Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants

Chapter 6

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--Je sais bien que vous vous adresserez à un magistrat de police, et que celui-ci ordonnera une enquête. Mais combien de temps durera-t-elle? A Londres, la justice ne va pas vite.

L'Irlandaise se tordait les mains.

--Il faut donc, si vous voulez revoir votre fils tout de suite...

--Si je le veux!

--Il faut que vous m'obéissiez, mais aveuglément, et que, ce que je vous demanderai, vous le fassiez.

--Oui, dit-elle, je vous obéirai, je vous le jure; dites, que faut-il faire?

--Il faut rester là, dans cette voiture.

--Seule?

--Avec Shoking d'abord; il est possible que je me mette à une fenêtre de cette maison.

--Eh bien? fit Shoking.

--Alors, lui dit l'homme gris, tu viendras. Mais il faut que cette femme demeure là.

--C'est bien, dit Shoking, qui comprenait qu'il avait affaire à un homme aussi sage et aussi prudent qu'il était brave et fort.

Puis avisant le passant dont, avec un signe de croix, l'homme gris s'était fait un esclave:

--Prenez garde! dit-il, on nous écoute.

L'homme gris se prit à sourire:

--Il est avec nous, fit-il. Allons, c'est convenu, n'est-ce pas?

--Oui.

--Si je t'appelle, tu viendras.

--Oui.

--Oh! dit l'Irlandaise en lui prenant la main, rendez-moi mon fils, et je vous bénirai!

L'homme gris fit signe à son compagnon, et tous deux s'éloignèrent du cab et se dirigèrent vers la maison de mistress Fanoche.

Le premier avait boutonné son habit jusqu'au menton, posé son chapeau sur le côté gauche de la tête, et le passant l'avait imité.

A Londres, comme à Paris, comme partout, il y a deux polices.

Une police municipale, en uniforme, les policemen;

Une police secrète que les criminels et les voleurs ne reconnaissent pas toujours à première vue, car ses agents empruntent tous les déguisements.

Selon le quartier, l'agent déguisé est gentleman ou _rough_, c'est-à-dire homme de la basse classe.

En boutonnant son habit, en posant son chapeau d'un air cynique, l'homme gris se donnait aussitôt la tournure d'un homme de police.

La mauvaise mine de celui qui l'accompagnait complétait l'illusion.

L'homme gris sonna.

Pendant quelques minutes la porte demeura close; puis enfin, des pas retentirent à l'intérieur, et la serrure grinça.

Mais la porte ne s'ouvrit pas.

Seul, un petit guichet grillé laissa voir un long nez armé de bésicles.

--Qui est là et que veut-on? demanda une voix rogue.

--Mistress Fanoche? dit l'homme gris.

--C'est ici, mais elle n'y est pas.

--Ça ne fait rien, ouvrez...

--Qui êtes-vous?

--Ouvrez! répéta l'homme gris.

Son accent était impérieux. La vieille dame osseuse, car c'était elle, hésita un moment. Mais enfin, elle ouvrit, car elle crut tout d'abord que c'était pour _affaires_ que cet homme se présentait.

La porte ouverte, l'homme gris se glissa à la hâte dans la maison et son compagnon le suivit.

A la vue de ce dernier et de ses haillons, la vieille dame eut peur.

Elle jeta un cri.

Mais l'homme gris referma aussitôt la porte et lui dit:

--Prenez garde de faire du bruit, il pourrait vous arriver malheur.

--Qui êtes-vous? que me voulez-vous? répéta-t-elle avec effroi.

La porte du parloir était entr'ouverte, l'homme gris la poussa tout à fait.

Il aperçut les quatre petites filles assises autour d'un métier à broder et travaillant avec ardeur, ces pauvres petits anges, car le terrible fouet de la vieille dame était en évidence sur la cheminée.

A la vue de ces deux hommes, les enfants témoignèrent plus de curiosité que de frayeur, et les regardèrent attentivement.

Alors l'homme gris se tourna vers la vieille dame:

--Vous n'êtes pas mistress Fanoche? dit-il.

--Non.

--Où est-elle?

--En voyage.

--Ah! et l'Irlandaise Jenny, où est-elle?

A ce nom, la vieille dame tressaillit.

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire! fit-elle.

--Madame, reprit l'homme gris, hier, à l'entrée de la nuit, un homme, une femme et un enfant sont venus ici.

--Vous vous trompez, dit la vieille dame.

--L'homme s'en est allé, mais la femme et l'enfant sont restés.

La dame aux bésicles demeura impassible.

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire! fit-elle.

Et elle jeta un regard terrible aux petites filles, comme pour leur intimer la discrétion.

Mais l'homme gris surprit ce regard.

Trois des petites filles avaient baissé la tête, mais la plus âgée, celle qui la veille avait parlé au petit Irlandais tout bas, regarda l'homme gris avec assurance.

Celui-ci s'approcha d'elle et lui dit:

--N'est-ce pas, mon enfant, qu'il est venu ici un homme, et avec lui une jeune dame et un petit garçon?

--Oui, monsieur, répondit courageusement la petite fille.

--Oh! la vilaine menteuse! s'écria la vieille dame, prise d'une fureur subite.

Et elle saisit son fouet et le leva sur l'enfant.

Mais le bras levé ne retomba point.

Le poignet de fer de l'homme gris l'avait saisi au passage, et l'étreinte fut si rude que la vieille dame jeta un cri de douleur et laissa échapper son instrument de supplice.

Et la tenant à distance, l'homme gris dit encore à la petite fille:

--Parlez, mon enfant. Ils sont donc venus ici?

--Oui, monsieur.

--Ils ont soupé?

--Oui, monsieur.

--Et puis?

--On les a menés coucher là.

Et elle indiquait la porte qui se trouvait au fond du parloir.

L'homme gris fit un signe à son compagnon, qui alla ouvrir cette porte.

La chambre était vide.

--Où sont-ils donc maintenant?

--Je ne sais pas, monsieur.

--Vous ne les avez pas vus ce matin?

--Non.

--La dame, peut-être, mais le petit garçon?

--Lui non plus.

--Et mistress Fanoche, où est-elle?

--Je ne sais pas, monsieur.

--Petite misérable! disait la vieille dame, en proie à une terreur furieuse, je te ferai mourir sous le fouet.

--Vous, dit l'homme gris, prenez garde que je ne vous étrangle.

Et il la jeta sur un fauteuil, ajoutant:

--Si vous avez le malheur de crier, ce sera fait!

Puis il ouvrit une des fenêtres du parloir et se pencha en dehors.

C'était le signal convenu avec Shoking.

XVII

Deux minutes après, Shoking arrivait, et, sur un signe de l'homme gris, l'homme en haillon allait lui ouvrir la porte.

La vieille dame, renversée dans le fauteuil où l'avait jetée l'homme gris, avait cru devoir fermer les yeux et entrer en syncope.

Quant aux petites filles, elles riaient.

Shoking, en entrant, chercha des yeux le petit garçon et ne le vit pas.

L'homme gris lui dit:

--J'ai peur qu'on ait déniché l'oiseau.

Et s'adressant à la plus âgée des petites filles:

--Vrai, mon enfant, dit-il, vous n'avez pas vu le petit garçon ce matin?

--Non, monsieur.

--Ni mistress Fanoche?

--Non, monsieur.

--Mais vous reconnaissez bien ce monsieur? ajouta-t-il en désignant Shoking.

--Oh! oui.

La vieille dame était prise de convulsions et se livrait à des sauts de carpe dans son fauteuil.

--Madame, lui dit l'homme gris, je vais vous laisser ici sous la garde de cet homme, et je lui ordonne de vous étrangler si vous criez ou si vous essayez de fuir.

Quant à vous, mes enfants, dit-il encore en se tournant vers les petites filles, si vous êtes bien sages, je vous promets que nous vous protégerons contre cette vilaine femme et que vous ne serez plus battues.

Puis il fit un signe à Shoking qui sortit avec lui du parloir, tandis que l'homme en guenilles s'installait auprès de la vieille dame, prêt à la saisir à la gorge si elle cherchait à s'échapper pour appeler au secours.

Shoking et l'homme gris se prirent alors à fouiller la maison dans tous les sens.

Ils descendirent dans le sous-sol, visitèrent la cave, parcoururent le rez-de-chaussée et les deux étages et ne trouvèrent rien.

La servante, mistress Fanoche et l'enfant avaient disparu.

Alors tous deux se regardèrent muets, consternés, la sueur au front.

Derrière la maison, il y avait un petit jardin, et ce jardin avait une porte qui donnait sur une ruelle.

L'homme gris cru avoir trouvé la clef du mystère.

--C'est par là sans doute qu'elle est partie, emmenant l'enfant, dit-il à Shoking.

Ils revinrent au parloir.

La vieille dame avait rouvert les yeux, mais elle se tenait tranquille sous la surveillance de son gardien.

De temps en temps elle jetait un regard furibond aux petites filles toutes tremblantes, puis elle levait les mains au plafond, semblant prendre le ciel à témoin de cette violation flagrante de son domicile.

L'homme gris dit aux petites filles:

--Mes enfants, allez-vous-en jouer dans le jardin, vous avez vacance pour ce matin.

Du moment où la vieille dame tremblait devant cet inconnu, c'est qu'il était le maître.

Les pauvres petites ne se le firent pas répéter: elles sortirent du parloir et, quelques secondes après, on entendait retentir le petit jardin de leurs ébats.

Alors l'homme gris ferma les portes et revint à la vieille dame anéantie.

--Ma chère, lui dit-il, avez-vous entendu parler de _Mil-Banck_ ou de _Newgate_? Ce sont de belles prisons où on met les criminels. Et tout me porte à croire que vous allez bientôt faire connaissance avec l'une ou l'autre.

--Faites de moi ce que vous voudrez, répondit-elle d'une voix mourante. Mais je prends le ciel à témoin...

--Nous avons un cab à la porte, poursuivit l'homme gris; nous allons vous porter dedans et vous conduire chez le magistrat de police, si vous ne nous dites pas où est le petit Irlandais.

--Je ne sais pas, répondit-elle.

--Vous le savez!

--Tuez-moi si bon vous semble, dit-elle, mais je ne parlerai pas... je ne sais rien...

--Si nous l'étranglions? dit Shoking.

--Soit, fit l'homme gris qui pensa que cette menace aurait plus d'action que le nom du magistrat de police.

Shoking prit sa cravate et la passa au cou de la vieille dame.

Elle jeta un cri sourd; mais elle avait une énergie surprenante, cette vieille, et elle répéta:

--Tuez-moi, si vous voulez. Je ne dirai rien.

Shoking fit un noeud à la cravate.

--Serre, dit l'homme gris.

La vieille dame jeta un nouveau cri, plus sourd, plus étouffé que le premier.

Mais tout à coup la sonnette de la porte intérieure retentit violemment.

Et la main de Shoking, qui déjà faisait autour du cou de la vieille dame l'office d'une manivelle, s'arrêta.

L'homme gris et les deux compagnons se regardèrent.

En même temps la vieille dame fit un effort suprême et se dégagea en criant:

--A moi! au secours!

Shoking se jeta sur elle et la saisit à la gorge.

Un nouveau coup de sonnette se fit entendre.

Alors l'homme gris courut à la fenêtre et à travers les stores qui étaient baissés, il regarda dans la rue.

Un coupé de maître était à la porte de la maison; et un gentleman entre deux âges, qui en était descendu, tenait encore le bouton de la sonnette.

En même temps, deux policemen qui se trouvaient dans la rue, voyant qu'on tardait à ouvrir, s'étaient rapprochés.

L'homme gris comprit le danger.

--Venez, dit-il, filons!

Et il s'élança vers le jardin.

Shoking et l'homme en guenilles le suivirent.

La clef était dans la serrure de la petite porte; l'homme gris l'ouvrit et tous trois s'échappèrent au grand étonnement des petites filles.

* * * * *

Alors, quand ils furent dans la ruelle, l'homme gris dit à Shoking:

--Nous ne retrouverons pas l'enfant aujourd'hui, mais nous le retrouverons, tu peux t'en fier à moi.

Il tira de sa poche une bank-note de dix livres et la lui donna.

--Voilà, dit-il, de quoi trouver un logement à l'Irlandaise, que tu vas rejoindre.

--Bon, dit Shoking.

Et il prit la bank-note.

--Tu la consoleras, tu lui donneras de l'espoir, car je te le répète, nous retrouverons son enfant. Mistress Fanoche l'a emmené, mais nous retrouverons mistress Fanoche.

--Est-ce que vous ne venez pas avec moi? demanda Shoking.

--Non.

--Mais...

--Il faut que je rejoigne l'abbé Samuel.

--Ce prêtre catholique?

--Oui

--Mais il est en prison.

--J'irai aussi.

--Mais si vous y allez, vous n'en sortirez plus.

--Je te donne rendez-vous demain à quatre heures précises; dans la gare intérieure de Charing-Cross.

--Vrai, vous y serez?

--Quand je promets quelque chose, je tiens toujours.

Et l'homme gris donna une poignée de main à Shoking, ajoutant:

--Suis la ruelle jusqu'au bout, tu tourneras sur la place des Sept-Cadrans, tu reviendras dans Dudley-street, où tu as laissé l'Irlandaise et le cab.

Shoking s'éloigna en murmurant:

--Pauvre femme! que vais-je donc lui dire?

Quant à l'homme gris, il remonta la ruelle en sens inverse.

Il arriva à Oxford.

Alors, s'adressant à l'homme aux guenilles qui le suivait toujours:

--Frère, dit-il, tu vas retourner dans Dudley-street.

--Oui, fit cet homme.

--Tu te tiendras à distance. Tu observeras la voiture demeurée à la porte de la maison d'où nous sortons.

--Après?

--Et quand cette voiture s'en ira, tu la suivras.

--Oui, dit encore l'homme en guenilles.

--Tu sauras ainsi le nom du gentleman, et tu viendras me le dire.

--Où?

--Demain, dans la gare de Charing-Cross.

L'homme en guenilles salua, et son maître mystérieux se perdit dans la foule des piétons et des voitures qui encombrait Oxford-street.

Qu'était donc devenu le petit Irlandais?

C'est ce que nous allons vous dire.

XVIII

Où étaient mistress Fanoche et le petit Ralph?

Pour le savoir, il nous faut rétrograder de quelques heures, et nous reporter à ce moment de la nuit précédente où Wilton et le cabman avaient consenti à aller noyer la pauvre Irlandaise au pont de Londres.

Mistress Fanoche était demeurée sur sa porte quelques minutes, jusqu'à ce que le hanson qui emportait l'Irlandaise évanouie se fût effacé dans le brouillard.

Alors elle était rentrée et avait refermé sa porte avec soin.

Puis, comme le voleur qui se plaît à contempler l'objet volé, elle était retournée dans la chambre où le petit Ralph dormait toujours.

L'enfant avait, comme sa mère, absorbé dans sa tasse de thé quelques gouttes de laudanum et cela expliquait pourquoi il ne s'était point éveillé lorsque Wilton était entré pour emporter l'Irlandaise sur ses épaules.

L'enfant dormait toujours.

Mistress Fanoche se prit à le regarder et murmura:

--C'est tout à fait cela; il me semble même, tant le hasard est bizarre, qu'il a quelque ressemblance avec le major Waterley.

Voilà des parents que je vais rendre bien heureux.

--Oh! bien heureux en effet, ricana une voix au seuil de la chambre.

Mistress Fanoche se retourna.

C'était la vieille dame osseuse qui avait couché les petites filles et revenait.

--Eh bien! dit-elle, où est la mère?

--Partie.

--Ah! ah! fit la dame aux bésicles, vous allez vite en besogne, ma chère.

--N'est-ce pas?

--Ce Wilton est un homme bien précieux, en vérité.

--C'est ce que je me suis toujours dit, répliqua mistress Fanoche.

--Regardez donc, Anna, comme il est joli, ce petit-là.

--A croquer, dit la vieille avec une voix moqueuse et cruelle.

Mistress Fanoche reprit le flambeau qu'elle avait posé sur la cheminée.

--Venez par ici, dit-elle, en se dirigeant vers le parloir, nous avons à causer, ma chère.

--Il est tard, dit la vieille, nous causerons demain... Allons nous coucher.

Un éclair de colère passa dans les yeux de mistress Fanoche.

--Vieille imbécile! dit-elle, croyez-vous pas que je vous paye pour que vous ne fassiez que boire, manger et dormir?

--Merci bien! dit la femme osseuse avec aigreur, vous ne vous ruinez pas pour moi; et cependant, si vous ne m'aviez, je ne sais ce que deviendrait votre maison. Les petites ne craignent que moi.

--Soit, dit mistress Fanoche, mais je vous le répète, nous avons à causer.

--Eh bien! parlez, alors.

Sur ces mots, qu'elle prononça avec la résignation d'un bull-dogue qu'on met à la chaîne, la dame aux bésicles reprit sa place dans son grand fauteuil, au coin de la cheminée, et attendit qu'il plût à mistress Fanoche de lui adresser la parole de nouveau.

Celle-ci reprit:

--Il faut voir maintenant ce que nous allons faire de cet enfant, ma chère.

--Vous le savez aussi bien que moi, gronda la vieille dame.

--Permettez...

Et mistress Fanoche parut réfléchir.

--Ma chère, dit-elle enfin, miss Émily et son mari arrivent dans quinze jours.

--Bon!

--Ce n'est pas trop de temps devant nous pour dresser le petit.

--J'ai mon fouet, dit la vieille dame.

Et elle prit au coin de la cheminée un martinet à deux branches, qu'elle se mit à faire siffler avec une complaisance cruelle.

Mistress Fanoche haussa les épaules:

--Vous ne serez jamais qu'une vieille bête, dit-elle.

Ce compliment fit faire un soubresaut à la dame osseuse et ses bésicles glissèrent jusque sur l'extrémité de son nez pointu, où elles ne s'arrêtèrent que par miracle.

--Oui, oui, grogna-t-elle, insultez-moi, bafouez-moi... c'est votre droit après tout, puisque je mange votre pain.

Mistress Fanoche parut peu sensible à ce reproche et poursuivit:

--Vous n'êtes pas intelligente, ma chère. Que pour avoir la paix, nous rossions d'importance un tas d'enfants pour lesquels on nous paye pension et que jamais on ne nous réclamera, c'est bien.

--Pour faire quelque chose des enfants, il faut qu'ils soient battus, dit la vieille dame.

--Cela dépend; mais celui-là, on nous le réclamera dans quelques jours.

--Eh bien?

--Et au lieu de le maltraiter, il faut le soigner, le cajoler, le gâter.

--A quoi bon?

--D'abord ce sera un moyen de lui faire oublier sa mère.

--Après?

--Ensuite, il me paraît avoir une certaine volonté et une raison au-dessus de son âge.

--Ah! vraiment? ricana la vieille dame.

--Je suis donc d'avis de le traiter avec douceur.

--Alors vous vous en chargerez, vous!

--Il y a mieux; je n'ai pas envie de le laisser ici.

--Pourquoi donc?

--D'abord, quand il s'éveillera, il demandera sa mère et se mettra à pleurer, à crier, à faire un tel vacarme que tout le quartier en prendra l'alarme.

--Et mon fouet? dit la longue femme osseuse, qui fit de nouveau siffler son martinet.

--Mais, triple brute, dit mistress Fanoche, puisque je veux le mener par la douceur.

--Ah! c'est juste, ricana la vieille. Alors, comment le ferez-vous taire?

--Je vais l'emmener d'ici.

--Quand?

--Cette nuit même.

--Et où l'emmènerez-vous?

--A Hampsteadt, où, vous le savez, j'ai acheté une petite maison de campagne avec mes économies.

Elle est dans un quartier à peu près désert, le jardin est grand, l'air y est pur; l'enfant s'y portera comme un charme.

J'emmènerai Mary avec moi; Mary lui donnera le fouet, si besoin est, les deux ou trois premiers jours; moi je le comblerai de caresses. Avec ce régime, nous l'aurons apprivoisé en moins d'une semaine.

Quand miss Émily arrivera, ce sera un agneau; il ne parlera plus de sa mère, et sautera au cou de la belle dame en l'appelant «maman.»

--En vérité, ricana la vieille dame, ce serait touchant, et je m'en sens tout attendrie.

--Vous, poursuivit mistress Fanoche, vous resterez ici. Vous prendrez soin de la maison comme si j'y étais.

--Vous savez que je suis honnête, dit la dame, à qui la perspective d'être seule et maîtresse ne déplaisait pas absolument.

--Maintenant que les choses sont convenues ainsi, acheva mistress Fanoche, vous pouvez aller vous coucher.

--Et vous partez, vous?

--Oui.

--Quand?

--Mais tout de suite.

--Fort bien, dit la vieille dame, qui prit son bougeoir et fit à mistress Fanoche une révérence.

Quand elle fut au seuil du parloir, elle se retourna et dit en soupirant:

--C'est égal, j'aurais volontiers donné le fouet à ce petit garçon, il avait des façons de me regarder qui me déplaisaient fort.

Et elle s'en alla.

Alors mistress Fanoche ouvrit la porte qui, du vestibule, donnait dans le sous-sol, et appela:

--Mary!

--Voilà, madame, répondit une voix.

En même temps des pas se firent entendre dans le petit escalier qui montait de la cuisine, et Mary parut.

--Nous allons à Hampsteadt, ma chère, lui dit mistress Fanoche.

--A cette heure-ci?

--Oui, ma chère. Allez retenir un cab.

La servante se dirigea, sans répliquer, vers la porte de la rue, et mistress Fanoche retourna à la chambre où dormait toujours le petit Irlandais.

XIX

Les narcotiques sont d'autant plus puissants que l'organisme de ceux qui les absorbent est plus faible.

Le sommeil léthargique de l'Irlandaise avait duré quatre heures environ.

Celui de son fils devait être évidemment beaucoup plus long.

Mistress Fanoche avait calculé tout cela.

Tandis que Mary allait chercher un cab, la nourrisseuse d'enfants prit le petit Irlandais à bras le corps et le sortit du lit.

L'enfant ne s'éveilla pas.

Alors mistress Fanoche se mit à le rhabiller; puis, quand ce fut fini, elle le recoucha sur son lit, et attendit le retour de la servante.

Elle n'attendit pas longtemps.

Quelques secondes après, une clef tourna dans la serrure et le bruit d'une voiture vint mourir à la porte.

C'était Mary qui revenait.

Mary était une robuste Écossaise de quarante-cinq ans, au regard dur et farouche, qui servait mistress Fanoche peut-être autant par goût que par intérêt.

Cruelle par nature, elle se plaisait à voir souffrir les innocentes créatures que mistress Fanoche élevait à coups de fouet.

Mary complétait dignement ce trio de bourreaux en jupons qui vivait dans Dudley-street.

Impassible et sourde, quand il le fallait, Mary n'ignorait rien des crimes qui se commettaient dans cette mystérieuse maison.

Mais on l'eût mise à la torture qu'elle n'eût rien avoué.

--Est-ce que nous allons noyer aussi celui-là? dit-elle en entrant dans la chambre.

--Non, dit mistress Fanoche. On ne noie pas un enfant qui peut rapporter encore un millier de livres.

En même temps, mistress Fanoche crut prudent d'aller parlementer un peu avec le cocher.

Quand on prend un cabman sur la voie publique, un cabman qu'on ne connaît pas, il est toujours bon de faire prix avec lui, d'abord.

Ensuite mistress Fanoche avait besoin d'écarter tout soupçon de l'esprit de celui qui allait voir lancer dans sa voiture un enfant si parfaitement endormi, qu'on aurait pu croire qu'il était mort.

Elle s'avança donc sur le seuil de la porte et dit:

--Hé! cabman?

--Milady? répondit le cocher.

--Avez-vous un bon cheval?

--Excellent.

--Tant mieux, car la nuit est bien froide, et mon pauvre petit finirait par s'enrhumer, si nous restions longtemps en route.

--Cela dépend où nous irons, milady?

--A Hampsteadt: combien de milles?

--Près de quatre, milady.

--Quel est le prix de la course, mon cher? Je suis une pauvre veuve qui n'est pas riche, et qui est obligée de faire des économies.

--Vous me donnerez une couronne, milady, et six pence en plus, si vous êtes trois.

--Soit, mais vous nous mènerez bon train.

--Il n'y a pas deux trotteurs comme le mien dans Londres, répondit le cocher avec orgueil.

Mistress Fanoche rentra dans la maison, mit son chapeau, s'enveloppa dans une bonne pelisse bien chaude, et dit à Mary:

--Partons.

L'Écossaise avait roulé l'enfant, qui dormait toujours, dans un grand plaid qui le couvrait tout entier et ne laissait voir que son visage.

--Pauvre petit! dit le cabman en le regardant, comme il dort bien.

Mistress Fanoche ouvrit la portière du cab, puis, tandis que Mary montait et posait l'enfant sur ses genoux, elle ferma soigneusement la porte.

Après quoi, elle s'installa à son tour dans le cab, et dit au cabman:

--En route!

--Quelle rue d'Hampsteadt? demanda le cabman.

--Dix-huit, Heath-Mount, répondit mistress Fanoche.

Le cab partit.

Le cocher ne s'était point vanté. Son cheval était excellent.

En moins d'une heure il arriva à Hampsteadt, et quelques minutes après, il s'arrêta dans Heath-Mount, ce qui veut dire la _montée des bruyères_.

C'est une large avenue, bordée de cottages et de grandes maisons de campagne.

Vivant l'été, ce quartier est inhabité en hiver.

Le cab s'arrêta devant une grille, au travers de laquelle on apercevait un jardin planté de grands arbres, et à demi cachée par eux, une petite maison en briques dans le fond.

Mistress Fanoche descendit la première, paya le cocher et, au lieu de six pence de supplément, lui donna un shilling. Puis elle tira une clé de sa poche et ouvrit la grille.

L'Écossaise tenait toujours l'enfant dans ses bras.