Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants
Chapter 8
--D'abord, nous n'avons pas de Français sous la main.
--Bon!
--Ensuite il est peu probable qu'il s'en trouvât un qui consentît à la substitution.
--Vous vous trompez, car l'homme qui a fantaisie de se faire enfermer à White-Cross, c'est moi.
--Vous, Votre Honneur?
--Moi, dit froidement l'homme gris.
--Mais vous n'êtes pas Français?
--Qui sait?
--Ah! dit l'homme sensible, avant d'être recors, j'ai été détective, c'est-à-dire agent étranger; j'ai vécu à Paris pendant longtemps, et à votre façon de parler anglais...
--Alors vous savez le français?
--Sans doute.
--Eh bien! écoutez-moi.
Et l'homme gris se mit à parler français si purement que le recors se crut un moment transporté sur le boulevard des Italiens.
--Ainsi, vous êtes Français?
--Oui.
--Et vous voulez aller en prison?
--C'est pour cela que je vous offre cinq livres...
--Mais alors vous n'êtes pas un lord?
--Non.
--Qui donc êtes-vous?
--Un Français, vous dis-je.
--Mais vous avez un nom?
--Je désire m'appeler Francis Galtier.
--J'entends bien. Mais...
L'homme gris se prit à sourire:
--Mais vous voudriez savoir mon vrai nom?
--Oh! pure curiosité, Votre Honneur!
--Eh bien! dit l'homme gris, écrouez-moi. Quand je sortirai de White-Cross, je vous dirai mon vrai nom, je vous le promets.
Les deux recors se regardèrent et murmurèrent ce mot qui peint si bien le caractère national anglais:
--Excentrique!
Puis ils allongèrent la main vers les deux bank-notes, ce qui voulait dire que le marché était conclu.
XXIII
Miss Penny n'avait rien exagéré dans le public-house de _Relay-last_, lorsqu'elle avait parlé de la douleur profonde de sir Cooman.
Le digne gouverneur, parfait gentleman du reste, était dans un état d'affliction qui faisait peine à voir.
Il avait une femme et une fille, et il était alderman.
Sa femme était une longue, sèche, triste créature qui se plaignait de la pluie quand il pleuvait, du froid si la bise soufflait, du soleil quand le brouillard voulait bien lui livrer passage.
Madame Cooman recevait quotidiennement la visite de deux médecins qui lui prescrivaient des remèdes conformes à son état de maladie imaginaire.
Miss Cooman ne ressemblait pas plus à sa mère qu'un bouleau ne ressemble à un peuplier.
Elle était toute petite, toute large, toute ronde, toute grasse, avec de petits yeux gris et de grosses lèvres charnues.
La mère se plaignait de maigrir, la fille était au désespoir d'engraisser toujours.
Du reste, elle n'avait pas meilleure humeur, et master Goldsmicht, le guichetier, avait coutume de dire:
--Sir Cooman a toujours l'air de bonne humeur, mais, au fond, entre ces deux mégères, il doit être bien malheureux.
Master Goldsmicht s'était trompé, jusque-là du moins.
Depuis vingt années qu'il était gouverneur de White-Cross, sir Cooman était l'homme le plus heureux du monde. Il riait de bon coeur et toujours, et quand il visitait un nouveau détenu, il lui donnait les plus belles consolations du monde et finissait par cette conclusion que nulle part on n'était aussi bien que dans White-Cross, et que la liberté est une mauvaise plaisanterie qu'il faut fuir comme la peste.
Une seule chose amenait parfois un pli léger sur le front de sir Cooman et dérangeait la symétrie de ses cheveux soigneusement frisés.
Pour expliquer cette chose, il nous faut faire une légère excursion dans le passé de sir Cooman.
Quand il était entré à White-Cross comme gouverneur, il avait succédé à un vieux brave homme, ancien libraire de la rue Pater-Noster, que les honneurs municipaux avaient poussé jusqu'à la dignité de gouverneur de la maison pour dettes.
Ce brave homme, trop vieux pour exercer désormais convenablement ces fonctions, avait été mis à la retraite, mais il ne voulut pas se retirer sans avoir installé son successeur.
--Jeune homme, lui dit-il, j'ai vécu trente années ici, et pendant mon administration tout a été pour le mieux dans la plus fortunée des prisons pour dettes: il n'y a eu ni révolte, ni tentative d'évasion, ni querelles parmi les détenus, qui n'ont cessé de m'appeler leur père. Savez-vous à quoi cela a tenu?
--Non, dit sir Cooman étonné.
--A un fétiche, à un porte-bonheur qui protège White-Cross et par conséquent son gouverneur.
--Ah! vraiment? fit sir Cooman.
--Il y a toujours un Français ici, poursuivit le vieillard, et tant que cela durera, vous pourrez dormir tranquille. Mais si, par la suite, jeune homme, le hasard voulait que le Français ne fût pas remplacé par un autre...
--Eh bien? fit sir Cooman tout tremblant.
--Je ne répondrais plus de rien, acheva le vieillard; et, quelque chose me dit que les plus épouvantables malheurs fondraient sur la prison et sur son gouverneur.
Or, ce quelque chose qui, à trente années de distance, creusait parfois une ride sur le front de sir Cooman, c'était le souvenir de sa conversation avec son successeur.
Heureusement, jusqu'alors, il y avait toujours eu deux Français plutôt qu'un, et la prison avait pour eux une maison spéciale.
Car, il faut bien le dire, White-Cross et les autres prisons pour dettes de l'Angleterre ne ressemblent pas plus à feu Chichy que madame Cooman ne ressemblait à sa fille.
L'administration municipale de Londres a loué un immense terrain et elle l'a entouré de hautes murailles, se bornant à bâtir un pavillon pour le gouverneur, un autre pour le guichetier, et un corps de logis reliant les deux, destiné à loger quelques employés subalternes.
Puis elle a appelé à son aide la spéculation privée, l'industrie libre.
Celles-ci se sont présentées sous les auspices d'un architecte et d'un entrepreneur qui se sont mis à l'oeuvre et ont bâti sur cet emplacement demeuré vide des maisons à un, deux et trois étages, dans lesquels les détenus se logent à leur gré, c'est-à-dire selon leur bourse ou celle de leur créancier.
Il en est qui n'ont qu'un taudis; d'autres occupent une maison tout entière.
White-Cross est une cité sous les verrous, avec ses ruelles, ses carrefours et un square.
Le détenu pauvre paye sa mansarde un ou deux shillings par semaine; le riche a sa maison complète dans laquelle il amène sa famille et ses domestiques.
A la liberté près de franchir le mur d'enceinte, qui n'a qu'une porte rigoureusement gardée par le guichetier, il est chez lui, vit de sa vie ordinaire et laisse au pauvre monde les larmes et les privations.
Tant il est vrai que sur cette libre terre d'Angleterre l'aristocratie est partout, même en prison.
Or donc, il y avait la maison du Français, et cette maison était toujours habitée.
Qu'on juge donc de l'épouvante qui s'empara de l'honorable sir Cooman quand, ce matin-là, le guichetier se présenta dans son cabinet et lui dit:
--Le Français a payé et demande à sortir, ce qui est tout à fait son droit.
Sir Cooman ne comprit pas tout d'abord.
--Eh bien! dit-il, mettez l'autre dans sa maison.
--Quel autre?
--L'autre Français.
--Mais il n'y en a pas d'autre.
Ce fut alors seulement que sir Cooman bondit de son fauteuil au milieu de son cabinet, jeta un cri sourd et dit qu'il ne laisserait, pour rien au monde, partir le Français, qu'un autre Français ne fût venu le remplacer.
Mais le guichetier, qui était un homme de bon sens, haussa les épaules et invoqua la loi.
Devant la loi, tout Anglais courbe la tête, et sir Cooman fut obligé de s'incliner.
Mais il fut pris d'un tel accès de fureur et de folie en même temps, que sa femme et sa fille épouvantées se hâtèrent de cacher les rasoirs avec lesquels il devait faire sa barbe, après son premier déjeuner.
On amena de nouveaux détenus.
Sir Cooman, dont la fureur avait fait place à une sorte de prostration, ne voulut pas en entendre parler, se bornant à cette question:
--Y a-t-il un Français?
--Non, disait tristement le guichetier.
Et sir Cooman retombait dans son atonie, oubliant sa politesse ordinaire qui jusque-là lui avait fait une loi d'aller visiter les nouveaux venus aussitôt après leur installation.
Enfin le guichetier était revenu une dernière fois:
--Nous avons un prisonnier d'une telle importance, avait-il dit, que Votre Honneur ne saurait se refuser à l'aller visiter, ne fût-ce que quelques minutes.
--Quel est ce prisonnier? avait demandé sir Cooman.
--C'est un prêtre catholique, très-populaire à Londres.
--Ah! fit le malheureux gouverneur avec l'accent de la plus parfaite indifférence.
--L'abbé Samuel.
--Ah!
Et sir Cooman retomba en sa morne rêverie.
Sa femme et sa fille, assises dans le parloir, se regardaient avec terreur.
Le pauvre homme était capable d'en mourir.
Mais comme le guichetier allait se retirer, on entendit des pas légers et rapides dans le corridor, et une voix jeune, fraîche, sonore, une voix de jeune fille retentit, disant:
--Monsieur le gouverneur! monsieur le gouverneur! bonne nouvelle... réjouissez-vous... Dieu et saint Georges protègent toujours White-Cross.
En même temps miss Penny fit irruption dans le parloir, son panier de provisions au bras.
--Qu'est-ce que tout cela, petite folle, tête de linotte? dit le guichetier d'un air sévère.
--Un Français! s'écria miss Penny.
--Un Français!
--Oui. Les recors sont avec lui à _Relay-last_.
A ces mots, sir Cooman se leva vivement, mais il fut pris d'une si grande émotion qu'il retomba sans force dans son fauteuil.
--Mais parle donc, petite folle! s'écria le guichetier, parle donc! ne vois-tu pas que Sa Seigneurie est sur le point de se trouver mal?...
Et, de fait, sir Cooman suffoquait, et il regardait miss Penny d'un air stupide.
XXIV
Miss Penny se mit alors à rire, mais d'une façon si bruyante, si scandaleuse et si moqueuse à la fois, que la longue et sèche madame Cooman et la rondelette miss Cooman se regardèrent avec indignation.
Le guichetier lui-même, bien qu'il ne vît rien au monde d'aussi parfait que sa fille, fronça légèrement le sourcil, tant il lui sembla qu'elle manquait de respect à sir Cooman.
Miss Penny reprit:
--Cela n'a pourtant rien de bien extraordinaire, ce que je vous dis là, pour que vous soyez tous ainsi bouleversés. Le Français de ce matin est parti, on en amène un autre! tout cela est parfaitement naturel.
Sir Cooman fit un effort suprême.
Il se mit sur ses pieds, et saisissant les deux mains de la rieuse petite fille:
--Tu ne me trompes pas au moins?
--Oh! Votre Honneur!...
--Les recors amènent un prisonnier!
--Oui, Votre Honneur.
--Et c'est un Français?
--Tout ce qu'il y a de plus Français.
--L'as-tu vu!
--Oui, Votre Honneur.
Sir Cooman poussa un soupir qui ébranla les solives du plafond de son cabinet et murmura:
--Ah! on ne saura jamais ce que j'ai souffert!
Puis, à mesure que son visage se rassérénait, il regardait miss Penny, et il lui dit encore:
--Quels sont les recors qui l'amènent?
--C'est d'abord Edward Northman.
--Ah! fort bien.
--Et ensuite l'homme sensible.
--Oh! c'est un habile limier, celui-là, et un serviteur dévoué, fit sir Cooman avec un soupir de satisfaction. Il a pensé comme moi que White-Cross ne pouvait être veuve de Français et il a fait tous ses efforts pour en trouver un.
Sir Cooman revenait insensiblement à la vie; ses membres retrouvaient leur élasticité, sa tête, longtemps inclinée sur sa poitrine, revenait peu à peu en arrière, ce qui est l'indice non équivoque de la fierté et de la conscience qu'on a de sa propre valeur.
Et, le voyant transformé, mistress et miss Cooman échangèrent un regard de satisfaction.
Alors master Goldsmicht, le guichetier, osa prendre la parole à son tour.
--Maintenant, dit-il, que Votre Seigneurie est plus tranquille, elle me permettra certainement une observation et un respectueux calcul.
--Parle, répondit sir Cooman, qui était si content qu'il embrassait miss Penny sur les deux joues.
--Votre Honneur connaît les recors, reprit le guichetier, et il connaît pareillement les Français.
En Angleterre, pays de la tempérance, on a coutume de dire «ivrogne comme un Français,» et on a bien raison, Votre Honneur.
--Oh! certainement, dit sir Cooman, ces gens-là ont toujours le verre à la main et ils se saoûlent sans pudeur en la présence des femmes.
En entendant ces paroles, madame Cooman et sa fille baissèrent pudiquement les yeux.
Le guichetier reprit:
--Un Français qui se laisse arrêter a toujours de l'argent pour lui. Ils aiment si bien vivre, ces gaillards-là, et Votre Honneur sait qu'ils ne se sont jamais rien refusé à White-Cross.
--A telle enseigne, observa miss Penny, que celui que les recors amènent, leur a offert une bouteille de vin de Porto.
--Du vin de Porto! exclama sir Cooman.
--Par saint George, est-ce possible! fit le guichetier.
Miss et mistress Cooman se regardèrent de nouveau d'un air pudibond.
A peine si on avait parfois un verre de sherry à la table du gouverneur.
--Par conséquent, Votre Honneur, poursuivit master Goldsmicht, il ne faut pas compter sur eux avant une petite heure ou une grande demi-heure tout au moins.
Je connais ces ivrognes de Français. Ce n'est pas une bouteille de Porto, c'est deux qu'ils boiront.
--Que le diable les emporte! dit sir Cooman, qui frappa du pied avec impatience.
--Je crois donc, reprit le guichetier, que Votre Honneur pourrait convenablement employer cette demi-heure.
--A quoi faire!
--A rendre visite au prêtre catholique.
--Soit, dit sir Cooman.
Il était si joyeux, le bon gouverneur, qu'il aurait embrassé tous les détenus s'ils le lui avaient demandé.
--D'autant plus, ajouta le guichetier, que Votre Honneur fera évidemment quelque chose pour lui.
--Hein! fit sir Cooman.
--Quand un créancier manque d'égards avec son débiteur, poursuivit master Goldsmicht, le gouverneur peut toujours intervenir.
--Sans doute, sans doute. Mais de quoi s'agit-il?
Et sir Cooman prit son chapeau et son paletot et suivit le guichetier, tandis que miss Penny allait distribuer ses provisions.
--Il n'est pas convenable qu'un prêtre, dit le guichetier comme ils traversaient une des cours de White-Cross, soit aussi mal logé que l'abbé Samuel.
Son créancier est cet âpre M. Thomas Elgin, qui donne juste un shilling par jour pour la nourriture de ses débiteurs. Ce qui est tout à fait insuffisant, Votre Honneur en conviendra, par le temps de cherté des vivres qui court.
--Oh! tout à fait insuffisant, dit sir Cooman comme un écho.
Le digne gentleman ne pensait en ce moment qu'à une chose: tuer le temps! tant il avait hâte de voir arriver le Français.
Le guichetier continua:
--Hier, M. Thomas Elgin est venu lui-même retenir une chambre pour son prisonnier, il a demandé tout ce qu'il y avait de meilleur marché; à telle enseigne que j'ai cru qu'il s'agissait d'un homme du peuple, d'un brocanteur de White-Chapel, de quelqu'un de ces misérables enfin à qui M. Thomas Elgin prête de l'argent à trois cent pour cent.
C'est une chambre sous les toits, sans cheminée, qui coûte un shilling par semaine.
--Quelle horreur! dit sir Cooman.
--Je crois, reprit le guichetier, que Votre Honneur doit intervenir, prendre sur elle de faire avoir à l'abbé Samuel un logement convenable.
--Certainement, certainement, dit sir Cooman, qui songeait toujours au Français.
--D'autant plus que, lorsque les consignations d'ailleurs faites par le créancier ne paraissent pas suffisantes, l'administration peut prendre sur elle de relâcher le débiteur, ajouta le geôlier.
--Mais, dit Cooman, ce prêtre n'a donc pas d'argent?
--Pas une obole. D'ailleurs, je puis l'affirmer à Votre Honneur, ce n'est pas lui qui s'est plaint: il se trouve bien où il est, mais les détenus ont été indignés...
--Ah! vraiment!
--Comme Votre Honneur le verra elle-même.
Ce disant, le guichetier s'arrêta au seuil d'une bicoque à trois étages, noire, enfumée, livide d'aspect, dans laquelle on pénétrait par une porte bâtarde, une allée humide, et que desservait un affreux escalier en coquille, dont les marches étaient couvertes d'immondices.
--Pouah! fit sir Cooman.
--C'est la maison des Irlandais, dit le guichetier.
Et il gravit l'escalier devant le gouverneur pour lui montrer le chemin.
Arrivé tout en haut, il frappa à une porte.
--Entrez! dit une voix douce et calme.
Le guichetier poussa la porte, et sir Cooman se trouva en présence de l'abbé Samuel.
La physionomie du jeune prêtre avait une expression de douleur résignée qui fit tressaillir le gouverneur.
Sir Cooman était blasé, pourtant, sur les douleurs humaines.
Mais, en ce moment, il ne put s'empêcher de tressaillir, et il oublia même ce bienheureux Français, qui allait ramener, par sa présence, le bonheur et la chance dans White-Cross.
XXV
Quand la porte s'était ouverte, l'abbé Samuel était assis sur l'ignoble grabat qui devait lui servir de lit.
Un livre à la main, il priait.
Le réduit où il se trouvait était si repoussant d'aspect, que sir Cooman fit, malgré lui, un pas en arrière.
C'était une chambre de six pieds carrés, sans autres meubles qu'un lit et une chaise, qui prenait le jour par un trou percé dans le toit.
Il n'y avait ni poêle ni cheminée.
Pas la moindre place pour serrer du linge ou des vêtements; pas le plus petit coin pour y dresser un fourneau.
Les murs étaient sales et couverts çà et là d'inscriptions ignobles laissées par les précédents locataires.
Mais au milieu de ces immondices, la figure du prêtre rayonnait comme celle d'un ange qui apparaîtrait tout à coup dans les ténèbres.
A la vue du gouverneur, il se leva, quitta son livre, et se découvrit.
--En vérité! monsieur l'abbé, dit sir Cooman, je suis indigné, tout à fait indigné, parole d'honneur! ce monsieur Thomas Elgin est un homme sans foi ni loi, indigne d'appartenir à la grande nation anglaise.
--Pourquoi donc, monsieur? dit le jeune prêtre en souriant.
--Mais les choses ne se passeront pas ainsi plus longtemps, dit sir Cooman en s'échauffant; j'ai des pouvoirs et je m'en servirai.
Et se tournant vers le guichetier:
--Goldsmicht, dit-il, vous allez écrire sur-le-champ à M. Thomas Elgin.
--Oui, Votre Honneur.
--Vous lui direz que l'administration trouve ses consignations insuffisantes.
--Oh! très-insuffisantes, dit le guichetier.
--Que l'avis de l'administration est qu'on ne loge pas un prêtre, même un prêtre catholique, comme on logerait un marchand de poisson de Thames-street, et que si d'ici à demain il n'a pas pourvu à ce que M. l'abbé soit convenablement logé et nourri, l'administration prendra sur elle de relâcher son prisonnier.
L'abbé Samuel leva ses grands yeux bleus sur sir Cooman, et lui dit en souriant:
--Vous êtes mille fois trop bon, monsieur, de vous chagriner ainsi à mon sujet. Je vous en prie, ne vous inquiétez pas de moi. Je me trouve fort bien ici. Je suis d'ailleurs habitué à vivre de peu, et quant à ce logis...
--C'est un bouge infect! s'écria sir Cooman.
--Qu'importe? dit l'abbé Samuel. D'ailleurs, il y a bien des gens, à Londres, qui n'ont même pas un abri semblable, ne fût-ce que les malheureux qui vont coucher la nuit sous les voûtes d'Adelphi.
A mesure qu'il parlait, l'abbé Samuel exerçait sur sir Cooman une fascination mystérieuse.
Depuis trente ans, sir Cooman ne s'était peut-être jamais intéressé à un prisonnier comme il s'intéressait en ce moment à l'abbé Samuel.
--Monsieur! s'écria-t-il, cela est impossible, vous ne pouvez rester ici!
--Monsieur, répondit l'abbé Samuel, encore une fois, je vous suis bien reconnaissant de votre bonté; mais, je vous en prie, n'écrivez point à M. Thomas Elgin. C'est un méchant homme duquel vous n'obtiendrez rien.
Si vous voulez absolument m'être agréable, monsieur, eh bien! faites-moi donner du papier et une plume pour écrire en Irlande.
J'espère qu'on pourra d'ici peu m'envoyer de là-bas assez d'argent pour me libérer.
--Oh! je le souhaite de tout mon coeur pour vous, monsieur l'abbé, dit sir Cooman. Ainsi, vous voulez rester ici?
--Oui.
--Mais vous mourrez de froid!
--Oh! non, je suis habitué aux rigueurs de la température, répondit avec simplicité le jeune prêtre.
--Monsieur l'abbé, dit Goldsmicht, si vous voulez venir écrire votre lettre dans ma loge, vous y serez à votre aise auprès du poêle, et je vous donnerai du papier, une plume et de l'encre.
--C'est cela, dit sir Cooman.
--J'accepte volontiers, répondit l'abbé Samuel.
Et il descendit sur les pas de Goldsmicht et de sir Cooman, qui se sentait pris à la gorge par toutes les mauvaises odeurs qui montaient du bas de l'escalier.
Une fois dans la cour, sir Cooman se rappela le Français.
Aussi pressa-t-il le pas et consulta-t-il sa montre, qui marquait trois heures moins le quart.
--L'homme sensible ne peut tarder, pensa-t-il.
Et, au lieu de retourner dans son cabinet, il suivit le guichetier et l'abbé Samuel.
Goldsmicht conduisit l'abbé Samuel dans sa loge, où le poêle ronflait joyeusement.
Il lui approcha une petite table, roula auprès un bon fauteuil, plaça sur la table un buvard, une écritoire, des plumes, du papier et dit d'un air satisfait:
--Vous serez là comme chez vous, monsieur l'abbé.
Au même instant, et tandis que le jeune prêtre s'asseyait devant la table, un bruit se fit qui alla au coeur de sir Cooman comme la plus agréable des musiques.
C'était le bruit du marteau résonnant sur le chêne ferré de la porte extérieure.
--Voilà le Français! murmura joyeusement sir Cooman.
Goldsmicht prit à sa ceinture la grosse clef qui ne le quittait ni nuit ni jour, se dirigea vers la porte qui était au fond de la loge et l'ouvrit.
C'était en effet l'homme sensible, son camarade Edward Northman, et son prisonnier.
Si miss Penny avait été là, elle aurait jeté un cri d'étonnement, car le prisonnier que les deux recors amenaient n'était pas celui qu'elle avait vu.
Mais miss Penny était toujours dans l'intérieur du White-Cross, occupée à distribuer ses provisions.
Le jeune prêtre s'était mis à écrire et ne leva point la tête tout de suite.
--Ah! Votre Honneur, dit l'homme sensible en saluant respectueusement sir Cooman, nous n'avons pas perdu de temps, comme vous pouvez le voir, pour retrouver un autre Français.
--Est-ce bien un Français? demanda le gouverneur d'une voix tremblante d'émotion.
L'homme gris, car c'était lui, salua sir Cooman et lui dit en français:
--Je suis né rue Coquenard, à Paris, Votre Honneur.
Sir Cooman, qui avait été négociant, savait le français et il ne pouvait se tromper à l'accent de l'homme gris.
--Oui, s'écria-t-il, c'est bien cela... à n'en pas douter... vous êtes Français!
Et dans sa joie, il tendit vivement la main au prisonnier, lui disant avec effusion:
--Ah! mon ami, si vous saviez quel service vous nous rendez d'avoir bien voulu vous laisser arrêter!
--Trop heureux de vous être agréable, monsieur, répondit l'homme gris, toujours en français.
Le jeune prêtre tressaillit au bruit de cette voix et leva ses yeux sur le prisonnier.
L'homme gris, sous prétexte de caresser ses favoris, porta le bout de son index sur ses lèvres.
Cela voulait dire:
--Silence! ne me trahissez pas!
--Votre Honneur en conviendra, dit le recors qui avait reçu le nom de l'homme sensible, nous avons bien droit à une petite gratification, mon camarade et moi.
--Certainement, certainement, répondit sir Cooman. Goldsmicht, quand vous aurez inscrit monsieur sur le livre d'écrou, vous donnerez à chacun de ces braves gens une livre, que vous porterez aux frais généraux.
--Oui, Votre Honneur, répondit le guichetier.
--Et moi, monsieur, dit l'homme gris, n'ai-je pas quelque droit à votre bienveillance?
--Sans aucun doute, mon ami, sans aucun doute. Que puis-je faire pour vous?
--Je voudrais pouvoir me loger auprès de M. l'abbé que voilà, dit l'homme gris. Je suis Français, catholique et très-religieux.
En même temps, il regarda l'abbé Samuel d'un oeil suppliant.
--Ne me refusez pas! semblait-il dire.
--Je ne demande pas mieux, si M. l'abbé y consent, dit sir Cooman, d'autant mieux que le logement du Français est assez grand pour deux personnes.
--Je le veux bien, dit à son tour l'abbé Samuel, qui ne pouvait s'expliquer comment l'homme gris se trouvait maintenant détenu à White-Cross.
XXVI
Une heure après, le prêtre et l'homme gris étaient seuls.