Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants
Chapter 3
Après le Strand, on entra dans Fleet-street, puis on prit la rue de Farington qui descendait vers le fleuve.
Le cheval marchait un train d'enfer.
Mais à mesure qu'on approchait de la rivière, Wilton sentait son coeur battre plus fort.
Vers le milieu de Farington, il souleva de nouveau la trappe.
--Arrête un moment, dit-il.
--Pourquoi faire? demanda le cabman.
--Je vais boire un peu de gin.
Et il sauta à terre et entra dans un public-house.
Il but deux verres de gin coup sur coup, paya avec une des guinées de mistress Fanoche et regagna le hanson.
--En route! ça va mieux.
L'Irlandaise était toujours affaissée et inerte dans un coin de la voiture.
On eût dit que Wilton conduisait un cadavre.
Le hanson tourna dans Thames-street, c'est-à-dire la rue de la Tamise, et en quelques minutes il arriva à London-Bridge.
Le pont de Londres que sillonnent tout le jour des milliers de voitures, de camions et de chariots, sur lequel passent, de dix heures du matin à six heures du soir, près d'un demi-million de piétons, est désert quand vient la nuit.
Le hanson s'y engagea.
--Arrête-toi au milieu, cria Wilton au cabman.
En même temps, il tira une corde de sa poche et se mit en devoir de lier les pieds et les mains de l'Irlandaise, de façon qu'elle allât au fond et ne pût se débattre, en admettant que la fraîcheur de l'eau triomphât de sa léthargie.
Le hanson s'arrêta.
Alors Wilton prit l'Irlandaise dans ses bras, descendit et s'approcha du parapet.
VII
Tout à coup une lueur rougeâtre se fit au bout du pont, du côté du Borough, c'est-à-dire sur la rive méridionale.
Cette lueur était celle de la lanterne d'un de ces grands camions à trois chevaux qui transportent les marchandises d'une gare à l'autre.
Wilton eut un nouveau battement de coeur.
Le cabman lui cria:
--Prenez garde!
Wilton abandonna le parapet et, portant toujours l'Irlandaise, il se rapprocha du cab.
Il fallait absolument laisser passer le camion, la plus vulgaire prudence l'exigeait.
A mesure que la lourde voiture s'approchait, la clarté du fanal devenait plus grande, et tout à coup elle frappa le visage de l'Irlandaise.
Une fois encore les regards de Wilton s'arrêtèrent sur son visage et les battements de son coeur se précipitèrent.
Le camion passa.
Le cocher qui le conduisait, chaudement enveloppé dans sa pelisse garnie de peau de mouton, sa casquette sur les yeux, regardait à peine devant lui, d'un oeil somnolent, et tout juste ce qu'il fallait pour conduire son véhicule.
Peut-être aperçut-il le cab, mais il ne prêta aucune attention à cet homme qui avait l'air d'avoir un cadavre dans ses bras.
--Eh bien! cria le cabman, est-ce que tu ne vas pas te dépêcher, Wilton?
Wilton ne répondit pas.
--Il fait froid et j'ai les doigts gelés à tenir mes guides, continua le cabman. Dépêche-toi donc.
Wilton était comme saisi de vertige.
--C'est drôle!, murmura-t-il, jamais je n'ai été comme ça. Le coeur me manque et mes jambes me rentrent dans l'estomac.
--Allons! allons! répéta le cabman.
Mais Wilton jeta un cri.
L'Irlandaise, qui jusque-là était comme morte, avait poussé un soupir.
Et Wilton s'éloigna de nouveau du parapet, revint au cab et dit:
--Non, non, je ne veux pas.
--Tu ne veux pas la noyer? fit le cabman stupéfait.
--Non, répéta Wilton.
--Mais malheureux... tu veux donc rendre l'argent?
--Je ne rendrai rien, dit Wilton. Tant pis pour mistress Fanoche... je ne veux pas noyer cette femme... elle est trop belle...
Le cabman eut un éclat de rire.
--Du moment où on ne rend pas l'argent, dit-il, ça m'est égal; j'aime autant ça même, car j'ai toujours pensé que noyer une femme portait malheur. Mais qu'allons-nous en faire?
--Je ne sais pas, dit Wilton.
Et il replaça dans le hanson l'Irlandaise, qui avait retrouvé son immobilité cadavérique.
--La dose d'opium était bonne, murmura-t-il, nous avons le temps de réfléchir. Elle n'est pas près de se réveiller.
Le cabman tourna bride.
--Ah çà, où allons-nous?
--Je ne sais pas, dit le bandit.
--Est-ce que tu veux en faire madame Wilton, par hasard?
Wilton tressaillit.
--Oh! non, dit-il tout à coup, si je venais à aimer une femme, je serais perdu. Je ferais trop de bêtises!
Puis, prenant une résolution subite, il remonta dans la voiture et dit:
--Remonte la rue du roi Guillaume jusqu'au _monument_, prends celle de la Poissonnerie, tournons les docks et allons chez le land-lord Wanstoone, dans Old-Gravel-lane. D'ici là, je réfléchirai.
--Comme tu voudras, dit le cabman.
Et le hanson se remit à rouler rapidement, laissant le pont de Londres derrière lui, remontant King-of-Williams-street, contournant la colonne commémorative de l'incendie qui dévora la moitié de la Cité, en 1666, et s'engageant dans cette longue rue de la Poissonnerie qui contourne les docks de Sainte-Catherine et de Londres et aboutit à Saint-Georges-street.
Au delà des docks de Londres, on trouve, sur la droite, une rue en pente qui descend vers la Tamise et aboutit au tunnel.
Cette rue, qui décrit un arc de cercle, se nomme Old-Gravel-lane, ce qui veut dire le vieux chemin sablé.
Elle est déserte la nuit.
Seul, au milieu de cette solitude, un public-house, bien après minuit, laisse encore voir sa devanture éclairée, au travers de vieux rideaux rouges.
Le land-lord, ou tavernier, se nomme Wanstoone.
C'est un homme discret qui ne se mêle jamais de rien, n'intervient dans aucune querelle et écoute froidement des histoires et des confidences qui lui entrent par une oreille et sortent par l'autre.
Master Wanstoone est le prototype du land-lord comme il en faut dans le Wapping, car Old-Gravel-lane est au beau milieu de ce quartier sinistre.
Ce fut donc à la porte de ce public-house que le hanson s'arrêta.
Le cheval était bien dressé. Il s'arrêtait aux portes et on pouvait l'y laisser indéfiniment.
Le cabman, qui était un habitué du public-house, ne s'occupait jamais de sa voiture que lorsqu'il craignait les policemen.
Mais il n'y a point, il n'y a jamais eu de policemen dans le Wapping, passé huit heures du soir.
Wilton coucha l'Irlandaise en travers sur la banquette et jeta dessus la vieille couverture du cabman.
Puis il entra avec ce dernier dans le public-house, qui était tout à fait désert.
Master Wanstoone lisait assis derrière son comptoir, et il se leva même avec humeur pour servir les deux verres d'hafnaf que demanda Wilton.
Puis il reprit sa lecture.
--Vois-tu, dit alors Wilton au cabman, j'ai bien réfléchi en chemin.
--Ah! fit le cabman.
--De quoi nous sommes-nous chargés, poursuivit Wilton, de faire disparaître une femme?
--Oui.
--Afin que mistress Fanoche puisse faire de son enfant ce qu'elle voudra.
--Tiens, elle a donc un enfant?
--Oui, je te conterai ça une autre fois. Passons. On nous donne cinq guinées à chacun. Bon! nous emportons la femme... et mistress Fanoche n'entend plus parler d'elle.
--Mais si elle a un enfant, elle se mettra à sa recherche.
--Non.
--Ah! par exemple!
--Elle est arrivée à Londres ce soir, elle n'y connaît personne... elle ne sait pas le nom de mistress Fanoche... encore moins celui de la rue où elle a laissé son enfant... Comment veux-tu qu'elle le retrouve?
Et puis, Londres est si grand qu'il ne finit pas. Sais-tu qu'il y a près de quatre milles de Dudley-street, d'où nous venons, à Old-Gravel-lane, où nous sommes?
--Tu comptes donc rester ici?
--Nous allons la porter dans Welleclose-square, nous la coucherons sur un banc et tout sera dit.
--Soit, dit le cabman.
--Puisque j'ai entamé une de mes guinées, dit Wilton, autant vaut que je paye encore.
Et il jeta six pence sur le comptoir.
Ils sortirent. Le cabman remonta sur son siége et Wilton s'assit de nouveau auprès de l'Irlandaise.
--Hé! dit-il, il faut nous dépêcher, elle est brûlante, malgré le froid: c'est signe qu'elle s'éveillera bientôt.
Le square dont avait parlé Wilton était à une très-petite distance.
Le hanson remonta dans Saint-Georges, tourna à gauche, et dix minutes après, il entrait dans Welleclose-square.
Le lieu était sinistre et désert.
Autour d'une sorte de jardin s'élevait une vieille grille en fer.
Autour de la grille il y avait çà et là un banc vermoulu. Tout à l'entour se dressaient des maisons noires et hideuses, d'où ne sortait aucun bruit, et où n'apparaissait aucune lumière.
Des ruelles sombres, étroites, aboutissaient à cette place. C'était peut-être le lieu le plus caractéristique du Wapping.
Un silence de mort régnait à l'entour.
C'est que le Wapping ne s'éveille que passé minuit.
Alors s'ouvrent des bouges sans nom, des théâtres qui ont un public de prostituées et de voleurs, des bals où les femmes viennent pieds nus, faute de souliers.
Or, il n'était pas encore minuit.
Et le Wapping ne donnait pas signe de vie.
Le hanson s'arrêta.
Wilton prit de nouveau l'Irlandaise dans ses bras et descendit.
Il s'approcha d'un banc et l'y coucha tout de son long.
--Elle sera fort bien là, dit-il. Et puis, quelque bonne âme charitable en prendra soin peut-être.
--Une jolie femme trouve toujours un asile, ricana le cabman. C'est égal, nous volons joliment l'argent de mistress Fanoche.
Et les deux bandits s'éloignèrent, laissant la malheureuse Irlandaise toujours en proie à son sommeil léthargique, en ce lointain quartier de Londres dans lequel, la nuit, un gentleman ou une femme honnête n'oserait pénétrer.
On entendait encore dans l'éloignement le bruit des roues du hanson, lorsque minuit sonna à la chapelle Saint-Georges. Alors quelques lueurs tremblantes s'allumèrent çà et là aux fenêtres voisines. Le Wapping s'éveillait et l'Irlandaise dormait toujours.
VIII
La nuit était froide, nous l'avons dit, et d'après les calculs de mistress Fanoche, les effets du narcotique absorbé par l'Irlandaise devaient se dissiper au bout de trois ou quatre heures.
Déjà Jenny avait poussé un soupir, tandis que Wilton la prenait dans ses bras.
Il n'y avait pas encore une heure que les deux misérables l'avaient déposée sur ce banc de Welleclose-square, qu'elle commença à s'agiter.
Ses membres raidis par la léthargie, retrouvèrent peu à peu leur élasticité et leur souplesse; son sein se souleva, ses lèvres s'entrouvrirent et murmurèrent un nom:
--_Ralph_!
Le nom de son enfant n'est-il pas le premier mot que prononce une mère en s'éveillant?
Car elle avait rêvé, la pauvre mère, tandis que les deux bandits agitaient la question de savoir s'ils l'enverraient s'endormir du dernier sommeil dans les flots noirs de la Tamise, ou s'ils lui feraient grâce de la vie.
Et son rêve était plein de son fils.
Elle le voyait grand et fort, marchant d'un pas assuré vers de hautes destinées, et jetant autour de lui comme une trace lumineuse.
Et quand ses lèvres se furent agitées, ses yeux s'ouvrirent.
Durant son sommeil, le Wapping s'était éveillé.
La vie nocturne est partout à Londres, dans les palais de Belgrave-square, comme dans les antres de White-Chapel, dans Regent-street comme au Wapping.
Le Wapping avait ouvert ses maisons de nuit.
Les public-houses flamboyaient; les mendiants et les voleurs s'attroupaient à la porte, la musique sauvage du bal Windson sortait par bouffées des profondeurs d'une cave. Des ombres, plutôt que des créatures humaines, traversaient le square dans tous les sens.
Car, à Londres, l'orgie elle-même est silencieuse, et le vice marche sans bruit.
L'Irlandaise, ayant ouvert les yeux, crut que son rêve continuait et avait seulement changé d'aspect et de tableau; mais les âpres brises du brouillard, le vent frais qui lui fouettait le visage, l'eurent bientôt convaincue qu'elle ne dormait pas.
Où était-elle?
Elle appela son fils:
--Ralph, mon enfant, où es-tu?
Ralph ne répondit pas.
Elle se leva, éperdue, jetant un regard égaré autour d'elle.
Le square était sinistre; ses lumières, éparses çà et là comme des phares dispersés sur une mer orageuse, sinistres aussi.
--Mon Dieu! mon enfant... où suis-je? dit-elle en prenant sa tête à deux mains.
Elle fit quelques pas en avant, puis s'arrêta, comme si elle eût voulu rassembler ses souvenirs épars.
Et soudain elle se rappela.
Elle revit le parloir, les deux dames, les petites filles et la petite chambre où on les avait conduits, elle et son fils.
Elle se souvint des terreurs de l'enfant, qui voulait s'en aller.
Elle se souvint encore qu'un sommeil de plomb s'était emparé d'elle, et qu'elle n'avait pas eu le temps de se mettre au lit.
Alors elle jeta un grand cri, un cri de désespoir suprême.
On l'avait endormie pour lui voler son enfant.
Où était-elle?
Comment s'appelait cette place où on l'avait amenée?
Quel était le nom de la rue dans laquelle était la maison de mistress Fanoche?
Elle ne le savait pas!
Cependant les mères ont des courages de lionne.
--Je chercherai, dit-elle, je trouverai... je leur arracherai mon fils.
Et elle se mit à courir droit devant elle d'abord.
Elle crut que Welleclose-square était Soho-square, qu'elle avait aperçu en cheminant avec Shoking.
Comment aurait-elle deviné qu'on l'avait transportée à près de quatre mille du square Saint-Gilles?
Elle se mit donc à parcourir une à une les rues et les ruelles qui entourent Welleclose-square, tantôt jetant un cri de joie et croyant se reconnaître, tantôt s'arrêtant avec effroi, car la lueur d'espérance s'éteignait, et elle ne se retrouvait plus.
Des hommes en haillons passaient auprès d'elle et quand la lueur d'un bec de gaz leur permettait de voir son beau visage, ils lui adressaient des propositions honteuses et lui disaient des mots obscènes.
Jenny prenait la fuite et recommençait ses recherches, mais toujours elle revenait dans Welleclose-square.
Un groupe de femmes avinées se querellaient à la porte d'un public-house.
Jenny eut le courage de s'approcher d'elles et de leur dire:
--Où est donc Saint-Gilles?
Les unes se mirent à rire, les autres l'appelèrent milady. Aucune ne lui répondit.
Mais une ignoble créature dont, les loques hideuses étaient couvertes d'une vieille fange, une de ces femmes qui n'ont plus rien d'humain, s'élança vers elle comme une furie:
--Que viens-tu faire ici? dit-elle; est-ce que tu es du quartier? Non, tu viens parce qu'il y a un arrivage de matelots aux Saylors'-house, et qu'ils ont de l'argent... et tu veux nous prendre notre part. Va-t-en... va-t-en!...
Et elle levait ses poings fermés sur elle.
Jenny épouvantée voulut fuir.
Mais la terrible femme la saisit par le bras et lui dit encore:
--Qui cherches-tu ici, dis, qui cherches-tu? Ce n'est pas Williams au moins... car, vois-tu, Williams, c'est mon amant... et je ne veux pas qu'on y touche!...
--Je cherche mon enfant! répondit d'une voix déchirante Jenny, qui essayait de se soustraire aux doigts crochus de cette femme.
Les autres riaient et dansaient:
--Elle est toujours jalouse, Betsy... ah! ah! ah!
--Ayez pitié de moi, suppliait Jenny, je vous jure que je ne connais pas Williams dont vous parlez...
--Tu mens! disait la femme avinée, tu cherches Williams, je le vois bien!
--Qui parle de Williams? s'écria tout à coup une voix rauque et masculine.
Et un homme s'avança dans le cercle de lumière douteuse au milieu duquel se passait cette scène.
Cet homme était un matelot, mais un matelot ignoble et sale, aux épaules larges, aux jambes tordues, à la face rougeaude et perdue par la boisson, aux deux cotés de laquelle pendaient de longs cheveux d'un blond ardent.
--C'est moi qui suis Williams! dit-il.
Il aperçut Jenny et dit:
--Quelle est cette femme? elle n'est pas du quartier... je ne la connais pas... Tiens, elle est belle!...
--Ayez pitié de moi, disait Jenny en joignant les mains... défendez-moi...
--Ah! tu la trouves belle! hurla l'ivrognesse... Eh bien! je vais lui arracher les yeux.
Mais elle reçut un coup de poing du matelot en plein visage, et elle tomba dans le ruisseau en poussant un sourd grognement.
--Ce Williams, cria une autre créature, quand il y a une jolie femme... elle est pour lui...
Williams avait posé sous son bras le bras de Jenny et disait:
--Viens avec moi... tu n'as rien à craindre, ma chère... On me connaît dans le Wapping... et quand une femme est à mon bras, il n'y a pas de danger qu'on y touche...
--Au nom du ciel, disait Jenny, aidez-moi à retrouver mon fils.
--Tu as donc un fils?
--Oui. On me l'a pris... rendez-moi mon fils... et je vous bénirai...
--Et tu m'aimeras? fit-il avec un ricanement de bête fauve.
Elle ne comprit pas l'horrible sens de ces paroles et elle répondit:
--Oh! oui... si vous me rendez mon fils, je vous aimerai!
--Où est-il donc ton fils?
--Conduisez-moi auprès de Saint-Gilles, je trouverai.
--Saint-Gilles? fit-il. Mais c'est loin d'ici... bien loin...
--Au nom du ciel, conduisez-moi...
--Viens donc boire un coup, auparavant, dit-il.
Elle voulut se dégager, mais il tenait son bras sous le sien et l'y serrait comme dans un étau.
--Viens, répéta-t-il, je suis Williams et on ne m'a jamais résisté.
Et il l'entraîna de force et malgré ses cris dans une ruelle noire au fond de laquelle brillait une lueur sinistre.
La lueur du public-house du Cheval-Noir, le plus célèbre des repaires du Wapping.
--Encore une qui aura aimé Williams, ricanèrent les horribles créatures en les regardant s'éloigner tous deux, tandis que celle qui voulait accaparer Williams, pour elle seule, se relevait toute sanglante et l'oeil poché du coup de poing.
IX
A l'angle sud-est de Welleclose-square est une ruelle qui n'a pas trois mètres de large.
Vers le milieu est un théâtre.
Mais un théâtre comme on n'en vit jamais peut-être, un théâtre où les premières loges se louent douze sous, et le parterre un penny.
Le jeune premier est un nègre; on fume et on boit pendant le spectacle.
Les prostituées qui se tiennent au balcon sont pieds nus; le parterre est composé de voleurs.
Au bout de la ruelle est le _Cheval-Noir_.
Public-house au rez-de-chaussée, bazar de la débauche à l'entresol, bal au premier étage et taverne dans les caves, cet établissement n'offre rien à désirer comme on voit.
Le Saylors'-house, ou pension des matelots, est à deux pas.
Quand ils sortent du Saylors'-house, ils entrent au Cheval-Noir.
Quand ils ont bu, ils se querellent, et les querelles se vident dans la rue, à coups de couteau.
La danseuse en guenilles a souvent du sang sur sa robe. C'est le vainqueur qui lui a pris amoureusement la taille.
Un escalier de dix marches conduit au sous-sol.
Là est la vraie taverne.
Depuis minuit jusqu'au jour, cinquante personnes, hommes et femmes, si on peut donner ce nom à une population fangeuse, bestiale, avinée et couverte d'affreux oripeaux, cinquante personnes boivent, mangent, se querellent, rient et chantent.
On entend claquer d'ignobles baisers sur des joues sales, on voit, à la lueur de quelques chandelles fumeuses éparses sur les tables, mousser la bière brune ou blonde dans des pots d'étain.
Derrière un comptoir garni de victuailles, trône majestueusement mistress Brandy.
C'est la femme du land-lord, c'est-à-dire du maître de l'établissement.
Celui-ci est là-haut, au public-house, affublé d'un reste d'habit noir et d'une cravate qui fut blanche, il y a déjà bien des années.
Mistress Brandy a un autre nom, mais on ne le sait plus, on l'a oublié.
Brandy veut dire eau-de-vie en anglais, et c'est un surnom qu'on a donné à la femme du land-lord.
C'est une forte et robuste commère, haute en couleur, qui a cinq pieds six pouces, des mains à couvrir une assiette, des pieds à servir de base à un monument.
Elle a donné un seul soufflet dans sa vie, à un insolent qui lui manquait de respect.
Ce soufflet a produit l'effet de la masse d'un boucher.
Le malheureux est tombé sanglant et inanimé à la droite du comptoir.
Pourvu qu'on paye, du reste, pourvu qu'on boive, mistress Brandy est tolérante.
Si deux voleurs dévalisent un matelot, elle ferme les yeux: si deux matelots jouent du couteau et qu'il y ait mort d'homme, miss Brandy appelle John.
John est un Écossais gigantesque qui lui sert de garçon et aide les deux servantes à presser la bière.
John prend le mort dans ses bras, le porte tranquillement dans la rue et revient à sa besogne comme si de rien n'était.
Le Cheval-Noir est un établissement tranquille, et jamais on n'a eu besoin d'y appeler les policemen.
D'ailleurs, dans le Wapping, il n'y a pas de policemen. Les nobles lords qui siégent au Parlement, tout à côté de Westminster, ont pensé que le peuple se protège toujours suffisamment lui-même.
Ce soir-là, toutes les tables étaient occupées dans la cave du Cheval-Noir.
Mais celle qui était à la gauche du comptoir était la plus bruyante.
On y fêtait la libération de Jack, dit l'_Oiseau-bleu_, un voleur célèbre qui était sorti le matin même de la prison de Midlesex, où il avait fait six mois de moulin.
Jack disait en levant son verre:
--Je bois au colonel gouverneur, qui est un brave homme et un parfait gentleman. Il m'a remis deux couronnes, un shilling, six pence, quand je suis sorti, et il m'a fait un beau discours en me recommandant d'être honnête homme à l'avenir.
--Ce farceur de Jack, dit une femme qui avait passé sa main à l'entour de la taille du pick-pokett, il est capable d'avoir promis.
--Certainement, ricana Jack, certainement, Votre Honneur, que je serai honnête homme... Dès ce soir, je vais chercher du travail.
Et tous les voleurs et toutes les prostituées de rire à se tordre.
Un des assistants haussa les épaules:
--Voilà donc de quoi faire le fier, dit-il, parce que tu reviens du moulin. J'ai bien passé par la cage aux oiseaux, moi.
--Quand on passe par là, c'est pour y retourner, dit Jack.
Il faisait allusion au cimetière des suppliciés que le condamné traverse, à Newgate, en sortant de la cour d'assises.
--Ils m'ont acquitté, dit le voleur. Braves gens, messieurs les jurés, excellentes gens, parfaits gentlemen, leurs Seigneuries! Et on continua à rire.
A une autre table, des matelots se racontaient leurs campagnes.
Un peu plus loin, une Irlandaise, qu'on appelait Jane la géante, faisait une scène de jalousie à son amant.
Mistress Brandy, impassible, surveillait tout cela d'un oeil indifférent.
Cependant, quelquefois, elle regardait avec une certaine curiosité un homme qui était assis tout près du comptoir et buvait seul, à petites gorgées, un verre de grog.
C'était un homme de trente-sept à trente-huit ans peut-être, de taille moyenne, portant des favoris châtain clair, et dont le visage régulier contrastait avec les faces patibulaires qui l'entouraient.
Était-ce un Écossais, un Anglais, un Irlandais ou un Français?
Nul ne le savait.
Ce n'était pourtant pas la première fois qu'il venait au Cheval-Noir. Mais il ne parlait à personne, buvait, payait et s'en allait.
Quelquefois même il tombait en une rêverie profonde. Une fois, on avait voulu le _tâter_, c'est-à-dire savoir ce qu'il était, d'où il venait... s'il était voleur ou matelot, condamné en rupture de ban ou bien étranger à toutes les professions interlopes du Wapping.
Pour cela, on lui avait cherché querelle.
Il n'avait perdu ni son flegme, ni son attitude indifférente et calme; mais en trois coups de poing il avait mis hors de combat trois adversaires.
Depuis lors, on l'avait respecté.
Du reste, il parlait un anglais très-pur et sans le moindre accent.
Comme on ne savait pas son nom, on l'avait surnommé l'_homme gris_, à cause de son vieil habit gris, l'unique vêtement qu'on lui eût jamais vu.
Un seul habitué du Cheval-Noir avait trouvé grâce devant cette indifférence parfaite.
C'était un pauvre diable de mendiant, que tout le monde aimait pour sa philosophie, sa bonne humeur, et qui amusait fort les affreux garnements du Cheval-Noir par ses prétentions au _comme il faut_.
On a reconnu, dans cette rapide esquisse, notre connaissance d'une heure, Barclay dit Shoking.