Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants

Chapter 5

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A cet endroit de son récit, l'Irlandaise étouffa un sanglot et essuya ses yeux plein de larmes.

--Continuez, mon enfant, lui dit Samuel d'une voix grave.

XIII

L'Irlandaise reprit:

--Les cheveux de mon enfant commençaient à pousser.

Ils étaient presque noirs, bien qu'à cet âge et dans notre pays, les enfants soient généralement blonds.

Un jour, son père et moi, nous remarquâmes qu'au milieu de ses cheveux châtains croissait une mèche de cheveux roux.

Mon époux jeta un cri de joie.

--Oh! chère créature, me dit-il en m'embrassant, j'avais donc raison de te dire que tu serais peut-être un jour la libératrice de l'Irlande.

Et comme je ne comprenais rien à ces paroles, il poursuivit:

--Jenny, écoute bien ce que je vais te dire.

Aujourd'hui je ne suis plus qu'un pauvre pêcheur, vivant obscur et heureux auprès de toi.

Demain, il peut se faire que je te quitte, que je te dise un adieu éternel.

Je joignis les mains avec effroi.

--Demain, reprit-il, l'Irlande aura peut-être encore besoin de moi. Alors je repartirai et je reprendrai cette épée que j'avais laissé tomber sur le dernier champ de bataille.

Serai-je vainqueur?

Me sera-t-il donné de délivrer enfin notre malheureuse patrie, ou bien cette tâche glorieuse est-elle réservée à notre enfant?

Dieu seul le sait!

Mais retiens bien mes paroles, quoi qu'il advienne, quand l'année 186... sera venue, il faut que ton enfant et toi vous quittiez l'Irlande.

--Où irons-nous donc? demandai-je.

--A Londres, chez tes maîtres et tes oppresseurs. Là, tu te présenteras le 27 octobre, à huit heures du matin, à l'église Saint-Gilles, tu feras approcher ton fils du sanctuaire, et lorsque le prêtre descendra de l'autel, tu lui diras: «Je vous amène celui que vous attendez.»

--Je le ferai ainsi que vous me le commandez, lui répondis-je avec soumission.

Plusieurs années s'écoulèrent; il était toujours auprès de nous, vivant comme un simple pêcheur, et bien qu'il fût mon époux, je n'avais jamais osé lui demander rien de son passé.

Un soir, des hommes que nous ne connaissions pas, que nous n'avions jamais vus, mon père et moi, vinrent heurter à la porte de notre chaumière.

En les voyant, il eut un cri de joie:

--Ah! dit-il, enfin je vous revois!

Quels étaient ces hommes?

Il ne nous le dit pas, mais il partit avec eux, disant:

--L'Irlande a besoin de nous.

Ni mes larmes, ni les caresses de son enfant ne purent le retenir.

En me quittant, il me pressa dans ses bras avec effusion et me dit:

--Souviens-toi de la promesse que tu m'as faite. A Saint-Gilles, le 27 octobre 186...

--Oui, lui répondis-je en pleurant.

Quelques jours après, l'Irlande était en feu de nouveau.

Les villages se révoltaient un à un, et les troupes royales étaient battues sur plusieurs points.

Mais avec de l'or on a des soldats et l'Angleterre a de l'or; et quand un soldat est tombé, elle le remplace; et quand les premiers et les seconds sont morts, les troisièmes arrivent; et quand l'Angleterre veut, m'a-t-on dit, elle couvre l'Océan de ses vaisseaux.

L'Irlande a des soldats, mais elle n'a pas d'or. Elle n'a même pas de pain.

Cependant elle résista longtemps encore; mais le pauvre Irlandais qui tombait n'était pas remplacé, et comme dans la lutte ils étaient un contre cent, la victoire, une fois de plus, resta aux dominateurs de l'Irlande.

Qu'était-il devenu, _lui?_

Je pris mon fils dans mes bras, je m'en allai à pied, sous le soleil et sous la pluie, jusque dans cette grande ville qu'on appelle Dublin.

Une foule immense parcourait les rues; les tambours battaient, les cloches sonnaient, et quand je demandai pourquoi tout ce monde et tout ce bruit, on me répondit:

--C'est la sentence de mort, prononcée par la haute cour martiale, qu'on va mettre à exécution.

Je frissonnai, un nuage passa devant mes yeux.

Un homme du peuple me dit encore:

--On va pendre les chefs de l'Insurrection.

En ce montent, mon coeur se serra, mes tempes se mouillèrent, un horrible pressentiment m'assaillit.

J'étais entraînée, portée par la foule, et j'avais bien de la peine à tenir mon fils au-dessus de ma tête pour qu'il ne fût pas étouffé.

J'aurais voulu reculer que je ne l'aurais pu.

Je fus portée ainsi par ce flot humain jusque sur une grande place.

C'était là que se dressaient la potence et la hideuse plate-forme.

Je jetai un cri, je voulus fuir; mais le courant m'entraîna presque au pied de l'échafaud.

Je voulus fermer les yeux; une force invincible et mystérieuse me contraignit à les garder ouverts, et je les levai vers la plate-forme, sur laquelle, en ce moment, montaient les condamnés.

Soudain un nouveau cri m'échappa...

Oh! ceux qui l'ont entendu n'ont pu l'oublier, car mon âme et ma vie s'envolaient avec ce cri.

Le premier condamné qui venait de monter sur la plate-forme, c'était _lui._

_Lui_, qui me vit, et me cria:

«--Souviens-toi!»

Que se passa-t-il alors?

Je ne l'ai jamais su. Mes yeux se fermèrent; et quand je les rouvris, la nuit s'était faite, la foule avait disparu; j'étais loin de cette place où _il_ était mort pour l'Irlande, et un homme que je ne connaissais pas portant mon fils endormi sur ses épaules, m'entraînait dans la campagne déserte.

J'étais comme folle et je suivais cet homme sans chercher à savoir qui il était et où il m'emmenait.

Au bout d'une heure de marche, le vent qui vient de la mer fouetta mon visage et il me sembla reconnaître le chemin de mon village.

Alors mon guide inconnu me dit:

--A présent, tu n'as plus rien à craindre, femme. Les tyrans de l'Irlande n'iront point chercher ton fils dans ta cabane pour le mettre à mort, ce qu'ils ne manqueraient pas de faire s'ils savaient qui il est.

Va-t-en et _souviens-toi_.

Et il s'éloigna.

Cet homme savait donc, lui aussi, quel serment j'avais fait à celui qui venait de mourir pour l'Irlande!

L'Irlandaise s'arrêta encore, et elle essuya les larmes qui inondaient son visage.

Alors, se jetant aux pieds du jeune prêtre:

--Maintenant que vous savez tout, dit-elle, au nom de Dieu, au nom de celui qui est mort, au nom de l'Irlande, notre mère commune, venez à mon aide!... car il faut que je retrouve mon enfant avant demain, car il faut que je sois à Saint-Gilles... car...

L'abbé Samuel arrêta l'Irlandaise d'un geste:

--Je suis le prêtre, dit-il, qui doit demain matin célébrer la messe à Saint-Gilles.

--Vous! dit-elle en levant sur lui un regard avide.

--Moi, dit-il, et je vous attendais.

--Mon fils! exclama la pauvre mère, mon fils! où est mon fils?

--Nous le retrouverons, répondit le prêtre.

Puis se tournant vers Shoking et l'homme gris, il leur dit:

--Vous, mes amis, vous allez venir avec nous, n'est-ce pas?

Vous allez nous aider à retrouver cet enfant.

--Oh! je crois bien, dit Shoking, et ce ne sera pas difficile.

--Je suis prêt à vous suivre, fit l'homme gris d'un signe de tête.

--Cet enfant que nous cherchons, cet enfant qu'il nous faut retrouver à tout prix, ajouta le prêtre, c'est celui que l'Irlande attend!

Mais comme ils allaient sortir de la taverne, un nouveau personnage se montra en haut des marches de l'escalier, et, et à sa vue, le prêtre tressaillit et jeta un regard plein d'une mystérieuse inquiétude à ses compagnons.

XIV

Ce nouveau venu n'avait pourtant rien d'effrayant à première vue.

C'était un petit homme un peu obèse, tout à fait chauve, vêtu comme un gentleman parcimonieux, c'est-à-dire portant des habits usés, mais d'une bonne coupe et parfaitement brossés.

Il avait un gros diamant au doigt et trois gros diamants à sa chemise.

Le diamant est une valeur, et cela ne s'use pas.

Ses joues rouges, son nez légèrement épaté, ses lèvres lippues, ses petits yeux gris n'avaient rien de féroce; on eût dit un bon bourgeois qui a fait sa fortune, ne demande plus rien aux affaires et caresse secrètement l'ambition de devenir quelque jour alderman, quelque chose comme membre du corps municipal de la cité de Londres.

Cependant, cet homme qui n'avait rien d'extraordinaire ni dans sa personne, ni dans son maintien, ni dans son costume, ne traversait pas une rue de Londres impunément. Un frisson parcourait tout le corps de ceux qui le voyaient passer, et souvent on entendait un Anglais dire à son voisin:

--Dieu vous garde d'avoir jamais affaire à M. Thomas Elgin!

Jadis l'usurier était un petit homme sale, vêtu d'une houppelande, portant des chaussons de lisière et un bonnet de nécromancien.

La tradition voulait qu'il fût juif, logeât en un taudis sordide, et laissât pousser indéfiniment ses ongles.

M. Thomas Elgin, comme on a pu le voir, n'était rien de tout cela.

D'abord, il était habillé comme tout le monde, habitait une maison à deux étages dans Oxford-street, faisait ses courses en cab, déjeunait et dînait confortablement, et était non-seulement chrétien, mais encore membre du conseil de la paroisse.

Ce qui n'empêchait pas M. Thomas Elgin d'être un usurier de la pire espèce, la terreur de la ville entière, agglomération ou cité,--ce qui justifiait ce singulier salut que s'adressaient souvent deux commerçants:

--Portez-vous bien et Dieu vous garde de Thomas Elgin!

Car il prêtait toujours, le digne homme; et ceux qui n'eussent pas trouvé un shilling partout ailleurs, trouvaient un sac de guinées chez lui.

Il avait même coutume de dire:

--Les gens qui prétendent qu'il y a des débiteurs insolvables sont des imbéciles! Avec moi, tout le monde finit par payer, et je n'ai jamais eu de non-valeurs.

Le petit commerçant, le boutiquier gêné qui avait le malheur de s'adresser à Thomas Elgin, était un homme perdu par avance.

Il avait beau payer, payer encore et toujours, il était à tout jamais l'homme-lige, l'esclave de Thomas Elgin.

Tel était celui qui s'aventurait ainsi dans le _Black-horse_, c'est-à-dire dans la taverne du Cheval-Noir, et dont l'apparition avait fait tressaillir l'abbé Samuel.

--Hé! hé! monsieur l'abbé, dit Thomas Elgin en s'avançant vers le prêtre, si l'on m'avait dit hier soir que je vous trouverais ici en semblable compagnie, je me serais mis à rire.

--Monsieur, répondit le prêtre avec dignité, les gens de mon ministère vont partout où leur devoir les appelle.

--Mille pardons, si je vous ai blessé, monsieur l'abbé, reprit Thomas Elgin d'un ton dégagé; je n'en avais pas l'intention, croyez-le bien. Et puis, ces choses-là ne me regardent pas... J'ai tort de m'en mêler... Pardonnez-moi... pardonnez-moi.

A propos, je viens pour ma petite affaire... Je me suis présenté souvent à votre domicile, mais il paraît que les prêtres catholiques sont fort occupés, qu'on ne les trouve jamais...

--Monsieur, dit l'abbé Samuel, ce que vous dites-là est vrai pour moi depuis une quinzaine de jours. J'ai passé deux semaines au chevet d'un mourant, ne le quittant que pour aller dire ma messe.

--Ce qui fait que depuis quinze jours, vous n'êtes pas rentré chez vous.

--En effet.

--Vous avez tort, monsieur l'abbé, grand tort...

--Pourquoi?

--Mais parce que les gens de justice ont marché pendant ce temps-là, et quand ils marchent, ils vont vite... savez-vous?

--Mais, monsieur...

M. Thomas Elgin était sans doute fatigué, car il s'assit, tandis que le prêtre demeurait debout devant lui.

--Voyons, il faut être juste, reprit-il. Vous êtes venu m'emprunter cent livres pour les besoins de votre église, il y a près d'un an. Il y a un mois que votre lettre de change est échue...

--Monsieur, dit le jeune prêtre, je vous ai écrit pour vous demander un délai de deux mois.

--Je ne dis pas non.

--Je vous jure que dans deux mois vous serez payé. J'ai donné l'ordre de vendre en Irlande le peu de terre qui me reste, et cette vente aura lieu au premier jour.

--Ta, ta, ta! fit M. Thomas Elgin, les terres d'Irlande, je connais ça! on ne trouve pas d'acquéreurs; et si on en trouve, ils n'ont pas d'argent. Je vous engage bien à vous retourner d'un autre côté, mon cher monsieur l'abbé.

--Que vous importe, pourvu que vous soyez payé?

--Oh! c'est vrai, dit M. Thomas Elgin, c'est votre affaire et non la mienne.

Et il se leva et fit un pas de retraite.

Un rayon de joie passa dans les yeux de l'abbé Samuel; il crut que le tigre s'était laissé adoucir.

--Ainsi, dit-il, vous m'accordez le sursis de deux mois?

--Qui a dit cela? fit l'usurier d'un ton moqueur.

--Mais, monsieur, je vous jure que vous serez payé...

--Je le souhaite pour vous, monsieur l'abbé.

--Ainsi... vous me refusez?...

--Moi! je ne refuse rien et n'accorde pas davantage... Voyez votre solicitor. Peut-être trouvera-t-il un moyen d'allonger la procédure...

--Je n'ai pas de solicitor, dit le prêtre. Je suis trop pauvre pour aller voir les gens de justice.

--Alors, tant pis pour vous, monsieur l'abbé. C'est votre affaire et non la mienne... Bonsoir!

Et cet homme s'en alla.

L'abbé Samuel courut après lui:

--Monsieur, disait-il, au nom du ciel... je vous en prie, accordez-moi un délai...

Thomas Elgin montait tranquillement les marches de l'escalier.

Le prêtre le suivait toujours.

Shoking et l'homme gris, donnant le bras à l'Irlandaise, montaient derrière lui.

Ils arrivèrent ainsi dans le public-house.

Alors ils s'aperçurent que la nuit était passée et que le jour était venu.

Le brouillard qui estompait les toits voisins était rouge et transparent, preuve que le soleil se levait.

Le prêtre demandait toujours un délai, et M. Thomas Elgin marchait toujours devant.

Ce qui fit que l'usurier et son débiteur se trouvèrent tout à coup hors du public-house.

Alors le prêtre aperçut un cab à la porte.

En même temps deux hommes de mauvaise mine en sortirent et Thomas Elgin dit en ricanant:

--Je crains bien que vous ne disiez pas votre messe aujourd'hui, monsieur l'abbé.

Les deux hommes s'approchèrent du prêtre stupéfait et lui mirent insolemment la main sur l'épaule.

--Conduisez monsieur à White-Cross, dit Thomas Elgin, la procédure est en règle.

White-Cross est la prison pour dettes de la cité.

Alors l'abbé Samuel jeta un regard rempli de désespoir à Shoking et à l'homme gris et leur dit:

--Au nom du ciel, mes amis, retrouvez l'enfant!

--Je vous le jure, répondit l'homme gris.

--Ah! misérable! dit Shoking en montrant le poing à l'usurier.

Thomas Elgin haussa les épaules et s'éloigna tandis que les deux hommes forçaient l'abbé Samuel à monter dans le cab.

L'Irlandaise était tombée à genoux et priait.

* * * * *

XV

Le prêtre parti sous la conduite des deux agents chargés de le conduire à White-Cross, l'Irlandaise était demeurée avec l'homme gris et le bon Shoking.

Elle avait prié et elle pleurait, la pauvre femme à qui on promettait de lui rendre son enfant.

Shoking dit:

--Il n'y a pas de temps à perdre, il faut retourner dans Dudley-street et reprendre l'enfant.

--Sans doute, répondit l'homme gris; mais il ne faut pas compromettre par trop de précipitation le succès de l'entreprise. Montons d'abord dans un cab.

--Ce sera d'autant plus facile, dit Shoking, que j'ai de l'argent.

Il fit sonner ses guinées avec une certaine complaisance.

Puis il prit l'Irlandaise par le bras et lui dit:

--Venez, ma chère; dans une heure vous verrez votre fils.

--Oh! si vous alliez me tromper! s'écria la pauvre mère.

--Non, non, dit Shoking, vous verrez...

A Paris on ne trouve les voitures de place qu'à des stations déterminées, et pour en rencontrer sur la voie publique, il ne faut pas être dans un quartier quelque peu excentrique. A Londres, c'est tout différent.

Que vous soyez dans le Wapping ou dans Belgrave-square, sur la route de Sydenham ou dans Mild-en-Road, vous ne ferez pas un quart de mille sans rencontrer un cab.

L'homme gris et Shoking ramenèrent donc l'Irlandaise dans Welleclose-square et trouvèrent une voiture à quatre places à la porte de ce même public-house où Betsy la mendiante avait reçu un si joli coup de poing du matelot Williams.

L'homme gris fit monter l'Irlandaise et s'assit à côté d'elle, tandis que Shoking, placé au rebours, leur faisait vis-à-vis.

--Dudley-street, cria ce dernier au cabman.

Le cab partit.

Alors l'homme gris dit à Shoking:

--Il faut maintenant raisonner froidement, et voir pourquoi on a séparé cette femme de son enfant. Laissez-moi l'interroger; peut-être parviendrai-je à comprendre.

Et il se mit à questionner l'Irlandaise.

Celle-ci ne savait rien de plus que ce que savait Shoking lui-même.

Elle avait rencontré sur le _Penny-Boat_ mistress Fanoche, qui avait fait mille caresses à son fils; puis elle l'avait retrouvée au moment où elle, Jenny, sortait de Lawrence-street, et elle avait fini par accepter l'hospitalité qu'on lui offrait.

Tout ce qu'elle savait, c'est que, à peine avait-elle mis son fils au lit, un étourdissement l'avait prise, suivi d'un impérieux besoin de dormir.

Après, elle ne se souvenait plus de rien.

--Montrez-moi votre langue, lui dit l'homme gris.

L'Irlandaise obéit.

--Bon! dit-il, vous avez pris un narcotique, et votre sommeil a été si profond qu'on a pu vous transporter jusque dans Welleclose-square sans que vous vous soyiez éveillée.

Or, si on a agi ainsi, c'est qu'on voulait vous séparer de votre enfant.

Pourquoi? je l'ignore à présent, mais nous le saurons.

--Je crois, dit le bon Shoking en serrant les poings, que je boxerais cette femme comme si c'était un homme, tant je suis furieux contre elle.

--Tranquillisez-vous, ma chère, reprit l'homme gris s'adressant toujours à l'Irlandaise, vous pensez bien que si on vous a volé votre enfant, ce n'est pas pour lui faire du mal. Qui sait? dans cette immense ville de Londres, il y a des gens riches qui ont des fantaisies si bizarres. Peut-être cette femme veut-elle adopter votre fils.

--Oh! non, dit l'Irlandaise, elle tient une pension.

--Ah!

--J'ai vu des petites filles chez elle, et qui ont grand'peur. Il y en a une qui a dit à mon fils: «Si tu restes ici, tu seras battu!»

--Ah! elle lui a dit cela?

--Oui.

L'homme gris tomba en une rêverie profonde, et l'Irlandaise continua à verser des larmes silencieuses.

Le cab roulait rapidement.

Il arriva dans Fleet-street, puis dans le Strand, et en moins de trois quarts d'heure, après avoir traversé Leicester-square, il atteignait le quartier irlandais dont la plus belle rue est Dudley-street, et la plus noire, la plus étroite et la plus triste, Lawrence-street.

L'homme gris tira le cordon qui correspondait au petit doigt du cabman.

--Arrêtez-vous là, dit-il.

On était alors à l'entrée de Dudley-street.

Puis, le cab arrêté, l'homme gris dit à Shoking:

--Quel est le numéro de la maison?

--35, répondit Shoking, qui avait pris ce numéro en note pour lord Palmure.

--C'est bien! Attendez-moi.

--Oh! dit l'Irlandaise, est-ce que vous allez nous laisser ici? Pourquoi ne m'emmenez-vous pas? Est-ce que ce n'est pas à moi à réclamer mon fils?

--Mon enfant, répondit l'homme gris, qui exerçait déjà une mystérieuse autorité sur l'Irlandaise, écoutez-moi bien...

--Parlez, dit-elle avec égarement.

--Ici quiconque a de l'argent est le maître, quiconque n'en a pas subit la loi du premier.

--C'est partout comme ça, dit Shoking, qui frappa sur son gilet et par conséquent sur ses guinées.

L'homme gris continua:

--Si on vous a pris votre fils, c'est qu'on veut le garder, et pour le ravoir, il faut user de ruse encore plus que de force; la force ne vaut rien pour ceux qui n'ont pas d'argent.

--Mais j'en ai, moi, dit Shoking.

--Toi! dit l'homme gris en souriant, tu es un brave garçon et un imbécile.

Et il sauta hors du cab et recommanda au cocher de ne pas quitter l'entrée de la rue.

Alors l'homme gris s'en alla, sans se presser, jusqu'au numéro 35, passa et repassa devant la maison, l'examinant avec un soin scrupuleux.

--Pauvre femme! pensa-t-il en songeant à l'Irlandaise, comme son coeur doit battre d'impatience!

Et au lieu de sonner à la porte de la maison, il passa outre.

Presque en face il y avait un public-house.

L'homme gris y entra.

Il demanda un verre de brandy et dit à la fille qui le servit:

--Connaissez-vous mistress Fanoche?

--Oui, répondit la fille de comptoir; mistress Fanoche envoie souvent chercher un pot de bière, ici.

--Où demeure-t-elle?

--Là... au numéro 35, cette jolie maison, vous voyez?

--Oui.

L'homme gris prit un air naïf et bonhomme:

--Si je vous demande ça, fit-il, c'est parce que j'ai une petite fille que je voudrais mettre en pension.

La demoiselle de comptoir se tourna vers le land-lord qui était gravement assis devant le poêle.

Celui-ci se leva, vint à l'homme gris et le regarda attentivement.

--Vous avez pourtant l'air d'un brave homme, dit-il.

--Je le crois bien, fit l'homme gris.

--Eh bien! suivez mon conseil, ne mettez pas votre fille chez mistress Fanoche.

--C'est pourtant une maîtresse de pension.

--Non, c'est une _nourrisseuse d'enfants_.

Ce mot fut pour l'homme gris une révélation tout entière sans doute.

--Bon! murmura-t-il, je comprends!

Et il jeta un penny sur le comptoir et sortit du public-house.

Une fois dans la rue, il continua son chemin et ne revint pas à la porte de mistress Fanoche.

--Voyons, se dit-il, si je ne pourrais pas recueillir d'autres renseignements par hasard.

Et il se mit à examiner les passants.

Il en vit un qui longeait le trottoir de gauche, le nez au vent, de l'air d'un homme qui cherche aventure.

C'était un grand gaillard, très-brun de visage, bien qu'il eût les cheveux roux, et aussi mal vêtu que possible, quoiqu'il fût aisé de voir que c'était un ouvrier et non un mendiant.

L'homme gris le regarda.

Surpris de cet examen, cet homme s'arrêta.

Alors l'homme gris éleva sa main gauche jusqu'à son front et fit le signe de la croix avec le pouce.

C'était sans doute un signe de mystérieuse reconnaissance, car l'homme vint droit à lui, répéta le signe et lui dit:

--Frère, que veux-tu?

Alors l'homme gris répéta avec le pouce de la main droite le signe de la croix qu'il avait fait avec celui de la gauche.

Et le passant s'inclina et dit encore:

--Maître, tu peux parler. J'obéirai.

Le premier signe de croix voulait dire: «Nous sommés égaux devant un même secret.»

Le second signe signifiait: «Dans toute association mystérieuse, il y a des hommes qui obéissent et d'autres qui commandent. Je suis de ceux-ci.»

--Que faut-il faire? demanda le passant.

--Me suivre, répondit l'homme gris.

Et, rebroussant chemin, il se dirigea vers le cab où Shoking avait bien de la peine à retenir l'Irlandaise, qui redemandait toujours son fils avec des cris et des larmes.

Le passant le suivit sans mot dire.

XVI

L'homme gris s'approcha du cab.

--Comment! lui dit Shoking qui l'avait vu passer sans entrer devant le numéro 35, vous n'avez donc pas trouvé?

Au lieu de répondre à Shoking, l'homme gris s'adressa à l'Irlandaise.

--Ma bonne, lui dit-il, je ne vous demande pas si vous aimiez votre fils et si vous donneriez en ce moment tout votre sang pour l'avoir.

--Oh! mon sang et ma vie! dit-elle.

--Eh bien! reprit l'homme gris avec un accent si solennel que la pauvre mère en tressaillit, écoutez-moi bien, écoutez-moi sérieusement, avec calme, si vous voulez revoir votre fils.

Ses larmes s'arrêtèrent subitement, elle attacha son regard sur le visage de l'homme gris et se suspendit pour ainsi dire à ses lèvres.

Celui-ci reprit:

--La femme chez qui vous avez été est une nourrisseuse d'enfants, ou plutôt une voleuse. Elle a voulu vous voler votre fils, non pour lui faire du mal, oh! rassurez-vous, mais pour le vendre à quelque famille à la recherche d'un héritier.

L'Irlandaise voulut parler. L'homme gris l'arrêta d'un geste.

--Écoutez encore, dit-il. Votre fils ne court donc aucun danger, et il est certain que ceux qui l'ont en leur pouvoir sont bien tranquilles, et qu'ils ne s'attendent pas à vous revoir.

Or, si vous vous présentez avec nous, ils cacheront l'enfant, et en vertu du droit anglais qui fait le domicile inviolable, ils appelleront les policemen qui vous mettront à la porte et vous ne verrez pas votre fils.

--Mon Dieu! fit-elle en joignant les mains avec terreur.

L'homme gris continua: