Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants
Chapter 7
--Hé! madame, dit-elle, au moment où elles traversaient le jardin après avoir soigneusement fermé la grille, je crois qu'il va s'éveiller.
--Ah! dit mistress Fanoche.
--Il s'agite dans mes bras.
--C'est bien, répondit la nourrisseuse. Maintenant il peut s'éveiller et crier si bon lui semble, nous sommes chez nous.
--Et il n'éveillera pas les voisins, dit l'Écossaise en riant, car il n'y en a guère par ici.
Le jardin traversé, mistress Fanoche tira de sa poche une seconde clef et ouvrit la porte de la maison.
C'était un véritable petit cottage anglais.
Deux pièces en bas, deux en haut, un sous-sol et un deuxième étage mansardé.
Tout cela propre, luisant, avec un poêle de porcelaine dans le vestibule et des meubles de noyer verni au parloir.
A peine la porte était-elle refermée, à peine les deux femmes s'étaient-elles procuré de la lumière, que l'enfant, que l'Écossaise portait toujours, poussa un profond soupir, s'agita et laissa glisser sur ses lèvres entr'ouvertes ce mot:
«Maman.»
Puis il ouvrit les yeux.
L'Écossaise venait de s'étendre sur un lit de repos.
--Maman! répéta le petit Irlandais en regardant autour de lui.
Le parloir de la maison d'Hampsteadt ressemblait à tous les parloirs du monde, et Ralph crut tout d'abord qu'il était dans cette même salle où sa mère et lui avaient soupé en compagnie des petites filles.
Il vit mistress Fanoche, et la reconnut.
--Où est maman? répéta-t-il.
--Elle dort, dit mistress Fanoche.
Ralph se leva et avec cette impitoyable mémoire des enfants:
--Pourquoi donc suis-je habillé? dit-il.
Mistress Fanoche ne répondit pas.
--Où est maman? dit l'enfant pour la troisième fois.
--Je vais la chercher, dit mistress Fanoche.
Et elle sortit, échangeant un regard avec l'Écossaise, à qui, pendant le voyage, elle avait fait sa leçon.
--Pourquoi suis-je habillé? dit encore l'enfant en regardant l'Écossaise.
--C'est votre mère qui vous a habillé, répondit Mary.
--Où est-elle?
--Là-haut.
--Je veux la rejoindre.
Et l'enfant marcha résolument vers la porte.
Mais l'Écossaise lui barra le passage.
--Vous allez rester ici, dit-elle.
--Et si je ne veux pas, moi? fit-il avec un accent de volonté qui fit tressaillir l'Écossaise.
--Vous resterez!
L'enfant frappa du pied.
--Je veux rejoindre ma mère! dit-il.
Et il essaya d'écarter l'Écossaise qui s'était placée devant la porte.
Elle le repoussa durement; l'enfant revint à la charge. Alors la brutale créature leva la main et lui donna un soufflet.
L'enfant poussa un cri de rage, se rua sur elle et mordit cette main qui l'avait frappé.
--Ah! maudit garnement! s'écria l'Écossaise, tu vas avoir affaire à moi, petit brigand, je vais te corriger!
Et elle tira de dessous ses jupes un martinet semblable à celui de la vieille dame osseuse, et elle le leva sur Ralph, répétant:
--Petite canaille, je vais avoir soin de toi.
Le martinet siffla, retomba sur les reins du petit Irlandais et Ralph jeta un cri de douleur.
XX
Laissons maintenant le malheureux enfant au pouvoir de ses tyrans en jupons, la pauvre Irlandaise désolée avec Shoking qui la consolait de son mieux, mais inutilement, et pénétrons dans un public-house bien connu dans la Cité et qu'on appelle _Relay-last-tavern_, ce qui veut dire, ou à peu près, le cabaret du dernier relais, ou la dernière étape, si vous préférez.
En face est un édifice carré, d'aspect assez triste, avec des fenêtres grillées, une façade en carton-pâte, imitant la pierre taillée en pointe de diamants, avec deux pavillons en retour sur la rue, et une manière de pelouse de deux mètres de large protégée par une petite grille.
Cet établissement haut de trois étages et qui ressemble à tout, couvent, hôpital, collège ou prison, dont on n'a qu'une faible idée par ce qu'on voit au dehors, c'est White-Cross, la prison pour dettes de la Cité.
L'un des pavillons sert d'entrée aux prisonniers.
L'autre est le logement très-confortable du gouverneur.
En face est le _Relay-last-tavern_.
C'est là que le malheureux débiteur qui va donner son corps en garantie de sa dette, boit le dernier verre de stout, ou bière brune, et trinque avec les recors qui l'ont appréhendé; là que les parents en larmes viennent lui dire adieu, là que chaque jour, de deux à trois heures, ceux qui ont permission d'entrer dans la prison pour aller voir un ami, un père, un fils détenu, entrent pour attendre que les portes s'ouvrent.
C'est là enfin que miss Penny, son panier à la main, vient acheter du jambon, des sandwich, de l'ale ou du porter pour ses clients.
Qu'est-ce que miss Penny?
C'est la fille de master Goldsmitcht, le geôlier.
Elle a seize ans, elle est petite, fluette, noire comme un pruneau, éveillée comme une souris et leste comme un singe.
Elle fait les commissions des détenus, prélève pour sa peine un penny sur l'argent qu'ils lui donnent pour leurs acquisitions, et ce salaire modeste lui a valu le sobriquet qui a fini par remplacer son nom.
Miss Penny entre dix fois par jour dans Relay-last.
Outre les recors, outre les parents des détenus, il y a toujours là des oisifs qui ne sont pas fâchés de savoir ce qui se passe dans White-Cross.
Miss Penny babille comme un merle; c'est une chronique vivante, une gazette qui paraît une demi-douzaine de fois par jour.
Elle a des récits touchants et qui font venir les larmes aux yeux, et des récits burlesques qui provoquent des éclats de rire.
Presque toujours rires et larmes se suivent.
Miss Penny entremêle une histoire gaie avec une histoire triste, et quand elle entre dans le public-house, on fait cercle autour d'elle et master Colson, le land-lord, pose gravement le numéro du _Times_ ou du _Morning-Post_ qu'il lisait attentivement.
Ce jour-là,--celui-là même où l'homme gris s'était séparé de Shoking en lui confiant l'Irlandaise,--miss Penny était en train de faire pleurer son auditoire, tandis que la femme du land-lord lui emplissait son panier des provisions demandées.
Elle racontait comment les détenus avaient vu arriver parmi eux un jeune homme si brave, si doux, au regard inspiré, et si résigné en sa tristesse, qu'on eût dit un ange à qui Dieu a confié une pénible mission.
Ce jeune homme, dont elle parlait, c'était un prêtre, et ce prêtre, on le devine, n'était autre que l'abbé Samuel.
Il n'avait parlé à personne de la cause première de son incarcération; mais un détenu qui l'avait reconnu s'était chargé de ce soin, et il avait fait avec une éloquence simple et naïve l'apologie du jeune prêtre.
S'il devait, c'est qu'il avait emprunté pour son église et pour les pauvres, à qui il avait donné déjà la dernière obole de son patrimoine; c'est que, par amour pour son prochain, il avait eu le courage de s'adresser à cette bête féroce qu'on appelait Thomas Elgin.
Tous les détenus avaient pleuré,--et maintenant les quinze ou vingt personnes réunies dans le public-house pleuraient pareillement en écoutant miss Penny.
Mais la petite, sans le savoir, comprenait à merveille l'art dramatique; elle savait qu'il faut faire rire après avoir fait pleurer et que le succès est à ce prix.
Aussi de l'abbé Samuel passa-t-elle à sir Cooman, l'honorable gouverneur de la prison.
Midlesex, Newgate, Milbank, sont des prisons criminelles et sont gouvernées par un colonel.
White-Cross est une prison pour dettes; elle n'a rien à voir avec l'État, et dépend entièrement du commerce.
Par conséquent, son gouverneur est un négociant, ancien alderman la plupart du temps.
Sir Cooman était un petit homme aux cheveux bouclés et grisonnants, propre, luisant, vêtu de noir, tiré à quatre épingles, méthodique et régulier.
Sir Cooman avait coutume de dire que le peuple anglais est le plus grand de tous les peuples, la ville de Londres la plus belle ville du monde, la Cité le plus beau quartier de Londres, White-Cross la prison la plus confortable, et l'institution de la contrainte par corps la plus belle des institutions.
Sir Cooman était le disciple fervent, l'esclave, le pontife de la tradition.
Ce qui se passait hier, devait inévitablement se passer aujourd'hui, demain et les jours suivants; depuis deux heures, au dire de miss Penny, sir Cooman était l'homme le plus étonné, le plus abasourdi, le plus désolé des trois royaumes.
Master Goldsmicht, son geôlier fidèle, disait encore miss Penny, l'avait vu pleurer de rage et s'arracher sa belle chevelure chinchilla, qu'il faisait friser tous les matins avec un soin extrême.
D'où provenait tant de douleur?
C'est qu'un fait inouï, sans précédents, venait de se produire à White-Cross.
De mémoire de détenu, de mémoire d'Anglais, de mémoire de geôlier et de gouverneur, il y avait toujours eu un Français dans la prison pour dettes de White-Cross, quelquefois deux, mais toujours un.
Quand il en sortait un, c'est qu'un autre y était entré la veille.
Or, disait miss Penny en riant, le Français est sorti.
--Pas possible? exclama le land-lord.
--C'est la pure vérité, cependant.
--Mais il y en a un autre?
--Pas d'autre. Sir Cooman se croit déshonoré. Il a parlé sérieusement d'aller se jeter dans la Tamise.
--Allons donc!
--Sa femme, le voyant en cet état, poursuivit l'espiègle jeune fille, n'a pas voulu qu'il se fît la barbe ce matin.
--Pourquoi ça?
--Parce qu'elle craignait qu'il ne se coupât la gorge.
--Aôh! fit la salle tout entière.
--Le Français a tout payé? demanda alors un homme à qui personne jusque-là n'avait fait attention, et qui vidait tranquillement un flacon de stout dans un coin du box des gentlemen.
--On a payé pour lui. Mais le gouverneur était si désolé qu'il ne voulait pas le laisser partir.
--En sorte, fit l'inconnu en souriant que si on n'arrête pas un autre Français, sir Cooman est capable de s'abandonner au plus affreux désespoir.
--Oh! très-certainement.
--Ah! fit cet homme.
Et il but un nouveau verre de bière brune et ne se mêla plus à la conversation qui était devenue générale, et qui ne fut point interrompue par l'arrivée d'un nouveau personnage.
C'était une autre jeune fille.
Mais non plus une enfant rieuse et mutine, comme miss Penny, et proprement et coquettement vêtue même.
C'était une grande et pâle jeune personne, habillée de noir, d'aspect misérable et dont les traits, encore beaux, respiraient la souffrance, dont les grands yeux bleus avaient été rougis par les veilles et les larmes.
Elle était si triste, si digne, que l'inconnu à la bière brune tressaillit en la voyant et se prit à la regarder avec attention.
Or, cet homme qu'on voyait pour la première fois dans le public-house de Relay-last, c'était notre ami l'homme gris qui cherchait alors à pénétrer dans White-Cross pour y rejoindre l'abbé Samuel.
La jeune fille s'assit tristement sur le petit banc qui était placé dans le box des gentlemen.
Alors l'homme gris s'approcha d'elle et lui dit:
--Vous paraissez bien affligée, ma chère demoiselle?
Elle tressaillit, leva sur lui ses grands yeux mélancoliques et une voix secrète lui dit, en ce moment, qu'elle venait de rencontrer un ami.
XXI
L'homme gris prit alors la main de la jeune fille.
--Pourquoi venez-vous ici? lui demanda-t-il.
--Je viens attendre mon père, répondit-elle.
--Votre père?
--Oui.
--Est-ce qu'il est là-bas,... est-ce qu'il va en sortir?
Et il montrait à travers les vitres du public-house les noires murailles de White-Cross.
Elle secoua la tête et leva les yeux au ciel.
--Non, dit-elle, il va y entrer.
--Ah!
--Les recors l'ont arrêté ce matin, comme il sortait d'une maison de Rotherithe, où il était caché depuis son jugement. Ils l'ont mis dans une voiture et ils vont l'amener.
Elle parlait d'une voix bien émue, la pauvre enfant; mais elle avait tant pleuré déjà que ses yeux étaient secs et n'avaient plus de larmes.
--Comment se fait-il donc, lui demanda l'homme gris, que vous soyez venue ici avant lui?
--Parce que mon pauvre père est plein d'illusions, dit-elle. Il croit trouver de l'argent. Il doit, du reste, une somme si minime: vingt-cinq livres, monsieur. Pour de certaines gens, ça n'est rien... mais pour nous, maintenant, c'est énorme... Mon père s'imagine toujours que nous sommes encore au temps où nous avions notre boutique dans Fleet-street, et où on nous considérait comme de notables commerçants. Mais quand le malheur arrive, il va vite. En trois ans, nous avons été ruinés. On a tout vendu chez nous. Nos autres créanciers nous ont fait grâce, mais M. Thomas Elgin s'est montré impitoyable.
--Ah! vous aussi, dit l'homme gris, vous avez? eu affaire à M. Elgin?
--Oui, monsieur.
--Et votre père a peut-être espéré le fléchir?
--C'est-à-dire qu'il a tant prié, tant supplié les recors qu'ils ont consenti à le conduire chez M. Thomas Elgin avant de l'amener ici. Il demeure loin de Rotherithe, M. Elgin, dans Oxford-street, auprès de Kinsington-garden, il y a au moins trois milles.
Mon père espère fléchir M. Elgin; mais moi je sais bien qu'il n'obtiendra rien. Alors, je suis venue ici, pour l'attendre et l'embrasser encore une fois.
Et, résignée en sa sombre douleur, la jeune fille appuya son front dans ses deux mains, et l'homme gris vit une grosse larme, larme unique qui montait sans doute des profondeurs de son âme désolée, jaillir au travers de ses doigts.
--Comment vous appelez-vous, miss? demanda l'homme gris.
Sa voix grave et douce était si sympathique, elle descendit si bien dans le coeur de la jeune fille que celle-ci le regarda de nouveau:
--Je m'appelle Louise, dit-elle.
--Louise? mais c'est un nom français?
--Oui, monsieur.
--Et votre père?
--Francis Galtier.
--Il est Français?
--Oui, monsieur, mais je suis née à Londres. Il y a près de trente années que mon père est ici, où il est venu tout jeune avec ses parents que des revers de fortune avaient contraints de s'expatrier.
--Et vous êtes sûre que les recors amèneront votre père ici?
--Oh! oui, monsieur, ils s'arrêtent toujours dans ce cabaret.
L'homme gris pressa doucement la main de la jeune fille.
--Espérez, dit-il.
Elle tressaillit, le regarda encore, et le voyant si pauvrement vêtu:
--Oh! dit-elle, vous paraissez bon, monsieur, et c'est bien, à vous, de me donner de l'espoir. Mais, ajouta-t-elle en secouant la tête, quand la fatalité pèse sur les pauvres gens, elle ne s'arrête point.
--Qui sait? dit l'homme gris.
En ce moment, un cab s'arrêta à la porte du public-house, et la jeune fille étouffa un cri de douleur.
Deux hommes en descendaient et poussaient devant eux un pauvre diable encore assez proprement vêtu, mais dont les cheveux rares avaient blanchi avant l'âge, et qui marchait en chancelant, comme un vieillard.
Cet homme versait des larmes silencieuses et se laissait conduire avec la docilité d'un enfant.
La jeune fille se précipita à sa rencontre et se jeta dans ses bras.
Le pauvre homme la regarda avec joie et douleur en même temps:
--Toi ici? dit-il. Pourquoi es-tu venue?
--Parce que je voulais vous voir une fois encore avant jeudi, mon père, dit-elle en le couvrant de baisers.
--Cet homme n'a pas d'entrailles, murmura le malheureux débiteur, faisant allusion à Thomas Elgin. Je me suis mis à ses genoux, j'ai prié, j'ai pleuré... je lui ai parlé de toi, mon enfant...
--Oh! moi, dit-elle, je travaillerai, mon bon père... Ne songez pas à moi... songez à vous...
Les deux recors étaient entrés dans le public-house avec la brutale familiarité de gens qui y venaient dix fois par jour.
L'un d'eux aperçut miss Penny, qui s'apprêtait à sortir, car elle avait vidé tout son petit sac de malices sur la tête grise de l'honorable gouverneur de White-Cross, sir Cooman.
--Ah! te voilà, mignonne, dit-il. Eh bien! si tu entres avant nous, tu peux porter une bonne nouvelle à sir Cooman.
--Plaît-il? fit la jolie espiègle. Est-ce que vous lui amenez un Français?
--C'est ta jolie bouche qui vient de le dire, ma chère, répondit le recors.
Et il prit le verre de porter que la servante lui apporta sur le comptoir, avant même qu'il n'eût fait un signe.
--Allons, mon brave vieux, disait l'autre recors au pauvre débiteur que sa fille tenait étroitement enlacé dans ses bras, buvez un coup, c'est nous qui payons, puisque vous n'avez pas d'argent. Une fois n'est pas coutume.
--Je n'ai pas soif, balbutia le malheureux, qui rendait à son enfant caresses pour caresses.
Mais alors, l'homme gris intervint.
--Hé! camarades, dit-il dans le plus pur anglais qu'on eût jamais parlé au bord de la Tamise, ce n'est pas vous qui payerez cette fois, c'est moi, et vous me permettrez de vous offrir une bouteille de vin de Porto.
Les deux recors regardèrent cet homme à l'habit gris râpé avec un certain étonnement.
--Miss Katt, dit l'homme gris sans se déconcerter, en s'adressant à la servante du public-house, voulez-vous avoir la gracieuseté de nous servir au parloir?
Miss Katt regarda, elle aussi, l'homme gris, tandis que les autres personnes qui se trouvaient dans le public-house se montraient non moins étonnées de cette générosité princière.
Le porto est boisson de pur gentleman et non de pauvres diables.
--Peste! dit un des recors, vous faites bien les choses, vous?
--Quand je veux entrer en affaires avec les gens, répondit l'homme gris, j'offre toujours du porto.
Et pour qu'il n'y eût aucune hésitation de la part du comptoir, il posa devant lui une belle guinée toute neuve.
Le land-lord daigna quitter son journal.
Quant à miss Penny, elle se sauva en disant:
--Je vais joliment faire rire sir Cooman.
L'autre recors posa sur le comptoir son verre de porto à demi plein.
Puis, regardant l'homme gris:
--Ah ça, dit-il, vous voulez donc entrer en affaires avec nous?
--Oui.
--Dans quel but?
L'homme gris cligna de l'oeil:
--On vous dira cela tout à l'heure, fit-il.
--Pourquoi pas tout de suite?
--Quand nous serons seuls.
A Londres, comme à Paris, au temps, récent encore, où la contrainte existait, les recors ajoutent quelques petites industries au métier qu'ils font.
On obtient d'eux, à prix d'argent, un sursis d'un jour ou deux, quelquefois même d'une semaine, et le créancier n'a rien à y voir et n'y peut rien.
Les deux recors s'imaginèrent donc que l'homme gris s'intéressait à quelque débiteur qu'ils traquaient, et le premier lui dit:
--Eh bien! attendez que nous coffrions ce pauvre homme et nous revenons. C'est l'affaire d'un quatre d'heure.
--Non, non, répondit l'homme gris, il boira avec nous, il n'est pas de trop... au contraire!
Et il regarda la jeune fille, qui avait toujours les bras autour du cou de son père.
Et le regard qu'il lui adressa tomba sur le coeur de la pauvre enfant comme un rayon d'espérance.
Quant au malheureux père, il ne voyait et n'entendait rien, et, corps sans âme, il se laissa entraîner dans le parloir, où miss Katt avait posé sur une table ronde la bouteille de porto et cinq verres.
En les voyant entrer dans le parloir, le land-lord reprit son journal et murmura:
--On a bien raison de dire l'habit ne fait pas le moine: je me serais mis à rire si on m'avait dit que cet homme qui a l'air d'un gueux avait une guinée dans sa poche.
XXII
Le parloir d'un public-house est généralement une petite pièce située à droite ou à gauche du comptoir, et dans laquelle on s'assoit, non plus sur des bancs, mais sur une sorte de divan qui règne à l'entour.
C'est là que s'installent d'ordinaire les fumeurs ou ceux qui ont une affaire à traiter.
Quand l'homme gris et les deux recors, poussant leur prisonnier devant eux, furent entrés dans le parloir, suivis de la jeune fille qui s'attachait à son père avec une sorte de tendresse furieuse,--sur un signe du premier, miss Katt ferma la porte.
--Nous voilà chez nous, dit alors l'homme gris. Causons un brin.
Et il déboucha la bouteille de vin de Porto et se mit à emplir les verres.
Puis s'adressant au premier recors:
--Il y a trois guinées pour chacun, fit-il.
--Trois guinées?
--Oui.
--Que faut-il donc faire pour cela?
--M'écouter d'abord.
--Parlez...
Et les deux recors regardèrent l'homme gris, tandis que le pauvre prisonnier continuait à embrasser son enfant.
--Vous savez, reprit l'homme gris, que le Français de White-Cross est sorti ce matin.
--Oui, et si nous n'avions mis la main sur celui-là, je crois que cet excellent et honorable sir Cooman se serait coupé la gorge avant demain.
--Aussi vrai, dit l'autre recors, que je m'appelle Edward Northman et que je fais mon métier depuis trente années tout à l'heure, cela ne s'était jamais vu qu'il n'y eût pas au moins un Français à White-Cross.
--En vérité!
--Et moi, reprit le premier, aussi vrai que j'ai nom John Clavery, dit l'_homme sensible_, je puis vous affirmer que sir Cooman nous donnera une belle gratification.
--Ah! ah!
--Nous aurions une guinée chacun que ça ne m'étonnerait pas, poursuivit l'homme sensible.
--Peut-être deux, ajouta Edward Northman.
--Je crois bien que vous n'aurez rien du tout, dit froidement l'homme gris.
--Oh! par exemple!
--A moins que vous ne vous arrangiez avec moi.
--Hein?
--Oui; car supposons une chose...
--Laquelle?
--Qu'on paye pour ce pauvre homme, avant même qu'il ne soit entré.
--Farceur, va! fit l'homme sensible.
--Vos plaisanteries, Votre Honneur, dit Edward Northman, sont encore meilleures que votre porto, et, par saint George, pourtant, c'est de bon porto Votre Honneur.
Ce disant, il tendit son verre vide.
L'homme gris l'emplit et continua:
--Tout est possible, même l'impossible.
--Bon!
--Que doit cet homme?
--Au principal, vingt-cinq livres, six cent vingt-cinq francs en monnaie de France.
--Et les frais?
--A peu près autant.
L'homme gris déboutonna froidement son vieil habit gris et, à la grande stupéfaction des deux recors qui firent un pas en arrière, du vieux débiteur, qui chancela, et de la jeune fille, qui jeta un cri, il en tira un portefeuille graisseux qu'il ouvrit et qui leur parut gonflé de bank-notes.
Puis il en tira un à un dix billets de cinq livres, les étala sur la table et dit:
--Est-ce bien là votre compte?
--Mais... mais... balbutia l'homme sensible; qu'est-ce que vous faites donc là?
--Je paye, dit l'homme gris.
--Pour cet homme?
--Sans doute.
--Vous le connaissez donc?
--Je le vois pour la première fois.
--Alors vous êtes fou, dit Edward Northman.
Le vieux débiteur avait été pris d'un tremblement nerveux par tout le corps et il regardait les bank-notes d'un oeil stupide.
Quant à la jeune fille, défaillante, elle était tombée à genoux.
L'homme gris lui prit les mains.
--Relevez-vous, mon enfant, dit-il, emmenez votre père; il est malade, affaibli, et vous-même vous paraissez avoir souffert beaucoup. Prenez et ne me remerciez pas.
En même temps il lui mit dix autres billets de cinq livres dans la main.
Instinctivement, remis de leur première surprise et obéissant à ce sentiment de respect qu'en Angleterre surtout inspire la toute-puissance de l'or, les deux recors s'étaient levés, avaient ôté leurs chapeaux et se tenaient devant l'homme gris dans une attitude pleine de déférence.
--Excusez-nous, milord, dit l'homme sensible, qui lui fit alors une belle révérence, nous aurions dû deviner que vous n'étiez point un homme du peuple. Vous êtes très-certainement quelque lord philanthropique.
--Philanthropique est le mot, dit l'homme gris en souriant, et ce compliment vaut bien deux livres de plus, c'est donc un billet de cinq livres que vous aurez chacun, si vous faites ce que je vais vous demander.
--Ah! milord! s'écria l'homme sensible, vous pouvez parler... je sens que je passerais pour vous à travers les flammes.
--Ce que j'attends de vous est beaucoup plus simple, répondit l'homme gris.
Et il laissa négligemment son portefeuille ouvert sur la table.
--Voyons, reprit-il, comment s'appelle ce brave homme?
--Francis Galtier.
--La procédure était en règle?
--Il n'y manquait pas une virgule.
--Ce qui fait que si un autre Français avait fantaisie de visiter White-Cross et de s'y faire enfermer pour quelques jours, il vous serait facile d'utiliser ce dossier.
--Oui, dit l'homme sensible, mais il y a deux choses difficiles.
--Lesquelles?