Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants
Chapter 4
Shoking, qu'on avait ainsi appelé parce qu'il trouvait toujours que ses compagnons d'orgie nocturne étaient _inconvenents_, Shoking, qui se vantait d'avoir des manières de gentleman et prétendait que si la fortune lui souriait un jour, il se montrerait à cheval à Hyde-park et irait prendre des glaces à Cremorn, tout comme un fils de pair, Shoking enfin, était le seul à qui l'homme gris eût quelquefois offert une pinte d'ale ou un verre de grog.
Or, ce soir-là, les voleurs riaient, les matelots se querellaient, les filles chantaient, mistress Brandy regardait l'homme gris du coin de l'oeil, et celui-ci continuait à boire son verre de grog à petites gorgées, lorsque Shoking apparut en haut de l'escalier qui descendait dans la cave.
--Voilà Shoking!
--Vive Shoking!
--Hurrah pour Shoking!
Ce fut une avalanche de cris.
L'homme gris releva la tête et salua Shoking de la main.
--Bonjour, mes amis, bonjour, dit Shoking du ton protecteur d'un homme heureux.
--Tiens! s'écria une femme, il a des souliers neufs.
--Et un habit neuf, dit un voleur.
--Il a une chemise... fit une autre prostituée.
--Par saint Georges! murmura mistress Brandy, il a des bords à son chapeau.
--J'ai fait fortune, dit Shoking. Mais rassurez-vous, j'ai laissé mon argent à la maison.
--C'est dommage, dit Jack en riant.
Shoking traversa la salle et vint s'asseoir à la table de l'homme gris.
--Cette fois, dit-il, c'est moi qui paye.
X
L'homme gris se prit à sourire.
--Mon ami, dit-il, je vois que vous avez de l'argent ce soir, et comme vous êtes un brave coeur, vous vous dites qu'il est convenable de payer à votre tour.
--Ça, c'est vrai, dit Shoking.
L'homme gris baissa la voix.
--Dieu me garde de vous refuser, car je n'ai jamais voulu blesser personne, et je sais que tout bon Anglais a sa fierté. Payez donc, si tel est votre bon plaisir.
Néanmoins, laissez-moi vous faire une question.
--Laquelle? demanda Shoking en regardant l'homme gris avec étonnement.
--Vous avez de l'argent?
Shoking baissa la voix:
--Chut! dit-il, ne me trahissez pas, j'ai gagné dix guinées ce soir.
--Dix guinées!
--Tout autant. J'en ai presque dépensé une pour me vêtir, et vous voyez si je le suis convenablement, hein? fit Shoking avec importance.
--Un gentleman, dit l'homme gris.
--N'est-ce pas?
Et Shoking se mit à énumérer complaisamment le prix de ses acquisitions:
--Habit, trois schillings, dit-il; chapeau, deux schillings; un pantalon, un schilling six pence; souliers, quatre schillings, mais ils sont neufs. Chemise et cravate, deux schillings.
J'ai failli acheter un waterproof. Il fait froid, et un pardessus n'est pas de luxe en cette saison. Mais j'ai réfléchi.
--Ah! fit l'homme gris.
--Oui, dit Shoking. J'ai pensé qu'il valait mieux louer une chambre pour deux semaines dans Mil end Road, en face du workhouse, ce qui m'amusera fort, moi qui n'ai jamais pu y être admis que pour la nuit, et encore en promettant le travailler le lendemain trois ou quatre heures à faire de l'étoupe, car je ne suis pas assez fort pour casser des pierres.
Il me reste donc neuf guinées. Je puis vivre un an sans rien faire. J'irai me promener dans Regent-street, demain soir, et je louerai une stalle au théâtre d'Hay-Markett.
L'homme gris souriait toujours.
--Mais à quoi donc avez-vous gagné ces dix guinées? dit-il.
--Oh! c'est bien simple, dit Shoking.
--Mais encore?
--J'ai rendu service à un lord.
--Comment cela?
--Je me trouvais sur le _Penny-Boat_, qui remonte de Greenwich à Charing-Cross.
--Bon.
--Sur ce _Penny-Boat_, il y avait une fort jolie femme, ma foi! une Irlandaise, avec son petit garçon, et un lord qui la regardait, ah! mais qui la regardait...
--Après? dit l'homme gris en fronçant légèrement le sourcil.
--Le lord s'est approché de moi, et il m'a dit: Tu vas suivre cette femme, et, si tu me rapportes son adresse, ce soir, à mon hôtel, dans Chester-street, Belgrave-square, je te donnerai dix guinées.
C'est ce que j'ai fait; et vous voyez, ajouta Shoking, qu'il n'est pas difficile de gagner beaucoup d'argent honnêtement.
--Honnêtement? fit l'homme gris.
--Dame!
--Ah! vous croyez cela honnête ami, Shoking?
Le mendiant se sentit rougir; et pour la première fois, il songea que peut-être il avait agi à la légère.
Aussi éprouva-t-il le besoin d'excuser sur-le-champ sa conduite, et s'empressa-t-il de raconter dans tous ses détails la suite de son aventure.
Il dit à l'homme gris comment il avait servi de guide à la pauvre mère et à son enfant perdus dans les rues de Londres, comment il les avait conduits dans Lawrence-street, puis chez mistress Fanoche, portant le petit sur son dos.
Il n'oublia rien, pas même ce détail bizarre que la mère avait dit plusieurs fois qu'elle devait se trouver le lendemain à la messe de huit heures à Saint-Gilles, et présenter son fils au prêtre qui officierait.
Quand il eut fini, l'homme gris qui l'avait écouté attentivement, lui dit:
--Vous êtes une tête légère et un bon coeur, Shoking.
--Pourquoi donc? demanda le mendiant.
--Vous avez fait une bonne action en venant en aide à cette femme; mais vous avez fait un acte blâmable en allant indiquer à ce lord... Comment le nommez-vous?
--Lord Palmure.
--Bon! je vous disais donc que vous aviez eu tort d'aller lui dire où cette femme était descendue.
--Mais...
--Vous pensez bien, dit l'homme gris, qu'un lord qui tient à savoir l'adresse d'une pauvre femme du peuple, ne saurait avoir de bonnes intentions.
Shoking tressaillit.
--Vous avez raison, dit-il, j'ai eu tort...
Puis, se frappant le front:
--Si j'allais avertir l'Irlandaise, dit-il.
L'homme pris n'eut pas le temps de répondre, car un grand tumulte se fit à l'entrée de la cave.
Placés tout au bout de la salle souterraine, l'homme gris et Shoking étaient presque dans l'ombre, tandis que l'entrée de la cave était en pleine lumière.
En haut de l'escalier, on venait de voir apparaître un homme et une femme.
La femme se débattait et ne voulait pas entrer. Elle poussait des cris suppliants et disait d'une voix brisée:
--Au nom du bon Dieu, laissez-moi!
L'homme répondait d'une voix rauque:
--Je suis Williams, timonier à bord du _Victorieux_, le plus brave navire de Sa Majesté la reine. Toutes les femmes sont folles de moi, toutes les femmes du Wapping m'ont aimé... et tu feras comme les autres. Marche!
Et il la poussait rudement devant lui.
--Hurrah pour Williams! criait la foule des buveurs.
--Cette chipie! exclamèrent les femmes, ne pas vouloir de Williams! tu es folle, ma chère!
--Williams, la mort des coeurs! dit une autre.
--La terreur des jaloux! exclama un voleur.
--Le beau Williams! ricanèrent quelques hommes.
La femme se cramponnait à lui, embrassant ses genoux et répétant:
--Grâce! grâce!
Et la salle de rire et d'applaudir avec frénésie.
--Ah! tu ne veux pas être madame Williams! hurlait le matelot; nous verrons bien.
Et il jeta, par un suprême effort, l'Irlandaise,--car c'était elle,--au milieu de la taverne.
Soudain, Shoking jeta un cri.
Un cri que personne n'entendit, car l'attention générale était concentrée sur Williams et sa conquête.
Personne, excepté l'homme gris.
--_Elle_! dit Shoking.
--Qui, _elle_! fit l'homme gris.
--L'Irlandaise.
--La mère de l'enfant?
--Oui.
--Comment peut-elle être ici?
--Je ne sais pas. Mais c'est elle.
L'homme gris se prit alors à regarder cette femme, et il tressaillit à la vue de cette beauté sans égale à laquelle l'épouvante donnait une expression céleste.
On eût dit un ange tombé du ciel dans quelque coin de l'enfer.
Elle était maintenant à genoux et jetait autour d'elle un regard suppliant et mouillé de larmes.
--Mes bons messieurs, disait-elle, mes bonnes dames, mes amis, ayez pitié de moi... je ne suis pas ce que cet homme croit... je suis une pauvre mère qu'on a séparée de son fils... Délivrez-moi, mes amis, délivrez-moi de cet homme... il faut que je retrouve mon enfant...
Et elle se tordait les mains: à la vue de ce désespoir, tous ces bandits, toutes ces prostituées riaient à pleine gorge et répétaient:
--Hurrah pour Williams!
Williams, lui, s'était posé en matamore au milieu de la salle:
--Je suis Williams, disait-il, Williams, du _Victorieux_, et j'ai toujours été gâté par les femmes.
En même temps, il avait jeté bas sa veste de matelot et montrait son torse herculéen et ses épaules trapues avec une orgueilleuse complaisance.
--Je suis Williams, disait-il, et cette femme me plaît: qui donc osera me la disputer?
Et il jeta un défi à toute la salle.
Personne d'abord ne bougea.
Williams avait tiré son couteau et le brandissait.
--Elle est pourtant belle, cette femme, reprit-il avec ironie.
Mais pour l'avoir, il faut jouer du couteau, mes agneaux. Et personne n'en veut.
Le même silence accueillit cette nouvelle provocation.
L'Irlandaise était toujours à genoux, suppliant tous ces misérables.
--Ah! ah! ah! ricana Williams, vous voyez bien, ma chère, que personne ne veut de vous...
Tu seras madame Williams, il le faut bien.
Mais soudain, un homme se leva, traversa la salle comme un éclair, et vint se placer devant Williams.
--Je te défends d'y toucher, dit-il.
--Hurrah pour l'homme gris! hurlèrent alors les buveurs.
C'était l'homme gris, en effet, l'interlocuteur de Shoking, qui venait de surgir devant l'Irlandaise comme un protecteur.
Et l'Irlandaise tendit vers lui ses mains suppliantes.
XI
Le même effet dut se produire le jour où l'on vit sortir des rangs des Hébreux cet enfant du nom de David qui se présentait pour combattre le géant Goliath.
Williams n'était pas un géant, mais il était si large d'épaules, si trapu, si solidement campé sur son torse énorme qu'il rappelait ces hercules forains qui soulèvent des poids à bras tendus ou portent des fardeaux à faire reculer un boeuf.
Celui qui osait se dresser devant lui et accepter son défi était de taille ordinaire, mince, avec de petits pieds et de petites mains.
Sous son pantalon de laine brune, sous son habit de gros drap gris fané, auquel il devait son surnom, on eût juré quelque fils de lord, tant il avait de noblesse et d'élégance aristocratique dans l'attitude, le visage et le maintien.
Une femme lui cria:
--N'y va pas, mon mignon, il ne fera de toi qu'une bouchée.
--L'homme gris est fou! dit un des voleurs.
Un autre, qui lui avait vu administrer ces trois coups de poing dont nous parlions tout à l'heure, répondit:
--Laissez donc! on ne sait pas...
Les matelots qui étaient nouvellement débarqués, regardaient l'homme gris avec commisération:
--Le pauvre petit, disaient-ils, il ne connaît pas Williams, on le voit bien.
Quant à Williams, il se mit à rire, mais d'un rire si franc, si insolent, que toute la salle fit comme lui.
--Va-t'en, _mademoiselle_, dit-il à l'homme gris. Veux-tu que je te paye un verre de grog?... Non, n'est-ce pas? tu aimerais mieux des friandises?...
Mais son regard rencontra celui de cet adversaire qu'il paraissait mépriser si fort, et comme de deux lames d'épée qui se heurtent jaillit soudain une étincelle, au choc de ce regard Williams tressaillit et recula d'un pas.
Il cessa de rire et se mit instinctivement sur la défensive.
L'homme gris se plaça alors entre l'Irlandaise et Williams:
--Je te défends, répéta-t-il, de toucher à cette femme.
--Hurrah pour l'homme gris! dirent quelques buveurs.
La voix de cet homme était brève, cassante, métallique. Son oeil jetait des flammes.
--Et moi je ne veux pas! dit Williams furieux.
Et il leva son poing énorme.
Son bras siffla dans l'air comme une masse et s'abattit sur l'homme gris.
Mais d'un bond celui-ci se jeta en arrière, esquiva l'assommeur, et Williams, qui avait réuni toutes ses forces dans ce coup de poing, perdit un moment l'équilibre et chancela sur ses jambes.
Ce fut rapide et foudroyant comme l'éclair.
L'homme gris se baissa, bondit la tête en avant, et cette tête allant frapper le matelot en pleine poitrine, le renversa.
Williams tomba comme un boeuf sous la massue.
Certes, en ce moment, l'homme gris aurait pu profiter de sa victoire, et poser un pied vainqueur sur la poitrine de son adversaire; il aurait pu même tirer son couteau et le planter dans la gorge de Williams, sans que personne y trouvât à redire, tant les hommes à l'état de nature ont le sentiment et le respect de la force brutale.
Mais l'homme ne profita point de sa victoire et attendit.
Williams se releva en rugissant.
Cette fois, il brandissait son couteau.
L'homme gris n'avait pas ouvert le sien.
Williams se rua sur lui.
L'homme gris se jeta une seconde fois de côté, le saisit à bras le corps, l'enleva de terre comme une plume et le rejeta meurtri sur le sol, avant qu'il eût pu faire usage de son arme qui lui échappa des mains dans sa chute.
Alors l'homme gris posa son pied sur le couteau et promena autour de lui un regard tranquille et fier.
Ce regard rencontra celui du bon Shoking.
Le mendiant, pâle et frémissant, s'était approché de l'Irlandaise, et l'Irlandaise le reconnaissant, avait poussé un cri de joie et s'était jetée à son cou.
--Je te confie cette femme, lui dit l'homme gris, et que tout le monde le sache ici, je la prends sous ma protection.
Alors éclatèrent de toute part, dans la salle, des applaudissements frénétiques, tandis que Williams se relevait péniblement.
Mais soudain les applaudissements cessèrent; ceux qui hurlaient se turent, et Williams, qui allait se précipiter de nouveau sur son adversaire, s'arrêta en chemin.
Un nouveau personnage apparaissait en ce moment en haut de ces marches humides et sales qui descendaient dans la taverne.
Et, à la vue de ce personnage, il y eut comme un frémissement de respect, d'admiration et de honte à la fois parmi ces voleurs, ces prostituées et ces hommes grossiers qui, jusque-là, ne s'étaient inclinés que devant la force.
Un jeune homme au long et pâle visage, aux cheveux blonds tombant en boucles sur ses épaules, un homme d'à peine trente ans, grand, mince, vêtu de noir, si frêle et si délicat en apparence qu'on eût dit une femme sous un vêtement masculin, un jeune homme descendit lentement l'escalier et dit d'une voix grave:
--Mes frères, Dieu l'a dit, celui qui tue sera tué. Au lieu de se haïr, les hommes doivent s'aimer et s'entr'aider.
Et Williams, le féroce matelot, tomba à genoux, et les filles perdues courbèrent la tête, les voleurs s'inclinèrent avec confusion, et la pauvre Irlandaise crut que Dieu envoyait un de ses anges pour la délivrer.
Ce jeune homme à l'oeil bleu, au front inspiré, qui parlait d'amour et charité dans ce repaire, c'était un prêtre.
Un prêtre catholique, un prêtre Irlandais, bien connu des matelots, car il avait été aumônier d'un vaisseau et n'avait point pâli ni devant la mitraille qui balayait le pont, ni devant la tempête, qui souvent avait menacé d'engloutir navire, matelots et passagers.
Il était bien connu encore de toute cette misérable population du Wapping, qui l'avait vu, pendant le dernier choléra, porter partout des secours et des consolations, bien que ce ne fût pas sa paroisse et qu'il fût de celle de Saint-Gilles.
On le nommait Samuel.
Il marcha droit à Williams, qui s'était agenouillé humblement devant lui, et lui dit:
--C'est pour toi que je suis venu ici.
On m'a dit que tu maltraitais une femme, et comme tu n'es méchant que lorsque tu es pris de vin, j'ai pensé que ma présence te ramènerait à la raison.
--Pardonnez-moi, vous qui êtes bon, murmura le matelot.
Le prêtre regarda la pauvre femme que Shoking soutenait dans ses bras:
--Qui êtes-vous? lui dit-il.
--Oh! répondit-elle, prenez pitié de moi, sauvez-moi, monsieur... Rendez-moi mon enfant...
--Votre enfant?
--On m'a séparé de lui, dit-elle, on me l'a pris.
--Ne craignez rien, ma chère, dit Shoking: votre enfant, je sais où il est, moi; ne vous ai-je pas conduite dans cette maison?... Oh! par Saint-Georges... croyez-moi, il faudra bien qu'on nous le rende!
L'Irlandaise eut un cri de joie et répéta avec un accent qui tenait du délire:
--Mon fils! ils me rendront mon fils!
Et elle se mit à baiser les mains du prêtre.
--Vous êtes Irlandaise, lui dit celui-ci, je le reconnais à votre accent.
--Oui, répondit-elle.
--Moi aussi, dit le prêtre. Dieu sauve l'Irlande, notre mère!
Puis il regarda l'homme gris.
--Et vous, dit-il, vous que je vois pour la première fois, vous qui avez protégé cette femme, qui donc êtes-vous?
Alors cet homme, qui tout à l'heure avait promené autour de lui un oeil dominateur, cet homme devant qui tous ces autres hommes avaient tremblé, abaissa son front et son regard devant le regard calme et limpide de ce jeune homme que Dieu avait choisi pour son ministre...
L'homme fait se courba devant l'homme si jeune et si frêle encore qu'on eût dit un enfant, et il répondit d'une voix humble et frémissante d'émotion:
--Je serai votre esclave, si vous daignez me le permettre.
Puis il fléchit un genou devant le jeune prêtre et lui baisa respectueusement la main.
XII
Que se passa-t-il alors?
C'est ce qu'il est difficile de raconter; mais, une heure après, la taverne était vide.
Matelots, femmes perdues, voleurs s'étaient esquivés un à un comme s'ils eussent senti que leur présence n'était plus possible dans ce lieu sanctifié par le prêtre.
Mistress Brandy elle-même faisait silence derrière son comptoir.
L'abbé Samuel était toujours debout, regardant, à la pâle lueur des chandelles qui fumaient éparses sur les tables, le pâle et beau visage de l'Irlandaise que Shoking et l'homme gris soutenaient dans leurs bras, tant elle était brisée par l'horrible scène que nous racontions naguère.
--Ainsi, disait le jeune prêtre, vous arrivez d'Irlande?
--Oui, répondit-elle.
--Avec votre enfant?
--Un amour de petit garçon, murmura le brave Shoking.
--Est-ce la misère qui vous a poussée, comme la plupart de nos frères d'Irlande, à quitter votre pays et à venir chercher fortune à Londres?
--Non, dit-elle, j'obéis à un devoir sacré.
Le prêtre tressaillit.
--Je viens à Londres, reprit-elle d'une voix mourante, parce qu'il faut que je sois demain à la messe de huit heures, à Saint-Gilles.
--Est-ce un voeu? fit le prêtre, qui tressaillit encore.
Alors elle le regarda avec une étrange expression de confiance et d'abandon.
--Oh! dit-elle, je sens bien que vous êtes un de ces hommes que Dieu a fait saints et à qui on peut tout révéler.
--Parlez, dit le prêtre d'une voix grave.
--Je suis une pauvre paysanne, reprit-elle, la fille d'un pêcheur de Drogheda, un petit port au nord de Dublin.
Je ne sais rien sur la mission que mon époux mourant m'a confié, mais je tiendrai le serment que je lui ai fait.
--Quel est ce serment?
--Oh! dit-elle, pour que vous me compreniez, il faut que je vous dise mon histoire.
Shoking et l'homme gris s'assirent sur un banc, le prêtre lui prit les deux mains, et alors, en ce bouge enfumé, devenu solitaire et silencieux, elle leur fit le récit suivant:
--Notre cabane était au bord de la mer, au pied d'une falaise. Pendant les nuits d'orage, à la marée haute, le flot venait battre notre porte.
Mon père était veuf, et j'étais son unique enfant.
Il allait à la pêche, je raccommodais ses filets et nous avions bien de la peine à vivre.
Quelquefois, mon père s'engageait pendant deux ou trois mois sur un grand bateau qui allait à Terre-Neuve à la pêche de la morue.
Alors je restais seule, et chaque matin, en m'éveillant, je regardais au loin sur la mer, pour voir si la barque pontée qui l'avait emmené ne reparaissait pas à l'horizon.
Une nuit d'hiver, une nuit de tempête, j'étais à genoux, priant Dieu pour les marins en détresse, car la mer mugissait avec furie et le vent faisait rage, une nuit, on frappa à la porte de notre cabane.
J'étais seule depuis près de trois mois.
Je crus que c'était mon père qui revenait et je courus ouvrir.
Ce n'était pas mon père.
Un étranger, un inconnu, le front entouré de bandelettes sanglantes, entra vivement en me disant:
--Au nom de Dieu, au nom de l'Irlande notre mère, pour qui mon sang vient de couler, sauvez-moi, cachez-moi...
Je ne le regardai même pas; je ne vis qu'une chose, c'est qu'il était blessé, mourant; je n'entendis qu'une parole, le nom sacré de notre patrie, l'Irlande, et je le fis entrer.
Au lointain, à travers les mugissements de l'orage, on entendait retentir des coups de feu.
Je ne savais rien de ce qui se passait hors de notre petit port; cependant je me souvins que des pêcheurs, la veille, avaient dit devant moi que les opprimés s'étaient levés contre les oppresseurs; que las de souffrir, les pauvres Irlandais se révoltaient contre les Anglais leurs tyrans; que plusieurs villages, dans le Nord, s'étaient insurgés; enfin qu'il était arrivé des troupes royales et des vaisseaux de Sa Majesté la reine pour réduire une fois encore la pauvre Irlande à la soumission et au silence.
Je pris soin du blessé; je le fis coucher dans le lit de mon père, après lui avoir donné à boire, car il mourait de soif.
Pendant toute la nuit, je demeurai à genoux, priant pour l'Irlande et tressaillant d'épouvante au moindre bruit; car il me semblait toujours que les habits rouges allaient venir, qu'ils s'empareraient de cet homme à qui j'avais donné un refuge, et qu'ils le tueraient sous mes yeux.
Le jour vint.
Je sortis furtivement alors de ma cabane et j'allai jusqu'au port.
Là, j'appris les événements de la nuit.
Il y avait eu une grande bataille entre les insurgés et les habits rouges.
Après une lutte acharnée ceux-ci étaient demeurés vainqueurs.
Les insurgés dispersés, écrasés, découragés, avaient fui vers les montagnes.
Des soldats anglais avaient traversé la ville au petit jour en jurant comme des damnés et disant que, malgré la victoire, leur journée était perdue, puisqu'il n'avaient pu prendre le chef des révoltés.
Je revins en toute hâte.
Quelque chose me disait que ce chef qu'ils cherchaient, c'était lui.
Pendant plusieurs semaines, pendant plusieurs mois, il demeura caché dans notre pauvre maison.
Je partageais avec lui mon pain noir et mes pommes de terre et nous faisions ensemble des voeux pour l'Irlande.
Il était jeune, il était beau; il avait le regard de l'homme qui a l'habitude de commander aux autres.
A ces mots, l'Irlandaise baissa la tête.
--Comment ne l'aurai-je pas aimé? dit-elle. Un soir, il me prit les mains et me dit:
--Jenny, tu es non-seulement mon ange sauveur, mais peut-être qu'un jour tu auras été sans le savoir la libératrice de l'Irlande.
Mon père revint; il accueillit le pauvre proscrit, comme je l'avais accueilli moi-même.
Un jour cet homme voulut nous quitter.
--Je suis pauvre, nous dit-il, et vous avez bien de la peine à vivre. Je ne veux pas vous être à charge plus longtemps.
Quand je vis qu'il allait partir, mon coeur se fendit.
Je me jetai à ses genoux et je lui fis l'aveu de mon amour.
Il me releva et me dit:
--Moi aussi, je t'aime. Je t'aime depuis longtemps et je voudrais être un simple pêcheur à la seule fin de devenir ton époux.
Mais tu ne sais pas qui je suis, mon enfant; tu ne sais pas que l'Angleterre m'a condamné à mort, qu'elle a mis ma tête à prix et que peut-être, le lendemain de notre union, il te faudrait porter des habits de deuil.
--Eh bien! m'écriai-je, qu'importe que vous soyez proscrit! Tel qu'il est, j'accepte votre sort. Si vous mourez, je saurai mourir avec vous.
Il me prit dans ses bras, son coeur battit sur le mien, nos lèvres s'unirent, et ce fut par une froide nuit d'hiver, où les étoiles brillaient au ciel, que le Dieu de l'Irlande nous fiança.
Le lendemain, un vieux prêtre nous bénit.
Alors mon époux se mit à travailler avec mon père de son rude état de pêcheur, et plusieurs mois s'écoulèrent.
Les habits rouges étaient partis, et, comme disent les lords, l'Irlande, une fois encore, était tranquille.
Je devins mère.
Quand mon fils naquit, mon époux le prit dans ses bras et me dit:
--Cet enfant sera peut-être un jour le sauveur de l'Irlande.
Ce qu'il disait, je le croyais, comme si Dieu lui-même m'eût parlé.