Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants
Chapter 2
--Je crois, ma chère, qu'il vous faut renoncer à passer la nuit ici, dit-il.
--Où aller? murmura la pauvre mère en regardant son enfant.
--Je ne sais pas, dit naïvement Shoking. Avez-vous de l'argent?
--Il me reste trois shillings et six pence, dit-elle.
--Venez dans Dudley-street d'où nous sortons, dit Shoking; il y a là un boarding tenu par de braves gens qui, pour un shilling, vous donneront un lit pour vous et votre enfant, et du pain et du jambon.
La femme de Patrick Drury avait regagné son trou, s'était recouchée sur un amas de paille fétide.
Shoking entraîna l'Irlandaise et son fils.
--Mère, disait ce dernier, ne sommes-nous pas bientôt arrivés? j'ai bien faim... et je suis bien las.
--Veux-tu que je te porte? dit le mendiant.
Et il prit l'enfant dans ses bras.
Ils revinrent dans Dudley-street.
Tout à coup l'Irlandaise se sentit frapper sur l'épaule.
Elle se retourna et demeura interdite en se voyant en face de cette même mistress Fanoche qu'elle avait rencontrée sur le bateau.
--Eh bien! ma chère, lui dit mistress Fanoche, je vous le disais bien que vous ne trouveriez pas à vous loger dans Lawrence-street. Voyons, je suis bonne femme, et ne vous en veux pas de m'avoir refusé. Venez sans crainte chez moi.
La pauvre mère regarda son fils qui avait croisé ses petites mains sur la poitrine de Shoking.
--Venez, ma chère, répétait mistress Fanoche d'une voix mielleuse.
--Voilà une dame, murmurait en même temps Shoking, voilà une dame qui a l'air très-honnête, par saint Georges!
L'enfant avait fermé les yeux et ne disait plus rien.
--Allons, venez ma chère, répéta pour la troisième fois mistress Fanoche.
IV
L'Irlandaise céda.
L'immensité de Londres l'avait tellement épouvantée que, maintenant, elle se serait confiée au premier venu.
Elle oublia la répulsion que lui avait inspirée mistress Fanoche, elle oublia que cette répulsion avait été partagée et plus vivement encore par son fils.
Elle ne vit qu'une chose, c'est que ce dernier mourait de froid et de faim.
Mistress Fanoche la prit par le bras et fit signe à Shoking de les suivre.
Le mendiant ne se le fit point répéter.
Le trajet était court.
Vers le milieu de Dudley-street, il y avait une petite maison comme on en voit dans les beaux quartiers, avec un sous-sol par devant, un jardin par derrière, une entrée à portique supporté par quatre colonnettes, et une façade de trois croisées à guillotine par étage.
Mistress Fanoche tira de sa poche une clef et entra la première.
Le vestibule était propre, garni de boiseries toutes neuves; le sol était frotté et luisant et une corbeille de porcelaine renfermant une plante grasse pendait au plafond.
L'escalier était dans le fond.
Shoking aspira l'air bruyamment et murmura:
--Voilà qui sent meilleur que le boarding (pension) où je voulais la conduire.
L'Irlandaise, elle aussi, sentit un soulagement. Elle se souvint des blancs cottages et des jolies maisonnettes des environs de Dublin.
Mistress Fanoche poussa une seconde porte et une clarté assez vive fit place à la demi-obscurité qui régnait dans le vestibule.
L'Irlandaise se trouva au seuil d'un joli parloir où il y avait un tapis à fleurs, des meubles en noyer verni, une pendule et des vases sur la cheminée et au milieu une table autour de laquelle une vieille femme,--celle du _Penny-Boat_, et quatre petites filles de six à huit ans, prenaient leur repas.
Le bon Shoking se prit à renifler l'odeur des tartines beurrées et du rotsbeaf tout chaud qui fumait sur la table.
L'enfant, qui s'était arraché à sa somnolence, jeta sur ces aliments un regard avide et ne vit plus mistress Fanoche qui lui avait tant fait peur.
Quant à la pauvre Irlandaise, elle se mit à pleurer.
--Ma tante, dit mistress Fanoche en s'adressant à la grande femme osseuse qui avait retiré son pince-nez pour mieux voir, voici une pauvre femme et son enfant à qui j'ai offert l'hospitalité.
La grande dame osseuse adoucit sa voix, qui était rauque d'ordinaire comme celle d'un chien de garde, et répondit:
--Bienvenus les pauvres que Dieu nous envoie!
--Vous avez une fameuse chance, ma chère, dit Shoking à l'oreille de l'Irlandaise, on vous aurait offert une place dans le paradis que ce n'eût pas été mieux.
Mistress Fanoche prit les mains de la jeune femme, qui pleurait toujours:
--Approchez-vous du poêle, ma bonne, dit-elle, chauffez-vous bien!... il fait si froid... et puis mettez-vous à table avec nous.
Et toi, mon mignon, ajouta-t-elle en caressant l'enfant, qui n'osa plus se reculer, te fais-je toujours peur?
--Non, répondit-il en regardant les petites filles avec une sympathique curiosité.
Alors mistress Fanoche se tourna vers Shoking:
--Vous êtes un brave homme, mon cher, dit-elle. Je ne puis pas vous garder à souper, car jamais un homme n'est entré ici. Mais buvez un coup de bière et prenez cette demi-couronne.
Shoking, lui aussi, se sentait venir les larmes aux yeux.
Mais comme il était plein de dignité, il contint son émotion, accepta le coup de bière, puis la demi-couronne et murmura gravement:
--Adieu, milady, et Dieu vous garde!
Bonne nuit, ma chère, ajouta-t-il en tendant la main à l'Irlandaise. Vous êtes en bonnes mains et je puis m'en aller tranquille.
Et il sortit, saluant avec la courtoisie d'un gentleman et posant sous son bras gauche son vieux chapeau sans bords.
Seulement, une fois dans la rue, il nota dans sa mémoire le nom de mistress Fanoche et le numéro de la maison.
Puis il s'en alla en se disant:
--Voilà une journée qui finit bien. J'ai bu un coup de bière, j'ai une demi-couronne dans ma poche, j'ai assisté une pauvre femme et son enfant, et si le noble lord ne s'est pas moqué de moi, j'aurai une dizaine de livres dans une heure.
Jamais tu n'as eu pareille veine, mon cher, poursuivit-il en s'adressant à lui-même, et si cela continue, au lieu d'aller coucher à la nuit dans le workhouse mil-endroad, tu seras quelque jour un pauvre _présenté_.
* * * * *
Pendant ce temps, l'Irlandaise soupait avec avidité, versant, de temps à autre, une larme de reconnaissance.
--Commuât t'appelles-tu, madame? lui disait une des petites filles, la plus jeune.
--Jenny, répondit-elle.
Et ce jeune monsieur? poursuivit l'enfant en montrant le petit Irlandais.
--Ralph, dit l'enfant.
Elle lui sauta au cou et lui dit:
--Je t'aime bien... voudras-tu jouer avec moi?
--Oui, répondit Ralph.
La plus âgée des petites filles regardait avec tristesse la mère et l'enfant.
Mistress Fanoche surprit ce regard, et la petite fille baissa aussitôt les yeux et devint toute tremblante.
Quand l'Irlandaise Jenny et son fils eurent soupé, mistress Fanoche leur dit:
--Vous devez avoir besoin de repos: venez, je vais vous conduire à votre chambre.
Elle prit une des deux lampes qui se trouvaient sur la cheminée.
Ralph, car c'était bien le nom du petit Irlandais, se laissa gentiment embrasser par les petites filles.
Mais la dernière, la plus âgée, celle qui tout à l'heure l'avait regardé avec tristesse, l'embrassa avec plus d'effusion que les autres et lui dit à l'oreille:
--Il ne faut pas rester ici, vois-tu... Il ne le faut pas...
--Pourquoi? demanda l'enfant.
--Parce que ces dames sont bien méchantes et qu'elles te battraient.
En ce moment, la vieille femme osseuse ramena son binocle sur le bout de son nez.
La petite fille rougit et se dégagea des bras de Ralph. Mais elle lui pressa encore la main, et le petit Irlandais sentit que cette main tremblait.
Cependant mistress Fanoche avait ouvert une porte au fond du parloir et introduit l'Irlandaise dans une jolie petite chambre où il y avait deux lits jumeaux dans une alcôve.
Tout cela était blanc, sentait bon, et avait, pour nous servir de l'expression essentiellement anglaise, un aspect confortable.
L'Irlandaise se souvint des paroles de Shoking, qui avait comparé cela au paradis.
--Ma chère, dit alors mistress Fanoche, ne m'avez-vous pas dit que vous vouliez aller demain à Saint-Gilles?
--Oui, madame.
--A quelle heure?
--Il faut que nous soyons, mon fils et moi, pour la messe de huit heures.
--On vous éveillera à sept, ma chère: bonne nuit.
Et mistress Fanoche alluma une bougie qu'elle laissa sur la table, caressa encore une fois l'enfant et sortit.
Alors, se trouvant seule avec lui, Jenny l'Irlandaise prit son fils dans ses bras.
L'enfant avait retrouvé son front soucieux.
--Mère, dit-il, est-ce que nous allons rester ici?
--Oui, mon enfant.
--Longtemps?
--Jusqu'à demain.
--Bien sûr, nous nous en irons demain?
--Il le faudra bien, soupira-t-elle.
--Pourquoi ne nous en allons-nous pas tout de suite?
--Mais, mon enfant, c'est impossible...
--Oh! dit-il.
Et il garda un moment le silence.
Puis, tandis que sa mère le déshabillait pour le mettre au lit.
--J'ai peur, dit-il bien bas.
--Pourquoi aurais-tu peur? demanda la pauvre mère.
--La petite fille m'a dit qu'il ne fallait pas rester...
--Pourquoi donc?
--Parce que ces femmes sont méchantes et qu'elles me battraient.
--Ne suis-je pas là pour te défendre, moi?
--C'est vrai. Alors nous resterons... mais nous nous en irons demain, n'est-ce pas? Tu me le promets?
--Oui.
--Alors, bonsoir, mère.
Et l'enfant se coucha.
Quelques minutes après, il dormait d'un profond sommeil.
L'Irlandaise se mit à genoux, au pied de son lit; elle voulut prier et remercier Dieu qui ne l'avait pas abandonnée; mais soudain elle sentit une chaleur extraordinaire monter de sa poitrine à son visage.
Sa tête s'alourdit; un invincible besoin de dormir, qu'elle prit pour le résultat de la fatigue, s'empara d'elle.
Elle voulut se lever et ne le put. Elle essaya d'appeler à son aide, mais sa gorge crispée ne rendit aucun son. Tout à coup ses yeux se fermèrent sans qu'il lui fût possible de les rouvrir, et elle s'affaissa lourdement sur le tapis de laine commune qui se trouvait au pied de son lit.
Alors la porte de la chambre s'ouvrit et mistress Fanoche reparut.
Un homme à figure sinistre la suivait.
V
Quel était donc ce nouveau personnage?
C'est ce que nous allons vous dire en peu de mots.
A peine l'Irlandaise était-elle dans sa chambre que la scène avait subitement changé au parloir.
Mistress Fanoche avait fait un signe, et à ce signe, la grande dame osseuse prenant un air méchant et ramenant avec un geste de fureur ses bésicles, sur le bout de son nez crochu, avait dit d'une voix impérieuse:
--Allons, vilaine marmaille, au lit!
Les petites filles alors, toutes tremblantes, s'étaient levées de table sans mot dire et avaient suivi leur terrible maîtresse, qui les avaient conduites dans le vestibule et leur avait fait gravir l'escalier qui montait aux étages supérieurs.
Mistress Fanoche était demeurée un moment, absorbée par la lecture d'une lettre qu'elle avait tirée de sa poche et que certainement elle ne lisait pas pour la première fois, car le papier en était sali et froissé.
L'oeil de cette femme brillait d'une joie infernale, et elle murmurait tout en lisant:
--C'est une fière chance tout de même qu'au lieu de revenir de Greenwich par l'omnibus, j'aie pris le _Penny-Boat_. Maintenant sir John Waterley et miss Émily peuvent venir, j'ai un fils à leur rendre. Pourvu que mon commissionnaire ait trouvé Wilton.
Elle achevait à peine qu'on frappa à la porte.
--Entrez, dit-elle.
Un homme parut.
Un homme d'aspect repoussant et presque aussi déguenillé que le bon Shoking.
Il portait une barbe épaisse et de grands cheveux.
Cheveux et barbe dissimulaient presque en entier un visage couturé de mystérieuses cicatrices, qu'éclairaient deux petits yeux pleins de férocité.
--Ah! vous voilà, Wilton? dit mistress Fanoche.
--Oui, madame.
--Vous n'êtes pas gris, au moins.
Cet homme eut un sourire amer.
--Je n'ai ni bu ni mangé depuis hier, dit-il.
--Voilà un verre de bière et une tartine; mais dépêchez-vous, dit mistress Fanoche, tandis que cet homme s'approchait avec avidité de la table encore servie, nous avons à causer sérieusement, Wilton.
--De quoi s'agit-il, milady? fit-il d'un ton ironique; avons-nous quelque petite fille à noyer ce soir?
--Non, mais il faut ressembler vos souvenirs.
--J'ai bonne mémoire, allez, dit-il, avec un accent sinistre; si bonne que la nuit quand la faim m'empêche de dormir, il me semble voir danser sur la paille qui me sert de lit toutes les petites créatures dont j'ai été le bourreau.
--C'est très-poétique ce que vous dites là, Wilton, fit mistress Fanoche en haussant les épaules; mais nous n'avons vraiment pas le temps de parler de ces choses. Il y a deux livres à gagner tout de suite, et une livre de pension par semaine pendant un an.
--Milady, répliqua Wilton d'un air farouche, et donnant cette qualification à mistress Fanoche en manière d'ironie, on a tort de représenter le diable avec des cornes. Le diable, c'est une femme, et cette femme, c'est vous.
--Soit, dit-elle. Vous laisserez-vous tenter?
--Il le faut bien, dit Wilton qui se versa un second verre d'hafnaf, c'est-à-dire de boisson mélangée par moitié. De quoi est-il question?
--Il faut d'abord faire remonter vos souvenirs à neuf ans.
--Bon!
--Vous rappelez-vous qu'il y a neuf ans, un soir, un gentleman vint ici, apportant un enfant dans son manteau?
--Il en est tant venu de gentlemen apportant des enfants! dit Wilton.
--Soit, mais celui-là vous ne pouvez l'avoir oublié.
--Son nom?
--Il s'appelait sir John Waterley, était officier dans l'armée des Indes et partait le lendemain pour Calcutta, d'où vraisemblablement il ne devait plus revenir, car il était atteint d'une maladie qu'on disait mortelle.
Cet enfant était le fils de ce gentleman et d'une jeune fille de trop grande naissance,--miss Émily Homboury, la fille d'un pair d'Angleterre,--pour qu'il pût jamais songer à l'épouser.
Il nous apportait l'enfant avec mission d'en prendre soin, de l'élever jusqu'à l'âge de quinze ans, et de lui donner plus tard un état d'honnête ouvrier, nous annonçant que jamais ni sa mère ni lui ne pourraient le réclamer.
--Ah! je me souviens maintenant, dit Wilton, qui se versa un troisième verre d'hafnaf; sir John vous remit une bourse qui contenait huit cents livres; et comme vous ne vous souciez guère de dépenser cette somme à l'éducation du petit, vous la gardâtes, et lorsque sir John fut parti, j'allai jeter l'enfant dans la Tamise, au-dessous du pont de Londres.
--C'est cela même.
--Mais pourquoi donc me dites-vous cela, milady?
--Parce que, maintenant, on me réclame l'enfant.
--Qui?
--Sir John.
--Il n'est donc pas mort?
--Non, et il vient d'épouser à Cannes, en France, miss Émily, qui a perdu son père, qui s'est jetée aux genoux de son frère, lui a tout avoué et que son frère a pardonnée.
--Miséricorde! dit Wilton. Eh bien! que ferez-vous, ma chère? ajouta-t-il lorsqu'il eut pris connaissance de cette lettre salie et froissée que mistress Fanoche lui mit sous les yeux.
Un superbe sourire vint alors aux lèvres de la nourrisseuse d'enfants.
--Tous les enfants nouveau-nés se ressemblent, dit-elle.
--C'est un peu vrai.
--Que réclame sir John? un enfant qui doit avoir maintenant neuf à dix ans.
--Sans doute.
--Eh bien! je lui rendrai un enfant de cet âge.
--Mais cet enfant... où est-il?
--Là, dit mistress Fanoche. Venez...
Elle prit une lampe et ouvrit la porte de la chambre où dormait le petit Ralph et où Jenny l'Irlandaise était affaissée lourdement sur le sol.
--Une femme! dit Wilton en entrant.
--Oui, répondit mistress Fanoche, mais ne craignez rien... Elle ne s'éveillera pas avant trois ou quatre heures d'ici.
--Oh!
--J'ai versé dans son bol de thé deux gouttes d'opium, et toutes les cloches de Saint-Paul ne la réveilleraient pas. Il ne tient même qu'à vous, Wilton, ajouta-t-elle avec un sourire féroce, qu'elle ne s'éveille jamais.
--Ah! c'est pour cela?...
--C'est pour cela, dit-elle.
Wilton s'approcha du lit où dormait l'enfant.
--Qu'il est beau! fit-il naïvement.
--N'est-ce pas?
--On dirait un ange endormi.
--Eh bien! il dort et ne fait pas un mauvais rêve, hein? Il sera peut-être pair d'Angleterre quelque jour.
--Mais, ma chère, dit Wilton, vous ne songez pas à une chose...
--Laquelle?
--Cet enfant de dix ans se souvient de son pays.
--Soit.
--De sa mère.
--D'accord.
--Vous ne tromperez pas sir John et miss Émily un quart de minute.
--Vous vous trompez, Wilton.
--Comment cela?
--J'ai arrangé une petite fable bien simple et bien naturelle, mon cher.
--Voyons.
--J'ai confié l'enfant tout petit à une nourrice irlandaise.
--Oui. Je lui faisais passer de l'argent tous les mois et elle me donnait des nouvelles de l'enfant. Quand j'ai reçu la lettre de miss Émily, je lui ai écrit, et elle est venue. Je l'ai récompensée généreusement, et elle est retournée dans son pays.
--Bien imaginé, ma chère, dit Wilton, et je persiste de plus en plus dans mon opinion que le diable c'est une femme, et que cette femme, c'est vous.
--Trêve de niaiseries, dit mistress Fanoche, il faut faire disparaître cette femme.
--Comment?
Mistress Fanoche haussa les épaules.
--Et le pont de Londres? dit-elle.
--C'est juste. Mais...
Et Wilton se gratta l'oreille.
--Mais?... dit sèchement mistress Fanoche.
--Une femme, ça ne s'emporte pas dans un manteau comme un enfant.
--Bah! dit mistress Fanoche, le cabman de White-Chapel n'est pas mort, j'imagine.
--Non, certes.
--Il y a deux livres pour lui.
Wilton hésitait encore.
Mistress Fanoche sortit une bourse de sa poche et y prit deux guinées.
--Et je paye d'avance, dit-elle.
--Ma foi! murmura Wilton, les temps sont durs... et il faut vivre.
Et il souleva l'Irlandaise et lui dit:
--Elle est lourde... il faudra faire un joli effort pour la jeter à l'eau.
La pauvre Irlandaise ne s'éveilla pas. Le narcotique avait fait d'elle un cadavre.
--Et nous, dit mistress Fanoche, ne perdons pas de temps. Il faut chercher le cabman.
--Je me suis douté que nous aurions besoin de lui, répondit Wilton, et c'est lui qui m'a amené. Il est à la porte.
Un rayon de joie infernale passa dans les yeux de mistress Fanoche.
VI
Mistress Fanoche souleva de nouveau l'Irlandaise sans connaissance.
--Allons, dit-elle à Wilton, chargez-la moi sur vos épaules et partez.
--Un moment, dit Wilton; vous allez trop vite, ma chère.
--Que voulez-vous dire?
--Je n'ai pas consulté le cabman.
En anglais cabman veut dire cocher.
--On le payera.
--Je le pense bien, dit Wilton, mais...
--Mais quoi?
--Il demandera sans doute plus cher pour une femme que pour un enfant.
Mistress Fanoche avait une certaine ampleur dans les idées.
Au besoin elle savait ne pas compter.
Elle versa le contenu de sa bourse sur la table. Il y avait bien quinze guinées.
--Prenez tout, dit-elle, et arrangez-vous avec le cabman; mais emportez cette femme.
Wilton prit l'argent, le mit dans sa poche, et chargea l'Irlandaise sur son dos.
--Bon! dit-il. Mais il faut veiller aux policemen.
--Je vais sortir la première, répondit mistress Fanoche.
Elle passa en effet dans le vestibule, laissa la lampe sur un dressoir, ouvrit la porte avec précaution et regarda au dehors.
Depuis environ trois heures que la malheureuse Irlandaise était entrée chez mistress Fanoche, le brouillard s'était épaissi.
On n'y voyait pas à dix pas de distance, et les becs de gaz apparaissaient sans rayonnement, comme des charbons au milieu d'un nuage de cendres.
L'Anglais se mêle peu des affaires d'autrui; il passe et ne s'arrête pas.
Le policeman seul a le droit et le loisir de se montrer curieux.
Mistress Fanoche n'avait donc qu'à se préoccuper du policeman.
Mais le brouillard était épais, et Dudley street est une rue où on vole peu de mouchoirs; par conséquent, le policeman y est rare.
Le cabman était à la porte.
--Oh! oh! dit-il en voyant apparaître mistress Fanoche qui jetait autour d'elle un coup d'oeil investigateur, il paraît qu'on a besoin de moi.
--Oui, et le prix de la course est bon, dit-elle.
En même temps, elle se tourna vers Wilton, qui était déjà au seuil de la porte, l'Irlandaise sur son dos.
--Vite! dit-elle, la rue est déserte.
Wilton, qui était d'une force herculéenne, s'élança dans le cab si rapidement, que le cabman n'eut pas le temps de voir de quelle nature était le lourd fardeau qu'il portait et qu'il mit dans le hanson.
Le hanson est cette voiture à deux roues, rapide et légère, que le cocher conduit par derrière, et qu'on désigne improprement en France sous le nom de cab, attendu que cab signifie voiture et par conséquent une voiture à quatre comme à deux roues.
Mistress Fanoche rentra dans la maison et referma la porte.
--London-Bridge! cria Wilton au cabman.
Le cabman rendit la main à son cheval et le hanson partit au grand trot.
Alors Wilton se mit à arranger son colis comme il le disait; c'est-à-dire qu'il dressa l'Irlandaise, toujours endormie, dans un coin du cabriolet et la soutint avec un de ses bras.
On eût dit d'un amoureux qui passe son bras sous la taille de sa femme aimée.
Le hanson descendit dans la direction du Strand en prenant Saint-Martin's-lane.
Cette rue, dont le plan incliné est assez rapide, possède deux ou trois forges de carrossiers.
L'une de ces forges, ouverte sur la rue, flamboyait et son rayonnement triompha si victorieusement du brouillard qu'au moment où le hanson entrait dans le cercle de lumière qu'elle projetait au loin, le visage de l'Irlandaise se trouva éclairé comme en plein jour.
Wilton tressaillit.
Jusque-là, il n'avait pas même regardé cette femme qu'il s'était chargé d'aller noyer pour de l'argent.
Maintenant il venait de la voir, et cette beauté, à laquelle le sommeil donnait une expression séraphique, fit sur lui une impression bizarre.
--Une belle fille! c'est dommage de mourir si jeune.
Mais le hanson continua sa route et sortit du cercle lumineux de la forge, et le beau visage de l'Irlandaise rentra dans l'obscurité.
Wilton eut un ricanement:
--Par Saint-Georges! murmura-t-il, je crois que j'ai eu un mouvement de pitié. Ah! ah! ah! est-ce mon métier, à moi, d'avoir pitié? je ferais mieux de garder ma sensibilité pour le jour où on me pendra à la porte de Newgate, ce qui ne peut manquer d'arriver tôt ou tard.
On approchait du Strand. Tout à coup le hanson s'arrêta.
En même temps le cabman souleva la petite trappe qui permet au cocher de communiquer avec le voyageur qui est dans l'intérieur de la voiture, c'est-à-dire au-dessous de lui.
--Hé! Wilton? cria le cabman.
--Que veux-tu? répondit celui-ci.
--Je veux causer un brin avec toi.
--Parle...
--Qu'est-ce que nous emportons au pont de Londres?
--Une femme.
--Morte?
--Non, endormie.
--Ça ne me va pas, Wilton.
--Et pourquoi?
--Parce que ça ne me va pas... Je veux bien noyer des enfants, mais pas de femmes.
--N'est-ce pas la même chose?
--Non, d'abord ça porte malheur.
--Tu veux rire!
--Ensuite, elle se réveillera... elle criera...
--Il n'y a pas de danger... elle a bu de l'opium et elle est comme morte.
--Et combien nous donne-t-on pour cela?
--Cinq guinées.
--Pour nous deux?
--Non, à chacun.
Le cabman hésitait encore.
--C'est une vilaine besogne, Wilton, répéta-t-il.
--On m'a payé d'avance, dit Wilton pour décider le cabman. Veux-tu ton argent?
--Donne donc alors, fit le cabman avec un soupir; mais tu verras que nous ferons quelque jour une jolie grimace devant Newgate et que nos pieds battront le vide.
--Au petit bonheur, dit Wilton, autant mourir comme ça qu'autrement.
Il passa cinq guinées au cabman, par la trappe ouverte dans le plafond de la voiture.
--Je gagne cinq guinées à ce jeu-là, pensa-t-il, car mistress Fanoche m'en a donné quinze.
Le hanson arriva dans le Strand.
Le brouillard était encore épais; mais il y a de beaux magasins dans le Strand et comme il n'était guère plus de onze heures du soir, il y en avait encore quelques-uns d'ouverts qui étincelaient de lumière.
De temps en temps un flot de clarté pénétrait dans le cab et le visage angélique de l'Irlandaise apparaissait à Wilton.
Alors le bandit tressaillait et avait un battement de coeur.