Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants
Chapter 9
On leur avait donné pour logis ce que, dans White-Cross, on appelait la maison du Français.
Deux heures plus tôt l'abbé Samuel avait refusé de quitter sa mansarde et s'était opposé à ce qu'on reprochât à M. Thomas Elgin sa parcimonie.
Mais l'homme gris était venu; il avait échangé avec le prêtre un signe de mystérieuse intelligence, et dès lors le prêtre avait consenti à déménager.
Pourquoi?
Pour la première fois de sa vie, l'abbé Samuel avait vu, pendant la nuit précédente, cet homme dont il ne savait pas même le nom.
Mais cet homme avait exercé sur lui une mystérieuse fascination, et si cet homme venait à White-Cross, c'est qu'il voulait le voir, lui, l'abbé Samuel.
La dette n'était, ne pouvait être qu'un prétexte.
Tel était du moins, le raisonnement que s'était fait le jeune prêtre catholique en voyant apparaître l'homme gris, et dès lors il avait consenti à tout ce que ce dernier demandait, c'est-à-dire à loger avec lui.
Donc, deux heures après, tous deux étaient seuls.
Ils étaient seuls en un petit parloir du rez-de-chaussée qui était muni d'un poêle de porcelaine et de quelques meubles dont le confortable prenait sa source dans l'idée superstitieuse qui s'attachait à la possession d'un Français à White-Cross.
Master Goldsmicht avait reçu de l'homme gris une demi-guinée, et, pour cette somme, il s'était mis en quatre à la seule fin d'être agréable à la fois au prêtre et au Français.
Aussi le poêle était-il garni et ronflait-il joyeusement, et le jeune prêtre s'en était approché avec une naïve avidité, car il avait eu bien froid dans sa mansarde.
--Eh bien? dit-il vivement, aussitôt que le guichetier fut parti, avez-vous retrouvé l'enfant?
--Non, dit l'homme gris.
Le prêtre pâlit.
--Grand Dieu! dit-il, et je suis ici... réduit à l'impuissance et à l'inaction!
--Je ne l'ai pas retrouvé, dit l'homme gris, mais je le retrouverai, je vous le jure.
--Et vous êtes ici!
--Oui, mais je sortirai quand bon me semblera.
--Ah! fit le prêtre.
--Seulement, reprit l'homme gris en baissant la voix, je voulais vous parler, et c'est pour cela que j'ai pris la place d'un pauvre diable qu'on amenait.
--Mais qui donc êtes-vous, demanda le prêtre pour la seconde fois, vous que je trouve sur mon chemin et dans les yeux de qui je vois briller l'intérêt et le dévouement?
L'homme gris répondit de cette voix grave et triste, d'une douceur infinie et qui allait au coeur:
--Je suis un grand criminel que le repentir a touché depuis dix ans, et qui, depuis dix ans essaye de faire un peu de bien, et se dévoue à ceux qui lui paraissent avoir un grand et noble but dans la vie.
--Ah! fit le prêtre, qui eut néanmoins un léger mouvement de défiance.
Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.
Puis il porta la main à son front et y fit, avec le pouce, ce mystérieux signe de croix qui avait forcé, le matin même, l'Irlandais en guenilles à s'arrêter devant lui.
Le prêtre tressaillit.
L'homme gris porta sa main droite à son front et répéta le signe de croix.
Cette fois, le prêtre lui tendit la main et lui dit:
--Vous êtes donc un fils de l'Irlande? Je vous croyais Français.
--Je le suis, en effet, mais tous ceux qui souffrent sont mes frères.
--Qui donc vous a affilié à notre oeuvre? demanda encore le jeune prêtre.
--Un homme qui est mort pour l'Irlande.
--Et... cet homme?
--Pour les torys qui l'ont jugé, pour l'Angleterre qui l'a pendu, c'était un pauvre diable, un mendiant, un homme du menu peuple, un cabman du nom de Fatlen.
--Fatlen! exclama l'abbé Samuel.
--J'ai partagé mon pain avec lui, nous avons vécu de la même vie, à Dublin, pendant six mois. Il était condamné à mort, et il avait réussi à se dérober aux poursuites de ses bourreaux.
Grâce à moi, il avait pu s'évader de prison. Grâce à moi encore, il allait pouvoir quitter le sol de l'Irlande, gagner le continent et y mettre en sûreté sa tête vouée à l'échafaud.
Mais Dieu permet souvent que les projets les plus sagement mûris, les entreprises les mieux conduites échouent...
--Parce que les nobles causes ont besoin de martyrs, dit le prêtre.
--Une nuit, reprit l'homme gris, une petite barque pontée vint jeter l'ancre sur un point désert de la côte.
C'était en hiver, le brouillard était si épais qu'on ne voyait pas les phares du voisinage.
Une belle nuit pour une évasion!
Les matelots et le capitaine étaient Français.
Le capitaine, c'était moi.
La mer était mauvaise; mais notre petite embarcation avait fait ses preuves, et mes quatre matelots étaient de rudes marins.
Fatlen s'embarqua.
Malgré le mauvais état de la mer, je fis larguer tout ce que nous avions de toile.
Ce n'était pas la mer qu'il fallait craindre, c'était la petite flotte anglaise qui croisait perpétuellement dans le détroit.
Et c'était pour lui échapper que nous avions choisi une nuit sombre et brumeuse.
Alors, tandis que nous courions vent arrière, Fatlen me dit:
--Frère, tu parais certain du succès, mais moi je suis assailli par les plus funestes pressentiments: par moments, depuis quelques jours, il me semble déjà sentir s'enrouler autour de mon cou cette corde infâme du gibet que l'Angleterre destine à ceux qui aiment l'Irlande.
Frère, l'heure est venue où je dois te dire qui je suis et t'initier à notre grande oeuvre qui, tôt ou tard, crois-en un homme sûr de mourir, finira par triompher.
Et je me courbai devant lui, et, se penchant sur moi, il me murmura à l'oreille les mots sacrés qui nous unissent tous, et m'enseigna les deux signes de reconnaissance. Celui des simples frères et celui des chefs.
--Tu iras en Angleterre, me dit-il encore, tu chercheras dans cette ville immense de Londres un jeune prêtre, l'abbé Samuel.
C'est notre chef suprême, en attendant que le chef qui doit venir, celui qu'on nous a prédit, d'enfant qu'il est soit devenu homme.
Et quand tu auras vu l'abbé Samuel, tu lui parleras de moi. Si je suis mort, tu lui raconteras mes derniers moments.
Si j'ai pu toucher la terre de France où l'Irlandais est sauf, tu le lui diras encore.
Il ne m'a jamais vu, mais il sait qui je suis.
--Et Fatlen est mort? demanda l'abbé Samuel.
--Oui, répondit l'homme gris. Une tempête épouvantable nous rejeta vers l'Irlande que nous voulions fuir, et nous échouâmes sur un écueil à quatre lieues de la côte.
Notre barque sombra.
Quand le jour vint, nous étions tous les six, mes quatre matelots, Fatlen et moi, accrochés aux pointes de rochers qui se trouvaient à fleur d'eau.
Une frégate passait au large.
--Il faut lui faire des signaux! me dit Fatlen.
--Non! m'écriai-je, non! Veux-tu donc tomber au pouvoir des Anglais?
--Veux-tu donc que, pour sauver ma vie, j'expose cinq hommes à périr? me répondit-il.
--Attendons encore, disais-je, peut-être dans quelques heures une barque de pêcheurs passera-t-elle près de nous.
--Non, me dit-il, je ne le veux pas!
Et il se dressa tout de bout sur l'écueil, et se fit un pavillon de sa chemise.
Les matelots de vigie de la frégate nous aperçurent; le navire stoppa et mit un canot à la mer.
Une heure après, nous étions sauvés et Fatlen était perdu, acheva l'homme gris en baissant la tête.
--Et vous l'avez vu mourir? demanda Samuel.
--Huit jours après, à Dublin, j'étais au pied de l'échafaud, et, au moment suprême, il me cria:
«--Souviens-toi!».
L'homme gris avait achevé son récit d'une voix émue.
L'abbé Samuel lui tendit la main.
--Et c'est pour cela que vous êtes ici? dit-il.
--Oui.
--Mon Dieu! pourquoi n'avez-vous pas retrouvé l'enfant? dit-il avec un accent plein de mystérieux frémissements.
Et, comme l'homme gris le regardait, le prêtre ajouta:
--L'Irlandaise a raison; cet enfant, c'est celui qu'attend l'Irlande, et moi je ne suis que son serviteur.
--Oh! dit l'homme gris, nous le retrouverons, je vous le jure.
--Comment? fit le prêtre avec tristesse.
Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.
--Écoutez-moi, dit-il, et vous verrez...
XXVII
Alors l'homme gris raconta à l'abbé Samuel ce qui s'était passé le matin, comment il avait pénétré chez mistress Fanoche et constaté la disparition de cette dernière et de l'enfant.
--Eh bien! dit l'abbé Samuel, quand il eut terminé son récit, vous êtes bien tranquille, n'est-ce pas?
--Oui, certes.
--Vous vous dites que, si on a volé cet enfant, c'est qu'on veut le substituer à un autre...
--Sans doute.
--A un enfant mort, ou malade, ou défiguré... et vous vous dites encore que mistress Fanoche finira bien par rentrer chez elle et que retrouver la trace de l'enfant n'est qu'un jeu pour des gens qui appartiennent à la grande famille irlandaise.
--Telle est du moins mon opinion, dit l'homme gris d'un ton soumis et respectueux.
--Eh bien! à votre tour, écoutez-moi, dit l'abbé Samuel avec une émotion croissante.
--Parlez...
--Il y a cent ans, l'Irlande était, comme aujourd'hui, la vassale de l'Angleterre, la terre abreuvée de sang et de larmes, sur laquelle les vainqueurs posaient insolemment le pied.
Un homme, une race tout entière plutôt, se leva, arborant les couleurs de l'indépendance et parlant de liberté.
Autour de cette race vinrent se ranger des combattants et, pendant un quart de siècle, l'Irlande lutta, tantôt au soleil, tantôt dans l'ombre, mais sans relâche et sans cesse, obéissant à deux hommes.
Ces deux hommes étaient deux frères.
Ces deux frères étaient les rejetons de nos anciens rois, et il y a une vieille légende de notre Érin qui dit que le fils de cette race sera le libérateur de l'Irlande.
Des deux frères, l'un mourut en combattant.
L'autre fut un lâche, il fit sa soumission à l'Angleterre, et l'Angleterre lui donna un siége à son parlement.
Mais cet homme eut, à son tour, deux fils.
L'un est demeuré un noble lord: il est Anglais, il a renié l'Irlande.
L'autre se souvint du sang qui coulait dans ses veines.
Celui-là se nommait sir Edmund.
Il passa en Irlande, et vous savez comment il a fini.
--C'était le père de l'enfant, n'est-ce pas? dit l'homme gris.
--Oui.
--Ah! je comprends tout, maintenant.
--Non, vous ne comprenez rien encore, dit le prêtre. Le frère de sir Edmund, au lieu de lui tendre la main, l'a poursuivi de sa haine; il est aussi Anglais que l'autre est resté Irlandais.
--Eh bien?
--Eh bien! qui vous dit que ce n'est pas lui qui a fait enlever l'enfant?
-Lui!
--Oui. Non pour le substituer à un autre, mais pour le faire disparaître à jamais. Ceux qui ont tué l'aigle, étouffent les jeunes aiglons, et la Tamise roule des flots si noirs qu'on ne peut jamais voir le fond de son lit.
L'homme gris tressaillit.
Un souvenir traversa son cerveau. Il se rappela les confidences de Shoking, à l'endroit de ce gentleman qui avait donné dix livres au mendiant pour qu'il lui rapportât l'adresse de l'Irlandaise.
--Maître, dit-il, prenant toujours vis-à-vis du jeune prêtre cette attitude soumise qu'il s'était imposée, me permettez-vous une question?
--Parlez!
--Quel est le nom que porte, à la chambre haute, le frère de sir Edmund?
--On l'appelle lord Palmure.
L'homme gris jeta un cri.
--Ah! dit-il, il faut sortir d'ici en ce cas, sortir sur-le-champ, il le faut! il faut retrouver l'enfant...
Le prêtre secoua la tête:
--Sortir, dit-il, mais comment?
Et comme l'homme gris ne répondait pas, il poursuivit avec un accent fiévreux:
--Si Thomas Elgin s'est montré impitoyable, c'est qu'il n'est qu'un instrument de nos persécuteurs; c'est que ces derniers ont su que l'enfant devait arriver; que, ce matin même, je devais célébrer la messe à Saint-Gilles, en présence de quatre hommes qui sont comme moi quatre chefs de notre association.
Ces quatre hommes viennent, l'un de l'Irlande, l'autre de l'Écosse, le troisième du comté de Galles, le quatrième d'Amérique.
J'étais le trait d'union qui les devait réunir, car nous ne nous connaissons pas entre nous.
Je devais bénir l'enfant qu'une pauvre femme m'amènerait, et ces quatre hommes perdus dans la foule auraient reconnu dans cet enfant celui qu'attend l'Irlande tout entière.
Nos ennemis ne l'ont pas voulu, murmura le jeune prêtre en laissant retomber sa tête sur sa poitrine, et peut-être qu'à cette heure l'enfant est mort.
--Non, non, dit l'homme gris, cela ne se peut point. Cela est impossible!
--Et je suis en prison, fit l'abbé Samuel avec désespoir.
--Nous sortirons quand vous voudrez...
--Est-ce possible?
--Oui.
--Pour sortir d'ici, il faut payer, et je n'ai pas d'argent. Et vous non plus sans doute, dit le prêtre en regardant les chétifs vêtements de l'homme gris.
Celui-ci n'eut pas le temps de répondre, car on frappa doucement à la porte.
Il mit un doigt sur sa bouche pour recommander le silence au prêtre, et il alla ouvrir.
Sir Cooman, le digue gouverneur de White-Cross était sur le seuil.
Derrière lui se tenait respectueusement master Goldsmicht, le guichetier, et derrière le guichetier la rieuse miss Penny.
Miss Penny portait un large plateau sur lequel il y avait deux bouteilles et trois verres.
Trois verres à pied, en cristal de roche, des verres mousseline, comme on dit, et deux vénérables bouteilles, couvertes de poussière et de toiles d'araignées.
--Messieurs et honorables gentlemen, dit le bon gouverneur, je viens, selon l'usage, vous faire ma petite visite, attendu qu'un gouverneur qui se respecte, doit toujours en agir ainsi avec ses nouveaux pensionnaires.
Je suis d'autant plus charmé d'en agir ainsi, très-honorables messieurs, que c'est avec une joie profonde que j'ai vu un gentleman français ramener l'espérance dans mon coeur troublé.
--Ah! oui, fit l'homme gris en riant, je suis le génie protecteur de White-Cross.
--Oui, certes, dit sir Cooman.
En même temps, il fit signe à miss Penny, qui s'approcha et posa le plateau sur la table.
--Je suis même si ravi, très-honorables messieurs, poursuivit sir Cooman, que je viens vous prier de me faire l'honneur de boire avec moi un verre de porto. Il a trente années de bouteille.
L'homme gris se prit à sourire.
--Nous acceptons de grand coeur, Votre Honneur, fit-il.
Master Goldsmicht déboucha les deux bouteilles et se mit à verser.
--Messieurs, dit sir Cooman en élevant son verre, je bois à vous, à la France et à l'Irlande.
--A la reine! dit l'homme gris.
--A vous! répéta l'abbé Samuel.
--Je bois à White-Cross, dit l'homme gris, et à sa prospérité. Bien que je n'aie passé ici que quelques heures, et que le moment de mon départ soit proche...
--Plaît-il? fit sir Cooman, qui crut avoir mal entendu.
Mais l'homme gris déboutonna alors son vieil habit, et dit gravement:
--Très-honorable gouverneur, nous allons avoir, M. l'abbé et moi, la douleur de vous quitter.
M. l'abbé doit deux cents livres, et moi vingt-cinq.
En même temps, il tira un portefeuille de sa poche, et de ce portefeuille un chèque de la banque, de la valeur de quatre mille livres.
Sir Cooman jeta un cri, et, comme si ce portefeuille eût été pour lui la tête de Méduse, il recula et laissa tomber son verre, qui se brisa en mille morceaux.
Alors l'homme gris se pencha à l'oreille de l'abbé Samuel:
--Verre blanc cassé, dit-il, signe de bonheur... nous retrouverons l'enfant!...
Sir Cooman venait de s'évanouir dans les bras de master Goldsmicht, son digne guichetier.
XXVIII
A force de vivre avec son gouverneur, master Goldsmicht, le digne guichetier, avait fini par partager ses superstitions à l'endroit du Français dont la présence protégeait White-Cross.
Il jeta donc un véritable cri de douleur, tandis que sir Cooman perdait véritablement connaissance.
L'homme gris l'aida à porter sir Cooman sur son propre lit.
Miss Penny se mit à lui jeter de l'eau fraîche au visage.
Et master Goldsmicht disait d'une voix lamentable:
--Non, Votre Honneur, vous ne ferez pas cela... vous ne sortirez pas d'aujourd'hui... si ce n'est pas comme prisonnier, restez au moins comme ami...
L'homme gris souriait.
--Je le voudrais bien, dit-il, mais nous avons affaire dans Londres, M. l'abbé et moi.
--O mon Dieu! geignit encore le guichetier, abandonnerez-vous donc White-Cross?
La fraîcheur de l'eau dont miss Penny l'aspergeait ranima sir Cooman.
Il poussa un soupir d'abord, puis ouvrit ses gros yeux ronds et jeta un cri de joie en voyant toujours le Français.
L'homme gris commençait à sourire.
--Ah! Votre Honneur est impressionnable, dit-il.
Sir Cooman sauta à bas du lit, saisit l'homme gris par le bras et lui dit:
--Vous ne vous en irez pas, au moins?
--Mais Votre Honneur...
--Non, cela n'est pas possible... vous ne pouvez pas vous en aller... vous ne voulez ni ma ruine... ni mon déshonneur, n'est-ce pas?
--Non, certes, dit l'homme gris.
--Si vous partez, tous les malheurs fondront sur moi.
--Permettez-moi de n'en rien croire, Votre Honneur. Mais si M. l'abbé et moi, nous n'étions véritablement pressés de sortir...
Sir Cooman frappa du pied avec une colère subite:
--Et qui me dit, fit-il, que ce chèque est valable?
Et il toucha du doigt le mandat qui était toujours sur la table.
--Bah! fit l'homme gris, vous n'allez pas nier la signature de la Banque, peut-être?
Mais une lueur d'espoir s'était faite dans l'esprit de sir Cooman.
--Très-cher gentleman, dit-il, reprenant tout à coup sa voix la plus aimable, permettez, permettez! Je ne nie pas la signature de la Banque, mais...
--Mais quoi? fit l'homme gris.
--Je puis exiger que vous acquittiez votre dette en espèces?
--Ah!
--Pour cela, il faudra que vous fassiez toucher votre chèque par le guichetier.
--Soit, dit l'homme gris.
Sir Cooman eut un sourire de triomphe:
--Et aujourd'hui, dit-il, la chose n'est pas possible.
--Pourquoi?
--Mais parce que la Banque est fermée, dit le gouverneur en tirant sa montre. Vous ne pourrez sortir que demain, et peut-être que d'ici là il viendra un autre Français.
L'homme gris souriait.
Sir Cooman, qui reprenait un peu courage, continua:
--Seulement, comme à partir de cette heure je ne vous considère plus tout à fait comme des prisonniers, je vous invite, monsieur l'abbé et vous, à venir ce soir prendre le thé chez mistress Cooman, qui sera très-heureuse de faire votre connaissance.
L'homme gris souriait toujours.
--Votre Honneur, dit-il, est mille fois trop bonne, mais, je le lui répète, il faut que nous sortions sur-le-champ.
--Mais puisque c'est impossible!
--Ah! vous croyez?
--Je ne veux pas accepter le chèque.
--En vérité! Mais vous accepterez des bank notes.
A cette proposition, sir Cooman frissonna.
--Des bank-notes? fit-il.
--Oui.
--Vous payeriez en bank-notes?
--Sans doute.
--Oh! vous n'avez pas cette somme sur vous... je ne le crois pas... cela n'est pas vraisemblable... non, c'est même invraisemblable, n'est-ce pas, Votre Honneur?
Et la voix de sir Cooman tremblait de nouveau.
Pour toute réponse, l'homme gris déboutonna une seconde fois son vieil habit et exhiba de nouveau ce portefeuille qui avait fait à sir Cooman l'effet d'un canon rayé.
Ce portefeuille ouvert, il s'en échappa une pluie de bank-notes.
Sir Cooman jeta un cri:
--Je suis perdu! dit-il.
Mais, en ce moment, un bruit se fit qui vint frapper ses oreilles, retentit dans son cerveau et son coeur à la fois, et Goldsmicht s'élança au dehors en disant:
--Qui sait?
Ce bruit, c'était celui de la cloche, et la cloche avait tinté deux coups.
Or, cette cloche ne tintait jamais qu'une fois, quand un simple visiteur se présentait à la porte de White-Cross. Si elle se faisait entendre deux fois de suite, c'est que les recors amenaient un prisonnier.
Goldsmicht avait dit: «Qui sait?»
Dans ces deux mots il y avait tout un monde d'espérance.
Sir Cooman ne dit rien, lui, mais se laissa tomber palpitant sur un siége.
Alors l'homme gris et le prêtre prirent en si grande pitié ce pauvre homme, qu'ils souhaitèrent, eux aussi, que le prisonnier qu'on amenait fût un Français.
Dix minutes d'angoisses sans nom pour sir Cooman et de curiosité anxieuse pour l'abbé Samuel et l'homme gris s'écoulèrent.
Puis, tout à coup, miss Penny, qui était sortie derrière son père, miss Penny reparut en criant:
--Un Français! un Français!
L'émotion qu'éprouva sir Cooman fut si grande, en ce moment, que l'homme gris le prit dans ses bras pour l'empêcher de tomber tout de son long sur le parquet.
En même temps Goldsmicht arriva, poussant devant lui un joli petit monsieur qui avait un binocle sur le nez, un veston, un stick, un petit chapeau, de beaux favoris bruns, le type israélite, et qui disait:
--Parole d'honneur, elle est bien bonne! Ah! elle est bien bonne, celle-là! on oublie de payer les différences à la Bourse de Paris, on vient directement de Paris à Londres en passant par Bade et Bruxelles; on débarque au café de la Régence, en haut d'Hay-Markett, on se croit tranquille! Et ta soeur? Voilà qu'on m'arrête pour une misère de centimes, alors que j'aurais pu continuer à me promener devant le passage de l'Opéra, puisque Clichy fait relâche!
Ah! elle est bien bonne! bien bonne!
Et quand le jeune homme eut débité cela tout d'une haleine, sir Cooman respira bruyamment et tendit la main à l'homme gris en lui disant:
-Monsieur, donnez-moi votre chèque, si bon vous semble et si vous préférez garder vos bank-notes, vous êtes libre!
Quelques minutes après, l'homme gris et l'abbé Samuel quittaient White-Cross, accompagnés des salutations et des souhaits de sir Cooman.
Mais, au moment où ils franchissaient le seuil de la prison, un homme sortit du public-house de _Relay-last_.
C'était John Clavery, le recors, surnommé l'homme sensible.
Il vint à l'homme gris et, son chapeau à la main, il lui dit:
--Votre Honneur tiendra-t-il sa promesse?
--Laquelle?
--Votre Honneur m'a promis de me dire son vrai nom en quittant White-Cross.
--C'est juste, répondit l'homme gris, mais n'aimerais-tu pas autant un billet de cinq livres?
--Oh! très-certainement.
--Voilà cinq livres, dit l'homme gris.
Et il mit une bank-note dans la main de John Clavery.
--Après tout, murmura l'homme sensible, qu'est-ce que ça me fait de savoir ou de ne pas savoir son nom?
Et il empocha la bank-note et salua jusqu'à terre, tandis que l'homme gris et l'abbé Samuel s'éloignaient.
XXIX
Londres allumait son million de réverbères, lorsque l'homme gris et le prêtre irlandais s'éloignèrent de White-Cross.
Le brouillard avait pris cette teinte rougeâtre qu'on ne lui voit qu'au bord de la Tamise, et le froid était assez vif.
--Où voulez-vous aller tout d'abord? demanda l'homme gris.
--A Saint-Gilles, dit le prêtre.
Ils remontèrent vers Holborn-street qu'ils suivirent dans toute sa longueur, puis ils longèrent Oxford-street.
Tout en marchant d'un pas rapide, ils causaient.
--Ce matin, disait l'homme gris, j'ai confié l'Irlandaise à Shoking et j'ai donné à ce dernier rendez-vous pour demain seulement.
--Pourquoi?
--Mais parce que je ne savais pas si je pourrais m'introduire aussi facilement à White-Cross.
--C'est juste. Eh bien?
--Eh bien! avant demain nous n'aurons de nouvelles ni de l'Irlandaise, ni de son fils.
--Son fils!
--Sans doute. J'ai chargé un de nos frères de suivre le gentleman qui avait pénétré dans la maison de mistress Fanoche, et je lui ai pareillement donné rendez-vous pour demain.
--En quel endroit?
--Dans la gare du chemin de fer, à Charing-Cross.
--Allons toujours à Saint-Gilles, dit le prêtre; peut-être ceux que j'attendais ce matin ont-ils laissé une trace quelconque de leur passage.
Ils arrivèrent à l'entrée de Dudley-street, qui descend directement d'Oxford au square Saint-Gilles.
--C'est là, dit-il.
--Là?
--Oui, c'est là qu'on avait conduit la mère et l'enfant.
La maison paraissait déserte. Aucune lumière ne brillait aux croisées.
Mais tout à coup l'homme gris tressaillit.
Il venait d'apercevoir à trois pas de la maison, de l'autre côté du trottoir, un grand gaillard qui se promenait de long en large.
Et dans cet homme, il reconnut sur-le-champ le mendiant à qui il avait donné pour mission, le matin, de surveiller le gentleman.
Il marcha droit à lui et ils se rencontrèrent sous un bec de gaz.
L'homme en guenilles tressaillit à son tour, puis, étendant la main vers la maison: