Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants

Chapter 10

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--Il est là! dit-il.

--Qui?

--Le gentleman.

--Depuis ce matin?

--Oh! non. Il s'est en allé ce matin dans sa voiture, et j'ai eu bien de la peine à le suivre; mais enfin, je l'ai suivi.

--Où demeure-t-il?

--Chester-street, Belgrave-square.

--Son nom?

--Lord Palmure.

Le prêtre irlandais s'approcha vivement alors.

L'homme en guenilles le reconnut et se prosterna, devant lui.

--Parle, dit l'homme gris.

--Comme vous me l'aviez ordonné, reprit l'Irlandais, lorsque j'ai su le nom et l'adresse du gentleman, je suis revenu me mettre en observation ici.

Pendant tout le jour, il ne s'est rien passé d'extraordinaire.

La vieille dame n'est pas sortie.

Mais, il y a une heure environ, j'ai vu un homme enveloppé dans un mac-farlane; son chapeau enfoncé sur les yeux, qui venait ici en rasant les murs.

Je me suis effacé pour le laisser passer, et je l'ai reconnu.

C'était lui.

--Lord Palmure?

--Oui.

--Et il est toujours dans la maison?

--Toujours.

--Monsieur l'abbé, dit l'homme gris, il faut absolument que je pénètre dans cette maison.

--Comment? demanda le prêtre.

--Je ne sais pas, mais j'y entrerai... probablement par la petite porte du jardin qui ouvre sur la ruelle. Seulement, il faut que vous et cet homme restiez ici.

L'abbé Samuel commençait à avoir dans l'homme gris une confiance aveugle.

--Soit, dit-il, mais qu'y ferons-nous?

--Si le gentleman ressort avant que je ne sois revenu, vous le suivrez.

--C'est bien.

Et l'abbé et l'homme en guenilles se dérobèrent sous le porche, plein d'ombre, de la maison voisine.

Alors l'homme gris gagna au pas de course la petite ruelle par où il était sorti le matin.

Quand il fut vers le milieu, il lui sembla qu'on marchait derrière lui.

Il se retourna.

Une forme noire s'agitait dans le brouillard, et il n'eut pas de peine à reconnaître un policeman.

Il s'arrêta, la forme noire en fit autant.

--Oh! oh! se dit-il, voyons donc ça!

Et il se remit en route.

Le policeman le suivit.

Comme il passait devant la petite porte du jardin, il leva les yeux et vit de la lumière qui se reflétait sur les branches touffues d'un arbre.

Cette lumière partait évidemment du sous-sol.

Comme il s'était arrêté, le policeman doubla le pas et se rapprocha de lui.

--Bon! pensa l'homme gris, je te devine!... tu vas voir, mon bonhomme, que je suis aussi malin que toi.

Et il s'arrêta devant une autre porte, à dix pas plus loin, et se mit à la tâter, pour s'assurer qu'elle était fermée.

Puis il se remit en marche et fit la même chose à trois portes plus loin.

Après quoi, il rebroussa chemin, traversa la ruelle, et recommença son manège, sans paraître se préoccuper du policeman qui le suivait toujours.

Or, il faut dire tout de suite que le policeman de nuit, le watchman, comme on dit, s'assure de temps en temps que les portes sont bien fermées.

S'il en trouve une ouverte, il sonne, réveille le propriétaire et le force à venir la fermer.

En se mettant à tâter ainsi les portes, l'homme gris se donnait aussitôt le rôle d'un homme de police déguisé.

Le policeman se laissa prendre à cette ruse; il traversa la rue et vint droit à lui.

--Hé! camarade, dit-il, tu oublies que tu n'es pas en uniforme.

--C'est vrai, répondit l'homme gris, mais la force de l'habitude...

--Ah! c'est juste. Que fais-tu par ici?

L'homme gris cligna de l'oeil:

--Et toi? fit-il.

Le policeman se mit à rire:

--Je le vois, dit-il, tu es un des quatre que le lord a demandés ce soir à Scotland-Yard?

--Oui, fit l'homme gris.

--Singulière fantaisie, reprit le policeman, de quitter son hôtel, et un quartier aussi sûr que Belgrave-square, pour venir à pied, la nuit, dans le plus dangereux endroit de Londres.

Il n'y a que des Irlandais par ici, et s'ils savaient qu'ils ont affaire à un membre de la chambre haute...

--Chut! fit l'homme gris.

--Au fait, dit le policeman, cela ne nous regarde pas.

--C'est égal, reprit l'homme gris, il y a déjà plus d'une heure qu'il est dans la maison.

--C'est vrai.

--Et je commence à être inquiet.

Sur ces mots, il se rapprocha de la porte du jardin.

Or l'homme gris se souvenait: sur le matin, il était sorti par cette porte en la tirant après lui.

A moins que la vieille dame, revenue de sa surprise et de son épouvante, n'eût songé à donner un tour de clef, elle ne devait être fermée qu'au loquet.

L'homme gris ne se trompait pas.

Il mit la main sur le loquet et la porte céda.

--Que fais-tu donc là? demanda le policeman étonné.

--Je vais voir s'il n'arrive pas malheur au patron.

Et ce disant, l'homme gris pénétra dans le jardin, referma la porte et eut la précaution, lui, de donner un tour de clef.

Puis, guidé par la lumière, il s'avança sans bruit vers la maison.

La lumière partait, en effet, du sous-sol, et l'homme gris s'étant baissé, aperçut, à travers les vitres d'un petit parloir attenant aux cuisines, la vieille dame aux bésicles et le gentleman qu'il avait vu le matin.

Tous deux étaient assis et causaient.

L'homme gris se coucha à plat ventre pour écouter ce qu'ils se disaient.

XXX

Pour expliquer la présence de lord Palmure dans la maison de mistress Fanoche à cette heure indue, il faut nous reporter au matin de ce jour, à l'heure où l'homme gris et ses compagnons avaient battu en retraite par le jardin, la petite porte et la ruelle.

Lord Palmure, à qui Shoking, la veille, avait porté le numéro de la maison et le nom de la rue, venait, tout naturellement en plein jour, pensant que rien n'était plus facile que de voir l'Irlandaise et son fils, et de leur dire: Celui que vous pleurez, votre époux et votre père, était mon ami, et je vous offre l'hospitalité.

De cette façon il supprimait, dès la première heure, ce jeune aiglon que l'Angleterre redouterait un jour.

Lord Palmure avait été fort étonné de demeurer un grand quart d'heure à la porte.

Il avait sonné au moins quatre fois, lorsque la vieille dame finit par lui ouvrir.

Elle n'avait pas cependant perdu de temps, la dame aux bésicles; mais elle avait réparé le désordre de sa toilette, calmé son émotion, fermé la porte du parloir qui menait au jardin; puis elle était allée ouvrir, pressentant que si les autres avaient pris la fuite, c'est que le nouveau venu ne pouvait être qu'un auxiliaire que le ciel lui envoyait.

--Pardonnez, Votre Honneur, dit-elle, en se trouvant en présence de lord Palmure, j'étais dans le jardin où les enfants jouent, et ils m'assourdissaient de leurs cris, au point que je n'entendais pas sonner.

En même temps, elle indiqua le parloir au visiteur, avec force salutations et révérences.

--Madame, lui dit lord Palmure, vous tenez un pensionnat, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur.

--Vous avez une associée?

--Oui, monsieur, mais elle est à la campagne.

--Peu importe! Hier, vous avez donné l'hospitalité à une jeune femme et à un enfant?

La dame aux bésicles tressaillit. Elle crut qu'elle avait affaire au mari de miss Émily.

--Est-ce donc à sir John Waterley que j'ai l'honneur de parler? dit-elle.

--Non; je me nomme lord Palmure.

-Ah!

Et la dame aux bésicles se mordit les lèvres et se tint dès lors sur la réserve.

Lord Palmure continua:

--Je viens chercher cette femme et cet enfant, qui sont un peu de mes parents, reprit lord Palmure.

--Mais, mylord, dit la vieille dame, tous deux sont partis.

--Quand?

--Ce matin.

--Où sont-ils allés?

--Voilà ce que je ne sais pas.

Lord Palmure arrêta sur elle un oeil investigateur.

--Me dites-vous bien la vérité, madame? murmura-t-il.

--Oui, milord. Cependant...

--Eh bien?

--Mon associée pourrait peut-être vous dire ce que j'ignore.

--Ah! et où est-elle, votre associée?

--A la campagne, mais elle reviendra peut-être dans la journée... et si vous-même vous vouliez revenir ce soir?...

La maison, le parloir, la vieille dame, tout, aux yeux de lord Palmure, sentait le mystère.

Il pensa que le moment était venu de faire jouer ce ressort puissant qui est surtout le levier de l'Angleterre, l'argent.

--Madame, dit-il, je vous promets cent livres sterling, si vous me dites, ce soir, où je retrouverai l'Irlandaise et surtout l'enfant.

--Ah! c'est l'enfant auquel Votre Honneur tient?

--Oui, madame.

Cette vieille femme osseuse avait un sang-froid merveilleux et une présence d'esprit admirable.

--Eh bien! milord, dit-elle, revenez ce soir, je vous promets de vous donner les renseignements que vous me demandez.

Lord Palmure, une fois parti, la vieille dame se fit le raisonnement suivant:

--Mistress Fanoche a absolument besoin de l'enfant; ces hommes qui sont venus ici voulaient m'étrangler parce que je me refusais à leur dire où il était; enfin, voici un noble lord, dont j'ai vu le nom dans le _Times_, et qui siége certainement au parlement, voici un noble lord qui s'intéresse pareillement à lui... il faut voir... il y a peut-être une petite fortune pour moi dans tout cela...

Et la vieille dame s'abîma si bien dans ses calculs et ses rêves de fortune, qu'elle oublia sa fureur contre les petites filles, les laissa jouer et ne mit point en branle son terrible martinet.

La journée lui parut longue.

Enfin, le soir vint.

Mistress Fanoche n'avait point paru, et la vieille dame s'était fait le raisonnement suivant:

--Si je garde le secret, si je refuse l'argent de Lord Palmure, mistress Fanoche, touchée de ma belle conduite, me donnera un châle de trente shillings et des souliers fourrés pour l'hiver. Là s'arrêtera la générosité de cette femme ingrate, qui m'a toujours traitée comme rien du tout en me reprochant le peu qu'elle faisait pour moi.

Et, résolue à trahir mistress Fanoche, elle se dit encore:

--Mais il ne faudra pas songer à rester à Londres; je la connais, mistress Fanoche, elle est vindicative comme une Italienne; elle me ferait étrangler par Wilton.

Si lord Palmure veut savoir où est l'enfant, il y mettra le prix et m'assurera mon avenir.

Lord Palmure revint vers huit heures du soir.

Le noble personnage avait, lui aussi, beaucoup réfléchi depuis le matin.

La ressemblance du petit Irlandais avec le frère qui était mort, après avoir porté les armes contre l'Angleterre, ne lui laissait plus aucun doute, surtout quand il songeait aux mystérieuses paroles échappées à l'Irlandaise, sur le _Penny-Boat_; car il avait parfaitement entendu celle-ci dire à mistress Fanoche qu'elle avait rendez-vous le lendemain matin, à Saint-Gilles, à la messe de huit heures.

Or, le matin, lord Palmure était allé à Saint-Gilles, et n'ayant vu ni la mère ni l'enfant, il était venu sonner à la porte de mistress Fanoche.

Le petit Irlandais était donc le fils de sir Edmund, ce frère mort pour l'Irlande sur un gibet infâme.

Et cet enfant, les fils de l'Irlande l'attendaient peut-être comme un chef.

Par conséquent, il fallait l'avoir à tout prix.

Or, Lord Palmure s'était dit encore:

--Dudley-street est au coeur du quartier irlandais, et il serait imprudent à moi d'y aller dans ma voiture.

Il s'était donc rendu à pied, non sans avoir demandé à Scotland-Yard, qui est la préfecture de police de Londres, une escorte de quatre policemen.

La vieille dame avait fait coucher les petites filles et se trouvait seule quand lord Palmure arriva.

Elle vint lui ouvrir sans lumière et lui dit d'un ton de mystère:

--Suivez-moi dans le sous-sol, milord; là, nous pourrons causer tout à notre aise.

Lord Palmure ne fit aucune objection.

Il était de plus en plus convaincu que la vieille dame savait quelle importance les Irlandais attachaient à cet enfant.

Une fois dans le sous-sol, la vieille dame ferma la porte.

--Milord, dit-elle, je sais où est l'enfant.

--Ah!

--Mais je ne le dirai à Votre Honneur que si Votre Honneur accepte certaines conditions.

--Parlez...

--Je risque ma vie.

--Ah! vraiment?

--Ma vie et mon pain quotidien.

--Quelle somme vous faut-il? demanda froidement lord Palmure.

--De quoi vivre honnêtement le reste de mes jours.

--Cent livres sterling par an vous conviendraient-elles?

--Soit, dit-elle, mais ce n'est pas tout...

--Quoi encore?

--Je veux quitter Londres, et il faut que les gens que je vais trahir ne puissent retrouver ma trace.

--Voulez-vous aller sur le continent?

--Non, mais j'irais volontiers habiter Brighton.

--Vous irez où vous voudrez.

Comme lord Palmure disait cela, la vieille dame se leva vivement.

--Qu'est-ce donc? fit-il.

--Il me semble, dit-elle avec effroi, que j'ai entendu du bruit dans le jardin.

Et elle s'élança hors du sous-sol.

XXXI

Le bruit que la vieille dame venait d'entendre avait été causé par l'homme gris, comme on va le voir.

Nous avons vu ce dernier s'approcher de cette fenêtre éclairée qui donnait sur le jardin.

S'étant couché à plat ventre, l'homme gris voyait distinctement lord Palmure et la vieille dame, mais il ne pouvait pas entendre ce qu'ils disaient, et il voulait entendre.

Un arbre croissait auprès de la fenêtre.

Au-dessus de la fenêtre et juste en face de cet arbre, l'homme gris remarqua une de ces rosaces qui ne sont autres que des ventilateurs et que les Anglais posent dans presque toutes leurs pièces.

S'il fait trop froid, on allume un bec de gaz qui se trouve au milieu.

Le ventilateur qui se compose de petites lames de tôle attire à lui la fumée et le son.

L'homme gris en le découvrant se dit:

--Je crois que voilà mon affaire.

Et il grimpa sur l'arbre et appuya son oreille au ventilateur; mais une branche de l'arbre craqua sous son poids et ce fut le bruit qui vint frapper l'oreille de la vieille dame.

Tout autre fût tombé lourdement sur le sol.

L'homme gris, leste comme un chat, se rattrapa aux branches supérieures et se soutint à bras tendus à quelques pieds au-dessus du sol, tandis que la vieille dame inspectait minutieusement le jardin et ne pensait pas à lever le nez en l'air.

--C'était dans la ruelle sans doute, se dit-elle.

Et elle rejoignit lord Palmure.

Alors l'homme gris chercha un point d'appui sur une autre branche et l'oreille appuyée au ventilateur, il écouta.

--Eh! dit lord Palmure, qu'est-ce donc?

--Ah! que j'ai eu peur! dit la vieille dame.

--En vérité!

--Mylord, reprit-elle croyant devoir mettre à profit ce petit événement et en tirer bon parti. Je crois que je ferais mieux de vous laisser aller.

--Mais, chère dame...

--Si je trahis mon associée, elle me tuera.

--Quelle folie!

--Je suis une pauvre femme, voyez-vous, mylord, et je n'ai ni grande aisance, ni grande joie dans la vie. Cependant j'y tiens...

Et elle tremblait et paraissait tout à fait bouleversée.

--Mais, chère dame, dit lord Palmure, si je vous prends sous ma protection, qu'avez-vous à craindre?

--Ah! n'importe! dit-elle, je ne parlerai que lorsque je serai sur la route de Brighton.

--Comment, vous ne me direz pas ce soir où est l'enfant?

--Non.

Il y avait dans cette réponse un entêtement dont lord Palmure désespéra de triompher.

--Du reste, reprit la vieille dame, rassurez-vous, l'enfant ne court aucun danger; vous le retrouverez demain aussi bien qu'aujourd'hui.

--Vous me le jurez!

--Tenez, mylord, reprit la vieille dame, je vais vous faire une proposition.

--Parlez.

--Demain, à sept heures du soir, apportez-moi mon contrat de rente.

--Bon!

--Une trentaine de livres pour mes premiers frais d'installation.

--Ensuite?

--Prenez-moi dans votre voiture et je vous conduirai où est l'enfant.

--Soit, dit lord Palmure.

Et il se leva.

Alors l'homme gris se laissa glisser au bas de l'arbre et se sauva en murmurant:

--Maintenant, nous voilà fixés. Ce n'est pas lord Palmure qui aura l'enfant, c'est nous...

Il profita du moment où, d'après ses calculs, la vieille dame passait sur le devant de la maison pour reconduire lord Palmure jusqu'à la porte, et il ouvrit celle de la ruelle.

Le policeman se promenait toujours de long en large.

Il vint à l'homme gris.

--Eh bien? dit-il.

--Tout va bien, répondit celui-ci.

Et il descendit la ruelle en courant jusqu'aux Sept-Cadrans.

Quelques minutes après, il vit passer lord Palmure qui redescendait Dudley-street.

A dix pas derrière lui cheminaient l'abbé Samuel et l'homme en guenilles.

L'homme gris alla droit à eux.

--Eh bien! fit l'abbé Samuel avec anxiété.

--Il est inutile de suivre ce personnage, dit l'homme gris.

--Ah!

--Demain à pareille heure, nous aurons l'enfant.

--Dites-vous vrai?

--Vous allez en juger vous-même, monsieur l'abbé.

Et l'homme gris raconta au prêtre ce qu'il avait entendu.

Puis il ajouta:

--Ah! si je savais où Shoking l'a conduite, comme j'irais rassurer cette pauvre mère. Mais, hélas! Londres est si vaste que nous les chercherions inutilement toute la nuit. Il faut attendre à demain.

--Demain! fit le prêtre, demain existe-t-il toujours?

--Il faut l'espérer, dit l'homme gris. Maintenant, où voulez-vous aller?

--A Saint-Gilles.

--Allons! dit l'homme gris.

Et tous trois se mirent en route.

La pauvre église de Saint-Gilles est à deux pas des Sept-Cadrans.

A Londres, et dans toute l'Angleterre, du reste, le culte catholique n'est point reconnu, mais simplement toléré.

Il s'ensuit que les fidèles sont obligés de se cotiser pour subvenir à l'entretien de l'église, à la subsistance du prêtre, et que l'autel et le ministre sont très-pauvres.

L'église était fermée, mais l'abbé Samuel avait une clef de la petite porte qui s'ouvrait dans le choeur.

Au bruit que fit cette porte en s'ouvrant, un homme qui était agenouillé devant l'autel, sous la lampe du choeur, se leva vivement.

C'était un grand vieillard en surplis, dont la barbe blanche tombait jusque sur sa poitrine.

Il vit l'abbé Samuel, le reconnut, et, malgré la sainteté du lieu, il ne put maîtriser un cri.

Puis, courant vers lui les bras tendus:

--Mon Dieu! dit-il, d'où venez-vous donc! Avez-vous oublié le 27 octobre! C'était ce matin. La foule était compacte.

Elle a longtemps attendu.

--Hélas! répondit le prêtre, j'étais en prison.

--En prison!

Et le vieillard regarda l'homme gris et celui qui l'accompagnait avec défiance.

--Ce sont des frères, dit l'abbé Samuel.

--Ah! fit le vieillard.

Et dès lors il continua:

--La foule s'est dissipée, lasse d'attendre. Oh! sans doute, parmi elle se trouvaient ceux que nous attendions. Mais le prêtre n'est point monté à l'autel, et ils sont partis. Comment les retrouverons-nous?

--Oui, répéta l'abbé Samuel avec désespoir, comment?

Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris:

--Nous les retrouverons, dit-il.

--Ah!

Et le vieillard en surplis et le jeune prêtre se suspendirent aux lèvres de cet homme que rien n'effrayait.

--Écoutez-moi, dit-il, il y a à Londres deux cents journaux qui sont lus par des millions d'hommes.

--Eh bien?

--Que dans chacun de ces journaux on publie ces deux lignes: «Le clergé de Saint-Gilles prévient les fidèles que la cérémonie religieuse qui devait avoir lieu le 27 octobre, est ajournée au 3 novembre, à la même heure.» Ne pensez-vous pas que ces lignes tomberont sous les yeux de ceux qui venaient, l'un de l'Irlande, l'autre d'Amérique, l'autre d'Écosse, et le quatrième du comté de Galles!

--Et l'enfant? demanda le vieillard.

--Nous savons où le trouver, répondit l'homme gris.

--Mais, fit l'abbé Samuel, je ne puis faire ce que vous dites-là, il faut beaucoup d'argent.

--J'en ai, dit l'homme gris.

Et il ajouta avec un sourire:

--J'ai des millions au service de l'Irlande!

XXXII

Que s'était-il passé depuis la veille pour la pauvre Irlandaise?

Elle avait pleuré à chaudes larmes, lorsque le bon Shoking était revenu lui dire que son fils n'était plus dans la maison de mistress Fanoche.

Le mendiant philosophe avait même été obligé d'user de toute son éloquence d'abord, et ensuite de toute sa force physique, pour l'empêcher de s'élancer hors du cab et d'aller sonner elle-même à la porte de la petite maison.

Shoking était un homme de tête et de résolution.

Il comprit qu'il fallait éloigner l'Irlandaise sur-le-champ, et il cria au cabman:

--Mène-nous dans Greet-Newport-street!

Dans cette rue, Shoking, qui avait connu des temps plus heureux, se souvenait qu'il y avait un boarding où on logeait pour un shilling six pence, thé et beurre compris, que cet établissement, tenu par la veuve d'un négociant ruiné, était convenable et décent, et qu'on n'y recevait pas tout le monde.

En quelques minutes, le cab s'arrêta devant le boarding.

Shoking força l'Irlandaise à descendre, demanda une chambre, s'y installa avec elle, et lui dit:

--Voyons, ma chère, raisonnons un peu, et, au lieu de pleurer, écoutez-moi.

--Rendez-moi mon enfant! disait la pauvre femme éperdue.

--Puisque nous le retrouverons.

--Oh! vous dites cela pour me consoler; mais il n'en est rien, je le sens bien.

--N'avez-vous donc pas confiance dans l'homme gris?

Elle secoua la tête.

--Ni dans le prêtre?

Ce dernier mot la fit tressaillir. En effet l'abbé Samuel n'était-il pas le prêtre qui aurait dû, ce matin-là, dire la messe à Saint-Gilles.

La pauvre Irlandaise, qui pleurait toujours, dit encore:

--Mais le prêtre est en prison?

--Il en sortira.

--Quand donc, hélas!

--Peut-être aujourd'hui, demain pour sûr, car l'homme gris me l'a dit, et tout ce que dit l'homme gris est vrai.

A force de raisonnement et de patience, le bon Shoking était parvenu à remettre un peu d'espoir au coeur de la malheureuse mère.

Ce n'était, après tout, qu'une journée et qu'une nuit à passer, puisque le lendemain on reverrait l'homme gris et avec lui l'abbé Samuel.

L'Irlandaise parut se résigner.

Elle ne pleura plus, elle ne parla plus et parut concentrer sa douleur.

Elle finit même par obéir à Shoking, qui parvint à lui faire prendre quelque nourriture.

Pendant toute la journée, Shoking ne la quitta point.

Quand la nuit fut venue, il lui conseilla de se mettre au lit.

L'Irlandaise céda.

Il se faisait dans l'esprit de la pauvre mère un revirement singulier.

Elle avait foi en Shoking, elle n'aurait pas voulu le quitter; mais elle nourrissait une idée fixe, retourner dans cette rue où on lui avait volé son enfant.

--Il me semble que je le retrouverai, moi! disait-elle; que ces femmes n'oseront pas le cacher plus longtemps; qu'elles me le rendront.

Elle s'était donc mise au lit avec l'espoir que Shoking sortirait.

En effet, le mendiant philosophe, qui avait pris une chambre à côté de la sienne, se glissa bientôt dehors, et l'Irlandaise, qui avait l'oreille aux aguets, l'entendit qui descendait l'escalier.

Elle se mit à la fenêtre et regarda dans la rue.

Shoking sortit du boarding; puis il se mit à cheminer d'un pas rapide, descendant la rue et se dirigeant sans doute vers Leicester-square.

Si bon, si honnête qu'il fut, Shoking n'était pas exempt de petits défauts.

Depuis le matin, il avait été tout entier au service du malheur et de la vertu.

Mais à présent la vertu dormait,--il le croyait du moins,--Shoking pouvait bien faire quelque chose pour ses vices.

Or, depuis vingt-quatre heures, Shoking avait de l'or dans ses poches, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé, et depuis vingt-quatre heures, Shoking n'avait peut-être jamais eu le gosier aussi sec.

Il s'en allait donc boire une bouteille de stout, bien persuadé que l'Irlandaise, brisée par l'émotion et la fatigue, ne tarderait pas à s'endormir, si elle ne dormait déjà.

Shoking se trompait.

L'Irlandaise, en chemise et nu-pieds, le suivit du regard jusqu'à ce qu'elle l'eût vu tourner le coin de la rue.

Alors elle s'habilla à la hâte et ouvrit la porte sans bruit.

La maison tout entière était louée en garni.

La maîtresse du boarding se tenait au rez-de-chaussée, dans un petit parloir où elle se calfeutrait auprès du poêle et, passé huit heures du soir, elle ne s'occupait plus de ses locataires, qui allaient et venaient, rentraient et sortaient à leur fantaisie, ceci étant convenu qu'à Londres on fait ce qu'on veut.

Il y avait bien un carreau vitré qui permettait de jeter un coup d'oeil du fond du parloir dans le corridor; mais la bonne dame, qui lisait toujours fort attentivement, ne daignait même pas tourner la tête.

L'Irlandaise passa rapide devant le carreau, ouvrit la porte qui ne fermait qu'au loquet et s'élança dans la rue.