Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants

Chapter 11

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Puis elle se mit à courir droit devant elle, en remontant Newport-street.

Le souvenir du chemin qu'elle avait fait le matin lui restait dans l'esprit.

Elle marcha bien un peu au hasard d'abord, mais à force de tourner et de retourner dans quelques ruelles, elle arriva dans Saint-Martin's-lane.

Là elle se reconnut tout à fait.

--Oh! dit-elle en doublant le pas, il faudra bien qu'elles me rendent mon enfant!...

Elle faisait allusion à mistress Fanoche et à la vieille dame aux bésicles.

Et comme elle marchait d'un pas rapide, elle se heurta à un homme qui allait en sens inverse.

Soudain cet homme jeta un cri et l'Irlandaise elle-même laissa échapper une exclamation de surprise et presque de joie. Elle venait de reconnaître le gentleman du _Penny-Boat_ celui-là même qui avait promis dix guinées à Shoking, s'il lui apportait l'adresse de l'Irlandaise, lord Palmure enfin, qui s'en revenait de chez mistress Fanoche, où il avait conclu son petit marché avec la vieille dame.

Depuis qu'il avait retrouvé l'Irlandaise dans le public-house du Cheval noir, Shoking avait oublié de lui parler de lord Palmure, ou plutôt il n'avait pas osé lui dire de quelle mission celui-ci l'avait chargé.

L'Irlandaise n'avait donc aucune raison de se défier du gentleman.

De plus, même il lui semblait maintenant que tous ceux qu'elle avait rencontrés sur le _Penny-Boat_ ne pouvaient être indifférents.

--Vous! s'écria lord Palmure, vous, ma chère?

Cet homme avait un air respectable, comme on dit en Angleterre, et Shoking et l'homme gris n'étaient, après tout, que des mendiants.

L'Irlandaise éprouva un sentiment de confiance aveugle en lord Palmure, obéissant sans doute à la voix de la fatalité.

--Oh! dit-elle, c'est le ciel qui me fait vous rencontrer!

--Mais vous pleurez! s'écria lord Palmure.

--Mon fils, dit-elle d'une voix étouffée.

--Eh bien?

--On me l'a volé?...

Et joignant les mains, elle ajouta avec l'accent de la prière:

--O vous qui paraissez noble et bon, ô vous qui sans doute êtes puissant, rendez-moi mon enfant... je vous en prie à genoux...

Lord Palmure ignorait qu'on eût séparé la mère et l'enfant.

Que s'était-il donc passé?

Il prit l'Irlandaise par le bras et avec un flegme tout britannique, il appela un hanson qui passait.

--Montez, dit-il à l'Irlandaise; si on vous a pris votre enfant, je vous le rendrai, moi; je suis pair d'Angleterre et j'ai tout pouvoir.

Et il dit au cabman:

--Chester-street, Belgrave-square.

Et le hanson partit, emportant loin de Newport-street et du misérable boarding, l'Irlandaise désormais au pouvoir de lord Palmure.

Pendant ce temps, le bon Shoking buvait tranquillement à Evan's-tavern, dans les rues de Covent-Garden.

XXXIII

L'Irlandaise n'avait entendu qu'un mot dans tout ce que lui avait dit lord Palmure:

--Je suis pair d'Angleterre!

La malheureuse femme, depuis vingt-quatre heures qu'elle était à Londres, avait été livrée à tant de secousses, disputée par tant de gens en guenilles, qu'elle commençait à respirer en se voyant pour compagnon et pour protecteur un homme qui disait appartenir à la haute noblesse du royaume.

Les autres lui avaient promis de lui rendre son fils et ils n'avaient point tenu leur parole; pourquoi donc aurait-elle plus de confiance en eux qu'en cet homme qui parlait de haut et dont le maintien et la mise aristocratiques attestaient le pouvoir?

D'ailleurs, lord Palmure avait le langage doré de ceux qui veulent apprivoiser le peuple.

--Mon enfant, dit-il, tandis que le hanson roulait rapidement, voulez-vous que je vous parle à coeur ouvert? Ce n'est pas le hasard qui m'a fait vous rencontrer, car je vous cherche depuis hier, dans l'immensité de Londres.

--Vous me cherchez, moi? fit-elle étonnée.

--Oui.

--Mais... pourquoi?

--Parce que votre enfant... votre cher enfant que vous pleurez... et que je vous rendrai, je vous le jure,--votre enfant me rappelle un autre enfant que j'ai connu dans ma jeunesse... que j'ai aimé... qui fut mon meilleur ami...

La voix de lord Palmure était pleine d'émotion tandis qu'il parlait ainsi.

--Cet ami disparu, cet ami mort hélas! pour une noble cause...

L'Irlandaise tressaillit. Le lord continua:

--Ce cher Edmund...

--Edmund! s'écria l'Irlandaise.

--Oui.

--Vous l'appelez Edmund?

--Sans doute. Eh bien! il aurait pu être le père de votre enfant...

Lord Palmure s'arrêta et regarda Jenny qui était devenue toute tremblante.

--Pauvre Edmund, dit-il encore, il est mort pour l'Irlande...

Cette fois l'Irlandaise jeta un cri.

--L'homme que vous avez connu, dit-elle, l'homme que vous avez aimé!...

--Oh! si je l'aimais!...

--Cet homme, poursuivit l'Irlandaise, se nommait sir Edmund... et il est mort pour l'Irlande...

--Oui... il est mort... sur un gibet!... et c'était mon frère, acheva lord Palmure avec un sanglot dans la voix.

--C'était mon époux, dit l'Irlandaise, c'était le père de mon enfant.

--Ah! je l'avais deviné hier, sur le _Penny-Boat_, s'écria lord Palmure.

Et il prit l'Irlandaise dans ses bras.

--Mon enfant, ma soeur, dit-il, ne pleurez plus... l'enfant est retrouvé!... votre enfant, le mien, le sang de mon bien-aimé frère Edmund.

Et lord Palmure avait su pleurer et il inondait l'Irlandaise de ses larmes.

--Mon fils est retrouvé, dites-vous? retrouvé, mon fils? Oh! vous ne me trompez pas?...

--Non, je vous le jure.

--Mais où est-il?... chez vous?...

--Oui, dans un de mes châteaux, à trente lieues de Londres... et je vais tout vous dire.

--Parlez, murmura-t-elle éperdue.

--Vous êtes tombée hier au milieu d'une bande de coquins, de voleurs d'enfants, poursuivit lord Palmure. On vous a séparée de votre fils, n'est-ce pas?

--Oui, on m'a endormie...

--Bien, et on vous a portée dans la rue...

--Quand je suis revenue à moi, je me suis trouvée sur une place déserte, dans un lieu inconnu...

--Continuez, mon enfant, continuez, dit lord Palmure, qui tenait à apprendre les aventures de l'Irlandaise pour consolider le petit roman qu'il construisait au fur et à mesure.

Alors la crédule Jenny lui raconta tout ce qui s'était passé dans Welleclose-square, au public-house de Black-Horse, le danger qu'elle avait couru et auquel l'avait arrachée l'homme gris, puis l'arrivée du prêtre et son arrestation ensuite, et enfin cette expédition qui avait pour but de retrouver l'enfant et qui était restée infructueuse.

Ce récit jetait un jour tout nouveau sur la disparition de l'enfant.

Évidemment ceux qui le cherchaient étaient les amis de l'Irlande et savaient qui il était.

Ceux qui l'avaient volé n'étaient plus que de vulgaires coquins, qui trafiquaient d'un enfant comme de toute autre marchandise.

Et lord Palmure regretta les promesses qu'il avait faites à la vieille dame, car il avait cru sincèrement qu'elle trahissait pour lui la grande cause de l'Irlande.

En ce moment, le hanson s'arrêta.

Il était à la porte de l'hôtel de lord Palmure.

Le lord descendit le premier et tendit la main à Jenny.

Celle-ci jeta autour d'elle un regard ébahi. Elle était dans Chester-street, au centre de Belgrave-square, dans le Londres opulent, le Londres des palais de la noblesse.

Ici plus de ruelles tortueuses, plus de boutiques mal éclairées, plus de public-houses.

Des palais et des palais encore!

--Voilà où est né sir Edmund! dit lord Palmure en sonnant à la porte de l'un d'eux.

--Est-ce possible? fit-elle en joignant les mains.

--Je reconnais bien là, pensa lord Palmure, le caractère sauvage, dédaigneux et fier, de sir Edmund. Il a épousé cette femme, et il ne lui a jamais parlé des persécutions de sa famille. Il n'a pas daigné nous accuser!... Elle ne sait rien.

La porte ouverte, Jenny se trouva au seuil d'une vaste cour d'honneur.

Elle passa, elle, la paysanne des côtes d'Irlande, avec ses pauvres habits, donnant la main à lord Palmure, au milieu d'une double haie de laquais chamarrés d'or.

Lord Palmure la conduisit ainsi à un perron de quelques marches, qui donnait accès dans un vestibule éclairé par des lampes à globe dépoli.

Puis il poussa une porte à gauche, et l'Irlandaise qui croyait rêver se vit dans un salon magnifique.

--Venez vous asseoir là, mon enfant, dit le lord en entraînant l'Irlandaise sur une ottomane perpendiculaire à la cheminée.

L'Irlandaise tremblait de joie et d'émotion.

Jamais, dans ses rêves, elle n'avait vu de pareilles splendeurs.

Alors lord Palmure sonna.

Un laquais parut.

--Miss Ellen est-elle chez elle? dit-il.

--Oui, mylord.

--Priez-la de descendre, et dites-lui que la personne que nous cherchions est retrouvée.

Le laquais s'inclina et sortit.

Quelques minutes après, la porte se rouvrit et une jeune fille entra.

Mais une jeune fille si belle que l'Irlandaise recula surprise, éblouie et tremblante, et qu'elle regarda ses bas de laine et ses pauvres chaussures couvertes de boue avec un sentiment de honte.

Si belle, que la beauté merveilleuse de l'Irlandaise pâlissait auprès.

Et la jeune fille vint à elle et lui tendit la main.

--Miss Ellen, dit lord Palmure, voilà la veuve de mon bien-aimé frère sir Edmund.

Et il dit à l'Irlandaise, en prenant miss Ellen par la main:

--C'est ma fille.

XXXIV

Le bon Shoking avait donc passé sa soirée à Evan's-tavern, dans les caves de Covent-Garden.

Il avait mangé une omelette écossaise au fromage, bu un verre de bitter mélangé de gin, et fumé deux cigares à trois pence.

Shoking ne se refusait plus rien.

Il était une heure du matin quand il songea à regagner le boarding où il avait laissé l'Irlandaise.

Il flageolait un peu sur ses jambes en sortant, et il jeta un regard incendiaire sur la gaze des tribunes qui, dans cet établissement pudibond, dérobe aux hommes la vue des quelques femmes qui viennent entendre chanter des messieurs en habit noir ou assister aux tours d'adresse d'un clown qui fait avec son nez et son chapeau les tours les plus extraordinaires.

Shoking regagna donc le boarding.

C'était un peu, nous l'avons dit, la maison du bon Dieu.

On entrait et on sortait comme on voulait.

Passé minuit, les locataires se servaient d'un petit passe-partout qu'on leur donnait lors de leur installation, trouvaient leur chandelle et leur clef dans le corridor, sur une tablette, et s'allaient coucher sans bruit.

Ce que l'Anglais respecte le plus, c'est le sommeil d'autrui.

Malgré sa légère ébriété, Shoking monta l'escalier avec précaution.

Il lui fallait passer devant la porte de l'Irlandaise pour arriver à la sienne.

La vue de cette porte lui donna un léger remords.

--Je suis bien inconvenant, se dit-il; tandis que cette pauvre femme pleure, je suis allé me divertir. Je suis un sans-coeur.

Il s'approcha de la porte et colla son oreille à la serrure.

Mais le plus profond silence régnait dans la chambre.

--Elle dort, pensa Shoking. Pauvre femme, va!

Et il entra chez lui sur la pointe du pied et se mit au lit, prenant garde de remuer les meubles et de faire le moindre bruit.

Une fois couché, Shoking s'endormit profondément, grâce aux fumées de gin mélangé de bitter, et rêva qu'il était véritablement gentleman et qu'il caracolait sur un cheval de pur sang dans les allées de Hyde-park.

Quand le rêve est agréable, le sommeil se prolonge.

Londres, du reste, n'est pas la ville matinale, on y vit la nuit. Le matin, rien n'y bouge avant neuf ou dix heures.

Shoking dormit donc jusque vers dix heures et demie.

En s'éveillant, il s'aperçut bien qu'il n'était pas gentleman, et poussa un profond soupir.

Puis il songea à l'Irlandaise.

En un tour de main, le mendiant eut endossé son habit noir, mis sa cravate blanche, et il se trouva prêt à aller frapper à la porte de Jenny.

On ne lui répondit pas.

Il frappa une seconde fois. Même silence.

Alors il s'aperçut que la clef était en dehors.

Pris d'une vague inquiétude, il tourna cette clef et entra.

La chambre était vide, la fenêtre ouverte, le lit non foulé.

Shoking éperdu s'élança au dehors et descendit précipitamment au parloir.

La maîtresse du boarding, le voyant entrer effaré, lui demanda ce qu'il avait.

--Où est la dame que j'ai amenée? fit Shoking.

--Je ne l'ai pas vue, dit la maîtresse du boarding.

--Elle n'a pas couché ici!

--Je ne sais pas.

Shoking parlait si haut et avec un accent si désespéré que plusieurs locataires du boarding entrèrent dans le parloir.

Une vieille dame, qui logeait au même étage que l'Irlandaise, affirma l'avoir vu sortir la veille au soir sur les huit ou neuf heures.

Il est difficile de peindre le désespoir du pauvre diable.

Il s'élança dans la rue, la parcourut dans toute sa longueur, revint, entra dans les ruelles avoisinantes, demanda à toutes les portes si on n'avait pas vu une jeune femme d'une remarquable beauté, pauvrement vêtue.

Personne ne put le renseigner.

L'Irlandaise était perdue, elle aussi, perdue comme son enfant.

--Misérable! se disait Shoking à lui-même en continuant à arpenter les rues de Londres, misérable! c'est ta funeste passion pour les boissons fermentées qui est cause de ce malheur...

Que dira l'abbé Samuel? Que dira l'homme gris?

Et Shoking, livré au plus violent désespoir, après avoir passé une partie de la journée en recherches infructueuses, eut un moment la pensée de se punir lui-même et de s'aller jeter du pont de Waterloo dans la Tamise.

Mais alors, il se souvint...

Il se souvint que l'homme gris lui avait donné rendez-vous à quatre heures du soir dans la gare du chemin de fer de Charing-Cross.

--Oh! se dit-il, cet homme-là doit tout pouvoir. Il retrouvera l'Irlandaise. Qu'importe que je m'expose à sa colère, puisque je l'ai méritée!

Il était près de quatre heures, Shoking prit bravement le parti d'affronter l'orage.

Il se rendit à Charing-Cross.

L'homme gris s'y trouvait déjà.

Shoking l'aperçut se promenant côte à côte avec l'abbé Samuel.

Celui-ci était donc libre! et libre sans doute grâce au mystérieux pouvoir de l'homme gris.

Shoking alla droit à eux et se mit à genoux. Il avait les yeux pleins de larmes et son geste était suppliant.

--Mais qu'as-tu donc? lui demanda l'homme gris étonné.

--L'Irlandaise... balbutia Shoking.

--Eh bien?

--Perdue aussi... perdue comme l'enfant...

L'homme gris força Shoking à se relever. Pas un muscle de son visage ne tressaillit. Seulement, une légère pâleur se répandit sur son front.

--Mais parle donc! dit-il, tâche d'être calme... Parle, et dis-nous ce qui est arrivé.

Et il l'entraîna dans un coin de la cour extérieure, où personne ne prit garde à eux.

Alors Shoking, en sanglottant, leur fit à tous deux le récit de la disparition de l'Irlandaise.

L'homme gris l'écouta froidement.

Quand il eut fini, il lui dit:

--Et tu n'as pas la moindre idée du lieu où elle peut être?

--Si je le savais, dit Shoking, n'y serais-je point allé déjà?

L'homme gris haussa les épaules:

--Souviens-toi, dit-il. N'as-tu pas toi-même mis lord Palmure sur ses traces?

Shoking tressaillit.

--Quel autre que lui peut avoir intérêt à la faire disparaître? N'était-il pas, hier matin, dès huit heures, à la porte de mistress Fanoche?

--C'est juste.

--Alors, dit l'abbé Samuel, vous croyez?...

--Je ne crois pas, j'ai une conviction absolue.

--Ah!

--Si l'Irlandaise a disparu, c'est qu'elle est aux mains de lord Palmure.

Shoking serra les poings.

--Oh! dit-il, c'est un noble lord et je ne suis qu'un mendiant, mais il faudra bien qu'il me la rende.

Il voulut faire un pas en avant, l'homme gris l'arrêta.

--Où vas-tu? dit-il.

--Chez lord Palmure donc! s'écria Shoking.

--Non, pas aujourd'hui...

--Mais pourquoi?

--Parce que, dit froidement l'homme gris, il faut auparavant retrouver l'enfant.

--Le retrouverons-nous, demanda Shoking, en trouvant la mère?

--Oui, ce soir.

--Ah!

--Et nous avons besoin de toi, acheva l'homme gris.

Puis, prenant l'abbé Samuel par le bras, il lui dit:

--Allons, nous n'avons pas de temps à perdre pour faire tous nos préparatifs.

Et tous trois sortirent de la gare de Charing-Cross.

XXXV

Lord Palmure causait tête à tête avec sa fille vers sept heures du soir.

Miss Ellen était une de ces femmes mûries avant l'âge aux choses positives de la vie.

A seize ans, au lieu de parler chiffons, elle s'occupait de politique.

Digne fille d'un tel père, elle possédait merveilleusement l'histoire contemporaine du Royaume-Uni, connaissait les aspirations de l'Irlande, et, comme lord Palmure, éprouvait une haine instinctive pour ce pays, qui était le berceau de sa famille.

Ceux qui ont trahi leur patrie en deviennent les plus cruels ennemis.

Lord Palmure avait donc trouvé en elle un auxiliaire docile et intelligent pour l'accomplissement de ses projets ténébreux.

Cependant miss Ellen n'obéissait pas en aveugle; elle raisonnait très-froidement, scrutait les ordres de son père, et lui disait:

--Je ne comprends pas très-bien quel est votre but.

--Il est fort simple: accaparer l'enfant.

--Soit.

--L'enlever pour toujours à ces hommes qui comptent en faire leur chef un jour.

--Je comprends fort bien cela, mais...

--Je vous devine, Ellen, dit lord Palmure; vous vous dites: à quoi bon prendre cet enfant avec nous, l'élever, le choyer, lui, le fils de ce misérable qui a déshonoré notre nom sur un gibet.

--C'est cela même, mon père.

Un sourire vint aux lèvres de lord Palmure.

--Écoutez-moi bien, dit-il, écoutez-moi attentivement. J'ai la conviction à présent que l'enfant a été volée non par les fenians, non par ceux qui rêvent la liberté de l'Irlande et voient en lui un chef, mais par une misérable femme, nourrisseuse d'enfants illégitimes ou adultérins...

--Comme on en a jugé une dernièrement, fit la jeune fille.

--C'est cela même, Ellen. Or donc, on a volé cet enfant pour le substituer à un autre, mort sans doute, et certes l'occasion serait belle, au lieu d'entraver cette femme dans ses projets, de la protéger, au contraire, par la raison bien simple qu'elle se charge de faire perdre à jamais la trace de mon neveu.

--C'est là précisément ce que j'allais vous dire, mon père.

--Eh bien! écoutez mes projets, Ellen, et je vous dirai ensuite quel est mon but.

Miss Ellen regarda son père et devint attentive.

--Au lieu de laisser l'enfant suivre cette obscure destinée, je m'empare de lui et de sa mère, je les conduis en carrosse dans notre château des environs de Glascow.

--Fort bien, dit miss Ellen.

--J'accable l'enfant de caresses, je dis à la mère: «Ne craignez rien pour l'Irlande, moi et vos frères travaillons dans l'ombre, mais l'heure d'agir n'est point venue.»

--Fort bien.

--Je leur donne une armée de laquais, c'est-à-dire de geôliers. Ces pauvres gens, qui jusqu'à ce jour avaient vécu de pommes de terre, se trouvent devenus grands seigneurs.

On se fait vite à la richesse, Ellen.

--Continuez, mon père, car je ne comprends pas encore.

--Attendez, Ellen, attendez. Le fils grandit au milieu de ce luxe.

--Et sa mère l'élève dans l'amour de l'Irlande... observa miss Ellen avec ironie.

Un sourire mystérieux passa sur les lèvres de lord Palmure.

--La mère peut mourir, dit-il, on passe si facilement de vie à trépas. Un fruit qui n'est pas mûr, un verre d'eau glacée avalé précipitamment... Que sais-je?

--Après? dit froidement miss Ellen.

--Supposons que l'enfant soit orphelin à douze ou treize ans, il aura bien vite oublié les sottes rapsodies de sa mère à propos de l'Irlande.

--Bon!

--Nous l'élèverons en bon Anglais qui doit siéger au parlement quelque jour et me succéder...

--Que dites-vous, mon père?

--J'en veux faire votre mari, Ellen.

--Y songez-vous? fit la jeune fille frémissant d'orgueil et d'indignation. Moi, épouser ce vagabond... ce mendiant...

--Il est de votre sang, Ellen.

--Qu'importe!

--Ensuite je ne vous ai pas tout dit; et c'est maintenant que vous allez me comprendre.

--Parlez, mon père, dit froidement miss Ellen.

Lord Palmure reprit:

--Mon père à moi, vous le savez, votre aïeul, Ellen, abandonna la cause de l'Irlande. L'Angleterre se montra reconnaissante. Elle nous donna de grands biens, la plupart confisqués sur des rebelles.

Mon père devint un des plus riches seigneurs terriens du Royaume-Uni.

Il ne pouvait pas prédire que mon frère Edmund embrasserait un jour la cause de l'Irlande; et, nous ayant réunis tous les deux, quand nous étions enfants, il nous dit:

«Je suis assez riche pour m'affranchir de la loi du droit d'aînesse. J'ai obtenu du Parlement le droit de vous partager ma fortune par égale part.»

--Ah! vraiment? fit miss Ellen qui devint de plus en plus attentive.

--Je suis riche, mon enfant, très-riche; eh bien! je ne possède cependant que la moitié de la fortune de mon père.

--Qu'est devenue l'autre moitié?

--La part de sir Edmund?

--Oui.

--L'Angleterre l'a confisquée.

--Ah!

--Et c'est parce que, en élevant le fils de sir Edmund dans l'amour de l'Angleterre, j'espère faire rapporter le bill de confiscation et rendre à cet enfant la fortune de son père, que j'ai songé à en faire votre mari, Ellen. Comprenez-vous, maintenant?

--Oui, mon père.

--Vous indignez-vous encore?

--Non, mon père; mais quel âge a-t-il?

--Dix ans.

--J'en ai seize.

--Il sera plus jeune que vous, qu'importe! Dans les sphères aristocratiques où nous sommes nés et où nous vivons, dit lord Palmure, le mariage est l'union, non de deux personnes, mais de deux noms et de deux fortunes.

--Soit, mon père, dit miss Ellen, et maintenant vous partez?

--Oui.

Et le noble lord s'enveloppa dans un grand mac-farlane dont il releva le collet jusqu'à son menton.

--Vous allez chercher l'enfant?

--Oui.

--Mais où?

--Je l'ignore, mais la vieille dame me conduira.

Miss Ellen souleva les rideaux d'une croisée et regarda dans la cour.

--La voiture n'est pas attelée, dit-elle.

--Je me garderais bien, dit lord Palmure, de sortir dans mon équipage; ce serait manquer de prudence, d'autant plus que, sans doute, la vieille dame m'emmènera dans un quartier excentrique.

--C'est probable.

--J'ai donc fait retenir un cab, qui m'attend au coin de la rue.

--Mon père, dit encore miss Ellen, est-ce que vous irez seul courir cette étrange aventure?

--Non, certes. J'ai fait demander à Scotland-Yard deux policemen déguisés.

--A la bonne heure! je serai plus tranquille.

--Adieu, mon enfant, dit lord Palmure. Je ne sais où on me conduira; je ne puis donc vous dire au juste l'heure de mon retour. Mais faites prendre patience à l'Irlandaise.

--Ok! dit miss Ellen, depuis que nous lui avons fait voir un portrait de sir Edmund, replacé à la hâte dans notre galerie de famille, elle a en nous une confiance aveugle..

--Vous m'en répondez?

--Comme de moi-même.

--C'est bien, Ellen. Au revoir.

Et lord Palmure baisa sa fille au front.

Cinq minutes après, il sortait à pied de son hôtel, et trouvait à l'extrémité nord de Chester-street un cab qui, rangé contre le mur, paraissait attendre.

Il s'approcha.

--Cabman, dit-il, êtes-vous retenu?

--Par lord Palmure, répondit le cocher.

--C'est moi.

Et lord Palmure monta.

Le cocher avait le visage si bien entortillé dans un large cache-nez, que lord Palmure, eût-il fait jour, n'aurait certes pas reconnu le bon Shoking.

--Dudley-street, lui cria lord Palmure en fermant la portière.

Et le cab partit au grand trot d'un excellent cheval.

Shoking avait été cocher dans sa jeunesse.

XXXVI

Le cab gagna l'avenue Victoria, passa devant l'abbaye de Westminster et s'engagea dans Parliament-street, c'est-à-dire la rue du Parlement.

Lord Palmure alors baissa la glace du cab et tira le cabman par sa redingote.

Shoking se tourna à demi sur son siége.

--Tu t'arrêteras devant Scotland-Yard, dit lord Palmure.

--Oui, répondit Shoking.

Le cab passa devant l'Amirauté et, quelques minutes après, il s'arrêtait de nouveau.

Deux hommes qui se tenaient auprès de la porte de Scotland-Yard s'avancèrent rapidement.

Lord Palmure mit la tête à la portière.

L'un deux lui dit:

--C'est nous que vous attendez, mylord.

--Alors, montez, dit lord Palmure, qui daigna ouvrir la portière lui-même.

Les deux hommes montèrent et s'assirent sur la banquette de devant, car le cab était à quatre places.