costume de la prison, qui consiste en un pantalon gris et une veste brune bordée de jaune.
Dans le dos de la veste, comme sur le bonnet de police qu'on donne aux condamnés, il y a un numéro se détachant sur un carré blanc.
La veste et le bonnet qu'on donna à Ralph portaient le chiffre 31.
Ralph, désormais, n'était plus un homme. Il s'appelait le n° 31.
Et quand, une heure après, il se vit enfermé dans une cellule, couché sur un lit de sangle, lorsqu'il se trouva seul enfin, l'enfant qui avait été homme un moment, sentit son coeur s'emplir d'épouvante et de désespoir, et il se prit à fondre en larmes, murmurant:
--Ma mère! ma mère!
Dans le corridor retentissait le pas égal et monotone d'un gardien de nuit.
Ce pas s'arrêta un moment derrière la porte de la cellule de Ralph.
Et soudain l'enfant cessa de pleurer et se dressa haletant sur son lit.
A travers cette porte, un murmure s'était fait entendre; une voix s'était adoucie pour lui dire dans ce patois irlandais que, le premier, lui avait fait entendre à Londres, le prétendu lord Cornhill:
--Ne pleure pas, mon mignon, elle veille sur toi ta mère!
VII
Le lendemain matin, au petit jour la porte de la cellule de Ralph s'ouvrit et le gardien-chef entra, ou plutôt il s'effaça pour laisser entrer avant lui un petit homme en lunettes vertes qui portait un habit tout chamarré de broderies.
C'était le médecin de la prison.
Le gardien-chef dit d'une voix dure:
--Allons, petit drôle, lève-toi et salue M. le docteur.
Ralph se mit sur son séant. Il était tout tremblant et cependant une pensée bizarre venait de traverser son cerveau.
Cette voix rude qui lui ordonnait brutalement de se lever lui semblait être cette même voix qui la veille au soir, en patois irlandais, lui avait dit d'espérer, ajoutant: «Ta mère veille sur toi.»
Cet homme avait l'air dur cependant; il roulait même de gros yeux qui donnaient le frisson.
--Ah ah! dit le petit homme aux lunettes vertes, voilà donc le bambin qui a voulu forcer la caisse de M. Thomas Elgin?
Et il regarda Ralph curieusement.
--Jolie figure, dit encore le docteur. C'est grand dommage que le _club philanthropique pour la moralisation des classes indigentes_, dont j'ai l'honneur d'être vice-président, n'ait pas eu ce petit drôle sous la main, peut-être l'aurait-elle sauvé.
Et il s'approcha du lit de sangle et avec la brutalité d'un chirurgien, il se mit à découvrir le bras et l'épaule de l'enfant, qui réprima un cri de douleur.
--Hé! hé! murmura-t-il, ce M. Thomas Elgin est un homme ingénieux en vérité! il vous a des manières de défendre son argent... j'ai lu cela tout au long dans le _Morning-Post_, et c'est vraiment fort curieux.
Le gardien-chef, sans adoucir sa grosse voix, disait:
--Ce pauvre petit est hors d'état, Votre Honneur, de faire un travail quelconque, et je ne sais en vérité à quoi pensent les magistrats de condamner au moulin un enfant de dix ans.
A ces paroles, le docteur releva ses lunettes, qui avaient peu à peu glissé jusque sur le bout de son nez, et dit d'un ton emphatique:
--Mon cher monsieur Bardel, on ne m'accusera pas d'inhumanité, je suppose, moi qui suis vice-président d'un club philanthropique, néanmoins, mon opinion est que la société doit se sauvegarder, que le plus grand des crimes est le vol et que, ceci posé, il faut châtier sévèrement les voleurs, entendez-vous?
--Toujours est-il, reprit maître Bardel, tel était le nom du gardien-chef, que cet enfant a reçu une balle dans l'épaule.
--Je ne dis pas non, mais la balle a été extraite, et la blessure n'a rien de dangereux.
Ce disant, le docteur se mit à remuer le bras de l'enfant, le relevant et l'abaissant et faisant jouer les articulations du coude et de l'épaule.
--Bah! fit-il, ça n'a pas la moindre gravité.
--Ah! fit M. Bardel.
--Dans huit jours il n'y paraîtra plus.
--Mais encore, reprit M. Bardel, faut-il que, pendant ces huit jours, cet enfant soit envoyé à l'infirmerie.
--Inutile, mon cher maître, parfaitement inutile.
Un nuage passa sur le visage du gardien-chef.
--Mais, monsieur le docteur... fit-il.
--Je vous répète, mon cher monsieur Bardel, que ce petit drôle peut travailler.
--Dès aujourd'hui?
--Dès aujourd'hui.
M. Bardel étouffa un soupir et s'inclina.
Le docteur ajouta:
--Croyez-moi, j'ai de l'humanité. Sans cela, je ne serais pas vice-président d'un club philanthropique. Mais la société a besoin de se sauvegarder.
Et, sur ces mots, le docteur fit un pas de retraite et M. Bardel l'accompagna et ferma la porte de la cellule.
Ralph demeura seul environ une heure.
Avec ce merveilleux instinct que possèdent les enfants, il avait compris que le gardien-chef, avec sa voix brutale et son aspect farouche, lui portait de l'intérêt et que s'il avait été décidé qu'on le ferait travailler le jour même, ce n'était nullement par sa faute.
Au bout d'une heure, la porte de la cellule se rouvrit.
Ralph espérait revoir M. Bardel; mais il se trompait.
Deux gardiens ordinaires venaient le chercher.
L'un d'eux était muni du certificat du médecin constatant que la blessure de l'enfant était sans gravité et ne le dispensait pas du travail.
On fit habiller le pauvre petit et on le conduisit à la salle du tread mill.
* * * * *
Pendant ce temps un homme sortait de Cold Bath field.
C'était M. Bardel, le gardien-chef.
Master Pin, le portier-consigne, lui dit en lui ouvrant la dernière grille:
--C'est donc votre jour de sortir aujourd'hui?
--Oui, répondit Bardel, et j'en profite. Ce n'est pas de trop de sortir une fois par mois et de respirer le grand air.
Et M. Bardel, une fois dans la rue, se mit à marcher d'un pas rapide et se dirigea vers Holborne street.
Là, il entra dans une maison de chétive apparence, dont le rez-de-chaussée était occupé par un public-house.
Il enfila une allée noire, monta au deuxième étage, tira une clé de sa poche et pénétra dans une petite chambre qui était sans doute son pied à terre de ville, car en un tour de main, il se fut débarrassé de son uniforme et revêtit ensuite des habits tout gris.
Cela fait, il redescendit, après avoir soigneusement fermé sa porte et entra dans le public-house.
Un homme était appuyé contre le comptoir et buvait du gin à petites gorgées.
C'était l'homme gris.
Il échangea avec M. Bardel un petit signe d'intelligence qui pouvait passer pour un salut, et tous deux se mirent à causer en patois irlandais.
--Eh bien! fit l'homme gris, l'enfant est à l'infirmerie, n'est-ce pas?
--Non, il est au moulin.
L'homme gris pâlit légèrement.
--Ce médecin est un âne, poursuivit Bardel, ou plutôt c'est un homme sans entrailles. Il est si riche qu'il a toujours peur d'être volé, et il infligerait volontiers la peine de mort à un homme qui aurait pris un mouchoir.
--Mais alors, dit l'homme gris, tout le plan combiné en vue de l'infirmerie se trouve renversé?
--Naturellement.
--Et... au moulin?
--Là, dit M. Bardel, il n'y a pas un homme sur lequel je puisse compter.
--Ah!
--Il faudrait pouvoir introduire dans le service du tread mill un homme à nous, et c'est impossible.
--Le tread mill est-il loin de l'infirmerie?
--A l'autre extrémité de la prison.
--Et les ouvriers n'en approchent pas?
A cette question, M. Bardel tressaillit.
--Ah! dit-il, il me vient une idée...
--Voyons?
--Un des quatre murs de la salle du tread mill n'est pas solide. Il peut s'écrouler...
--Quand?
--Lorsque je le voudrai, dit M. Bardel.
--Que ce ne soit pas avant samedi prochain, alors, dit l'homme gris.
--Pourquoi?
--Parce que parmi les ouvriers qui iront travailler dans l'intérieur de la prison, il y aura un de mes frères.
--Dieu protége l'Irlande! murmura le gardien-chef, qui fit alors un signe de croix maçonnique, au moyen duquel l'homme gris s'était attaché sur-le-champ l'Irlandais John Colden.
Et tous deux se mirent à causer à voix basse.
VIII
Ainsi donc M. Bardel, le gardien-chef de Cold Bath field, obéissait à l'homme gris.
Pourquoi?
C'est que M. Bardel était affilié à cette vaste et mystérieuse association qu'on appelle les fenians et qui rêvent l'émancipation de l'Irlande.
Comment cette association s'est-elle formée?
Mystère?
Les membres se connaissent rarement entre eux. Ce n'est qu'à un signe particulier, à un mot mystique, à un geste, qu'un frère en détresse est reconnu par d'autres frères.
Avant de laisser aller le petit Ralph à Cold Bath field, l'homme gris était redevenu pour une heure le lord Cornhill qui faisait une si jolie collection de crimes curieux.
Muni d'une carte spéciale délivrée à Scotland-yard, il s'était présenté à Bath square et avait demandé à visiter la prison.
Il avait inspecté minutieusement l'infirmerie, les salles de correction, la partie cellulaire et les cuisines, mais il n'avait pas voulu voir le moulin, disant qu'il conservait ce spectacle pour une deuxième visite.
Ce que cherchait le prétendu lord Cornhill c'était ses complices dans la prison, car il y a des fenians partout, dans les administrations publiques et même parmi les policemen, comme on a pu le voir le soir où l'homme gris avait voulu visiter Suzannah l'Irlandaise.
Il s'était promené de salle en salle, épiant un regard, hasardant un geste, et, tout à coup, il avait vu un homme tressaillir.
Cet homme était celui-là même qui lui servait de guide et lui expliquait complaisamment chaque chose.
C'était M. Bardel, le gardien-chef.
Alors l'homme gris profita d'un moment où ils se trouvaient seuls dans un couloir cellulaire et lui fit ce signe particulier qui annonçait un chef de l'association.
M. Bardel s'inclina humblement et dit:
--Parlez, maître, j'obéirai.
--Quand je serai parti, dit rapidement l'homme gris, vous trouverez un prétexte pour sortir et vous viendrez me rejoindre à Queen's justice, dans une heure.
--J'y serai, répondit M. Bardel avec soumission.
Une heure après, en effet, non plus lord Cornhill, mais l'homme gris, car le mystérieux personnage avait repris son costume ordinaire, était dans la taverne de la justice de la reine.
Aller se rafraîchir à Queen's tavern n'était pas sortir de Bath square.
Les guichetiers n'avaient besoin pour cela que du bon vouloir de master Pin qui, étant lui-même toujours altéré, comprenait que ses collègues eussent soif.
A Queen's tavern, il était résulté de la conversation de l'homme gris et de M. Bardel que celui-ci était le seul fenian de Bath square.
Néanmoins, si on parvenait à faire admettre Ralph à l'infirmerie, M. Bardel croyait une évasion possible.
On le voit, le gardien-chef avait compté sans le terrible docteur et il venait rendre compte à l'homme gris, dans cette taverne d'Holborne, et le lendemain de l'incarcération de Ralph, de l'avortement de leur commune espérance.
--Ainsi, disait l'homme gris, vous n'avez personne à Bath square.
--Personne.
--Pas même un prisonnier?
--Non.
--Mais le portier-consigne?...
--Il a ruiné l'Irlande. Il tient si fort à sa place qu'il nous livrerait tous, s'il le pouvait.
--Et quel moyen avez-vous d'introduire les ouvriers libres dans le tread mill?
--Voici, dit M. Bardel: le tread mill a quatre cylindres.
--Je sais cela.
--L'essieu de chacun est enchâssé dans un gros mur, et l'un de ces gros murs est crevassé. Si on arrêtait trop brusquement la machine, il pourrait se faire que le mur cédât et s'écroulât.
--Mais comment arrêter la machine brusquement?
--C'est facile.
--Voyons?
--Chaque soir, en vertu de mes fonctions de gardien-chef je fais le tour des salles de travail et de correction, quelquefois accompagné de deux gardiens, quelquefois seul. Les condamnés sont couchés, les salles sont désertes.
Supposons que je mette un de ces soirs, une pince, un morceau de fer, un corps dur quelconque dans ma poche.
--Après?
--Et que je glisse ce corps dur dans l'engrenage du cylindre.
--Bien?
--Le lendemain, au troisième tour de roue, la machine se disloquera, et en se disloquant, elle provoquera l'écroulement du mur qu'il faudra réparer sans retard.
--A merveille, dit l'homme gris. Maintenant, continuons notre plan. Parmi les ouvriers se trouvera un de nos frères; il se nomme John Colden. Est-ce assez d'un?
--Oui et non.
--Expliquez-vous.
--Voici, reprit M. Bardel. Pendant les huit jours qu'ils travaillent à l'intérieur de la prison, les ouvriers sont soumis au régime des prisonniers, sauf la nourriture, qui est meilleure.
Le soir, ils couchent dans des cellules qu'on ferme jusqu'au matin.
Naturellement, ils seront, la semaine prochaine, si le mur du tread mill s'est écroulé, logés dans le voisinage des condamnés au moulin.
Chaque corridor a un surveillant de nuit.
Ces hommes sont incorruptibles et aucun d'eux ne sert l'Irlande.
Il ne faut donc pas songer à eux pour vous aider.
--Et il n'y en a qu'un seul par corridor?
--Oui.
--Il m'a semblé que chaque corridor aboutissait au préau intérieur.
--C'est vrai.
--Eh bien! dit l'homme gris, supposons un moment que John Colden et Ralph sont dans le même corridor: est-ce possible?
--Cela dépend de moi.
--Bien: supposons encore que le surveillant du corridor est à nous.
--Oh!
--Supposons-le.
--Soit.
--John Colden sort de la cellule, il va chercher l'enfant et tous deux se dirigent vers le préau, dont on leur ouvre la porte. N'avez-vous pas une clef du préau, vous?
--Sans doute.
Le préau communique par une autre porte avec les bâtiments de la nouvelle prison. Vous devez avoir la clef de cette porte.
--Très-certainement, mais je n'ai pas celle de la dernière grille qui ne quitte ni jour ni nuit la ceinture de master Pin.
--Cela m'est égal, dit l'homme gris, car une fois dans la prison neuve, ce n'est pas par la grille que John Colden et l'enfant s'en iront.
--Ah!
--Je ne vois donc qu'un seul obstacle: le surveillant.
--Et un obstacle insurmontable, dit M. Bardel.
L'homme gris se prit à sourire.
--Vous verrez bien le contraire, dit-il. Ainsi résumons-nous.
--J'écoute.
--Donc, la nuit de vendredi à samedi, le mur s'écroule.
--Oui.
--Samedi, John Colden est avec les ouvriers qui travaillent à le réparer.
--Après?
--Samedi soir venez boire un verre de gin à Queen's justice, et je vous prouverai que tout est possible.
--Je ne demande pas mieux, répondit M. Bardel, et s'il ne faut que ma vie pour faire triompher notre cause, elle est à vous.
--Non, répondit l'homme gris en souriant, nous avons besoin d'avoir des amis à Bath square et vous ne serez même pas compromis.
Et il quitta le gardien-chef en répétant:
--A samedi soir, à Queen's tavern, et que l'Irlande nous protège!
IX
Revenons à Ralph maintenant.
C'était le samedi, et il y avait cinq jours que le petit martyr était au moulin.
La première heure avait été pour lui un supplice sans nom.
A peine ses petites mains pouvaient-elles atteindre la barre transversale qui devient l'unique point d'appui du condamné dont les pieds cherchent vainement à se reposer sur les palettes mouvantes du cylindre.
Deux fois il avait voulu s'arrêter, et deux fois ses jambes meurtries et son dos, sur lequel se rabattait une planche, l'avaient averti que c'était impossible.
Après le premier quart d'heure, il s'était reposé.
Il était si faible, si haletant, si baigné de sueur, que les autres condamnés dont le plus jeune, avait encore le double de son âge, avaient été pris de pitié.
Mais que pouvait cette pitié pour lui!
S'il est un lieu où la discipline est inflexible et où elle est rigoureusement observée, c'est à coup sûr dans les prisons de l'Angleterre.
L'amour de la propriété, l'avidité de la possession ont inculqué au peuple anglais une telle horreur du vol qu'il est barbare dans la répression du voleur.
Le moindre murmure est puni du cachot; si le cachot ne suffit pas, le fouet devient son auxiliaire.
D'ailleurs M. Whip était là.
M. Whip était le surveillant de celui des quatre cylindres dans lequel on avait placé le petit Irlandais.
C'était un homme grand et maigre, à barbe claire, dont les lèvres minces, le nez long, les petits yeux verts avaient un caractère d'étrange férocité.
En anglais Whip veut dire _fouet_.
Le farouche gardien avait peut-être un autre nom; mais les condamnés, dont il se plaisait à meurtrir les épaules, lui avaient donné celui de son instrument de torture. Le voleur qui avait fini son temps et retournait dans le Brook street, disait à ceux qui n'avaient jamais vu le terrible tread mill: Dieu et saint George vous gardent du cylindre de M. Whip!
M. Whip était aussi détesté des autres gardiens qu'il l'était des condamnés eux-mêmes.
C'était un homme taciturne, qui vivait seul, ne parlait à personne et semblait exercer ses redoutables fonctions avec une joie brutale.
Or, c'était précisément, dans son cylindre qu'on avait placé le petit Ralph; et, dès la première tournée, l'enfant fit connaissance avec son fouet.
Quand, le soir, on le réintégra meurtri et brisé dans sa cellule, l'enfant était à demi abruti.
Il n'avait plus de larmes dans les yeux: il ne se sentait plus de révoltes dans l'âme.
Toute la journée, au milieu de ses tortures, une idée avait dominé son esprit.
Cette idée fixe, c'était l'espoir d'entendre le soir cette voix qu'il avait entendue déjà la veille et qui lui avait dit à travers la porte: «Ta mère veille sur toi.»
Pour les hommes faits, pour ceux qui se sont courbés déjà aux rudes épreuves de la vie, le souvenir de la patrie est une consolation suprême.
Pour l'enfant, le souvenir de sa mère a la même puissance.
Et le soir, en effet, comme il s'endormait, vaincu par la lassitude, sur son pauvre petit matelas d'un pouce d'épaisseur, il entendit de nouveau à travers la porte cette voix consolatrice qui ajouta: «Ne te désespère pas, tu sortiras bientôt d'ici.»
Le lendemain et les jours suivants la même vie recommença pour le pauvre enfant.
Chaque soir la voix mystérieuse fit battre son coeur d'espérance.
Enfin, le samedi arriva.
A sept heures, les condamnés entrèrent deux par deux dans la grande salle des moulins.
M. Whip marchait à leur tête.
Chaque condamné alla se placer devant sa place habituelle.
Celui qui s'était reposé le dernier, la veille, monta s'accrocher à la barre transversale et posa ses deux pieds sur la palette.
L'autre s'assit au bas de la stalle attendant son quart d'heure.
Puis quand les quatre cylindres furent garnis, les surveillants, perchés sur leurs tabourets, M. Whip fit un signe et les clavettes qui retenaient chaque roue immobile furent enlevées.
Alors les roues tournèrent et le supplice commença.
Les cylindres tournèrent lentement d'abord, puis plus vite, et plus vite encore, et enfin avec une rapidité vertigineuse.
Mais tout à coup un bruit épouvantable se fit; le cylindre auquel Ralph était suspendu s'arrêta brusquement, son arbre d'engrenage craqua et en même temps qu'une grappe humaine était violemment rejetée en arrière, le mur s'écroula.
M. Bardel avait tenu parole à l'homme gris.
Ce fut un tumulte, une épouvante, un pêle-mêle indescriptibles.
Quelques condamnés furent blessés dans leur chute.
Par un bonheur providentiel, Ralph se releva sain et sauf.
Les condamnés poussaient des cris d'épouvante.
Plusieurs avaient abandonné la barre transversale des autres cylindres.
Les ouvriers de la boulangerie étaient sortis en toute hâte, mêlant leurs cris de terreur aux cris des autres condamnés.
Un moment même, les quatre surveillants furent bousculés, et on craignit une révolte.
Mais deux hommes parurent qui rétablirent le calme: le gouverneur et le gardien-chef.
Le gouverneur était aimé presque autant que M. Whip était haï.
M. Bardel était dur, mais il était juste, et on avait pour lui du respect.
Tous deux, par mesure de prudence, firent sortir les condamnés, qu'on interna dans le préau.
Puis on fit venir les architectes de la prison qui se livrèrent à un minutieux examen.
Il fut reconnu que le mur qui venait de s'écrouler était le seul qui ne fût pas solide et que les trois autres cylindres pouvaient tourner longtemps encore sans qu'aucun accident fût à redouter.
Dès lors, on ramena les condamnés au travail et ceux du quatrième cylindre furent répartis dans les trois autres.
M. Whip sollicita comme une faveur de conserver son poste de surveillant, au grand contentement d'un autre qui se trouva, par là, avoir congé.
A deux heures, l'escouade d'ouvriers libres condamnés par le sort à une détention de huit jours, arriva dans la salle.
Il s'agissait de relever le mur et de le reconstruire.
Pendant toute la matinée, les charpentiers avaient démoli le vieux cylindre.
C'était maintenant le tour des maçons.
John Colden était un des premiers.
Il promena un regard sur les trois cylindres qui continuaient à marcher, cherchant des yeux l'enfant qu'il avait vu une fois, car il s'était mêlé à la foule qui, le lundi précédent, avait envahi la cour de police de M. Booth.
Ralph se reposait en ce moment.
Baigné de sueur, pâle, frémissant, il était assis sur l'escabeau que venait de quitter son compagnon de supplice.
John Colden trouva le moyen de s'approcher de lui et de lui dire tout bas:
--Je suis un ami de ta mère.
L'enfant jeta un cri.
Mais déjà John s'était mêlé aux autres ouvriers.
M. Whip tourna la tête, quitta son escabeau et laissa tomber son fouet sur les épaules de Ralph.
Ralph poussa un second cri.
Mais, en ce moment, il aperçut John Colden, qui posait un doigt sur ses lèvres.
L'enfant comprit et se tut.
Et comme le cylindre s'arrêtait, il remonta prendre sa place à la barre.
X
C'était pour ce même samedi que l'homme gris avait donné rendez-vous à M. Bardel, le gardien-chef, à la taverne de la reine.
A sept heures et demie précises, il était à son poste. M. Bardel n'était point venu encore.
Mais un homme arriva avant le gardien-chef, c'était le bon Shoking.
Il jeta un regard rapide autour de lui et aperçut l'homme gris qui buvait tranquillement un verre de grog.
La taverne était déserte en ce moment.