Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants
Chapter 12
Puis Shoking rendit de nouveau la main à son cheval, et moins d'un quart d'heure après, lord Palmure était à la porte de mistress Fanoche.
Il n'eut pas besoin de sonner deux fois.
La vieille dame était toute prête, l'oreille aux aguets et fort impatiente.
--Enfin, avait-elle murmuré vingt fois depuis une heure, je vais donc vivre tranquille, et sans le recours de personne...
Et elle se voyait déjà dans son cottage de Brighton, avec une bonne grosse servante, une maison bien montée, des armoires pleines de linge et un parloir auprès duquel celui de mistress Fanoche pâlissait.
Elle avait fait coucher les petites filles, s'inquiétant peu, du reste, de ce qui arriverait lorsqu'elle serait partie et de ce qu'elles deviendraient.
Puis elle avait assemblé à la hâte quelques bardes dans un petit sac de voyage, mis son chapeau, endossé son châle écossais et fourré ses doigts crochus dans de bons gants de tricot.
--Ah! mylord, dit-elle en voyant entrer lord Palmure, je craignais que vous ne vinssiez pas... et en même temps je l'espérais...
--Pourquoi?
--C'est que j'ai peur...
--Et pourquoi auriez-vous peur?
--Ah! c'est que vous ne connaissez pas les gens que je vais trahir... Ils sont capables de tout.
--Ma chère dame, dit froidement lord Palmure en entrant dans le parloir où il y avait une lampe et tirant de sa poche un portefeuille, voici un contrat de rente.
La vieille dame eut un battement de coeur.
--Voici cent livres en bank-notes, comme frais de déplacement.
Le battement de coeur redoubla.
--Enfin, acheva lord Palmure, voici un billet de première classe pour le train de Londres à Brighton.
Ce train part à minuit.
La vieille dame allongeait déjà la main pour s'emparer du contrat de rente, du billet et des bank-notes.
Lord Palmure l'arrêta.
--Non, dit-il, pas à présent. Aussitôt que j'aurai l'enfant, tout cela sera votre propriété, et je vous conduirai moi-même au Brighton-railway.
La vielle dame éprouva une certaine déception; elle eut même un accès de défiance.
--Mais, dit-elle, ne me trompez-vous pas, au moins?
--Je me nomme lord Palmure, et mon nom doit vous être une garantie.
--Sans doute. Mais...
--Mais quoi?
--Que voulez-vous faire de l'enfant?
--Le rendre à sa mère.
--A sa mère!
--Oui, à sa mère qui est chez moi, dit froidement lord Palmure, après avoir miraculeusement échappé à la mort.
Il vit pâlir la vieille dame.
--Allons, dit-il en baissant la voix, vous voyez que je sais bien des choses, n'est-ce pas? Ne perdons pas de temps inutile. J'ai deux policemen dans le cab; ils doivent nous accompagner. Ou, dans une heure, j'aurai l'enfant et je vous conduirai au chemin de fer de Brighton; ou vous m'aurez trompé et je vous conduirai à Scotland-Yard.
La vieille dame joignit les mains:
--Milord, dit-elle, je vous jure que je vais vous conduire où est l'enfant.
--Eh bien! partons...
Et il prit la vieille dame par le bras.
Elle éteignit la lampe et ferma la porte.
En montant dans le cab, elle vit en effet deux hommes, mais les voitures de Londres n'ont pas de lanternes; en outre, la rue Dudley était peu éclairée, car il n'y avait pas de magasins; enfin ces deux hommes avaient leurs chapeaux rabattus sur les yeux, et il était difficile de voir leur visage.
La vieille dame s'assit dans le fond du cab, à côté de lord Palmure.
--Où allons-nous? dit celui-ci.
--A Hampsteadt.
--Bon. Quelle rue?
--Heath-Mount.
--Fort bien. Quel numéro?
--Dix-huit.
--Est-ce là qu'est l'enfant?
--C'est là.
Lord Palmure baissa la glace une seconde fois et transmit les ordres au cabman.
--All reigh! répondit Shoking.
Et il rendit la main à son cheval.
Si le hanson qui avait conduit mistress Fanoche et Mary l'Écossaise, portant dans ses bras le petit Ralph endormi, à Hampsteadt, marchait bien, le cab conduit par Shoking filait encore mieux.
Vingt minutes après avoir quitté Dudley-street, il arrivait dans Heath-Mount.
Lord Palmure et la vieille dame n'avaient pas échangé un mot durant le trajet, trouvant inutile, tous les deux, de causer devant les deux agents.
Ceux-ci, de leur côté, n'avaient pas desserré les dents.
Quand le cab s'arrêta, lord Palmure mit la tête à la portière et dit:
--Sommes-nous arrivés?
--Voici Heath-Mount, répondit Shoking, et voilà le numéro 18.
Lord Palmure vit alors une grille, un grand jardin et, tout au fond, une maisonnette dont les fenêtres du rez-de-chaussée étaient éclairées.
--Est-ce bien là? répéta lord Palmure en s'adressant à la vieille dame.
Elle regarda à son tour.
--Oui, fit-elle.
--Alors vous allez me montrer le chemin.
--Mais, mylord, dit-elle avec un accent d'angoisse, vous voulez donc que ces gens-là m'assassinent?
--Soit, dit lord Palmure, puisque vous avez peur, restez ici. Comme j'ai le contrat et les bank-notes dans ma poche, je suis sûr que vous ne vous en irez pas.
Et il dit aux deux hommes, qui pour lui étaient toujours des agents déguisés:
--Venez, messieurs, et tenez-vous prêts à tout événement.
Lord Palmure descendit le premier et marcha droit à la grille, ce qui fit qu'il ne vit pas que l'un des deux hommes prenait un paquet des mains de Shoking.
Le noble lord allait mettre la main sur le bouton de la sonnette, mais celui à qui Shoking avait donné un objet mystérieux l'arrêta.
--Ne sonnez pas, mylord, dit-il.
--Il faut pourtant bien que nous entrions.
--J'ai prévu le cas.
Et il tira de dessous son manteau un trousseau de clefs.
--A Londres, dit-il, on fait tout sur le même modèle, depuis les maisons jusqu'aux serrures.
--Vous êtes un homme habile, dit lord Palmure.
L'agent de police prétendu essaya tour à tour plusieurs clefs.
L'une enfin entra, tourna dans la serrure et la porte s'ouvrit.
--Entrez, mylord, dit cet homme.
Et il s'effaça pour laisser passer lord Palmure.
Mais, en ce moment, celui-ci sentit qu'on le prenait à la gorge.
En même temps on lui appliqua un masque de poix sur le visage.
Et avant qu'il eût pu crier, se débattre et songer à faire usage du revolver qu'il avait sur lui, il fut renversé, garrotté en un tour de main et jeté en un coin du jardin, derrière un massif d'arbres.
--A présent, dit l'homme gris, car c'était lui, allons chercher l'enfant.
XXXVII
Maintenant revenons un moment sur nos pas, et voyons ce qui s'était passé dans le cottage de mistress Fanoche. Nous avons laissé le petit Ralph au moment où la brutale Écossaise Mary levait le fouet sur lui et le frappait.
La douleur lui arracha un cri; mais ce cri fut unique. L'enfant se roidit ensuite et croisa ses deux bras sur sa poitrine, regardant son bourreau d'un air de défi.
L'Écossaise frappa encore.
Heureusement comme elle levait le fouet pour la troisième fois, la porte s'ouvrit et mistress Fanoche reparut.
Elle jeta un cri à son tour, s'élança sur l'Écossaise et lui arracha le fouet.
Puis, d'un geste impérieux, elle lui ordonna de sortir.
L'Écossaise s'en alla sans mot dire.
Alors mistress Fanoche voulut prendre l'enfant dans ses bras.
--Où est ma mère? demanda celui-ci avec ténacité.
--Ta mère est allée faire un voyage, mon petit homme, lui répondit-elle d'un ton doucereux, et je lui ai promis d'avoir bien soin de toi.
Ralph attacha sur elle un regard profond, le regard d'un homme et non d'un enfant.
--Vous me trompez! dit-il.
--Pourquoi veux-tu que je te trompe, mon mignon? fit mistress Fanoche, qui se mit à l'embrasser. Ta maman est partie, c'est bien vrai, mais elle reviendra...
--Quand?
--Demain.
--Vous me trompez, répéta l'enfant. Je veux m'en aller.
--Hein?
--Je veux sortir d'ici, fit-il avec un accent de volonté.
--Et si tu sors d'ici, où iras-tu? demanda la nourrisseuse d'enfants.
--J'irai rejoindre ma mère.
--Tu sais bien que c'est impossible.
--Pourquoi?
--Parce que ta mère est partie.
L'enfant frappa du pied.
--Je veux sortir! répéta-t-il.
Et il marcha vers la porte.
Mistress Fanoche le prit par le bras:
--Mon mignon, dit-elle, quand un enfant veut être traité avec douceur et n'être point battu, il doit être sage, sinon...
--Battez-moi, mais laissez-moi sortir.
L'obstination de Ralph, l'énergie avec laquelle il se débattait aux mains de mistress Fanoche, exaspéraient celle-ci.
Elle appela de nouveau l'Écossaise.
Mary revint, armée de son terrible fouet.
Cette fois, mistress Fanoche ne souriait plus.
--Couche-moi ce petit vaurien, dit-elle à l'Écossaise.
Elle sortit, et Ralph resta de nouveau au pouvoir de la terrible servante.
Celle-ci le prit par le bras, le poussa rudement devant elle, et comme il essayait de résister, elle le frappa de nouveau.
Puis elle ouvrit une porte au fond du parloir et Ralph vit une petite chambre dans laquelle il y avait un lit.
Cette chambre ressemblait vaguement à celle où il s'était endormi dans les bras de sa mère.
Un moment, l'enfant eut une illusion et se mit à crier:
--Maman! maman!
Un éclat de rire de l'Écossaise lui répondit seul.
--Maman! dit-il une fois encore.
Le fouet retomba.
Alors, vaincu par la douleur, l'enfant se prit à pleurer.
L'Écossaise, alors, se mit à le déshabiller tranquillement, et Ralph ne résista plus.
Son énergie l'avait abandonné, depuis qu'il pleurait, tant les larmes sont énervantes.
Il pleura longtemps, le pauvre enfant, interrompant ses sanglots pour appeler sa mère, qui ne lui répondait pas.
Puis, à la prostration morale succéda une prostration physique, et il finit par s'endormir.
Il était grand jour quand il s'éveilla, et le soleil inondait la chambre.
Ralph jeta un regard autour de lui.
Il était seul.
Une fois encore il appela sa mère.
Ce fut mistress Fanoche qui arriva.
Elle était redevenue souriante et voulut embrasser Ralph.
Mais il la repoussa.
--Rendez-moi ma mère, dit-il.
--Puisqu'elle doit revenir bientôt, dit-elle.
--Quand?
--Demain.
L'enfant eut l'air d'ajouter foi à ces paroles.
A partir de ce moment, il ne cria plus, ne pleura plus, ne fit plus aucune question.
--J'en étais sûre, se dit mistress Fanoche au bout de quelques instants, il finira par se calmer.
Elle ne se rebuta point et combla l'enfant de caresses; mais s'il ne la repoussa plus, il accueillit ses observations avec une parfaite indifférence.
Il avait refusé de manger d'abord, mais, vers le soir, la faim triompha de son obstination.
Mistress Fanoche avait eu soin de mêler un peu de jus de pavots à ses aliments, de façon qu'il s'endormit brusquement, son repas terminé, et que l'Écossaise put le déshabiller sans qu'il s'éveillât.
Le lendemain en s'éveillant, Ralph demanda sa mère.
--Demain, lui dit encore mistress Fanoche.
L'enfant n'insista pas.
Seulement, depuis vingt-quatre heures un travail s'était fait dans son esprit.
Il s'était remémoré tous les événements qui l'avaient frappé depuis son arrivée à Londres.
Les petites filles qui lui avaient prédit qu'il serait battu, ne lui avaient dit, hélas! que la vérité.
Il voyait bien toujours mistress Fanoche, mais il ne voyait plus la vieille dame qui avait un air si méchant.
Enfin, malgré certaines ressemblances, Ralph était bien convaincu que la maison où il était n'était pas celle où il avait été conduit avec sa mère par le mendiant Shoking.
Par conséquent, il se fit ce raisonnement plein de justesse apparente, que s'il voulait rejoindre sa mère, il fallait qu'il s'enfuit de cette maison et retournât dans l'autre.
L'enfant ne se rendait pas bien compte de l'immensité de Londres. Cependant, il se demandait comment il trouverait son chemin.
Ralph ne songea donc plus qu'à fuir.
Quand les enfants se sont tracé une marche et ont un but déterminé, ils sont capables d'autant de patience et de dissimulation qu'un homme.
Il se montra si docile ce jour-là, que mistress Fanoche l'accabla de caresses.
Il ne la repoussa plus, et parut même se montrer convaincu que sa mère ne pouvait tarder à revenir.
Alors mistress Fanoche lui permit de jouer dans le jardin.
Le jardin était fermé par une haute grille, sur le devant de la rue, par un mur assez élevé, sur le derrière.
Il n'y avait donc aucun danger que l'enfant s'échappât.
Le soir, mistress Fanoche jugea inutile de mêler un soporifique à son repas.
L'enfant mangea peu.
Quand l'Écossaise vint lui annoncer que l'heure du coucher était venue, il ne fit aucune résistance.
Elle le déshabilla comme à l'ordinaire, le mit au lit et emporta la chandelle.
Alors, l'enfant se leva sans bruit et nu-pieds.
Puis il vint coller son oreille à la serrure.
Il entendit mistress Fanoche et l'Irlandaise qui causaient à mi-voix.
Ralph revint vers son lit et se rhabilla dans l'obscurité.
Seulement, il ne mit pas ses souliers.
Puis il se dirigea à tâtons vers la croisée.
Cette croisée, comme toutes les croisées anglaises, était à guillotine.
Il suffisait de tirer une corde, qui se trouvait dans le coin, pour faire monter la partie inférieure du châssis.
L'enfant déploya la patience et la prudence d'un homme fait pour exécuter cette manoeuvre sans bruit.
De temps en temps, il s'arrêtait et prêtait l'oreille.
Le bruit des voix de mistress Fanoche et de l'Écossaise arrivait toujours jusqu'à lui.
Le châssis ouvert, Ralph prit ses souliers à la main et monta sur l'entablement de la croisée.
La chambre était au rez-de-chaussée, par conséquent à cinq ou six pieds du sol.
Et Ralph se laissa glisser dans le jardin.
XXXVIII
Tandis que le petit Irlandais sautait dans le jardin, mistress Fanoche, en dépit de son rang, ne dédaignait pas de causer avec Mary, l'humble servante écossaise. C'est que, entre ces deux femmes, la complicité primait la hiérarchie.
Aussi bien que la vieille dame aux bésicles, Mary l'Écossaise avait été dans la confidence des crimes mystérieux commis par mistress Fanoche.
Cette dernière était bien la maîtresse pourtant, et c'était presque à son profit unique que l'établissement prospérait, car là où la vieille dame portait un châle et une robe de popeline, là où Mary avait un fichu, mistress Fanoche empochait des guinées.
Néanmoins, et si sûre qu'elle fût de ces deux femmes, elle croyait devoir les ménager, et pour cela elle avait employé un singulier moyen.
Elle avait encouragé, servi dans l'ombre la haine jalouse que la vieille dame et la servante avaient l'une pour l'autre.
Vingt fois la vieille dame avait dit que Mary était une voleuse, qu'on avait tort de laisser traîner devant elle l'argenterie et le linge.
Par contre, Mary disait souvent:
--Vous auriez tort, madame, de vous confier sans réserve à la femme aux bésicles. Elle a l'oeil faux et elle ressemble à Judas. Si jamais elle trouvait l'occasion de vous vendre, elle n'y manquerait pas.
Ce soir-là, quand elle eut couché l'enfant, Mary revint au parloir, où mistress Fanoche se brodait sentimentalement des pantoufles à elle-même.
Au lieu de regagner sa cuisine, elle s'assit.
Mistress Fanoche ne se fâcha point.
Seulement, levant la tête et regardant l'Écossaise, elle lui dit:
--Qu'est-ce qu'il y a?
--Madame, répondit Mary, je voudrais vous faire une question.
--Parle...
--Est-ce que vous avez dit à la vieille guenon que nous venions ici?
La vieille guenon, c'était, comme on le pense, la dame aux bésicles...
--Certainement, dit mistress Fanoche.
--Vous avez eu tort, madame.
--Pourquoi?
--Parce qu'elle peut fort bien nous trahir.
Mistress Fanoche haussa les épaules.
--Et pourquoi veux-tu qu'elle nous trahisse?
--Pour de l'argent.
--Soit. Mais qui lui en donnera?
--Ceux qui pourront avoir intérêt à retrouver l'enfant.
--Tu es folle, Mary.
--Pourquoi donc, madame?
--Mais parce qu'il n'y avait qu'une personne qui eût intérêt à le retrouver, sa mère... et que cette mère... tu sais bien...
--Oui, dit Mary avec un sourire féroce, elle a son compte, celle-là...
--Mais ne l'eût-elle pas, comme elle n'a pas d'argent...
--C'est égal, j'ai mon idée, poursuivit l'Écossaise, qui se laissait aller à sa haine.
--Tais-toi! dit vivement mistress Fanoche.
--Qu'est-ce donc, madame?
--Il me semble que j'ai entendu du bruit...
--C'est le petit, peut-être...
Et Mary se leva pour aller à la porte de la chambre où elle avait couché Ralph.
--Non, dit mistress Fanoche... c'est par là... dans le jardin.
Elle s'était levée et prêtait l'oreille.
--La grille est bien fermée, dit Mary.
--Je te dis que j'entends marcher... Je te...
Mistress Fanoche n'acheva pas.
Elle était devenue toute pâle d'émotion, car une clef tourna dans la serrure de la porte d'entrée.
Les deux femmes se regardèrent muettes et la sueur au front.
Cependant la robuste et gigantesque Écossaise s'élança en disant:
--Si ce sont des pick-pocketts, ils auront affaire à moi!
Mais, soudain, la porte du parloir s'ouvrit, et deux hommes se montrèrent sur le seuil.
Ces deux hommes n'étaient autres que l'homme gris et son compagnon l'Irlandais, cet homme déguenillé, dont, avec un signe, il avait fait un esclave fidèle.
L'homme gris avait un revolver à la main, et, le braquant sur l'Irlandaise:
--Toi, lui dit-il, je t'engage à te tenir tranquille.
Mistress Fanoche voulut jeter un cri.
--Madame, lui dit froidement l'homme gris, je ne suis pas un voleur; ainsi, rassurez-vous. Mais j'ai besoin de causer avec vous quelques instants; et pour cela il faut que vous m'écoutiez.
--Qui êtes-vous? que me voulez-vous? dit mistress Fanoche éperdue.
En même temps, elle subissait pareillement cette mystérieuse fascination qu'exerçait le regard de l'homme gris.
L'Écossaise, tenue en respect par le revolver, regardait tour à tour l'homme gris et son compagnon.
Le premier continua:
--Connaissez-vous lord Palmure, madame?
Mistress Fanoche se sentit un peu rassurée par ce nom, qui était celui d'un membre du Parlement.
--Non, dit-elle.
--Lord Palmure est à la recherche de son neveu.
Mistress Fanoche recula.
--Un petit Irlandais dont vous avez fait disparaître la mère et que vous cachez ici, ajouta l'homme gris.
Mistress Fanoche fit appel à toute son audace:
--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, fit-elle.
--Attendez donc, reprit l'homme gris. Vous tenez une pension dans Dudley-street, c'est-à-dire que vous êtes une nourrisseuse d'enfants. Vous avez une associée, une vieille dame qui porte des bésicles.
Mary l'Écossaise, emportée par sa haine, s'écria:
--Ah! la vieille guenon nous a trahies! Je vous le disais bien, madame!
--Cette fille, dit froidement l'homme gris, a dit la vérité pure, madame. La vieille dame a vendu pour une somme considérable, à lord Palmure, le secret de votre retraite et par conséquent de celle de l'enfant.
--Oh! la misérable! dit encore l'Écossaise.
--Mais tais-toi donc! s'écria mistress Fanoche frémissante.
L'homme gris ajouta:
--Heureusement, lord Palmure n'a point payé encore.
Mistress Fanoche jeta un cri.
--Rendez-nous l'enfant, c'est vous qui toucherez l'argent...
La nourrisseuse eut un mouvement de joie qui la trahit, et, malgré elle, ses yeux se dirigèrent vers la porte de la chambre où on avait couché l'enfant.
L'homme gris surprit ce regard:
--Ah! dit-il, cette fois, nous le tenons!
Et il s'élança vers cette porte et l'ouvrit, laissant les deux femmes à la garde de l'Irlandais.
Mais, arrivé sur le seuil, il s'arrêta muet, stupéfait, et ses cheveux se hérissèrent.
La chambre était vide.
Il y avait bien un lit, et ce lit était défait, et il gardait encore l'empreinte moulée d'un corps d'enfant.
L'homme gris s'en approcha et mit la main dessus.
Les draps étaient chauds.
Il courut à la croisée ouverte.
Le jardin était silencieux.
En même temps mistress Fanoche et l'Écossaise jetèrent un double cri.
Un cri à la sincérité duquel l'homme gris ne put se tromper.
L'enfant avait pris la fuite, et les deux femmes n'en savaient rien.
L'homme gris sauta par la fenêtre dans le jardin.
Il se mit à courir dans tous les sens, suivi par les deux femmes qui se lamentaient et par l'Irlandais.
Lord Palmure, garrotté et son masque de poix sur le visage, avait été si bien caché derrière un massif, que les deux femmes passèrent près de lui sans le voir.
Shoking, lui-même, entendant tout ce tapage, avait quitté son siége et accourait.
On fit le tour du jardin. On chercha partout. On ne trouva point l'enfant.
Tout à coup l'homme gris s'arrêta devant un arbre qui croissait au long de ce mur élevé qui bornait le jardin au nord.
Une branche cassée lui indiqua que le fugitif avait grimpé le long de cet arbre, sauté par dessus le mur, et qu'il s'était enfui par là.
--Heureusement, s'écria l'homme gris, qu'il n'y a pas longtemps de cela. Hampsteadt est désert, en cette saison. Nous finirons bien par le retrouver.
Et il s'élança hors du jardin suivi de Shoking et de l'Irlandais.
Tous trois avaient oublié la vieille dame, qui tremblait de tous ses membres dans le cab, et lord Palmure qui étouffait sous son masque de poix.
XXXIX
Miss Ellen avait attendu le retour de lord Palmure, son père, durant toute la nuit.
A minuit, le noble lord n'était pas rentré; néanmoins miss Ellen n'était pas très-inquiète, et elle se disait que sans doute on avait emmené le petit Irlandais loin de Londres.
Sur le derrière de l'hôtel Palmure s'étendait un grand jardin planté de vieux arbres.
L'appartement de miss Ellen, situé au premier étage, donnait sur ce jardin.
Après avoir vainement attendu son père, miss Ellen prit le parti de se mettre au lit.
Mais, auparavant, fidèle à sa promesse, l'altière jeune fille voulut s'assurer que l'Irlandaise était toujours en son pouvoir.
Pour plus de sûreté, on avait donné à la pauvre mère une chambre qui n'avait pas d'autre issue que la chambre de miss Ellen elle-même.
Mais toutes ces précautions étaient au moins inutiles; car Jenny, à qui l'on avait représenté le portrait de sir Edmund, âgé de vingt ans, et qui avait reconnu son époux, savait maintenant qu'elle était dans sa famille, et, loin de se défier de lord Palmure et de sa fille, avait au contraire en eux une confiance aveugle.
Miss Ellen trouva la pauvre mère debout, les yeux secs, mais en proie à une anxiété croissante.
En voyant entrer miss Ellen, elle vint à elle les bras ouverts.
--Eh bien! dit-elle, votre père est-il de retour?
--Pas encore.
--Mon Dieu! s'il n'allait pas trouver mon fils?
Un sourire plein d'assurance vint aux lèvres de miss Ellen.
--Rassurez-vous, dit-elle, mon père tient tout ce qu'il promet. Il est allé chercher votre fils et il le ramènera.
--Mais quand?
--Peut-être cette nuit... peut-être demain matin seulement. Je vous le répète, l'enfant était hors de Londres, à la campagne; il faut le temps matériel de faire le voyage.
--Oh! puissiez-vous dire vrai! murmura l'Irlandaise en joignant les mains.
--Ma chère, reprit miss Ellen, croyez-moi, toutes ces émotions que vous avez éprouvées depuis deux jours vous ont brisée. Vous avez besoin de repos, mettez-vous au lit et attendez avec patience et courage le retour de mon père.
--Je ferai ce que vous voudrez, ma belle demoiselle, répondit l'Irlandaise avec soumission.
--Vous me le promettez?
--Oui.
--Bonsoir donc, ma bonne, et ayez foi en nous.
Miss Ellen baisa l'Irlandaise au front.
Celle-ci se mit à genoux au pied de son lit pour prier avant son coucher.
Miss Ellen sortit.
Elle revint dans sa chambre, songea un moment à sonner ses femmes pour se faire déshabiller; puis, cédant à on ne sait quel caprice, elle s'approcha d'une fenêtre qu'elle ouvrit.
La nuit était sombre, mais elle n'était pas très-froide.
Quand le brouillard ne pèse pas sur Londres, l'atmosphère est tiède, même en automne.
Miss Ellen se prit à rêver, la tête appuyée dans ses mains et ses coudes sur l'entablement de la croisée.
Tout à coup elle tressaillit.
Une ombre noire s'agitait dans le jardin.
Était-ce un homme ou un animal?
Miss Ellen ne put d'abord s'en rendre compte.
L'ombre s'approcha.
Alors, la fille du pair d'Angleterre vit briller dans l'obscurité deux points lumineux.
On eût dit les yeux de quelque bête fauve au fond du bois.
Chose bizarre! miss Ellen ne se rejeta point en arrière; elle ne referma point la croisée; elle ne courut pas à un cordon de sonnette pour appeler ses gens.